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Varia : Le culte de la Lune en Chine

VARIA Le culte de la Lune en Chine La Chine, vaste Empyrée, est le pays idéal pour les divinités. Les Génies célestes et terrestres ont leur culte, et Bouddha, avec sa cour encombrante de grandes et de petites idoles, reçoit des hommages surannés. Un bois sacré, un arbre séculaire, une pierre souvent difforme, une touffe broussailleuse dans titi coin peu fréquenté, sont des endroits où lon brûle des bâtonnets dencens en lhonneur des esprits qui les habitent.
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    VARIA

    Le culte de la Lune en Chine


    La Chine, vaste Empyrée, est le pays idéal pour les divinités. Les Génies célestes et terrestres ont leur culte, et Bouddha, avec sa cour encombrante de grandes et de petites idoles, reçoit des hommages surannés. Un bois sacré, un arbre séculaire, une pierre souvent difforme, une touffe broussailleuse dans titi coin peu fréquenté, sont des endroits où lon brûle des bâtonnets dencens en lhonneur des esprits qui les habitent.

    Pour conjurer un mal, demander protection, et surtout pour obtenir félicité, bonheur, nombreuse postérité, on sy prosterne à genoux, on frappe la terre dun front humble et suppliant, on y prie plus de bouche que de cur, en poussant de grands cris imprécatoires. Chaque village a son temple dancêtres et parfois aussi celui de quelques dieux choisis et préférés. Chaque famille a son génie protecteur et honore le gardien du foyer. Sur les bords des fleuves, au flanc des coteaux, de jolies et pittoresques pagodes donnent un air coquet au paysage, tout en sollicitant le voyageurs, tandis que sur les routes, à lentrée dune vallée ou sommet élevé dune colline, des statues grotesques, plus ou moins abritées sous un toit de tuiles, attirent lattention et y reçoivent les hommages de quelques fervents. Et cependant, malgré ces démonstrations extérieures de piété, le peuple chinois napparaît pas comme un peuple profondément religieux. Sa religiosité est de surface, basée sur la crainte et non sur lamour. Le Chinois a peur de ses dieux, et sa vénération à leur égard repose plus sur lintérêt que sur la sincérité. Quelquefois cependant la reconnaissance inspire ses actes et lui fait remercier le dieu ou la déesse qui fut, du moins le croit-il, libéral et généreux envers lui.

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    Cétait au mois de novembre 1923. La guerre civile désolait la province dit Kouangtong et, entre les deux compétiteurs Sun Yat Sen et Chan Kwan Ming, la lutte engagée déjà depuis un an déroulait ses péripéties de victoires et de défaites sans donner un avantage sérieux et décisif soit à lun soit à lautre. Sheklung, ville de 80.000 habitants, à 60 kilomètres de Canton, sur la ligne du chemin de fer de Hongkong, admirablement située sur les bords de la rivière de lEst et du fleuve de Tungkun, était le quartier-général de létat-major de Sun. Là, tout en préparant les plans de campagne, surveillant à distance les opérations du front, les officiers jouissaient dune douce tranquillité et passaient les jours et les nuits à la table de jeu ou à la fumerie dopium. Nétaient-ils pas en sûreté, puisque, la ville savançant en flèche entre les rives escarpées des deux fleuves, il fallait, pour arriver jusquà eux, traverser à lest ou à louest les ponts du chemin de fer, gardés avec soin.

    Cependant le général Hung Tsiou Leun, commandant larmée du centre de Chan Kwan Ming, avançait rapidement ; il ne fut plus bientôt quà quelques lieues de distance. A cette nouvelle, abandonnant tout travail, létat-major songea à se mettre en sûreté, monta à bord dun vapeur et senfuit à Canton. Les troupes, nimaginant rien de mieux que dimiter leurs chefs, reculèrent en désordre, laissant Sheklung sans aucun défenseur, et, le jour même, dans laprès-midi, Hung Tsiou Leun, à la tête de quelques centaines dhommes seulement, fit son entrée triomphale, heureux de semparer sans difficulté de cette place forte, qui, moyennant un peu dénergie, était inexpugnable. Ce fut pour ses soldats joie et liesse, et tous de se préparer à faire un repas bien assorti pour fêter la victoire. Sur le soir cependant le général était inquiet ; il nignorait pas que laile droite ennemie, encore intacte, coupée de toutes communications, chercherait à se replier sur Canton et, sans doute, forcerait le passage par Sheklung. Appelant un de ses officiers, il lui demande : Les ponts sont-ils bien gardés ? Quel est le nombre des soldats chargés de la surveillance ? Renseignements pris, il ny avait personne et les ponts laissaient la voie ouverte à tout venant. Des ordres sévères furent donnés pour quaussitôt il y fût envoyé un détachement ; mais bientôt après lofficier chargé de les faire exécuter fut obligé davertir son chef que les hommes, dispersés un peu partout et attablés devant copieuse pitance, ne songeaient quà festoyer et quil lui était impossible de se faire obéir... Fureur du général, qui alors, avec son escorte personnelle, une dizaine dhommes, alla se placer au pont du fleuve de Tungkun... Ils neurent pas longtemps à attendre : lavant-garde des ennemis apparaissait dans le lointain. Des coups de feu furent échangés ; mais que pouvait faire une poignée de combattants contre une armée entière ? Hissant le signal de la retraite, Hung Tsiou Leun à cheval, parcourt les rues de la ville, donne lalarme, mais trop tard pour que ses gens pussent se ressaisir. Alors, se croyant perdu, il se jette dans le fleuve et essaye de senfuir à la nage. Mais le courant est fort ; la peur et le manque dhabitude paralysent son énergie : bientôt il se sent faiblir et revient sur la rive. Là il décide deux de ses officiers, très bons nageurs, à lui prêter secours : encadré par eux il se remet à leau et, se débattant de son mieux, finit par aborder sur la rive opposée. Il était en sûreté... Et, pendant que les troupes de Sun, sans être inquiétées par les vainqueurs, franchissaient tranquillement les deux ponts et continuaient leur route pour se rallier un peu plus loin, Hung Tsiou Leun, à genoux sur la berge humide, faisait des prostrations, remerciant la lune, qui, cette nuit-là, brillait dans tout son éclat. Il lui rendait grâces de lavoir sauvé et lui adressait ses hommages comme à son génie tutélaire.

    Le culte de la lune remonte en Chine à la plus haute antiquité. Dès lan 2285 avant Jésus-Christ, on relève dans lhistoire les traces de la vénération que les ancêtres des Chinois actuels avaient pour cet astre. Cétait alors lEmpereur qui, en personne, faisait les sacrifices, dont lordonnance était réglée par les coutumes et enregistrée dans les annales de lEmpire. Dans le cours des siècles, il y eut bien des changements dans la manière de faire ; on intervertit les cérémonies, on supprima, on augmenta le nombre des rites ; mais la base pendant longtemps resta la même quen ces temps préhistoriques, où lon relate que Yao, en 2346 avant Jésus-Christ, fit dans tout lEmpire la tournée de chasse et dinspection. Cette visite de son royaume aboutissait à quatre hautes montagnes, sur lesquelles, ou plutôt aux pieds desquelles étaient convoqués tous les feudataires de ce quart de lEmpire sous les ordres de leur Régionnaire. Dans ces comices, qui rappellent les diètes nationales des Celtes, lempereur sacrifiait au Souverain den haut, au soleil, à la lune, aux saisons, aux montagnes et aux fleuves, ainsi quà la multitude des êtres transcendants... A cette même occasion, il recevait le serment de fidélité. (Wieger).

    La lune était donc comprise parmi les Shan caractères chinois. Esprits à qui lon devait rendre honneur par un cuite publie. Elle avait donc droit à recevoir des holocaustes. Son rang parmi la foule innombrable des génies célestes était assez élevé, et cela dès les âges les plus reculés. Même quand la liste des divinités sallongeait de nouveaux noms, la lune gardait sa place parmi les huit principales, aussitôt après le Seigneur du ciel et du soleil.

    Quant au cérémonial suivi, il est assez curieux. Ainsi, au premier mois de lan 28 après Jésus-Christ, Kouang-ou, de la dynastie des Han, offrit pour la première fois au Ciel le sacrifice kiao caractères chinois dans la banlieue du Sud. Sur un monticule à huit assises fut élevé face au sud un tertre géminé portant les tablettes des cinq souverains. Ces trois autels étaient entourés par une double enceinte, peinte en violet pour rappeler le palais céleste. Quatre allées correspondant aux quatre points cardinaux donnaient accès aux tertres centraux à travers les deux enceintes percées de portes. Le Soleil et la Lune avaient leur place marquée à lest et à louest de lallée sud dans lenceinte intérieure. La Grande Ourse avait sa place à louest de lallée nord, le Suprême Un étant censé habiter dans cette constellation. Ces corps célestes étaient ainsi distingués de la foule des Shan (Wieger).

    Quand lEmpereur ne visitait pas son royaume, lépoque ordinaire des sacrifices à la Lune était celle de léquinoxe dautomne. Au soir et tourné vers louest, il immolait un buf en son honneur. Parfois cependant, alors que le Fils du Ciel, sur la cime de la montagne, sacrifiait en personne au Souverain Seigneur de lAuguste Ciel, les ministres restés au pied, le faisaient en son nom aux autres divinités. Parfois aussi la victime immolée était différente. Ainsi lhistoire raconte que, en 547 avant Jésus-Christ, sous Houng-Ti, ce furent un mouton et un porc. Ceux qui sacrifiaient au Soleil étaient vêtus décarlate et ceux qui sacrifiaient à la lune étaient vêtus de blanc. (Wieger).

    Ce ne fut pas toujours non plus par leffusion du sang que les adorateurs de la Lune lui adressaient leurs vux ; assez souvent même, ils se contentaient de la saluer des mains jointes, en les élevant à la hauteur du front, et sans se prosterner. En 472 avant Jésus-Christ, quand le roi Touo-pa-Tsoun, surnommé le roi bonze à cause de son attachement à la religion bouddhiste, monta sur le trône, une de ses premières réformes fut de défendre par un édit dimmoler des animaux. La religion quil avait embrassée et dont il était scrupuleux observateur prohibait expressément les sacrifices sanglants. Lexception ne fut autorisée que pour le ciel, la terre et les ancêtres. Pour les autres, dieux, quels que fussent leur rang et les honneurs quon leur rendait auparavant, ils durent se contenter de loblation du vin et de différents mets.

    En lisant les constitutions de la dynastie de Chan-Yun (1766-1123 avant Jésus-Christ), il est intéressant de relever un détail caractéristique, qui montre de quelle faveur jouissait la Lune. Elle servait même dornement au manteau impérial. LEmpereur portait douze décorations emblématiques brodées sur ses vêtements. Les, trois dernières, le soleil, la lutte et les étoiles étaient incommunicables (Wieger). Les autres pouvaient être conférées à titre distinctif et pour récompenser les mérites de ceux qui avaient servi en toute fidélité et dévouement. Selon le rang quil leur attribuait, lEmpereur leur permettait dappliquer à leurs habits ses propres broderies honorifiques ; neuf étaient permises aux ducs, sept aux marquis et comtes, cinq seulement aux vicomtes et barons. Trois étaient donc spécialement réservées au Fils du Ciel, emblèmes de sa dignité personnelle, et que, comme celle-ci, il ne pouvait et ne devait partager avec aucun mortel.

    Un autre renseignement que nous donne lhistoire, cest que, en lannée 112 avant Jésus-Christ, alors que la Chine était en guerre contre le Nan-Wei, on eut recours à toutes sortes de moyens pour vaincre les ennemis. Non seulement on sappuya sur la force virile et guerrière des combattants, mais on voulut rendre le ciel propice au succès des armes. A cette occasion on fit un étendard dont la hampe était de saule mâle, parce que cette espèce est un bois pur. Sur létoffe de ce drapeau on peignit le soleil, la lune, le quadrilatère de la Grande Ourse et un dragon volant. Le dragon était le symbole du Suprême Un, maître de lunivers, qui dispose à son gré de toutes les énergies fastes et néfastes.

    Les éclipses de lune, les coïncidences du 1er jour de la lune avec le solstice, étaient des occasions de se réjouir, doffrir des sacrifices et de répandre des bienfaits. Ainsi voit-on, en 1069 après Jésus-Christ, lempereur Yan Tsoung donner la liberté à plusieurs centaines de femmes du harem à cause dune éclipse. Ce nétait pas seulement par bonté de cur, mais pour se rendre la Lune favorable et écarter de lui les malheurs dont il croyait être menacé et dont ce phénomène, cependant purement naturel, était pour lui un funeste présage.

    Si le culte officiel de la Lune sest affaibli dans le cours des âges, il nen demeure pas moins que de nos jours elle jouit encore dun culte populaire. Chaque année, en effet, lastre des nuits est loccasion de réjouissances pour le peuple. Elle a son mois à elle, et bien à elle, et jusque dans la plus petite bourgade on la fête. Si les adorations sont moins protocolaires et moins cérémonieuses quautrefois, elles sont plus joyeuses et plus enfantines. Un jour surtout lui est consacré, il faudrait plutôt dire une nuit, car cest lorsquelle est dans tout léclat de sa blanche lumière le 15 de la huitième lune, quelle reçoit le plus dhommages et de vénération. Il est vrai quà cette époque de lannée lair étant excessivement pur, fait paraître son diadème plus grand et ses rayons plus lumineux. On brûle des pétards, on allume des lanternes, on lance des mongolfières, on organise des processions, on lui fait des salutations, et surtout on se paie un bon festin. Ce jour-là, tout le monde mange des gâteaux appelés gâteaux de la lune. Cest un genre de petits pains ronds à la croûte jaune et dorée, la mie est remplacée par diverses délicatesses, même de la viande. Le plus pauvre comme le plus riche ne passe pas le mois sans avoir mangé de ces gâteaux. Cest un présent que lon peut toujours offrir à cette date de lannée et qui est toujours accepté avec joie. Au reste, ne dit-on pas quil a lui aussi, son histoire ?... Autrefois, dans des temps reculés, des mécontents voulurent fomenter une révolution. La surveillance était étroite et les conjurés ne pouvaient communiquer par lettres craignant dêtre découverts. Le jour de la révolte était fixé, mais impossible de faire parvenir la nouvelle aux intéressés. Ce fut alors que lun des principaux rebelles imagina de cacher dans des gâteaux le petit papier indiquant la date exacte du soulèvement, qui était le 15 de la huitième lune. Et cest peut-être une des raisons pour lesquelles cette friandise jouit, actuellement encore, dune si grande faveur : cest un gâteau révolutionnaire.

    Oui, vraiment le peuple chinois a le cur large en matière de religion : il y a toujours une place libre pour quelque nouvelle divinité, qui nexclut pas les autres. Peut-être est-ce là tine des raisons pour lesquelles le vrai Dieu, qui est un Dieu jaloux et ne souffre pas de partage dans les adorations humaines, a tant de peine à en obtenir lentrée.

    ONÉSIME
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    1924/652-658
    652-658
    Onésime
    Chine
    1924
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