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Varia : Joie et douleur

Varia Joie et douleur La moisson s’annonce magnifique. Déjà le riz est en fleur. Encore quelques jours et le laboureur joyeux recueillera le prix de son travail. La récolte lui fera oublier et la chaleur du soleil brûlant et la fatigue de son corps desséché par la sueur. Les jours trop longs, les nuits trop courtes ne seront plus qu’un souvenir, et bientôt, à l’ombre de son toit où il abritera sa richesse, il pourra reposer sans souci de l’hiver.
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    Varia
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    Joie et douleur
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    La moisson s’annonce magnifique. Déjà le riz est en fleur. Encore quelques jours et le laboureur joyeux recueillera le prix de son travail. La récolte lui fera oublier et la chaleur du soleil brûlant et la fatigue de son corps desséché par la sueur. Les jours trop longs, les nuits trop courtes ne seront plus qu’un souvenir, et bientôt, à l’ombre de son toit où il abritera sa richesse, il pourra reposer sans souci de l’hiver.

    Et voici qu’un soir de gros nuages sombres, frangés d’un blanc grisâtre, reflètent à l’horizon les derniers rayons de lumière. Un orage approche. Sans doute, comme les précédents, sa durée sera brève et les larges gouttes de pluie surchargées d’azote feront le grain plus gros et le rendement plus lourd.

    Prévisions humaines ! Espoir égoïste que la réalité soit conforme à nos désirs !... Hélas ! quelques jours après le regard ne se reposait plus sur des champs jaunissants, une eau bourbeuse et sale les couvrait de son manteau liquide. En quelques heures l’inondation avait anéanti le travail de plusieurs semaines.

    Souvent il m’est arrivé d’assister, témoin impuissant et navré, à pareils désastres. Quelquefois même une plainte gémissante est montée jusqu’à mes lèvres, la pitié me donnant presque l’audace d’interroger : “Pourquoi, mon Dieu ?”— Et il me semblait entendre la réponse que le Seigneur faisait à Job : — “Quel est celui-là qui mêle des sentences judicieuses et véritables avec des discours inconsidérés et ignorants ; qui obscurcit des vérités claires et évidentes par des raisonnements indiscrets et imprudents ?... Vous avez souhaité disputer avec moi : ceignez vos reins, je vous interrogerai et vous me répondrez... Où étiez-vous quand je jetais les fondements de la terre ? Est-ce vous qui depuis que vous êtes au monde avez donné ordre à l’étoile du matin d’annoncer l’approche du jour, et qui avez montré à l’aurore le lieu où elle doit apparaître ? Quand j’ai créé le monde, saviez-vous alors que vous deviez naître ? Et connaissez-vous le nombre de vos jours ? Savez-vous par quelle voie la lumière descend du ciel et comment la chaleur se répand sur la terre ? Qui a donné un cours aux pluies impétueuses et un passage au bruit éclatant du tonnerre ?... Lorsque vous prenez tant de soins de montrer que vous êtes juste et que vous souffrez sans l’avoir mérité, est-ce que vous prétendez détruire l’équité de mes jugements et me condamner moi-même pour vous justifier ?...”

    Aussi, le visage baigné de larmes, me frappant la poitrine à l’imitation du saint homme Job, je demande pardon à Dieu d’avoir cherché à comprendre ses desseins impénétrables, et du fond du cœur, reconnaissant ma faiblesse, je murmure une prière : Miserere nostri, Domine, miserere nostri !

    Si un désastre matériel nous émeut et nous fait vibrer de commisération, que doit-il en être lorsque, missionnaire, on assiste à des catastrophes qui ont répercussion sur les âmes, tellement secouée qu’on les voit affaissées, pantelantes sous l’étreinte de l’adversité Auront-elles assez de ressort pour n’être pas brisées ? Pourront-elles se relever et bénir la main qui les frappe ? Seront-elles capables de comprendre que les maux dont elles souffrent, le Seigneur les a permis pour les mettre à l’épreuve, “afin que ce qui était caché dans leur cœur fût découvert et que l’on connût si elles resteraient fidèles ou infidèles à observer ses commandements ?” (Deut. VIII). Le désespoir ne les saisira-t il pas, au contraire, et de dépit ne retourneront-elles pas à leurs vomissements, se roulant de nouveau comme esclaves aux pieds du démon, leur ancien maître ? Angoisse qui étouffe et qui fait jeter vers le ciel un cri déchirant de supplication : — “Seigneur, Seigneur, ces âmes, mais elles sont à vous ! Ce sont vos enfants ! Elles ont la grâce du baptême ! Pitié, mon Dieu !... Ne les abandonnez pas. Adauge, Domine, fidem omnium in te credentium.

    *
    * *

    C’était en décembre 1923. La guerre entre Sun Yat-sen et Tchan Kwan-ming continuait à promener les drapeaux des différents partis, avec des alternatives de victoires et de défaites, entre Canton et la ville de Waitchao. Jusqu’à présent, malgré le voisinage de la ligne de chemin de fer, où tous les jours passaient des troupes plus ou moins en désordre, la chrétienté de Sheung-ling n’avait pas eu à souffrir des allées et venues des belligérants. Je n’avais à déplorer que le pillage de la résidence de Sheklung et l’occupation du village chrétien de Koyutchao. Des portes de Canton, dont il occupait les faubourgs un mois auparavant, et dont il aurait pu facilement s’emparer si ses troupes avaient eu plus de cohésion et d’énergie, Tchan s’était vu obligé de reculer un peu tous les jours pour gagner les pays de montagnes et son fief de Swatow. Son aile gauche, suivant la ligne du chemin de fer Canton-Hongkong, s’était arrêtée à Tchungmouktao, à 98 kilomètres de la capitale. Là on devait livrer bataille avant de s’engager plus loin dans le pays et de quitter les grandes voies de communication. On plaça donc une avant-garde à Sheungping, 12 kilomètres en avant, à l’entrée d’un défilé où la route, resserrée entre de hautes collines, peut être facilement défendue et difficilement attaquée. Apprenant cette décision, les Sunnites, pour prendre le temps de réfléchir et attendre des renforts s’arrêtèrent à Namshé, gare intermédiaire, laissant entre eux leurs adversaires une “terre sans maître” d’une longueur de plus de 10 kilomètres. Ma résidence se trouvait entre les deux armées, situation délicate qui dura plusieurs jours. Le 7 décembre, dès l’aurore, des trains bondés de soldats yunnanais s’avancèrent jusqu’à Vanglek, dépassant la gare de Namshé, et y débarquèrent de nombreuses troupes, qui, dans l’après-midi, se mirent en marche pour occuper les villages voisins, afin d’être plus près pour l’attaque du lendemain contre Sheungping. C’est alors que je reçus la visite de ces Messieurs. Le village avait été abandonné : les hommes s’étaient enfuis et cachés dans les champs de canne à sucre ; les femmes, les enfants et d’autres personnes des environs, ayant confiance dans la mission et croyant y trouver un asile inviolable, étaient réfugiées à la chapelle. Les soldats m’abordèrent, la menace à la bouche. Ayant trouvé fermées les portes de beaucoup de maisons, ils prétendirent m’en rendre responsable et se mirent à m’injurier. De plus, comme je m’opposais à ce qu’ils pénétrassent dans la chapelle, dont ils voulaient enfoncer les portes, ils menacèrent de fusiller ce “diable d’étranger “, qui avait l’audace de ne pas s’incliner devant leur volonté, et peut-être l’auraient-ils fait sans l’intervention d’un colonel, qui venait prendre gîte à la maison d’école. A ce moment, me rendant compte de la gravité de la situation et craignant quelque profanation, je consommai la sainte Réserve. Les soldats étaient près d’un millier dans un enclos occupé ordinairement par deux cents personnes environ. Toute la nuit ce fut un vacarme épouvantable. Dès l’aurore nos guerriers se mirent en route, mais par échelons et en gens non pressés de se rendre à la bataille. A midi les derniers nous quittèrent. Dans le lointain nous entendîmes quelques coups de fusil ; les troupes de Tchan abandonnaient la position après une faible résistance.

    Mais quelles lamentations, quelles malédictions, quand nos gens rentrèrent chez eux et purent constater les dégâts ! Toutes les maisons avaient été pillées de fond en comble, et les objets qui n’avaient pu être emportés gisaient à terre, brisés ou piétinés. Les tables, les lits, les portes avaient servi de bois de chauffage ; tous les animaux qu’ils avaient pu saisir avaient été tués pour le repas des soldats ; les jardins étaient saccagés ! Certaines familles avaient tout perdu, sauf les quelques objets qu’elles avaient pu prendre avec elles dans leur fuite. Trois hommes manquaient ; ils avaient été emmenés comme porteurs de bagages.

    Ce matin-là, je ne pus célébrer la sainte Messe, et cependant c’était la fête de l’Immaculée Conception ! Dans la journée, on apprit que, toujours poussant devant eux les troupes de Tchan, les Sunnites étaient parvenus à Tchongmouktao. Cette nouvelle calma nos craintes de les voir revenir. Cependant je n’avais pas le cœur à l’aise. Près de la gare de Vanglek avait eu lieu la concentration de l’armée ; j’avais là deux cents catéchumènes qui complétaient leur instruction et se préparaient au baptême ! Que de fois, les jours précédents, ma pensée avait été les rejoindre ! Que de prières j’avais adressées au bon Dieu, lui demandant de les protéger ! Aussi grande fut ma joie quand, le lendemain, je sus qu’ils n’avaient pas souffert de l’invasion et que même aucun soldat ne s’était présenté chez eux. Le prêtre chinois, le séminariste et les deux religieuses indigènes avaient pu continuer le travail de formation sans être inquiétés. Je pouvais donc baptiser à la date fixée, qui était le dimanche suivant, 16 décembre. Dès le mercredi, j’allai m’installer au milieu d’eux pour y passer les examens de doctrine et assister aux derniers préparatifs de la fête. La chapelle, ornée de feuillage, de fleurs, de guirlandes, de drapeaux, ne ressemblait plus au temple d’ancêtres qu’elle était jadis. La croix du Sauveur brillait sur un autel où autrefois l’image du démon était vénérée. Depuis deux ans toutes les superstitions, les tablettes, les diables avaient été détruits. Passant de maison en maison, on me les donnait de bonne grâce ou bien je les enlevais moi-même et les faisais brûler. Que j’avais alors été heureux d’être missionnaire ! Et demain mon bonheur sera encore plus grand. Quarante-deux familles, comprenant cent trente-deux personnes, devaient être régénérées par l’eau sainte et devenir enfants de Dieu ! Ce fut tremblant d’émotion et le regard brouillé de larmes que, ce matin-là, je célébrai le Saint-Sacrifice ! Quelles actions de grâces à l’Hôte divin de nos tabernacles, qui me donnait, après vingt ans d’apostolat, une telle joie ! Oh ! je ne regrettais pas d’être venu en Chine, d’avoir quitté la France, abandonné ma famille, puisque, malgré mon peu de mérites, un résultat palpable de la grâce se manifestait à mon indignité ! C’étaient mes chrétiens ; et pourtant non, ce n’étaient pas les miens ; je n’étais qu’un vulgaire instrument, l’Esprit de Dieu avait soufflé là où il avait voulu.

    Jamais je n’oublierai le moment où, les interrogeant, ils me répondaient tous ensemble, faisant leur profession de foi : “Oui, nous croyons ; nous croyons en Dieu tout puissant, Créateur du ciel et de la terre ; nous croyons en Jésus-Christ, son Fils unique, notre Seigneur, né et mort pour nous ; nous croyons au Saint-Esprit, à l’Eglise catholique, à la communion des Saints, à la rémission des péchés, à la résurrection de la chair, à la vie éternelle.”

    Et, quand je leur demandai si vraiment ils étaient décidés à renoncer au démon, à ses pompes et à ses œuvres, quel tressaillement en tout mon être en recevant leur renonciation ! C’était donc vrai : tout ce monde n’avait plus qu’un cœur et qu’une âme pour secouer le joug de Satan et reconnaître le règne du Christ !

    Moukmintong devenait un coin de plus sur la terre où le vrai Dieu recevra des hommages et où croîtront les fleurs du ciel ! Pleurant de joie, prosterné aux pieds de l’autel, je remerciais Dieu de me permettre de voir de si grandes merveilles et de m’avoir associé, pauvre pécheur, à son œuvre de miséricorde et de rédemption.

    Ah ! qui me donnera des paroles ardentes,
    Des paroles du ciel, une langue de feu,
    Une angélique voix et des lèvres brûlantes,
    Pour te bénir, mon Dieu ?

    Je demeurai encore trois jours au milieu de ces cœurs tout imprégnés et parfumés de la grâce divine : trois jours de tranquillité, de paix, d’actes de foi, de reconnaissance et d’amour....

    Le jeudi matin, je finissais de déjeuner et me préparais à partir, quand, à notre grande stupeur, le village est soudain cerné par des soldats sunnites. Allant au devant d’eux, je leur demande ce qu’ils désirent. Un soi-disant capitaine me répond qu’il vient réquisitionner des vivres pour le régiment qui doit venir cantonner dans le marché voisin.

    On lui donne ce qu’il demande ; mais, au lieu de partir, ses gens se dispersent dans les rues étroites, hurlant et poursuivant les habitants. Les femmes, les enfants accourent à la chapelle, tandis que les hommes disparaissent au plus vite pour se cacher où ils le peuvent. Ce fut alors une scène sauvage. Tout le monde fut fouillé et aux cris, aux plaintes poussées par les victimes répondaient des ricanements démoniaques. Tous les objets de valeur que chacun portait furent enlevés, même les chapelets, les médailles et les crucifix. Dans les maisons, tout ce qui fut à la convenance des bandits disparut.... Enfin ils s’éloignent. En hâte chacun s’empresse de rassembler ce qui lui reste de plus précieux, et nous voilà en fuite à travers les champs, car au loin une autre bande de ces énergumènes s’avançait pour prendre part à la curée. Je pus emporter mon calice et les saintes Huiles. Bientôt nous fûmes poursuivis ; quelques coups de fusil furent tirés, mais, Dieu merci, sans blesser personne... Alors chacun de chercher un refuge et d’aller demander asile soit chez un parent, soit chez un ami, soit chez une simple connaissance...

    Quatre mois durant il fut impossible à mes jeunes néophytes de retourner chez eux ; la place était occupée militairement. Quand, au mois de mars, ils purent enfin regagner leurs demeures, de tout ce qu’ils possédaient il ne restait plus rien : tout avait été volé ou était devenu la proie des flammes. Mes ornements avaient servi à des mascarades sacrilèges. Quel espoir nous reste-t-il ? Dieu seul le sait, comme il sait le pourquoi des événements. Mais, mon Dieu, que votre main semble dure quand elle s’appesantit sur des hommes de peu de foi ! Autant ma joie avait été grande, autant ma tristesse est profonde. Et cependant je ne dois pas désespérer ! Humblement je vous supplie, Seigneur, d’avoir pitié de nous et je répète du fond du cœur : Miserere nostri, Domine, miserere nostri…Adauge fidem omnium in te credentium !

    E. L.

    1925/417-423
    417-423
    Anonyme
    France
    1925
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