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Varia : Dans la loge de Saint Pierre 3

Varia Dans la Loge de saint Pierre Ecce iterum.... Gerontus. 1
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    Varia
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    Dans la Loge de saint Pierre
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    Ecce iterum.... Gerontus. 1

    Pan ! Pan ! Deux coups impérieux, nets et secs comme le choc des genoux d’une vieille bigote sur le carreau d’une église. Saint Pierre, qui sommeillait un peu après son café du dimanche, se précipita sur le cordon en grommelant : “Encore un de ces Français sans principes, je gage ! Attends, mon gaillard ; on va te demander des nouvelles d’Herriot….2 et de l’ambassade du Vatican, et des Clarisses expulsées, et.…” Mais, bien que la porte fût maintenant grande ouverte, personne ne se montrait.

    — Pan ! Pan ! Pan ! Cette fois saint Pierre a mieux saisi de quel côté résonne le bruit indiscret : c’est au guichet donnant sur l’intérieur du Paradis que l’on frappe. Du coup le saint Portier remplace prudemment son air courroucé par le plus affable des sourires :

    — Qui va là ?
    — C’est moi, Gerontus. Ouvrez donc, je suis pressé !
    — Entrez, entrez, mon cher Gerontus. Je vous ai fait attendre un peu, il y a quelques mois, à la porte extérieure ; mais je le regrette, maintenant que vous êtes des nôtres, Entrez : vous êtes chez vous.

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    1. — V. Bulletin février 1925, pp. 84.90.
    2. — Au moment où ces lignes furent écrites, il y avait alors en France un Premier Ministre de ce nom.


    Alors les petits angelets qui tiennent compagnie au bon saint Pierre dans sa loge, virent entrer un Gerontus qu’ils eurent peine à reconnaître. L’antique et crasseuse robe chinoise de jadis était transformée en une tunique immaculée, éclatante de blancheur et de gloire ; la peau bronzée et parcheminée était devenue rose et satinée ; des perles d’ivoire meublaient la bouche autrefois vide ; et la barbe hirsute avait fait place à une neige très pure, taillée à la dernière mode du céleste séjour.

    Gerontus n’était pas seul. A ses côtés se tenait Simplice, vêtu de rayons et de beauté, glorieux à l’égal de son ex-doyen, mais avec un air pourtant un peu plus réservé, un peu moins assuré peut-être, un de ces airs qui disent clairement : “Que veut-on donc de moi ?”— Tous deux, sans la moindre cérémonie (on n’était plus en Chine), s’assirent dans les fauteuils que leur offrait la main empressée de saint Pierre, tandis que lui-même prenait un escabeau, comme pour bien rappeler que, le premier sur la terre, il s’était dit servus servorum Dei. — Et tous deux également prirent sans difficulté une honnête prise dans la tabatière que leur tendait le saint Portier.

    Ex abrupto, Gerontus commença :
    — Voilà déjà un certain temps que je voulais avoir cette petite explication. A tout seigneur tout honneur : je commence par vous, saint Pierre.

    Il y a quelques mois, lorsque vous m’ouvrîtes la porte où j’attendais en grelottant et en m’impatientant un peu, je l’avoue, votre air morose et certains propos grommelés entre vos dents m’ont fait au cœur un petit pincement dont je n’arrive pas à effacer l’impression désagréable. Vous n’en finissiez pas de compulser votre gros livre ; votre doigt se promenait de ligne en ligne avec des arrêts terribles ; vos sourcils se fronçaient de façon à me donner la chair de poule. Et je crus entendre, j’entendis réellement ces mots : — “Quarante ans de Chine ! Je ne vais pas t’envoyer en purgatoire, parce que... quoique... hum ! hum ! tu me comprends ?” — Eh bien ! je ne suis pas certain du tout d’avoir compris ! “Parce que...”, ça veut peut-être dire que quarante années de misère en Chine permettent de passer sur bien des choses et autorisent à une indulgence hors de la commune mesure. Si c’est bien cela, je fais la grimace et n’ai qu’à m’incliner. Mais le “quoique” et les “hum ! Hum !” qu’est-ce à dire tout cela ?... M’est avis que vous êtes bien plus commode quand il s’agit de certains jeunes intrigants, qui gagnent peut-être un peu lestement leur éternelle récompense pour quelques pauvres petites années aux pays jaunes sous la protection de leurs anciens, lesquels avaient assez à faire à les garantir des épines et à réparer les inévitables bévues de leur zèle trop neuf et pas assez pondéré. Qu’avez-vous à dire à cela ? ”

    — “Mon ami, dit saint Pierre avec un sourire de diplomate ou de Normand, je pourrais te répondre quelque chose comme çà : Tu vois journellement notre Seigneur et Maître, Jésus, le Verbe de vérité : demande-Lui donc de t’expliquer certaine parabole que tu dois bien connaître, puisque tu l’enseignais et la commentais autrefois à tes ouailles. Cette réponse suffirait. Mais, puisque j’ai malheureusement trop de temps libre en ce piètre XXe siècle, je puis bien prendre quelques instants de récréation. Voici Simplice, — auquel, d’ailleurs, tu as aussi quelque innocente querelle à proposer, — tu pourrais lui soumettre ton cas.

    — Mais, bon saint Pierre, il me semble que vous avez un peu changé depuis le temps où vous régissiez l’Eglise de la terre : saint Paul a su alors que vous ne reculiez pas devant une discussion utile. Enfin, je veux bien ouvrir avec mon ancien vicaire un débat dont vous pourrez être le juge, si vous le voulez. A toi, Simplice.

    Ah çà ! qui est-ce qui m’a... donné (tu vois, j’essaie d’oublier ici mon langage de l’autre monde et de châtier mes expressions), qui est-ce donc qui m’a donné un pareil freluquet, ambitieux et critique à l’excès, et assez osé pour s’étonner de voir un ancien admis avant lui au Paradis, et pour se permettre d’y porter des appréciations contraires à celles des gens d’âge et d’expérience ?... Ni m’tchi tch’ao ! 1

    Simplice, en effet, ne semblait nullement honteux. Il eut même quelque peine à réprimer un sourire, qui voulait absolument éclore sur sa lèvre à peine duvetée.

    — Allons, allons, mon cher doyen, dit-il, ne vous faites ni plus méchant, ni moins perspicace que vous ne l’êtes. Vous avez parfaitement compris l’allusion de saint Pierre : vous êtes l’ouvrier de la 1e heure, moi celui de la 11e et Notre-Seigneur, le Maître du champ mystique où nous avons travaillé, nous récompense comme il l’entend. Pour le reste, je voudrais bien que vous précisiez un peu.

    — Allons-y donc ! fulgura Gerontus. Et d’abord, qu’est-ce que tu as dit à saint Pierre ?... Quand nous nous promenions ensemble sur les étroits sentiers qui séparent les rizières, tu marchais toujours un peu en arrière. Tu l’as dit ; et tu en donnais long à penser sur ton respect pour les anciens. Eh bien ! moi, j’ai toujours soupçonné que c’était dans l’espoir de me voir culbuter dans la vase et de t’égayer à mes dépens. D’ailleurs, si les sentiers avaient été plus larges, m’est avis que tu n’aurais pas tardé à marcher de front avec moi et même à prendre le pas sur ton ancien. Et ce que je dis des chemins de rizières, tu peux aussi bien l’entendre de terrains beaucoup moins matériels. Plus d’une fois j’ai dû “en mettre”, comme tu disais dans les tranchées de France, et m’essouffler à fond pour n’être pas distancé par ton jeune zèle, monsieur le présomptueux !

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    1.— Tu ne sais pas rougir ! — N’as-tu pas honte ?


    Ici saint Pierre faillit perdre sa gravité de juge. Simplice, lui, ne broncha pas... et Gerontus continua.

    — Voilà pour le respect ! Et voici maintenant pour ton estomac. Ce qui m’a fait vivre longtemps t’a fait mourir de bonne heure, paraît-il. Eh bien ! c’est que le XXe siècle, avec toute sa science, tout son criticisme et tout son progrès, s’il n’a pas encore réussi à faire des surhommes, a du moins abouti à enfanter un tas de femmelettes sans ressort et sans… estomac. Au XIXe — pauvre siècle, tant décrié et calomnié, — les missionnaires étaient bien plus solides ; laisse-moi te le dire, sans me montrer sur tes lèvres l’inévitable laudator temporis acti. Oui, nous étions autrement bâtis que vous, nous, les vieux. Un bol de riz plus on moins cuit, une sardine salée, saumurée, à moitié putréfiée ; un piment, une tasse de mi-kang, et l’on abattait ses 10 ou 12 lieues chinoises ; et, le soir, on trouvait la force de faire le catéchisme et de confesser jusqu’au milieu de la nuit ; et cela durant la plus grande partie de l’année ; et — tu l’as pu voir toi-même, — on rencontrait encore plus d’un missionnaire à barbe blanche. Le chien, le chat, le serpent, etc. étaient festins rares. On ignorait le bon vin rouge de France et le vin doré des Espagnes. On usait rarement du cheval, presque pas de la chaise-à-porteurs ; on savait par ouï-dire qu’il existait des chemins-de-fer, ailleurs ; on ignorait complètement le mot barbare d’“automobile”. Mais on travaillait encore à 75 ans et l’on voyait avec surprise les jeunes apôtres des nouvelles couches frapper à la porte du Paradis dès leur trentième année ! — Au fond, l’adaptation à la nourriture du pays était un brevet de longue vie. Ne nous parle plus de ton estomac.

    Ici Gerontus dut s’arrêter un peu pour reprendre haleine ; mais, voyant que Simplice ouvrait la bouche pour tenter quelque protestation, ce fut la parole qu’il reprit en hâte.

    — N’as-tu pas insinué aussi, et avec un peu d’amertume, que j’avais été trop parcimonieux pour te fournir les moyens d’apprendre la langue chinoise ? “Un petit village de catéchumènes…. Un soi-disant catéchiste et un petit boy ”! Que te fallait-il donc ? —Ah ! tu ne t’es jamais douté du mal que j’avais eu pour dénicher ce soi-disant catéchiste et t’assurer ses services. Tu n’as même pas pensé un seul instant que, pour toi, je me privais de son aide, qui pourtant m’eût été bien utile pour enseigner le catéchisme aux enfants de quelques nouveaux convertis. Certes, ce n’était ni un licencié ès lettres, ni même un bachelier.. Mais nous, les vieux, nous avions appris la langue le long des chemins, en courant la brousse, et nous n’avions pas de professeurs attitrés. On fait mieux maintenant ; c’est tant mieux, et je suis le premier à en remercier la bonne Providence. Cependant nous verrons dans dix ou quinze ans si les nouveaux missionnaires sauront plus de “caractères” que leurs devanciers.

    Tu as eu encore un mot malheureux au sujet des confessions. “Les jeunes missionnaires tiennent à observer le règlement”. Et moi, je te le dis tout net : les vieux n’étaient pas nombreux ; ils étaient forcément dispersés très loin les uns des autres ; mais, chaque fois qu’ils se rencontraient (et ils faisaient l’impossible pour cela), leur premier acte était justement de se confesser ; la récréation, le délassement, les affaires ne venaient qu’après.”

    — Passe, dit saint Pierre, avocat, passe au déluge ! Le temps marche, quoique nous soyons en éternité.”

    Gerontus faillit se fâcher.
    — “Va-t-on pas dire maintenant que je suis trop bavard ? Enfin, même ici, il faut bien savoir supporter quelque petite injustice pour le bien de la paix. Je supprime donc, mon bon Simplice, deux ou trois réclamations au sujet de ce que tu as dit de la protection des justiciables, de la ladrerie des Hakkas, de tes cartes de visite données pour accréditer des lettres auxquelles tu ne comprenais rien, etc, etc. Arrivons tout de suite à une question plus grave. Où as-tu pris que les prêtres indigènes étaient “très heureux de nous avoir” en Chine? Tu n’étais pourtant pas encore en Paradis, lorsque leurs désirs ont inondé les journaux d’une campagne où ne paraissait guère ce bonheur de nous posséder.

    Tiens ! veux-tu que je te dévoile ma pensée tout entière ? Dans cette affaire, j’en ai la conviction, la grosse majorité du clergé chinois s’est laissé impressionner par un mouvement nationaliste, très respectable en soi, mais venu de l’extérieur et dont la véritable source leur reste encore inconnue, “Nos prêtres indigènes ne veulent pas nous chasser, mais ils aimeraient assez à nous commander”, as-tu dit toi-même. Je crois que ce n’est pas tout-à-fait cela. Divisons-les, si tu veux, en deux catégories. Les uns, les prudents, tout en désirant arriver assez vite à une pleine autonomie, redoutent cependant deux choses : 1o voir disparaître les secours sonnants et trébuchants que nous leur apportons grâce à la générosité des catholiques d’Europe et d’Amérique ; 2o être trop tôt privés de la “mine” et de la justice moins aléatoire que leur vaut la présence de missionnaires protégés par les “Puissances” . Les autres, qui sont les moins intelligents, mais les plus nombreux de beaucoup, ne s’embarrassent pas de cela. Ils ne pensent ni à la protection de leurs fidèles, ni aux besoins scolaires ou charitables de leurs paroisses, et, pour eux, la “mine” est engagée tout entière dans la campagne d’origine purement civile et même païenne, dont le but est de mettre à la porte tous les étrangers, quels qu’ils soient. Les pauvres imprudents ne se sont jamais demandé si, nous partis, leur Eglise ne serait pas, à bref délai, mise en demeure de devenir une secte nationale plutôt que catholique, ou de disparaître. Je suis même persuadé que, si on le leur disait, ils ne voudraient pas croire à ce péril. Et pourtant....

    Gerontus s’arrêta brusquement, les yeux tournés vers son ancien vicaire. Mais Simplice ne semblait pas disposé à sortir de sa céleste béatitude. Ce fut saint Pierre qui prit la parole. Depuis un moment déjà, le vieux gardien de la porte et de l’orthodoxie semblait inquiet et mal à l’aise.

    — Ange-boy, cria-t-il en frappant sur un gong, — oui, un vrai gong, venu sans doute de l’Exposition Vaticane, — ange-boy, apporte le thé. Cette palabre chinoise a assez duré : il est temps d’y mettre fin !


    1925/624-630
    624-630
    Anonyme
    France
    1925
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