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Varia : Dans la loge de Saint Pierre 1

Varia Dans la loge de Saint Pierre En ce temps-là on heurta violemment à la porte du Paradis. Le concierge, saint Pierre, venait justement de recevoir les derniers journaux de la planète Mars et les lisait avec grand intérêt. Un Martien n’avait-il pas eu l’idée de faire le tour du firmament sur un appareil perfectionné qu’il venait d’inventer. Sa première étape était la Terre. Il avait pris son point de direction et s’était endormi, laissant son appareil voguer dans l’immensité.
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    Varia
    Dans la loge de Saint Pierre

    En ce temps-là on heurta violemment à la porte du Paradis. Le concierge, saint Pierre, venait justement de recevoir les derniers journaux de la planète Mars et les lisait avec grand intérêt. Un Martien n’avait-il pas eu l’idée de faire le tour du firmament sur un appareil perfectionné qu’il venait d’inventer. Sa première étape était la Terre. Il avait pris son point de direction et s’était endormi, laissant son appareil voguer dans l’immensité.

    Il fut réveillé en sursaut. Son fuselage s’était accroché aux cornes de la Lune, et c’est au moment où le pilote demandait par sans-fil aux Américains d’envoyer un navire aérien à son secours que saint Pierre fut distrait de sa lecture.

    On heurtait à coups redoublés à la porte du Paradis.
    De mauvaise humeur, saint Pierre grommela — en hébreu, pour n’être pas compris : — “Quel est le malotru qui veut enfoncer la porte ? ” Puis, entr’ouvrant la lucarne, il aperçut un bon vieux, vêtu d’une longue robe chinoise, qui secouait le marteau de la porte avec une ardeur impatiente.

    Il murmura entre ses dents : “Depuis qu’ils ont été admis dans la Société des Nations, ces Chinois prétendent tous avoir droit, au Paradis, sous prétexte que c’est la véritable Société des Nations. Mais, si je les laisse entrer, ils prendront toute la place et chasseront les autres. Examinons les papiers de celui-ci un peu mieux qu’on ne l’a fait à Washington.”

    Il demanda donc, en langue mandarine, car Saint Pierre est Mandarin :
    — “Qui es-tu ?”

    L’interpellé ouvrit de grands yeux et répondit les deux seuls mots mandarins qu’il connût : Pou tong (Je ne comprends pas). Saint Pierre lui-même oubliait qu’il y a la langue du Fokien et celle du Kouangtong, et que même, au Kouangtong, on trouverait quatre ou cinq dialectes bien distincts. Il se demandait s’il n’allait pas avoir besoin d’un interprète. Il mit ses lunettes au bout de son nez et regarda de ses yeux clairs son drôle de visiteur. Il remarqua qu’il avait une longue barbe et une peau bronzée qui avait dû jadis être blanche.

    Il était perplexe. Heureusement le nouveau venu le tira d’embarras en disant, dans une langue que saint Pierre reconnut tout de suite : “De grâce, bon saint Pierre, laissez- moi entrer dans votre boutique, je suis fatigué de poireauter à la porte. Voici ma carte.”

    Et saint Pierre put lire, en français et en chinois : Gerontus, missionnaire à Honsan-fou. Aussitôt, sans plus d’hésitation, il dit à l’ange qui lui sert de boy : “Prépare le thé”, et lui-même alla ouvrir la porte. Puis, ayant offert au missionnaire un escabeau dans sa loge, il se mit à feuilleter son grand livre.

    Il chercha le dénommé Gerontus et lut : “Né, en France, quarante ans de Chine.” Après quoi il y en avait des pages !...

    Saint Pierre jeta un coup d’œil en diagonale et, refermant son livre : — “Je ne vais pas, dit-il, t’envoyer en purgatoire, parce que... quoique, hum ! hum ! tu me comprends ?... Tu as fait ton purgatoire en Chine ; mais je ne puis pas t’envoyer dans la gloire immédiatement. J’ai besoin de savoir ce qui se passe sur ce coin de globe. Les Anglais m’ont dernièrement envoyé un télégramme disant qu’on ne rend jamais justice aux Chinois. J’en ai reçu un autre des Chinois eux-mêmes qui me disaient : Nous sommes quatre cents millions de frères.

    Le missionnaire avait trop longtemps habité la Chine pour risquer une opinion. Il balbutia : “ Quatre cents millions ” ?
    — Oui, ils le disent.
    — De frères ?
    — Oui, ils le disent. J’entends pourtant pas mal de coups de fusil dans ce pays-là. Toi qui en viens, qu’en penses-tu ?

    Le missionnaire répondit : — Grand saint Pierre, vous recevez dans le Paradis des gens de toute race ; il y a certainement beaucoup de Chinois
    — Oui, oui, dit saint Pierre, surtout des gosses.
    — Vous recevez bien aussi de vieux et des vieilles ?
    — Oui, oui, des vieux et des vieilles.

    Et un silence pesant tomba sur la conversation.
    L’ange-boy avait apporté le thé. Saint Pierre leva sa tasse en disant : “Bois le thé.” Le missionnaire leva la sienne, but quelques gouttes et alla chercher son chapeau et son parapluie.

    Saint Pierre prit la clef d’or du Paradis, ouvrit la grande porte et poussa le missionnaire dans le vestibule, où les Anges éblouissants vinrent le recevoir, tandis que les Chérubins chantaient : Benedictus qui venit !

    En ce temps là on frappa timidement à la porte du Paradis. Saint Pierre avait achevé la lecture des journaux de la planète Mars. L’aviateur qui, avait entrepris le tour du firmament, avait réparé par les moyens du bord les avaries causées à son appareil au passage de la Lune. Voyant le drapeau américain planté au pôle Nord, il avait cru à un signal d’atterrissage et avait piqué du nez très profondément dans la glace. Il avait en hâte envoyé son dernier télégramme : “ J. O. P. P. ”, que deux amateurs anglo-saxons ont recueilli le 23 août et n’ont pas compris. C’est pourtant bien simple : J, Je (suis); O, au ; P, Pôle ; P, perdu.

    On refrappa timidement à la porte du Paradis.
    Le nouveau venu portait la robe blanche des innocents, qui donne droit à prendre place à la suite de l’Agneau.

    Saint Pierre n’avait qu’à donner son Introeat, pure formalité. Il demanda cependant :
    — Mon enfant, quel est ton nom ?
    — Mon nom, bon saint Pierre, en français, c’est Simplice ; en chinois, c’est Sin.
    — Alors tu viens de Chine ?
    — Mais oui, bon Saint Pierre.
    — Et tu t’appelles Simplice ! Je t’attendais pour prendre de toi, — comment dites-vous en français ? — une interview.
    — Oh ! bon saint Pierre, en quoi puis-je contenter votre curiosité ?
    — Je te le dirai. Entre d’abord dans ma loge.

    Et le jeune missionnaire fut introduit par l’ange-boy, qui lui sourit à cause de sa robe blanche, ce qui mit une légère rougeur aux joues très maigres du visiteur.
    L’ange-boy demanda : Faut-il préparer le thé ?
    Saint Pierre regarda son client et répondit : Oui ... avec du sucre.

    Et la conversation s’engagea.
    — Je voulais te demander, dit saint Pierre, quelques renseignements sur la Chine. Je n’ai pu obtenir rien de précis en interrogeant un vieux Gerontus qui passa par ici le mois dernier
    — Gerontus ! s’écria Simplice, il est en Paradis ?
    — Oui, je l’ai fait entrer à cause de ses quarante ans de Chine ; car sans cela... Mais, tu le connais ?
    — Si je le connais !…
    –– Tu seras placé plus haut que lui dans la Cour céleste.
    — Oh ! C’est impossible, bon saint Pierre ; c’était mon doyen : quand nous nous promenions ensemble, je marchais toujours un peu en arrière. Nous avons, dans notre Congrégation, un grand respect de la hiérarchie.
    — Ce respect existe aussi au Paradis, seulement les rôles sont quelquefois renversés, voilà tout. Mais dis-moi, c’est lui qui t’a formé à la vie apostolique ?
    — C’est lui, bon saint Pierre ; mais je n’ai pas profité de ses leçons comme je l’aurais dû. Il me disait que, pour être bon missionnaire, il faut manger du chien, du chat, du serpent, des œufs pourris, et boire du vin chinois. Mon estomac n’a pu se faire à ce régime, et ce qui l’a fait vivre longtemps m’a fait mourir de bonne heure.
    — Ne t’en plains pas. Tu es mort avec le mérite de tout le bien que tu as voulu faire, avant de connaître le découragement, qui est le plus grand des malheurs. Mais quelles sont les autres directions apostoliques du P. Gerontus ?
    — Pour apprendre la langue, il m’a conduit dans un petit village de catéchumènes. Il a engagé pour moi un soi-disant catéchiste et un petit boy, puis il m’a quitté en me disant qu’il reviendrait me voir dans six mois, quand je saurais la langue.
    — Et alors ?
    — Alors je me suis mis à étudier le dictionnaire chinois. Et, quand je croyais savoir un mot, je le prononçais de travers, ce qui faisait rire tout le monde. Un jour, par exemple, je voulais dire au petit domestique d’acheter du riz pour notre repas. Au lieu de dire mi, j’ai dit le mot kouk, qui signifie du riz non décortiqué, et le boy, plus obéissant qu’intelligent, a acheté du kouk.
    — Ce sont là des incidents sans importance dans la vie apostolique. Quand as-tu revu Gerontus ?
    — Au bout d’un mois. Notre règlement nous oblige à nous confesser au moins tous les mois. Les jeunes missionnaires tiennent à observer le règlement. J’ai donc fait une grande journée de marche et suis arrivé à la résidence du Père. Il n’était pas là. J’ai attendu son retour.
    — Où était-il ?
    — Il était allé voir le mandarin pour obtenir la délivrance d’un de ses chrétiens, que les soldats avaient mis en prison.
    — Pourquoi était-il en prison, ce chrétien-là ? Avait-il tué ou volé ?
    — Oh ! non. C’était un brave homme ; mais il avait quelque argent et on le regardait comme notable. Il avait un cousin au douzième degré qui était accusé d’être voleur. Et, comme les soldats ne s’enrichissent pas à saisir les voleurs, qui, d’ailleurs, sont leurs amis, ils arrêtent les gens de la parenté qui sont réputés riches. Et quand on est en prison on ne s’en tire qu’en donnant de l’argent.
    — Je croyais que les Chinois avaient un code de justice ?
    — Ils l’ont ; mais les mandarins ne le connaissent pas, ou ils ne connaissent que les articles qui sont en leur faveur.
    — Alors je comprends que les Chinois cherchent un secours en dehors de la justice officielle.
    — Eh ! oui, bon saint Pierre ; aussi un certain nombre de conversions ont pour point de départ un besoin de protection : protection contre les brigands, contre les soldats, contre les mandarins, contre les voisins. Et cette protection ils la cherchent de préférence chez nous.
    — Mais cette protection est très discutée.
    — Elle est discutée par les mandarins au pouvoir ; et pourtant eux-mêmes y ont recours quand ils sont vaincus.
    — Il y a heureusement d’autres moyens de conversion.
    — Oh ! oui, et c’est le gros souci de nos évêques. Ils essayent les journaux, les écoles, les œuvres de bienfaisance.
    — C’est très bien ... Et Gerontus a-t-il pu délivrer son chrétien ?
    — Il l’a délivré. Le mandarin lui a donné de la mine. Vous comprenez, bon saint Pierre ?
    — Oui, je comprends même le chinois. Et puis ?
    — Pour nous remercier, le chrétien nous a donné une poule et une bouteille de vin jaune.
    — Il n’a pas été trop généreux.
    — C’était un Hakka.
    — Oh ! alors... Et toi, tu as traité beaucoup d’affaires ?
    — Quelques-unes, en ce sens que j’ai donné ma carte pour des lettres auxquelles je ne comprenais rien.
    — Je vais demander à mon très cher fils le Délégué Apostolique conseiller aux évêques de Chine de n’envoyer les nouveaux missionnaires en district qu’au bout d’une année au moins, durant laquelle ils étudieront la langue.
    — Oh ! bon saint Pierre, la langue et les caractères. Il arrive parfois que des missionnaires laissent à leurs successeurs des contrats sans valeur aucune.
    — Oh !... Et les prêtres indigènes, ils sont contents de vous voir en Chine ?
    — Mais oui, bon saint Pierre, ils sont très heureux de nous avoir.
    — Alors, ils ne veulent pas vous chasser ?
    — Oh ! non ; seulement ils aimeraient assez à nous commander.

    Saint Pierre sourit et ajouta diplomatiquement :
    — Ce serait bien leur tour. Et vos chrétiens, sont-ils bons ?
    — Il faut distinguer, comme disent les RR. PP. Jésuites. Il y a les vieux chrétiens et les nouveaux. Deux genres. Les vieux sont bons, mais forment pour ainsi dire un clan fermé. On dirait qu’ils sont jaloux, peut-être honteux d’être chrétiens. Ils ne cherchent guère à convertir leurs voisins.
    — Et les nouveaux ?
    — Les nouveaux ont l’ardeur des néophytes. Malheureusement ils attendent du missionnaire une protection qu’il ne peut et parfois qu’il ne doit pas leur donner. Alors la ferveur diminue, il y a du déchet.
    — Hélas ! C’est cela qui explique que certaines missions, qui enregistrent de nombreux baptêmes chaque année, ne voient pas cependant leur population chrétienne augmenter dans la même proportion. Quel serait le remède à cet état de choses !
    — A mon avis il faudrait pouvoir s’occuper des nouveaux chrétiens très activement pendant toute une génération.
    — Comment s’en occuper ?
    — Il ne faudrait pas négliger complètement le côté matériel. Quelques petits secours aux familles nécessiteuses en cas de maladie ; des médailles et chapelets distribués aux enfants à l’occasion de quelque fête, font aimer le missionnaire et par le fait même la religion.
    Mais il faudrait surtout des auxiliaires indigènes, et qui aient du zèle, ce qui est assez rare. On trouve maintenant des religieuses indigènes qui rendent les plus grands services, car elles sont aimées et estimées. Elles enseignent les femmes, et, quand les femmes sont attachées aux pratiques chrétiennes, la famille tient bon, tandis qu’on ne peut compter sur la persévérance des hommes qui ne se seraient faits chrétiens que pour avoir une aide en cas de procès.
    — N’avez-vous pas des catéchistes zélés et dévoués ?
    — Nous en avons quelques-uns, mais leur formation est une œuvre qui exigerait beaucoup de soins et beaucoup d’argent.
    — Il faudra faire ce sacrifice.
    — Hélas ! Nos pauvres évêques — ou plutôt nos évêques pauvres — y seraient tout disposés ; mais — vous comprenez le latin, bon saint Pierre, — nemo dat quod non habet.
    — Assurément ... Il n’y a pas de persécution en Chine actuellement ?
    — De persécution, non. Il y a des mouvements anti-chrétiens. Le diable remue sa queue parce que nous marchons dessus ; mais les chrétiens ne sont pas plus maltraités que les autres. C’est une lutte d’idées qui commence. Pour faire triompher notre cause, il faudrait ajouter aux anciennes méthodes, qui ont fait leurs preuves, une active propagande, une propagande organisée et résultant de l’union de toutes les autorités religieuses de Chine.
    — Je te remercie. Ange-boy, apporte le thé.

    L’ange-boy apporta du ou loung tcha, thé du dragon noir, le meilleur de Chine ; après quoi saint Pierre, s’inclinant devant lui, introduisit le jeune missionnaire dans les demeures éternelles.



    1925/84-91
    84-91
    Anonyme
    Chine
    1925
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