Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Varia : Dans la loge de Saint Pierre

VARIA Dans la loge de Saint Pierre Au Père Gustave Deswazières, Directeur de la Léproserie de Sheklung (Canton)
Add this
    VARIA

    Dans la loge de Saint Pierre

    Au Père Gustave Deswazières,
    Directeur de la Léproserie de Sheklung (Canton)

    En ce temps-là, saint Pierre, assis à son bureau, le grand livre ouvert devant lui, était absorbé dans une méditation profonde. Ses pensées devaient être importantes, car il ne sapercevait même pas que la porte, poussée par une main frêle, sentrouvrait peu à peu et quun regard denfant, curieux et craintif, sattardait longuement à le dévisager. Bientôt cependant, enhardie par son immobilité, sans doute aussi par la sérénité empreinte sur son visage, une fillette, revêtue dune longue robe blanche qui faisait ressortir le teint mat de son visage, savançait doucement. Ses longs cheveux dun noir lustré retombaient épars sur ses épaules ; une couronne de lilas ornait son front pur et égayait la langueur de ses grands yeux. Ses petits pieds nus ne faisaient aucun bruit en marchant. Sagenouillant aux pieds du grand Apôtre, elle le salua dun bonjour plein de charmes et de grâces :
    Tin Tchu po yao, A Koung, Grand-père, que le Bon Dieu te protège !

    Saint Pierre, tout étonné de se voir distrait de ses préoccupations par une salutation si respectueuse en même temps que si familière et si chrétienne, abaissa son regard sur lenfant prosternée, et, tandis quun sourire se jouait dans ses rides vieillies, dune voix quil voulait rendre douce pour ne pas effrayer, répondit :
    Bonjour, petite fille. Que la grâce de Dieu soit avec toi ! Mais ne reste pas à genoux, ma mignonne, et dis-moi où tu as appris à saluer avec tant de gentillesse.

    Intimidée, la pauvre enfant ne prononça que des paroles entrecoupées de hoquets et complètement indistinctes. Sa poitrine, où le cur battait vite, se soulevait comme si elle allait se mettre à pleurer et déjà ses lèvres se chiffonnaient toutes tremblantes. Ayant pitié de son innocence et de son trouble, saint Pierre, paternellement, la souleva de terre et lassit sur ses genoux :
    Puisque tu mas appelé grand-père, il ne faut pas avoir peur de moi. Je ne suis pas aussi méchant que jen ai lair. Jaime beaucoup les enfants...

    Et, pendant quelques instants, ce furent de douces paroles, des rires, caresses, tant et si bien que, sapprivoisant, lenfant passait en jouant sa menotte dans la longue barbe chenue qui chatouillait légèrement son cou soyeux.
    Là ! Maintenant que nous avons fait connaissance, si nous causions un peu ! Et, dabord, comment tappelles-tu ?
    A Kat.
    A Kat ! Bon, çà, cest du chinois. Mais je ne vois pas bien : ce doit être un diminutif. En cherchant parmi les saintes dont on aime, en Chine, à donner le nom au baptême, nous trouverons. A moins que.... et ses sourcils se froncèrent, ce ne soit une appellation superstitieuse... Je ne pense pas cependant. Au reste, pauvre fillette, tu ne pourrais en être responsable. Quel âge as-tu ?
    Sept ans.
    Sais-tu que tu es grande pour ton âge ! Avec votre façon de compter, quand pour vous cest sept, pour les autres pays ce nest que six. En réalité, tu nas que six ans. En vérité, ils ne peuvent jamais rien faire comme tout le monde dans le Céleste Empire. Hum ! Le Céleste Empire ! On na pas idée de se qualifier ainsi ! Fut-il jamais nation où il y eut plus de matérialisme quen Chine ? Enfin !... Et doù es-tu ?
    De Sheklung.
    De Sheklung ? Oh ! Mais, je connais. Surtout depuis quelques années, il y en a beaucoup de cette localité qui entrent au ciel. Et je ne parle pas de ces petits anges, de ces petits voleurs de Paradis qui nont rien fait pour le mériter, mais quune main secourable, guidée par la charité du Christ, a sauvés de la mort éternelle par la grâce du baptême ; il sagit de véritables païens adultes qui se sont convertis, les uns juste au seuil de la mort, les autres quelques années seulement auparavant. Avant leur conversion, de tristes sires, parfois de vrais bandits !... Ils en avaient un compte chargé ! Et maintenant ils occupent de bonnes places au séjour des Bienheureux. Ils ont mis à profit le reste de leurs jours pour acquérir des mérites. Ce nest pas étonnant : ils ont toujours été débrouillards, ces gens-là ! Comment en aurait-il été autrement ? Ils étaient lépreux. Mais, sur la terre, avais-tu encore ton père ?
    Oh ! Oui, javais A Fou.
    Et ta mère ?
    Ma mère, jen avais au moins deux !
    Hein ? Ton père serait-il concubinaire ? Tu gardes le silence ? Pourquoi ?
    Mkoi. Pardon : je ne comprends pas,
    De fait, ce mot que jemploie est un peu... savant. Surveillons nos expressions et arrangeons-nous pour interroger dune façon plus... chinoise Combien étiez-vous de personnes à manger le riz à chaque repas dans votre maison ?
    A manger le riz ? Mais... plusieurs centaines.
    Décidément au lieu de devenir clair, çà sembrouille ! As-tu des surs ? des frères ?
    Oh ! Oui, beaucoup.
    Deux ? Trois ? Quatre ? Cinq ?
    Oh ! bien plus que cela. Je nen connais pas le nombre. Ils sont tellement !
    Ce que cest que davoir perdu lhabitude ! Je ne sais plus my prendre avec les tout petits. Essayons cependant encore. Tu disais tout à lheure que tu avais au moins deux mères. Laquelle aimais-tu le mieux ?
    Je les aimais bien toutes les deux, car toutes les deux me gâtaient, prenant soin de moi avec une tendre affection.
    Y avait-il de la jalousie entre elles ?
    De la jalousie ? Oh ! Non ; mais A Se yi grondait quelquefois A Foun tsie, et celle-ci obéissait.
    Enfin, je vais savoir. Celle que tu appelles A Se yi était ta véritable mère ?
    On ma toujours dit que non.
    Alors cétait À Foun tsie ?
    Non plus.
    Si jamais jarrive à y comprendre quelque chose ! Tu me disais tout à lheure avoir deux mères, et maintenant voilà que tu nen as plus... Dans ta famille, avais-tu des oncles ?
    Oui, un grand ami de A Fou, que nous avions adopté et que nous appelions A Pak.
    Que vous aviez adopté ?
    Oui, mes frères, mes surs et moi, parce que nous laimions et quil nous aimait beaucoup, mais cependant pas autant que A Koung.
    Etrange famille, vraiment ! Cest le monde renversé : des enfants qui adoptent des parents ! Mais cet A Koung, est-ce en souvenir de lui que tu mas nommé aussi grand-père ?
    A Koung ! Oh ! Quil était bon, et quel grand cur !...
    Est-ce quil me ressemblait ?
    Un peu, à cause de tes grandes lunettes, des rides de ton front et du sourire que tu as quand tu me regardes Mais lui navait pas de barbe...
    Pas très flatteur, le portrait ! Je te pardonne cependant, car tu as lair de juger plutôt daprès les qualités morales. Mais, au moins, lui, cétait ton véritable grand-père ?
    Je ne pense pas.
    Alors, serait-ce aussi un adopté ?
    Peut-être bien, je ne sais pas trop !
    Et ton père ? (Ce serait trop curieux, si cétait vrai !) Est-il de la catégorie des personnes que vous aviez prises en adoption ?
    A Fou ?
    Oui, cest de lui que je parle.
    Çà se pourrait ; mais, pour moi comme pour tous les autres, A Fou était A Fou, et A Koung était A Koung : je ne sais rien de plus...
    Comme renseignements,... il y aurait mieux ! Plus jinterroge, plus je menfonce... Et pourtant elle me paraît sincère dans ses réponses !... Tiens, une idée ! Si je consultais mon grand-livre ! Peut-être y trouverais-je ce que je cherche en vain à obtenir par mes questions.
    Tu disais donc. A Kat, âgée de six ans.
    Non, pas six, sept.
    Oui, oui, je mentends... Originaire de Sheklung dans le Kouangtong. Un instant... Jaurai vite trouvé... Bon, jy suis. A Kat... Mais, tu es orpheline ! Tu nas plus tes parents... Ton père et ta mère sont morts depuis longtemps...
    Peut-être bien.
    Alors, quest ce que tu me contais avec ton A Fou, tes mères, tes frères, tes surs, ton oncle, ton grand-père ?
    Cest pourtant bien comme cela que mes lèvres, et surtout mon cur, les appellent

    Saint Pierre, continuant de lire sur son gros livre, se prit soudain à sourire :
    En effet, il ny a pas derreur : cest toi qui as raison. Mais aussi pourquoi ne pas me dire tout dabord que tu venais de la LÉPROSERIE DE SHEKLUNG ? Jaurais compris tout de suite et ne me serais pas donné tant de peine. De fait, en celui que tu aimes à nommer A Fou, tu as trouvé le cur dun père. Cette religieuse Canadienne et cette bonne A Foun, qui prenaient soin de toi avec tant daffection, furent vraiment des mères. Près de ce généreux prêtre chinois, tu trouvas la tendresse dun grand-père... Ton oncle aussi te chérissait, de même que tous ces anges de charité qui te soignaient pour lamour de Dieu, ainsi que tes frères et surs... Oui, vous formiez une vraie famille... Plaise à Dieu que dans toutes les familles on trouve autant dunion, daffection, de dévouement, de générosité, que dans la LÉPROSERIE DE SHEKLUNG, asile de paix et de bonheur ! Les hommes ne comprennent pas la folie de la Croix, et cependant ce ne sont ni les richesses, ni les honneurs frivoles qui achèteront les meilleures places au Paradis. Labnégation, le dévouement, lamour des déshérités tresseront des couronnes à ceux que les hommes méprisent parce quils sont morts au monde et qui, pour des malheureux, rebuts de lhumanité, dépensent leur jeunesse, leurs forces et leur cur. Oui, leur part sera splendide et, lorsque Dieu les appellera à lui, toutes ces âmes quils auront sauvées viendront les saluer et leur feront escorte pour les présenter au trône du Tout-Puissant. Leur gloire sera augmentée de toute la gloire de ceux à qui ils ont fait connaître les moyens dacquérir la vie éternelle. Le monde alors les enviera, mais pour ces insensés qui auront préféré goûter un bonheur périssable au lieu de se préparer par la mortification, la souffrance et la charité une récompense incomparable, il sera trop tard et leurs regrets seront vains.

    Pendant que saint Pierre faisait tout haut ces réflexions, A Kat, pour qui rester tranquille quand on ne soccupe pas delle est une fatigue, sétait glissée à terre et, curieuse, était allée regarder par une fenêtre fleurie dun rosier magnifique. Bientôt, étendant les mains, elle se mit à cueillir les fleurs et à les réunir en bouquet. A ce moment, saint Pierre laperçut.
    Que fais-tu là, enfant ? Ces roses, il ne faut pas y toucher...
    Elles sont si belles que je veux les offrir à lEnfant Jésus, et même, si tu le permets, jen mettrai une dans mes cheveux pour être plus jolie.
    Plus jolie ! Serais-tu coquette, par hasard ? Voyons donc, de fait, tes péchés mignons... Coquetterie, gourmandise, caprice, jalousie Il y a un peu de tout cela, mais le Bon Dieu ta accordé bien des grâces et tu fus privilégiée. Avec piété, tu recevais le sacrement de Pénitence, et avec amour tu priais lHôte divin du Tabernacle... A la Fête-Dieu, avec joie tu jetais des fleurs au passage du Saint-Sacrement et ton petit cur palpitait dune foi brûlante. Tu aimais beaucoup aussi la Sainte-Vierge et tu lui adressais des prières touchantes quand tu savais navoir pas été sage... Cest cette foi, cest cet amour qui, avec ton repentir, ont effacé tes fautes. Tu as été heureuse sur la terre, puisque tu fus toujours choyée ; maintenant tu le seras bien davantage encore et ce sera pour léternité !

    Saint Pierre alors se leva, prit une rose quil donna à lenfant, déposa un baiser sur son front et, la prenant par la main, la conduisit lui-même au séjour des élus. En chemin, penché à son oreille, il lui dit à voix basse :
    Mignonne, noublie pas ta famille adoptive de la terre, toute ta famille... Il me revient jusquici de tristes rumeurs de sa situation précaire. Lexistence de lasile béni où sécoulèrent tes jours terrestres est menacée, faute de ressources. Quand tu seras à jouer avec les Anges, demande à Marie dintercéder auprès de son divin Fils pour quil bénisse ceux que tu aimes et quil accorde à tous secours et protection. Ta prière sera exaucée, car il ne refuse rien à lamour ?

    E. L.
    1926/33-39
    33-39
    Anonyme
    Chine
    1926
    Aucune image