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Variété : Un filon

Variété Un filon
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    Variété
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    Un filon


    Cest avec un plaisir toujours nouveau que le lecteur du Bulletin voit, de temps en temps, apparaître quelques caractères chinois au milieu dun docte article. Les sujets traités dans cet article sont parfois rébarbatifs et pas toujours du goût dun chacun, mais la vue des caractères dont il est agrémenté suffit pour faire digérer bien des thèses et amener le sourire sur tous les visages. Cest quil y a, dans ces bienheureux caractères, une vertu tonifiante cachée, une sorte de charme (caractères chinois) comme on dit maintenant, qui agit même sur les barbares étrangers les plus rebelles à linfluence de la littérature.

    Plein dadmiration pour les susdits articles, lauteur de ces lignes se gardera bien daller sur les brisées de si savants auteurs ; ne sutor ultra crepidam sentendrait-il dire. Il voudrait seulement donner aux barbares en question une légère idée de la vertu ensorcelante des caractères, des multiples ressources quils offrent et des usages originaux auxquels on peut les plier.

    Les étrangers se vantent davoir inventé lalgèbre, le calcul infinitésimal etc.. La belle affaire ! Tout cela nest que sciences de petit aloi, qui leur permettent tout juste des applications terre à terre ; mais quand ils veulent connaître la voie du Ciel, soulever un coin du voile qui leur cache lavenir, à quoi leur servent leurs mathématiques ? Les Chinois, au contraire, grâce à leurs merveilleux caractères cultivent les sciences transcendantes et ont inventé, pour scruter lavenir, un procédé infaillible appelé décomposition ou analyse des caractères : (caractères chinois) ou encore (caractères chinois).

    Rien de plus simple que le procédé en usage : lintéressé sen va trouver un expert et lui écrit un caractère quelconque. Lautre se gratte un instant la tête, allume une pipe, juste le temps déclaircir les idées et résout le doute du client.

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    Système antique sil en fut qui remonte, paraît-il, bien au-delà du déluge, la décomposition des caractères est toujours en vogue. Alors que la tortue a disparu depuis longtemps, (elle travaille encore au Japon, cette bonne tortue, et en 1928, lors du couronnement de S. M. lEmpereur actuellement régnant, les cérémoniaires du palais lont sérieusement mise à contribution pour élucider nombre de cas douteux), alors donc, disions-nous, que la tortue et tout son attirail divinatoire ont disparu de Chine, la décomposition des caractères y fait toujours florès.

    Il me souvient davoir assisté jadis à une séance de ce genre dans une rue de Yunnansen. Le client, un troupier de deuxième classe, ayant tiré un caractère, lartiste lui annonça incontinent son élévation prochaine au grade de général. Le militaire partit rayonnant. Nul doute quil ne soit devenu depuis un important légume, car le système est si perfectionné quil est inouï davoir jamais éprouvé un seul mécompte, pe fa pe tchong (caractères chinois).

    Les exemples qui suivent, en même temps quils expliqueront le processus, sont de nature à convaincre le plus sceptique. Nen déplaise à Confucius (1) jose me flatter de convertir tout mon monde, car les lecteurs du Bulletin sont tous à même de sassimiler une si sublime doctrine.

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    LEmpereur Tchoung lie ti (caractères chinois), le dernier des Min (caractères chinois), (période Tsong tchen (caractères chinois) 1628-1644) voyant son Empire envahi, de tous les côtés à la fois, par les armées mandchoues, ne savait plus à quel saint se vouer. Un jour que le cafard le tenait encore plus fort quà lordinaire, il sortit en habit de bourgeois, faire un tour dans sa capitale. Il rencontra, au coin dune rue, un vieux qui portait dans le dos une inscription mirobolante : (caractères chinois) devin extra-lucide. Voilà mon affaire, se dit lempereur qui se mit à écrire sur le sol le caractère i . Le devin regarde son client, change de figure et se met à plat ventre : Ne seriez-vous pas Sa Majesté, dit-il respectueusement ? Comment çà, dit lEmpereur ébahi ? Cest bien simple, reprit lautre, le caractère (caractères chinois) écrit sur la terre (caractères chinois) fait (caractères chinois) ouang, roi. Le malheur est quil y manque une tête pour avoir le mot (caractères chinois) houang, caractère de Sa Majesté, (de fait le monarque mourut de malemort) prenez garde !

    Intrigué lempereur voulut pousser plus à fond la consultation. Cette fois, dit-il, essaye donc le mot yeou. Et le vieux de vaticiner : yeou (caractères chinois) se décompose en deux, (caractères chinois) et (caractères chinois). Si à la partie supérieure on ajoute un trait on a (caractères chinois) ta, grand ; si à la partie inférieure on ajoute (caractères chinois) (je, soleil) on a le mot min (caractères chinois), et les deux réunis forment Ta Min (caractères chinois), le nom de la dynastie. Puisquau caractère donné (caractères chinois) il manque plusieurs éléments, concluez-en donc que la dynastie nen a plus pour longtemps.

    Lempereur fit la grimace : mais ce nest pas ce caractère yeou que je te demande danalyser, cest yeou (caractères chinois), reprit-il vexé. Parfait, dit le vieux sans se démonter, yeou (caractères chinois) cest simplement le caractère (caractères chinois) fan rébellion, auquel on a ajouté un trait. Les rebelles donc... Essaye encore dautres caractères you, dit lempereur. Facile, reprit le vieux qui avait réponse à tout ; et il décomposa successivement à Sa Majesté les mots (caractères chinois) et (caractères chinois) qui donnèrent des réponses peu encourageantes. Cétait, à bref délai, la ruine des Min. Le vieux devait avoir des tuyaux spéciaux sur la marche des affaires militaires.

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    (1) On peut enseigner les hautes sciences aux hommes supérieurs, mais pas aux hommes dont lintelligence est au-dessous de la moyenne. (caractères chinois) (caractères chinois, chap. 3)


    Lexemple ci-dessus pourra paraître antique ; donnons-en un plus récent et inédit. Cétait en 1913, dans une ville du sud de la Chine. Apprenant que Yuen che kai venait de se faire nommer président de la République, un homme politique important, de nuance indécise, sen fut trouver un artiste en caractères et lui demanda une consultation sur lavenir de la République. La République ! lui dit lautre, mais elle est f inie ! Comment cela ? Yuen che kai va monter sur le trône. Tu crois ? Evidemment ; tiens, vois donc le caractère tie (caractères chinois) (fer) : prends lélément ki (caractères chinois) du milieu et ajoute un i (caractères chinois), tu auras yuen (caractères chinois) (le nom de Yuen che kai) ; vois ensuite des deux côtés, les éléments kin (caractères chinois) (or) et ko (caractères chinois) (armes) ; cest donc grâce aux armes et à force dargent que Yuen che kai se débarrassera de ses compétiteurs. Et comme confirmatur, prends lélément (caractères chinois) qui reste, si tu y ajoutes (caractères chinois) tu auras (caractères chinois) houang, empereur. Il est donc clair comme le jour que nous assistons à lagonie du régime actuel. Edifié, notre homme sen fut en vitesse télégraphier au bureau de la Chambre, pour se faire inscrire dans un groupe dextrême-droite ! Cette fois encore, la prédiction porta juste : deux mois plus tard, Yuen che kai montait sur le trône. Pas pour longtemps, il est vrai : après un règne de quelques jours, il rétablissait lui-même la République.

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    Si lanalyse de caractères se bornait à éclaircir les doutes des gens indécis, ce serait suffisant pour faire cultiver une science si sublime ; mais on la pratique aussi comme jeu de société, autrement intéressant que tous les rébus, charades et devinettes en usage en Europe. Cest ainsi que, dans le peuple, on appelle les soldats kíēou pă lào-yê-mên (caractères chinois) (intraduisible en français) kieou (caractères chinois) et pa (caractères chinois) formant (caractères chinois) pin soldat.

    Un loustic mexpliquait un jour comment on prouvait, par les caractères chinois, la supériorité du sexe masculin. Voyez, me disait-il, le caractère tsú (caractères chinois) prendre femme ; cest le garçon qui, avec la main (caractères chinois), prend la fille (caractères chinois) par loreille (caractères chinois). Lexégèse nest pas nouvelle, mais ce qui est inédit, cest la conséquence quen tirent, paraît-il, les tenantes du célibat à outrance : à cause de ce caractère, me dit-on, beaucoup parmi les jeunes filles instruites daujourdhui ne se marient pas : (caractères chinois).

    Il ny a pas que les Chinois à pratiquer cette décomposition ; lancés dans cette voie féconde, les cousins japonais y font des découvertes remarquables. Analysant le caractère (caractères chinois) sakura, cerisier, ils y voient une femme de dix-huit ans se tenant sous le premier étage! oyez plutôt le raisonnement : le radical (caractères chinois) est censé formé de deux éléments (caractères chinois) dix et (caractères chinois) huit ; le caractère (caractères chinois) kai redoublé (caractères chinois) peut se dire ni kai. Or il y a un ni kai (caractères chinois) qui veut dire premier étage ; sous cet élément (caractères chinois) se trouve le caractère (caractères chinois) onna, fille, femme ; doù le sens proposé. Mais tout de même ils y vont un peu fort, les cousins ! Nest-ce pas que ce jeu de société développe limagination?

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    Il est enfin une troisième application du système, que jappellerais lusage scientifique. Au moyen dun ou plusieurs caractères adroitement cuisinés, on essaie détablir une thèse historique. Cest ainsi quun auteur chinois récent prétend prouver, par le caractère (caractères chinois) sin lorigine primitive du matriarcat. Disons que ce genre nest pas du tout dans la tradition chinoise et quil a été surtout cultivé par certains étrangers fourvoyés sur un terrain dangereux. Daucuns ont vu jadis dans les caractères des vestiges des dogmes chrétiens et ont bâti là-dessus toute une théologie. Ces anciens figuristes ont-ils complètement disparu ? pas sûr. Un de mes amis sest mis à leur école ; chargé denseigner aux bleus la noble science des caractères chinois, il découvre dans ces caractères les étymologies et analogies les plus invraisemblables : mauvais système que ces prétendus moyens mnémotechniques dapprendre les caractères.

    Il y a quelques années, un grand journal dExtrême-Orient publiait toute une série de thèses sensationnelles. Lauteur, député au parlement et homme de lettres prouvait par la décomposition de divers caractères que lempereur chinois Hoang ti (caractères chinois) nétait autre quAbraham. Analysant le caractère (caractères chinois) yen (hirondelle) il y voyait des hommes et des femmes dansant autour de lautel du dieu, sous lequel est allumé un feu! et cette décomposition lui fournissait un des principaux arguments de sa thèse, à savoir que le christianisme descend, comme toutes les autres religions, par lintermédiaire du culte de Vichnou, de 1Himalaya (1). Quand un auteur en arrive à un pareil degré de science, il ne reste plus quà linterner. Maie laffaire se passait au Japon, et ces sottises ont été admises alors, sans protestations ; les lecteurs ont gobé de confiance : le bon populo, toujours en admiration devant une science encyclopédique, encaisse tout sans sourciller.

    Le bienveillant lecteur aura-t-il eu la patience de parcourir jusquau bout ces quelques pages ? Si oui, sa conquête est faite et la cause des caractères gagnée. Il a trouvé là un filon inépuisable. Quil essaie le procédé, je lui promets réussite et succès.

    (caractères chinois).

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    (1) Cf. Mélanges Japonais, §§ 25 et 26, Tôkyô, 1910.

    1932/761-766
    761-766
    Anonyme
    France
    1932
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