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Variétés : Une promenade aux environs de Swatow

Variétés Une promenade aux environs de Swatow
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    Une promenade aux environs de Swatow

    Voulez-vous faire un petit voyage en Chine, voyage qui aura le double avantage dêtre peu coûteux (en ce temps de vie chère ce nest pas à dédaigner) et peu fatigant ? Je vous conduirai, si vous le voulez bien, dans ce Vicariat Apostolique de Swatow, situé à lextrémité Est du Kouangtong, dont beaucoup dentre vous ont certainement entendu narrer les épreuves. Dans ce Vicariat cest vers le Chao-Yang, où, le mois passé, la lutte fut si sévère entre les communistes (ou se disant tels) et les soldats, que nous dirigerons nos pas.

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    Après les fêtes de Pâques, Monseigneur avait appelé à Swatow les missionnaires les plus rapprochés pour faire leurs adieux et témoigner leur reconnaissance à notre très estimé consul, M. Augé, qui, pendant les trois ans de son mandat, sest employé de toutes ses forces à nous être utile près des autorités chinoises. Le consul parti, je profitai de la latitude que me laissait Monseigneur de prendre un peu de vacances, pour suivre le Père Pencolé dans son district de Mon. Tsion Hap-suan.

    Le Père tenant à passer le dimanche chez lui, nous partîmes un samedi après-midi pour Mon-Tsion, distant dune quarantaine de kilomètres de Swatow et centre du district. En temps ordinaire, il ne faut guère plus de trois à quatre heures pour y arriver. Le temps de prendre un vapeur, qui en une heure et demie fait la traversée de la magnifique baie de Swatow, puis le train pendant douze kilomètres et enfin un deuxième vapeur pour franchir la mer intérieure du Chao-Yang, et lon est chez soi. Je dis bien en temps ordinaire, car, au jour daujourdhui, il faut compter avec les soldats : partout où ils se trouvent, ils désorganisent tous les services, Aussi nous ne fûmes que très médiocrement surpris, en arrivant à la deuxième station de bateau, dapprendre que ces Messieurs lavaient réquisitionné pour service exclusif. Il ne nous restait quà chercher un barquier, qui voulût bien nous passer de lautre côté. Pour que lon ne nous écorchât pas trop, nous chargeâmes le boy darrêter le prix de la traversée : il fut convenu dune piastre, cétait raisonnable. Mais, en nous voyant arriver, notre gaillard simagina tout dun coup : quil fallait vivre, que le riz était cher, que les temps étaient durs etc... etc..., toutes choses auxquelles il neût sans doute jamais pensé sil avait eu affaire à des compatriotes. Bref, il refusait de nous prendre à moins dune piastre et demie. Nous allions être obligés de céder, il était le seul barquier libre, lorsquun petit chef militaire, à qui nous avions promis une place dans notre barque, intervint et ordonna de partir sans retard : on paierait, comme il était convenu, une piastre, pas un sou de plus, pas un sou de moins. Comme dans ce pays on ne résiste guère aux soldats, ceux qui les ont vus à luvre comprendront facilement pourquoi notre homme partit sur-le-champ, non sans maugréer entre les dents contre ce malencontreux militaire qui lempêchait de plumer à son aise des diables détrangers.

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    Nous voilà donc voguant, à 4 heures du soir, sur la mer du Chao-Yang, avec la jolie perspective darriver à la nuit noire dans un pays incomplètement pacifié et gardé militairement par dinnombrables soldats dont nous ne connaissons pas la langue !

    Cest, de fait, ce qui arriva. Gênée par le vent et la marée contraire, notre barque mit trois heures et demie pour faire le trajet et, lorsque nous débarquâmes, il était déjà plus de sept heures et demie. La présence de notre compagnon de route nous permit de franchir sans encombre le premier poste de soldats et nous attira même leur sympathie : ils poussèrent en effet la courtoisie jusquà nous offrir un local pour y passer la nuit. La pluie torrentielle de la veille et de ce jour, nous dirent-ils, a été si forte que le pays est complètement inondé et que vous ne pouvez songer à regagner Mon-Tsion ce soir ; vous ne verriez dailleurs pas la route. Nous avions de bonnes raisons pour décliner leur offre, certainement bien intentionnée, et pour vouloir rentrer ce soir-là même. Nous les remerciâmes donc comme il convenait et, après nous être déchaussés et nous être mis sous la protection de nos bons anges, nous partîmes. Nous pûmes rapidement nous convaincre quils navaient exagéré en rien. A droite la rivière profonde de trois mètres, à gauche un arroyau tout aussi profond, sous nos pieds un chemin juste assez large à certains endroits pour y poser le pied et, de plus, complètement sous leau sur une bonne partie de son parcours, voilà la route que nous aurons pendant les deux kilomètres qui nous séparent de la résidence. Ajoutez-y lobscurité presque complète et vous aurez une petite idée de la difficulté. Cependant les passages difficiles sont franchis les uns après les autres et nous commençons à respirer lors quun plouf formidable vient nous rappeler que nous ne sommes pas encore au port : cest le boy qui, avec tous les bagages, vient de glisser et de tomber à leau. Mais le malheur nest pas très grand, car, avant que nous ayions le temps daccourir à son secours, il a déjà repris pied sur la terre ferme et un bain, même forcé, noffre pas grand inconvénient en cette saison.

    Mais voici bien autre chose : nous nous trouvons devant un arroyau et la planche qui servait de pont nest plus là. Que faire ? Passer à gué nous ne pouvons y songer. Allons-nous échouer si près du but ? Pendant que nous délibérons, le boy a trouvé la solution : il est déjà à leau et à la nage il sen va nous quérir une barque à Mon-Tsion.

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    Depuis un moment nous entendions chuchoter à 20 mètres de nous, dans les bosquets qui environnent le village devant lequel nous nous trouvions : la sentinelle nous avait-elle découverts et avait-elle signalé notre présence ? Nous ne tardons pas à être fixés : la barque arrivant, comme nous nous préparions à partir, un retentissant Qui vive ? nous enjoignit de stopper. Qui êtes-vous ? Que faites-vous ? Nous répondons de notre mieux. De lautre côté plus rien. Nous voulons repartir: un nouveau Qui vive ? nous prouve que nos interlocuteurs ne sont pas satisfaits et nont en nous quune confiance très limitée. Nous répondons de nouveau. De lautre côté toujours rien. Nous demandons alors : Pouvons-nous partir ou bien désirez-vous que nous avancions à lordre pour vous permettre de vous rendre compte à qui vous avez affaire ? Toujours rien. Comme cela ne peut durer indéfiniment nous partons et cette fois ne sommes pas inquiétés. Pendant ce-petit épisode, le Père Pencolé affectait la plus grande tranquillité. Au fond, je lai su plus tard, il nétait pas très rassuré et il y avait bien de quoi, puisque ces mêmes soldats, quelques jours auparavant, avaient tué un inoffensif paysan à peu près dans les mêmes circonstances. Enfin, tout est bien qui finit bien et cest du fond du cur que nous remerciâmes la divine Providence de nous avoir évité les accidents et les trop mauvaises rencontres.

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    Nous profiterons du retour de la lumière pour inspecter les lieux, quhier au soir nous navons fait quentrevoir dans lobscurité. Voici dabord la chapelle : pauvre pour abriter celui qui a voulu naître pauvre et qui na guère que des pauvres pour amis, elle est cependant très convenable. On voit à mille détails combien le Père et ses chrétiens ont à cur de la rendre un peu moins indigne de son divin Hôte. De la résidence nous ne dirons quun mot : quand le Maître est mal logé, le serviteur ne peut évidemment songer à se bâtir un palais. Mais voici du luxe : un jardin ! Voulez-vous que nous y jetions un regard indiscret ? Une vraie merveille, ce jardin ! Grand comme un mouchoir de poche, quatre mètres de long sur trois mètres cinquante de large, la moindre parcelle de terrain y est judicieusement et parcimonieusement utilisée. On y trouve un peu de tout : un puits artésien, un lac, une rivière le tout évidemment en miniature, et surtout des fleurs. Ne faut-il pas aux grandes solennités décorer un peu la demeure du Maître et lui donner à elle aussi un air de fête ? Cest là que, la journée finie, le Père vient se reposer un peu et prier encore pour les chrétiens et les païens de son immense district. Comme je lui demandais sil ne se trouvait pas à létroit, il me répondit avec un sourire qui ne manquait pas de finesse : Vraiment non ; tout dabord parce que je nai pu obtenir un pouce de plus du païen à qui appartiennent les rizières avoisinantes, et, ensuite, parce que je laime beaucoup ainsi, il me donne lillusion dêtre chartreux et cela nest pas pour me déplaire. Aux environs, des rizières, rien que des rizières ; mais, pour qui a des yeux pour voir, le spectacle ne manque pas de charme, surtout à cette époque où la couleur du riz en herbe va du jaune-vert au vert foncé en passant par toute la gamme intermédiaire de couleurs très reposantes pour la vue. Il suffira dailleurs descalader la petite éminence que voilà pour jouir dune vue magnifique. Devant nous à lEst, au pied des montagnes qui découpent lhorizon en silhouettes plus ou moins fantasques, limmense ville de Chao-Yang avec ses deux à trois cent mille habitants. Vers le Nord, jusquà Hapsuan que nous voyons là-bas à une vingtaine de kilomètres, dinterminables rangées darbres fruitiers, parmi lesquels domine loranger. Au Sud enfin, dinnombrables jardins où poussent tous les légumes des pays tropicaux et tempérés, et, au delà la mer. Ny a-t-il pas là de quoi satisfaire les plus exigeants, la plaine, la mer et la montagne ? Très prospère au point de vue temporel, ce pays lest malheureusement beaucoup moins au point de vue spirituel. La révolution et la guerre civile ont arrêté les conversions et marqué un temps darrêt dans la marche en avant de lévangélisation. Mais tôt ou tard, nous en avons la ferme conviction, la moisson, semée par nos anciens dans les tribulations et les larmes, lèvera superbe.

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    Nous visitâmes les jours suivants les chrétientés voisines de Mon-Tsion. Nous pûmes constater que, si elles avaient relativement peu souffert au point de vue matériel, leffet moral de toutes ces luttes intestines où se débat la Chine avait été funeste ici, comme partout ailleurs. Nos chrétiens, fatigués dêtre toujours sur le qui-vive sen vont demander à des pays plus hospitaliers un peu de tranquillité et de paix. Cela, nous ne pouvons que le déplorer, car beaucoup de ces chrétiens sont, hélas ! perdus pour nous, trop semblables en cela à ces provinciaux de chez nous que la capitale ou les grandes villes attirent et qui, bien souvent, vivent complètement en païens. Le mercredi, notre excursion fut un peu plus longue : le Père voulait constater sur place les dégâts occasionnés à sa chapelle et à sa résidence de Hapsuan occupées pendant huit jours par les troupes régulières. Il nous suffisait de faire un léger détour, pour voir par la même occasion ce quétait devenue la chapelle de Sio-Heng qui, longtemps, servit de magasin à munitions aux bolchevistes. Les terres encore en friche, en retard dun mois sur le reste du pays, nous disent éloquemment combien on y a souffert du régime communiste. En arrivant à Sio-Heng nous verrons mieux encore les résultats de cette domination. Nous traversons successivement une, deux, plusieurs rues sans rencontrer un être vivant. La chapelle, pour étrange que cela paraisse, na presque pas souffert : seule la porte dentrée a disparu. Deo gratias ! La visite terminée, nous nous mettons à la recherche des chrétiens, quelque peu étonnés de ne pas les voir accourir à notre rencontre. Après avoir frappé longtemps et en vain à nombre de portes, nous finissons enfin par découvrir une bonne vieille qui, toute heureuse de larrivée du Père, en oublie de répondre à nos questions. A force de patience nous apprenons, tout de même que presque tout le monde sest enfui : sur vingt mille habitants il en reste à peine deux mille. Les gens nosent pas rentrer encore car les communistes sont tout près et peuvent revenir dun moment à lautre. Beaucoup dailleurs ne reviendront plus, car il y a plus de trois cent maisons brûlées. Nous constatons, de fait, en reprenant la route de Hapsuan que tout un quartier du village, le plus riche naturellement, est complètement ruiné. Les autres villages que nous trouvons sur notre chemin ont tous plus ou moins souffert ; et, comme les bolchevistes navaient sans doute pas assez causé de dégâts, les soldats se sont mis eux aussi de la partie : la loi du talion étant dapplication courante, ne fallait-il pas, en représailles des incendies allumés pas les communistes, faire un feu de joie de leurs demeures ? Malheureusement, comme il arrive souvent, ce sont les braves gens qui font les frais de ces représailles.

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    Comme nous entrions dans le marché de Hapsuan, un des soldats de garde à la porte fit le geste de nous embrocher avec sa baïonnette : je suis persuadé quil devait se trouver très intelligent ! Nous faisons comme si nous navions rien vu, cest ce que nous avons de mieux à faire, et nous passons. En arrivant à la résidence, une propreté plus que douteuse aurait suffi, si nous ne lavions su par avance, à nous avertir du passage de soldats. Dailleurs, sil nous était resté le moindre doute, les portes défoncées ou forcées auraient suffi bientôt à nous lenlever. Nous leur devons cependant cette justice de reconnaître quils ont fait preuve dune certaine retenue en respectant la chapelle et la chambre personnelle du Père. Linventaire des objets volés ou cassés nous rassura un peu : les pertes étaient moins grandes que nous ne nous y attendions. Heureusement que nos hôtes forcés nétaient pas des Cantonais : nous nen aurions pas été quittes à si bon compte. Dans la soirée quelques soldats, des cantonais ceux-là, vinrent crier Ta-to, (ta frapper, to tomber : à bas) les diables détrangers ! à bas limpérialisme étranger ! Voyant le peu de succès de leur petite manifestation, ils nous laissèrent bientôt la paix. Un ennemi plus sérieux et avec qui il nous fallut compter, ce furent les régiments de puces, laissés pour compte par nos hôtes en guise de paiement. Mais, la fatigue aidant, nous passâmes quand même une nuit passable.

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    Le lendemain en repassant par Sualeng, on vint nous dire que, depuis notre passage, les soldats avaient encore fait des leurs : la porte de la chapelle, intacte la veille, avait été défoncée. Pauvre Père Pencolé, il na vraiment pas de chance : après avoir reçu trois fois la visite des voleurs, voici que maintenant les soldats se mettent à lui démolir ses résidences et ses chapelles ! Nous voulûmes du moins prouver à ces messieurs que nous étions encore là et quil fallait encore compter avec nous. Nous nous mîmes donc à la recherche de nos démolisseurs et demandâmes à voir le chef. Comme nous devions nous y attendre, on nous répondit quil était absent : cest une façon, entre toutes commode, pour se tirer des mauvais pas. La leçon, nous lespérons, naura quand même pas été perdue.

    Le retour à Swatow ne manqua pas dintérêt : mais je dois me borner et résumer. Signalé, dès son début, par larrestation dun chef communiste, au débarcadère de Mon-Tsion, par cinq gaillards, sortis de terre et armés jusquaux dents, il se termina en compagnie des soldats, malgré la mauvaise volonté plus quévidente de quelques chefs : mais, comme à toutes leurs injonctions jopposais la force dinertie, ils nosèrent cependant me prendre au collet comme ils lavaient fait pour quelques-uns de leurs compatriotes récalcitrants. Ne pouvant faire autrement, ils durent tolérer ma présence dans le train et sur le bateau quils avaient réquisitionnés. Cela me permit darriver à Swatow à une heure convenable, alors que, si je les avais écoutés, je ny serais pas arrivé ce jour-là probablement.

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    En définitive, la situation semble saméliorer sensiblement ; mais que nous sommes encore loin de la paix si désirable ! Que le bon Dieu ait enfin pitié de la Chine et ne tarde pas trop à laider à sortir des innombrables difficultés où elle se débat depuis déjà si longtemps !

    Un missionnaire de Swatow.

    1928/349-352
    349-352
    Anonyme
    Chine
    1928
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