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Variété : Lettre à mon frère cadet et à mon cousin, missionnaires à X...

Variété Lettre à mon frère cadet et à mon cousin, missionnaires à X... Mon cher Jean, cher Alphonse,
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    Lettre à mon frère cadet et à mon cousin, missionnaires à X...

    Mon cher Jean, cher Alphonse,

    Jai appris avec grand plaisir que désormais vous serez lun près de lautre. Merci de toutes les nouvelles que contenait votre lettre reçue hier. Je vous félicite de prendre la vie au sérieux et volontiers je vous donnerai mon avis sur les questions qui vous occupent. Bientôt nous aurons la joie de nous rencontrer et vous me direz alors si mes réponses vous ont satisfait.... Vous avez raison ;... le prêtre, qui nest pas surnaturel, est un personnage fort étrange. Il na pas la sagesse du monde, parce quun jour, dans sa jeunesse, il a compris que le Christ est venu sur la terre pour confondre la sagesse du monde ; le prêtre a renoncé aux joies précaires dici-bas ; il sait, pour lavoir constaté ou pour lavoir entendu dire, que les bonnes manières du monde sont souvent un vêtement brillant qui recouvre des immondices. A laurore de son sacerdoce, le prêtre a saisi le sens de la malédiction du Christ interpellant les sépulcres blanchis, et cest pourquoi, en général, le prêtre ne porte pas en lui le mensonge policé.... des milieux mondains.

    Au jour de son ordination, le prêtre sest offert à Dieu pour travailler au salut des âmes ; de tout son cur il a appelé le secours divin, et il a reçu avec lonction sacerdotale la grâce du sacrement.... Il avait donc tout ce qui lui était nécessaire pour avancer désormais dans la vertu, tout en éclairant les âmes sur son passage....

    Tel a été, mes chers amis, le minimum didéal de tout prêtre au jour de son sacrifice, lorsque, couché sur les dalles du sanctuaire, son esprit seul sélevait vers Dieu avec toute la force que revêtent, dans un cur de jeune homme, le désir, le bon propos, la foi, le sacrifice. Son corps immobile paraissait à jamais vaincu par la force de lesprit ;... mais ce nétait là quun symbole, une image de lidéal du prêtre. Magnifique attitude de lâme imposant au corps lattitude de la défaite et de la mort ! Cétait, à la vérité, un superbe élan de lesprit qui affirmait sa primauté, sa souveraineté....

    Et il nest personne parmi nous qui, se mettant en face de soi-même pendant quelques minutes, ne puisse être ressaisi par le souvenir de cet acte initial de sa vie sacerdotale. Cest là un souvenir lumineux ; cest à la clarté de ce souvenir que je voudrais étudier psychologiquement les changements divers, qui dans notre vie de missionnaire peuvent affecter notre être sacerdotal. Mon analyse se borne à un horizon de psychologie élémentaire et, si au début jai évoqué la beauté du geste de notre donation, cest parce que ce geste nous est commun et nous unit dans un même sentiment, avant dentreprendre notre laborieuse excursion à travers les labyrinthes du cur humain.

    Les premières années en mission sont absorbées par létude de la langue ; travail rude et pénible Mais, en général, durant ces deux ou trois ans de première formation, le jeune missionnaire est ce quil a été au séminaire. Après létude de la langue, cest le ministère avec ses épreuves, le contact avec un peuple païen, avec des chrétiens qui nont pas encore lesprit totalement chrétien. Certes, nous éprouvons des consolations dans ce ministère : une conversion pour laquelle nous avons beaucoup travaillé et beaucoup prié ;... un groupe fervent qui constitue un noyau permettant les plus beaux espoirs dans lavenir ; une mort édifiante qui nous touche et nous fait du bien ;... etc... Mais à côté de cela,... des ennuis de toutes sortes, des épreuves morales, des soucis matériels.... Et les années passent, nous changeons. Tous ces événements sont en nous lorigine dun mouvement, cest-à-dire dun changement, et au bout dun certain temps nous pourrions, si nous voulions bien nous regarder, nous pourrions, dis-je, sans maître, expliquer avec clarté les propriétés de lêtre mobile, et chacun de nous pourrait écrire, pour soi-même, deux chapitres fort intéressants, sous deux titres aristotéliciens remis à la mode dans les psychologies de certains scholastiques allemands contemporains ;

    De ente mobili motu alterationis,
    De ente mobili motu augmentationis.

    Rassurez-vous, je ne veux pas me lancer dans largumentation, comme si javais à vous prouver que les cellules nerveuses psychomotrices sont informées par lappétit sensitif. Je veux tout de suite arriver à une formule qui concrétise tout ce dont je veux vous entretenir : louvrier apostolique doit se prémunir contre deux dangers : le naturalisme et le surnaturalisme. Quelques explications seront nécessaires pour que vous sachiez le sens que jattribue à ces mots.

    Quand je dis naturalisme, je ne veux pas parler de ces théories extrêmes quen Europe on désigne par ce mot ; je ne veux pas parler de ce renversement de lordre intellectuel quest le rationalisme, ni de cette négation de lordre moral que lon nomme morale indépendante ; encore moins de cette méconnaissance de lordre social que lon appelle libéralisme. Je veux simplement parler du naturalisme ; diminution, rabaissement de lordre surnaturel.

    Voyez lEurope : le subjectivisme a essayé de couper le courant de grâce qui relie lhomme à Dieu. Maritain dans ses trois réformateurs dénonce ce péril moderne.

    Le grand cardinal Mercier a aussi attiré notre attention sur ce point, et nous a mis en garde contre le grand pervertisseur des idées du XIXe siècle, Kant.

    Je cite Mercier : Le tentateur avait dit à nos premiers parents : mangez du fruit de larbre de la science du bien et du mal, et vous serez comme des dieux. Kant dit à lhomme : Ta grandeur est dans ta moralité ; de cette moralité tu es le principe et le but, ta grandeur vient de toi. Voyez-vous le triomphe de lorgueil humain ? Jamais on na poussé plus loin le culte du moi, lexaltation païenne, car le paganisme nest pas autre chose que lexaltation de la nature humaine, laffirmation de sa suffisance, de son indépendance.

    Cette dernière phrase ma été comme une révélation : je la retiens comme une définition, dont lauteur est un philosophe de marque, et je reviens bien vite en Extrême-Orient, laissant de côté et Kant et Luther et Descartes. Le paganisme nest pas autre chose que lexaltation de la nature humaine, laffirmation de sa suffisance, de son indépendance. Qui parmi nous oserait changer un mot à cette définition ? Nous qui vivons au milieu des peuples païens, nous sentons bien que cest là la vraie définition du paganisme. Nous luttons contre ce paganisme, nous voulons lui substituer lordre surnaturel, qui place lidéal de lhomme dans le Verbe Incarné ! Mais voyons ! Dans la lutte naurions-nous pas ramassé quelque peu de la poussière païenne ? Ne serait-il pas parfois nécessaire de nous secouer et de faire tomber ce qui peut-être ternit un peu léclat de notre robe sacerdotale ?... Influence délétère du paganisme, qui parfois peut voiler la beauté surnaturelle de notre zèle ; naturalisme subtil, qui, non encore défini, sentoure facilement dun vêtement quasi-surnaturel Légoïsme, lesprit de suffisance et lesprit dindépendance, voilà, ce me semble des ennemis redoutables de lesprit apostolique.

    Légoïsme ; cest le mal, le produit du naturalisme. Lesprit de suffisance est la couleur par laquelle se manifeste légoïsme. Quant à lesprit dindépendance, ce nest quun euphémisme pour dire les résultats pénibles et désastreux que peut engendrer légoïsme.

    Chacun de nous porte en soi la triple concupiscence, dont parle St Jean : Concupiscentia carnis, oculorum et superbia vitæ. Aussi un homme peut dévernir égoïste peu à peu, insensiblement, sil na pas toujours une vie surnaturelle intense.

    La Bruyère a dit : Légoïsme peut envahir un homme desprit qui na pas beaucoup de cur ; il peut atteindre aussi un homme desprit et de cur. Par une fiction de limagination, supposons que ces deux personnages soient apôtres par vocation : les effets du mal seront très différents.

    Lhomme desprit, apôtre, aux prises avec légoïsme, doit avoir, sil réfléchit, des examens de conscience pénibles, et, bien souvent, il pourrait se reconnaître dans ces paroles de la Bruyère : Le monde est plein de gens qui, faisant intérieurement et par habitude la comparaison deux-mêmes avec les autres, décident toujours en faveur de leur propre mérite et agissent conséquemment. Le résultat de légoïsme, en ce cas, sera, avec la diminution du zèle et de lesprit de foi, le développement de lesprit de critique. Il y a alors dans Cet homme quelque chose du sceptique : Oh ! il connaît, on ne lui en apprendra pas, il a accumulé des expériences pendant de longues années, le monde est un perpétuel recommencement ; les illusions disparaissent, et lon apprend au rude contact de la vie que lhomme est un être peu intéressant... Et cest ainsi quau frottement du réalisme plat de la vie quotidienne, insensiblement on perd (oh ! non pas... la foi, car les esprits clairvoyants, parmi lesquels on ne se fait pas faute de se ranger, doivent comprendre la nécessité de lordre surnaturel), mais on perd la notion que le christianisme est une réalité vivante, frémissante ; on oublie peu à peu que dans notre christianisme, dans nos livres saints, rien ne rappelle les formules glacées de Confucius ou de Lao-Tseu, mais quau contraire, sous laction de lEsprit du Christ tout y est vie, lumière, souffle, chaleur !!

    Dès lors, le zèle est compromis.... Légoïste se renferme dans linaction, et, avec un peu dexercice, il peut arriver à justifier son attitude par des arguments multiples, très ingénieusement combinés.

    Chez lhomme desprit qui a du cur, le résultat de légoïsme, du naturalisme pourra être la jalousie ou la zélotypie. Certes, nous voyons, dans les temps présents, parmi les ouvriers apostoliques une sainte émulation pour le bien, et cela est chrétien et beau, et cest là, pourrait-on dire, lauréole des Missions Catholiques de nos temps. Mais cela ne doit pas nous empêcher de considérer à froid ce que le naturalisme introduirait en nous, si nous nous laissions envahir par son poison subtil. La jalousie ! mais nest-ce pas une des formes les plus fréquentes de lorgueil humain !

    La jalousie est terrible, car elle peut aveugler lhomme complètement ; parfois elle peut inspirer un zèle extraordinaire, un déploiement de force étonnant. Malgré tout, ce zèle peut produire des résultats bienfaisants (Dieu, en effet, tire souvent le bien de la malice on de la bêtise humaine) et laction de Dieu sur les âmes, à travers ce zèle imparfait, est productrice de vertus. Tout ce quil y a de positif dans les résultats vaut souvent à cet homme de zèle mixte la grâce de ne pas descendre au fond de laberration. En tout cas, on peut dire dune façon absolue que toujours la jalousie, si elle ne perd pas lhomme, le laisse, au moins, dans létat où elle la trouvé.

    La jalousie, issue de légoïsme, revêt les formes les plus variées. Parfois, elle est un mouvement violent, parfois on la reconnaît dans un aveu contraint du mérite dautrui ; on la reconnaît aussi dans le silence ou encore dans la réserve demi-pieuse et presque solennelle avec laquelle on décerne les éloges.

    Je vous entends me dire que dans cette analyse les traits sont exagérés et que ce nest pas seulement la poussière du paganisme que jai voulu vous décrire, mais plutôt la boue. Je répondrais à une telle objection par ce que me disait, il y a quelques années, un artiste français, qui voulait absolument minitier à lappréciation de ce genre de peinture moderne, quil appelait : abstraction. Je lui avais fait remarquer que son paysage-abstraction ne ressemblait guère à la nature. Il me répondit : Votre réflexion métonne ; si lart de la peinture était une reproduction exacte de la nature, nous aurions bien tort de passer des heures et des journées devant un paysage, alors quun bon Kodak nous donnerait en 1/50e de seconde une reproduction fidèle et splendide du panorama. Le peintre exagère certains traits, qui sont capables dinitier lhomme à lobservation ou de développer en lui telle ou telle idée particulière sur le beau.

    Ne vous étonnez donc pas de voir ce tableau plutôt triste de la petite passion humaine ; il vous fera mieux comprendre le tableau suivant.

    Je veux parler du tableau de la vie surnaturelle, de cette vie divine que nous avons entrevue, le jour de lordination, en des instants de parfaite conversatio in clis, lorsque, emportée par la maîtrise haletante et pressée, notre âme suppliante a défilé devant les légions célestes, en criant sa misère et sa faiblesse : miserere nobis, ora pro nobis.

    Jai limpression quà ce moment-là nous avions comme une connaissance intuitive de la vie de la grâce. Mais pourquoi, dites-moi, ne puis-je plus aujourdhui entrer aussi directement dans ce domaine de la foi vécue avec intensité ? Cest donc quil y a en moi quelque chose de changé, je sens le besoin de raisonner, de manalyser. Comment vous traduire cette impression, cet état dâme ? Au jour de mon sacerdoce, cétait comme si javais sans effort projeté dans une glace mystérieuse limage de ce que je voulais être. Il me semblait que, durant toute ma vie, il me suffirait de regarder cette image idéale, pour pouvoir aussitôt rectifier mon attitude. Je reconnais maintenant quil y avait dans cette image avec de la foi et de la pureté, de la jeunesse et de la naïveté, mais je regrette du fond du cur de ne plus voir aussi clair. Doù vient ce changement ? Je ne suis plus jeune et je suis moins naïf. Mais cest là une mutation nécessaire, dont je ne puis raisonnablement me lamenter. Oh ! non, ce nest pas cela ! Illud est purum quod non est mixtum, disait St Augustin. Voilà la vraie cause de mes regrets. Il fut un temps, au moins un jour (celui de mon ordination), où il ny avait pas de mélange en moi. Alors toutes mes puissances étaient tendues vers Dieu.... Et depuis, que de sinuosités dans mes intentions ! Sans doute, je nai pas exclu Dieu de ma vie, mais que de fois jai voulu autre chose avant de vouloir Dieu ! Et le résultat, cest que non seulement je nai pas ajouté détage à mon édifice surnaturel, mais ma volonté a bien de louvrage à réparer les fissures, qui se voient de-ci de-là.

    Votre lettre me laisse entrevoir que vous consentiriez à vous reconnaître un peu dans cet aveu, que je vous fais de ma propre misère ; mais, attendez ! ne nous décourageons pas, reprenons les principes et poussons jusquà la conclusion.

    La vie de la grâce nous donne le pouvoir immédiat de faire des actes déformes, surnaturels et méritoires. Dans toute vie, il y a un triple élément : un principe vital, source de la vie : des facultés, qui sont des puissances dextériorisation de la vie ; et des actes, qui sont les manifestations de la vie. Dans lordre surnaturel, Dieu vivant en flous nous donne le principe de la vie surnaturelle, la grâce habituelle ; les vertus infuses et les dons du St Esprit sont des puissances daction, et la grâce actuelle imprime la poussée nécessaire pour que ces puissances produisent des actes surnaturels. Dieu vivant en nous, voilà la sublime réalité ! lInfini se mêlant à ma petite vie, voilà le Grand Mystère et je vois que ce qui ma manqué surtout jusquici, cest lacte de foi explicite en ce mystère adorable. Cet acte de foi est un magnifique commencement de lassimilation de Dieu ; et lassimilation de Dieu cest toute la réalité de la sainteté.

    Au jour de lordination, il ny avait pas en nous de mélange, mais nous nétions pas des saints pour cela ; nous pouvons être des saints, tout aussi bien maintenant qualors. Les saints ne sont pas des anges, tombés tout faits du ciel. Un saint est quelquun qui vit de foi et damour. Sans doute, le souvenir de mon ordination reste ce quil est : une lumière ; mais qui oserait dire que tous les mélanges postérieurs ne sauraient me servir à lheure présente ? Tous ces mélanges, mais ce sont mes luttes, mes défaites et mes victoires ; mes victoires me soulèvent vers Dieu, et mes défaites ne sont-elles pas lescalier pénible, mais sûr, de lhumiliation... Cest encore, voyez-vous, une échelle dascension.

    Quand je fais cet acte de foi explicite en la présence de lInfini dans ma vie, cest comme si je sortais de moi-même pour mieux voir, et ma confiance renaît. Quest-ce, en effet, que la présence de mes misères à côté de la présence de lInfini dans mon âme ?... Et cette constatation, mes chers amis, cest ce que les saints appellent : un acte damour !

    Ce nest donc pas aussi difficile que cela paraît ! Regardons ce que Dieu fait en nous et cela suffira pour éloigner de nous ce naturalisme froid et glacial, qui nous fait lire lEvangile comme un livre de Confucius. Cela nous fera éviter ladmiration imprudente des vertus païennes, les éloges dithyrambiques des civilisations païennes. Arrière donc la petitesse desprit, le zèle basé sur soi-même. Tout cela est un souffle froid, et la réalité de notre vocation apostolique est chaude, brûlante dun feu divin qui nexiste pas, qui ne peut pas exister en dehors de lordre surnaturel : lamour de Dieu.

    Si après ces considérations nous voulions pousser un peu lanalyse psychologique de la vie surnaturelle, il me semble que nous pourrions prendre comme points de repère ces trois mots qui sont, je crois, la devise de nos jeunesses catholiques de France : Prière, action, étude. Il sagit, nest-ce pas, de cesser de se regarder, pour considérer notre idéal sacerdotal : lHomme-Dieu qui vit en nous avec le Père et lEsprit.

    La prière nous fait sortir de nous, nous fait monter vers Dieu.
    Laction nous pousse vers nos semblables.
    Létude nous rend aptes à puiser en dehors de nous.

    Eh bien ! si flous considérions maintenant les milieux apostoliques, tels quils sont, il semble que nous pourrions dire : Chez les ouvriers apostoliques la prière est en honneur Laction ?... splendide de dévouement et de zèle. Létude, peut-être, serait-elle insuffisante.... Certes, il ne sagit pas de se plonger dans létude des grandes questions, comme un sage de la Grèce, il sagit détudier comme un amant du Christ ; il sagit dêtre bien persuadé que la théologie traite de Dieu et des hommes, de quibus agit, dit St Thomas, secundum quod per eos ordinatur homo ad perfectam Dei cognitionem in quâ terna beatitudo consistit. Létude, en élevant notre âme vers Dieu, nous fera pénétrer au dedans des vérités révélées pour en saisir les harmonies divines. Létude nous découvrira les profondeurs, que la Foi éclaire dun rayon divin, nous donnera la facilité à méditer le dogme chrétien, et rendra plus aisée notre union à Dieu. Beata anima qu Dominum in se loquentem audit et de ore ejus verbum consolationis accipit.

    Jai parlé dun second danger : le surnaturalisme. Il y a peu de choses à dire là-dessus, car bien que ce soit un danger réel, il est peu fréquent dans les milieux sacerdotaux. Jappelle surnaturalisme cette erreur par laquelle des personnes pieuses semblent vouloir bâtir leur édifice spirituel, sans tenir compte des bases naturelles, cest-à-dire que ce serait lextrême opposé du naturalisme, tendance qui semblerait nier que la surnature sajoute à la nature.

    La vie de la grâce, quand elle est vécue, ne se distingue pas de la vie naturelle ; cest-à-dire que la vie surnaturelle pénètre notre vie naturelle, la transforme et la divinise. La vie surnaturelle sassimile tout ce quil y a de bon dans notre nature, notre éducation, nos habitudes acquises, perfectionne tous ces éléments et les oriente vers Dieu.

    Daucuns disent que le surnaturalisme peut être assez fréquent parmi les fidèles ; je crois quil doit être rare parmi les prêtres. Je nai jamais rencontré, par exemple, parmi les prêtres, la vanité du pharisien, qui entre dans le lieu saint, perce la foule, choisit un endroit pour se recueillir et où tout le monde voit quil shumilie. Le surnaturalisme, qui constitue un danger pour nous, est une faute intellectuelle, une erreur, et, comme lerreur est dans le jugement, c est en somme un faux jugement que, bien à tort ce me semble, on appelle souvent manque de jugement.

    Le jugement erroné porte sur la définition du surnaturel, on fait comme si surnaturel voulait dire : extra-naturel. Doù les contradictions suivantes : Un homme qui semble ignorer la charité, qui médit avec aisance, qui critique facilement son prochain et qui parlera avec conviction de lunion à Dieu, de la beauté de la foi, de la seule et unique chose nécessaire : le salut.

    Lamour du prochain nest-il pas le signe de lamour de Dieu, et nest-il pas absolument impossible daimer Dieu sans aimer le prochain ?

    La vertu ne va pas sans une extrême délicatesse et une grande condescendance. Parfois vous entendrez dire : Cest un saint homme, mais il na pas déducation. Ce jugement est faux, contradictoire dans les termes, car la vraie sainteté, la sainteté est la surnature sajoutant à la nature, lélevant, la compénétrant sans la supprimer (Surnature ne peut se concevoir sans nature). Sil sagit donc dun homme, qui na pas été soumis à une éducation raffinée, la vertu lui donnera ce quil na pas reçu dune manière naturelle. En somme il ne peut y avoir de vertu surnaturelle pure chez un homme qui ignore les vertus naturelles. Et il est à noter que linfluence de la vertu remplace très avantageusement tous les effets dune éducation raffinée. Chez lhomme déducation, qui nest pas saint, on verra sans doute une tenue impeccable, de bonnes manières, des gestes policés. Chez le saint, qui naurait pas reçu les principes de la tenue mondaine, on verra, en plus de la réserve extérieure, une délicatesse profonde. Ce saint manquera peut-être daudace, de brillant dans ses relations, mais on découvrira toujours en lui, à la place de ces oripeaux extérieurs, légalité dhumeur, la bonté, la condescendance, le tact, la mesure. St François de Sales est sans doute le saint qui a le mieux expliqué cette fusion des vertus naturelles dans la vertu surnaturelle. Nul plus que lui na eu le sens de la mesure, nul mieux que lui na mis la sainteté à la portée de tous. Ecoutez-le : Je ne voudrais ni faire du fou, ni faire du sage ; car si lhumilité mempêche de faire le sage, la simplicité et la rondeur mempêcheront de faire le fou. Vivons en ce petit pèlerinage joyeusement, selon le gré de nos hôtes en tout ce qui nest point péché. Si lon met trop de sucre à une viande, celle-ci tournerait à dégoût, à cause quelle serait trop douce et trop fade ; de même, les conversations trop sucrées seraient rendues dégoûtantes et lon ne sen soucierait plus, sachant que cela se fait par coutume. Les viandes, sur lesquelles on mettrait du sel à grosses poignées, seraient désagréables, à cause de leur acrimonie : mais celles, où le sel et le sucre sont mis par mesure, sont rendues agréables au goût ; de même la vraie vertu, lamour cordial doit être accompagné de deux vertus dont lune sappelle affabilité et lautre, bonne conversation.

    Chers Jean et Alphonse, ma lettre est déjà bien longue, je marrête. Recevez cette lettre avec simplicité, je vous demande dy voir un cur de frère, le témoignage de ma profonde affection. Puisque jai St François de Sales sous les yeux, je termine par une dernière citation : Joseph renvoyant ses frères dEgypte en la maison de son père leur donna ce seul avis : Ne vous courroucez point en chemin. Je vous en dis de même, cette misérable vie nest quun acheminement à la bienheureuse, ne nous courrouçons donc point en chemin les uns avec les autres.

    Ut Deus nos electos benedicere, et sanctificare, et custodire dignetur.... oremus ad invicem.

    Je vous embrasse affectueusement.


    V. GREGUNI,
    Miss. apost.

    1928/4-14
    4-14
    Greguni
    France
    1928
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