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Variété : Histoire de Misère

Variété : Histoire de Misère La misère du petit peuple est, très grande ici, les impositions militaires augmentent chaque année et la dernière récolte a été insuffisante. Le prix du riz, de mémoire de vieillard, na jamais été si exorbitant, le tiers du peuple na pas de quoi acheter le riz suffisant pour sa nourriture.
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    Variété :
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    Histoire de Misère

    La misère du petit peuple est, très grande ici, les impositions militaires augmentent chaque année et la dernière récolte a été insuffisante. Le prix du riz, de mémoire de vieillard, na jamais été si exorbitant, le tiers du peuple na pas de quoi acheter le riz suffisant pour sa nourriture.

    La veuve Loûi avec trois enfants de huit à douze ans avait été obligée dhypothéquer sa rizière, mais cet argent avait été vite épuisé et elle navait plus de vivres. Il ne lui restait plus quun petit buf trop jeune pour être vendu avec gain et que sa fille aînée menait paître chaque jour sur les bords des chemins.

    Cette femme et ses enfants ne prenaient plus quune nourriture insuffisante : des racines sauvages où lon mêlait un peu de farine de maïs. Ce régime de misère avait anémié la pauvre veuve qui dormait mal et avait, dans son sommeil, de terribles cauchemars.

    Une nuit, elle crut entendre une voix mâle qui lui disait : Viens me rejoindre. Elle crut reconnaître la voix de son mari, mort six ans auparavant.

    Ah ! tu mappelles, dit-elle ! Oui, je vais venir, je suis trop malheureuse depuis que tu mas quittée. Cest vrai que dans tes colères tu avais la main un peu dure, mais au moins javais à manger, aujourdhui les douleurs de la faim me sont insupportables. Oui, je viens te rejoindre. Et dans linsomnie elle élabora ses plans.

    Dès laube elle sortit et, dans les cimetières quombragent de hauts sapins et où personne ne pioche jamais de peur de réveiller les morts, elle sen alla choisir des herbes et des racines dont elle connaissait les effets mortels, puis elle se rendit au marché et, avec ses dernières sapèques, elle acheta un peu de maïs. Les voisins auront le buf pour nous enterrer, pensait-elle.

    Quand elle rentra, le soir, elle trouva ses enfants pleurant de faim. Ne pleurez plus, leur dit-elle. Jai du maïs, vite, allez le moudre, nous allons nous en faire des petits pains que nous ferons rôtir, après les avoir mangés nous naurons plus faim et nous dormirons bien.

    Et toute la maisonnée se mit à luvre. La mère pétrit la farine et y mêla ses herbes et ses racines quelle savait devoir donner la mort. Non, jamais plus on naura faim, ce sera fini de souffrir.

    Il était déjà dix heures du soir. Les petits pains de farine de maïs sur la poêle brûlante étaient presque à point et les enfants, de leurs yeux de faméliques, choisissaient déjà la part quils pourraient diviser.

    Tout à coup des hurlements de sauvages, deux terribles coups de fusil font pâlir de frayeur ces pauvres affamés. La porte, frappée brutalement, cède et tombe... ce sont les bandits ! Ils sont cinq ! Toute la famille prend la fuite par une porte de derrière et va se cacher dans les épaisses ténèbres des bambous. Les bandits semparent du buf, ils savaient que cétait la seule chose qui restât à cette pauvre veuve.

    Avant de partir, les petits pains les tentèrent ; ils étaient juste à point, ces petits pains ! avec leur croûte dorée ils excitaient lappétit. En un clin dil ils furent avalés. Les pauvres affamés sentiraient la faim les tirailler plus fort encore, mais ils vivraient.

    Les bandits nemmenèrent pas le buf bien loin. Lun deux, dans la cour même, se sentit mourir, il poussa un cri de malédiction et tomba terrassé. Deux autres, dans le petit jardin qui précède la maison, tombèrent de même en hurlant à la mort. Un quatrième alla un peu plus loin et tomba mort dans la rizière. Le cinquième put rentrer chez lui, mais avant laube, lui aussi, avait cessé de vivre.

    Le lendemain le buf retrouvé fut vendu et la pauvre femme sacheta de quoi sauver la vie ; le désir de la mort lui était passé : elle voulait vivre et sauver ses enfants.

    Cette aventure amena un procès, mais le mandarin se montra un grand cur ; il écarta de la pauvre femme tout soupçon dhomicide et lui fit laumône de cinquante piastres, de quoi attendre la prochaine récolte.

    Quelques jours après, la veuve acheta un pimpant mannequin de femme, en papier multicolore, et elle alla le brûler sur le tombeau de son mari. Je ne viens pas encore, dit-elle sur le tombeau, mais je tenvoie celle-ci qui pourra te consoler jusquà ce que je vienne.

    Et désormais, sûre que limpatience de son mari se calmerait, elle sest reprise à aimer et la vie et ses enfants.

    SETCHOAN
    printemps 1932.

    1933/36-38
    36-38
    Anonyme
    France
    1933
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