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Variété : A propos d'une cloche

Variété A propos d'une cloche. Le Seigneur vous a conduits durant quarante ans à travers le désert : vos vêtements ne se sont pas usés et la chaussure de vos pieds n'a pas été détruite de vétusté... (DEUT. XXIX, 5). Cher et vénérable curé. Mes lettres à l'ordinaire, sont sans exergue.
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    Variété

    A propos d'une cloche.

    Le Seigneur vous a conduits durant quarante ans à travers le désert : vos vêtements ne se sont pas usés et la chaussure de vos pieds n'a pas été détruite de vétusté... (DEUT. XXIX, 5).

    Cher et vénérable curé.

    Mes lettres à l'ordinaire, sont sans exergue.
    Je vous vois comme si nous étions en juillet, à l'heureuse époque où les microbes me chassent de mes chers pays. Je vais alors respirer sous votre toit haut perché, une atmosphère moins viciée. Loin de mes ouailles, j'ai l'esprit plus léger. Nous pouvons discuter autour des questions qui nous hantent, fussent-elles saugrenues. Nous discutons souvent : Vous avez à mon occasion, perdu bien des heures, n'est-ce pas ? Elles ne l'étaient pas pour moi. Eveillé votre esprit, bien plus que le mien. Vos sourires étaient indicatifs... pas ironiques. Mes élucubrations ont même eu quelquefois une enviable fortune : j'ai vu votre droite s'élever jusqu'à vos yeux, remonter oh ! De très peu vos lunettes, pour retomber en lissant doucement les blancs flocons de votre barbe... C'était \ le geste "....
    Ce geste, vous allez le faire, je vous le vois faire d'ici.... vous demandant avec anxiété : " Que va-t-il me conter sous le signe du désert ? "
    Je vous le donne en cent.
    Ou plutôt, le voici.

    ***

    Avez vous visité une oasis ? Non ? Moi non plus. Nous pouvons tout de même la définir : Le point d'eau, générateur d'une fie de verdure dans l'immensité stérile....
    De l'eau, et le désert s'anime. Elle crée, étale, intensifie, porte à son point extrême de fécondité une végétation ardente, où l'utile se mêle à l'agréable... Mais elle doit lutter : contre elle s'acharnent le soleil qui l'enlève, le sable qui l'absorbe. Un manteau d'ombre épaisse amortit la violence du premier. Avec le second la lutte est à mort. Naturellement active, elle l'attaque sans répit, le sable la boit d'une soif inextinguible.... Bouillonnante, elle se précipite hors de terre, elle ne redoute rien ni personne.... Mais à mesure qu'elle va, l'homme la disperse, et viendra l'instant où le sable vainqueur absorbera sa dernière goutte....
    L'oasis est le joyau du désert, son ornement, son repos, sa vie. L'homme l'habite et le bonheur, et la douceur de vivre. Néanmoins pour en savoir le charme, il faut s'adresser au voyageur qui chemine dans le désert : après elle il soupire, elle soutient son courage. Bien avant de lui donner d'étancher sa soif, elle la trompe. Que de voyageurs morts épuisés, perdus dans l'immensité, quelquefois à peu de distance du pays rêvé. Ils ont vu à plusieurs fois, une oasis verdoyante, là à quelques jets de pierre : chaque fois elle s'est évanouie, mirage décevant, après lequel on perçoit toute l'ardeur du sable, tout l'accablement du soleil et de la poussière.

    ***

    " Quand je suis ici, je me trouve comme dans une oasis " nous disait un jour d'Epiphanie, son Eminence le cardinal Ceretti... Le désert c'était le monde où les affaires diplomatiques l'enchaînaient...
    Cette phrase me revient ces jours-ci, où la grâce de Dieu a commis à mes soins un jeune prédicant confucianiste... Dans cette conversion je ne suis pour rien. Je puis donc en écrire sans vaine complaisance. L'Esprits souffle où il veut, et, quand il veut... La gloire des conversions ne nous revient jamais. Ici je n'ai eu aucune initiative. Je suis même mortifié de constater le peu de succès de ma parole, et de trouver un beau soir un catéchumène que je n'ai jamais vu, qui n'a jamais entendu mes exhortations, et qui sera cependant un excellent néophyte....
    Ceci posé, il reste que dans mon rôle je trouve un charme inexprimable. Que de courses dans le désert ! Désert du paganisme indifférent, désert d'un christianisme sans ressort, d'une religion sur les lèvres.... Sables brûlants, les difficultés de toutes sortes semées sur ma route.... Sans parler du désert tout court que je parcours au pas incertain de mon mulet : il fait chaud dans cette brousse de mars à novembre ? Les fauves ne manquent pas ; les plus redoutables, sont bipèdes, et vous attendent tans une passe solitaire, au creux des ravins, ou en pleine savane....
    Ce n'est pas que Dieu me manque, bien sûr. Il est avec moi, en moi. A ma voix il vient sur mon autel. Sa paix repose des fatigues de la route. Il est le cordial aux heures où le fardeau de l'apostolat semble devoir m'écraser, vous savez, quand notre âme paraît menacée d'étouffement, de perte de souffle... Il est l'oasis bienfaisante, et dans cette oasis, l'eau même qui me désaltère, dont la seule pensée fut le soutient des heures difficiles, dont le voisinage donne le bien-être, dont la vue réjouit....
    Mais l'habitude, la routine sont là aussi pour émousser en nous le sens de ces réalités. Alors le Maître divin qui nous aime use d'autres moyens pour soutenir notre courage, nous remettre en forme. Ils se sert de nous pour répandre sa grâce. Il veille à ce que sa grâce soit d'abord en nous, vive et assurée de vaincre les sables du chemin. Notre grâce d'état entretient la flamme apostolique : cette flamme doit être ardente. Notre-Seigneur l'entretient amoureusement.... De temps en temps il met de l'huile... pour lui rendre sa vigueur première, après les épreuves purifiantes : moins d'exubérance, mais de l'intensité.

    ***

    Alors, par exemple, une lettre (pas à moi adressée) arrive : " Un bonze est ici, désireux d'embrasser notre sainte religion... " Le destinataire me dit : " Voyez ce dont il s'agit... " Je m'attendais à trouver un vieux bonze sale et pouilleux, (en est-il de propres ? Ailleurs peut-être, ici point...) : Je trouve un monsieur d'une trentaine d'années mis proprement. Idées clairement exprimées, donc bien conçues. Il a prêché des années une religion qui ne le satisfait plus. Il a demandé d'abord un livre de doctrine au pharmacien, puis des explications à dépasser la science du bon vieux. A mon arrivée à nuit tombée, il a pris la bride de mon mulet....
    " Monsieur, votre précieux nom ? "
    " J'ai honte de m'appeler " " La Cloche "... Je suis ici pour apprendre à marcher....
    " Jusqu'ici, m'expliquera-t-il le lendemain, j'ai suivi les petits sentiers de la montagne. Maintenant j'ai trouvé la route grande et lumineuse. Il m'y faut marcher : Je prie le Père de m'aider..." Il s'agit pour ainsi dire, d'aider à l'avènement de Dieu en lui... Quel programme ! Dans une véritable émotion, j'ai entrepris sa réalisation.
    Le terrain est fertile ; ce prédicant a l'intuition des grandeurs de notre sainte religion. Il ne redoute pas le mystère et reconnaît des bornes à son intelligence. Il approfondit, médite les grandes vérités. Voici une âme de bonne volonté...
    Je suis dans une oasis... Aider de telles âmes est pour moi une joie, un repos, un encouragement.... Il y a les déceptions du passé, les menaces, les incertitudes de l'avenir.... On me dit : " le peuple va se désaffectionner, le monde intellectuel se moque, l'ignorant considère uniquement la forte position de l'Eglise : cette position menacée, tout ce qu'elle protège l'est aussi "... Voilà bien trop de logique : soyons anglais pour une fois : moins de raisonnements : un fait : Monsieur " La Cloche " est un intellectuel. Il ne se convertit pas par intérêt. Il est tout de même là dans ma chambre, plongé dans la lecture de la Passion.... Les païens en sont étourdis, les chrétiens timorés ont une assurance. Il est ma réponse à tous... Quant à l'avenir il est à Dieu. N'empiétons pas. Vous m'avez mis souvent en garde contre cette tendance à vivre d'imaginations, de projets, en avance sur le temps, préoccupé, au risque de ne pas être occupé... Que vous aviez raison ! Chaque jour il nous faut donner notre effort... l'effort du jour même, non celui du lendemain....

    ***

    Depuis cinq mois il n'a pas plu.... Je me demande avec les paysans : " comment est-ce quand il pleut ?... "
    " Père, me dit le bonze, j'ai vu dans le livre des prières une spéciale pour demander la pluie. Si nous la récitions.... " Etait-ce tenter Dieu ou témoignage de confiance en Lui ? Je ne sais.... Matin et soir on ajoute donc lesdites prières....
    On a commencé avant hier soir : Lune claire dans un ciel serein, Hier matin le soleil ne put percer. Aujourd'hui de même. Et ce soir tandis que avec mon jeune instituteur, je parcours " la boussole "... " Père, père, écoutez,... écoutez la grâce de Dieu... " J'écoute : il pleut... Il pleut doucement.... Le Maître du ciel nous a entendus...
    Tous les " jeûneurs " du bourg ont les yeux sur leur ex-maître. Ils savent nos prières. Demain sera un beau jour pour mon catéchumène....
    Je constate l'attachement de ses disciples, Beaucoup viennent le saluer à la mission. Tout ce monde est visiblement dépaysé, et un peu ahuri, d'avoir à venir à la résidence catholique pour bonjourer leur " lao se ". Bravement, celui-ci s'explique : " Hier j'étais prédicateur de Confucius, je croyais sincèrement être dans le vrai. Aujourd'hui, instruit, éclairé sur le catholicisme, j'ai trouvé plus de vérité, j'ai trouvé la vérité : Croyez mon expérience et faites comme moi ". Et les disciples de s'en retourner en se demandant sans doute quel méchant diable a ainsi tourné la tête à leur " lao se..."
    Un jeûneur, bigame par exemple, vient quotidiennement. Il va envoyer son gamin à l'école de la mission. Mais voici une difficulté : Le jour de rentrée est-il faste ou néfaste ?... Question de première importance. Faut demander au Lao se... Celui-ci lenvoit au bois, lui alléguant tout net : " Je ne suis pas sorcier, que diable..."
    Il ne désespère pas néanmoins d'amener à notre sainte religion quelques anciens fidèles. Il y travaille.
    C'est un homme de méthode : " Père, pour savoir compter sur l'abaque, il faut avoir appris par coeur le contenu de ce livret-ci "... Il a la manière d'attirer les enfants, et ce, malgré une lacune réelle : il ne parle pas leur langue, et son chinois est un tantinet relevé. Les bonnes vieilles l'écoutent avec amour. De ma chambre je l'entends catéchiser les écoliers.... Sa phrase est claire comme sa voix... Mon Dieu ! Sil pouvait user d'un vocabulaire plus ordinaire....
    Avec cette méthode, un grand amour de la vie errante, de la vie du propagandiste, du catéchiste ambulant. Mon cher curé, priez pour lui. L'espèce est si rare. Tel qu'il doit être, cet auxiliaire très précieux a un rôle très délicat : Il lui faut piété, science, patience, persévérance. Or Monsieur La " Cloche " pourrait le devenir. Priez à cette fin.

    ***

    Mon écriture informe vous fatigue la vue. Je passe à la conclusion... à travers le désert, avec le peuple juif....
    Quarante ans Jéhovah entretient et garde son peuple. Et néanmoins que de faiblesses ! Sans cesse il intervient pour lui rendre courage, ou le châtie pour le remettre sur le chemin de la terre promise....
    Quarante ans, c'est notre vie d'homme, au cours de laquelle nous devons donner notre effort, après lesquels le Maître nous jugera. Bienheureux alors ceux dont les vêtements seront en ordre, et les chaussures nettes d'accrocs et de boue. Bienheureux, à condition qu'ils aient donné dans les mêlées.... Mais bienheureux aussi ceux pour qui la vie fut rude ; Dieu fut avec eux, et disposa sur leur pas, par les déserts, des oasis reposantes, ils recomposèrent. A ne pas voir ces îles de paix, ou l'utile se mêle à l'agréable... à s'entêter sur les pistes désolées, ils se fussent exposés aux reproches du souverain juge. A la vue de leurs habits en désordre, et de leurs chaussures usées, Dieu leur aurait dit : j'ai voulu vous aider, vous vous êtes détournés....
    Profitons de tous les sourires de la Providence, suivons-en les desseins. Et Dieu nous dira, en s'en glorifiant comme de droit : Voyez, malgré les ronces, votre robe est présentable, vos sandales en état...
    La robe en ordre, est le symbole de l'état de grâce, conservé ou recouvré... Les sandales, sont le symbole du courage, de l'entrain, de l'allant, de l'espoir, de l'enthousiasme.
    Que pensez-vous de cette exégèse ?
    Je vous renouvelle l'assurance de mes sentiments affectueux en N. S...

    MILES CHRISTI


    "
    1931/479-484
    479-484
    Christi
    France
    1931
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