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Vacances 1932 (Suite et Fin)

Vacances 1932 (Fin) Somme de joies
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    Vacances 1932
    (Fin)
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    Somme de joies

    En terminant mon bilan de tristesses, je mentionnais celle que me causait la rencontre de ces missionnaires à la barbe daubépine fleurie et au chef tout givré ; de linnombrable armée également de ces confrères dont la barbe poivre et sel, prouve trop clairement et leur âge et leurs soucis. Et pourtant, quand on voyage, comme on est heureux de les rencontrer ! Pleins dexpérience, de prévenance et de bonté, tous se mettent en quatre pour contenter le confrère-voyageur qui vient interrompre, parfois au plus inopportun moment, leurs occupations quotidiennes. Hélas ! nest-ce pas souvent une douche, en effet, quils reçoivent sous forme de pluie de renseignements que réclame le visiteur impatient dadmirer un maximum de curiosités locales dans un minimum de temps.

    Comme il faut donc les remercier de leur hospitalité prévenante et large, si large parfois quils seront obligés peut-être de restreindre ensuite, le bolide passé, leur train de vie pendant une huitaine !

    Quelques-uns vont même jusquà vous cahoter gratis dans leur six ou dix C. V., car aujourdhui certains possèdent une auto. Est-ce un luxe ? Si, comme on le raconte dans la vie de Mgr Gibier, celui-ci fut accusé jadis près du Pape, de sêtre octroyé le secours dune auto pour ses visites pastorales, nul ne songerait plus à porter aujourdhui pareille accusation. Lauto-chapelle et lauto tout court, font trop de merveilles. Alors que la besogne a décuplé pour tous, pourquoi ne pas utiliser ces moyens modernes dapostolat, étendre ainsi son rayon dactivité, suppléer à linsuffisance de sa résistance physique, faire profiter enfin de sa présence quasi simultanée plusieurs chrétientés. Là-dessus, inutile dinsister, laccord est unanime en Indochine où ladmirable réseau routier facilite les déplacements.

    Les déplacements ! Que ce terme est lourd dennuis pour beaucoup qui songent aux vacances, mais savouent incapables de boucler une valise ! Il y a saluons-les ceux que le devoir rive à la chaîne. Ils la traînent depuis toujours et la mort seule les en déchargera. Ceux aussi qui craignent pour leurs habitudes. Hommes mathématiques et prudents, ils ont peur du mécanisme du voyage qui bouleverse leurs horaires du petit déjeuner, de la sieste et du bréviaire. Ceux encore que la géographie intimide et que lenvol vers des latitudes inconnues paralyse. Ceux enfin dont le district est si vaste quils voyagent obligatoirement dun commencement à une fin dannée. Et dautres, et dautres

    Depuis 1920, il en est un bon nombre qui, de temps en temps, prennent plaisir à se déplacer. Cest un laissé pour compte de la grande guerre. Na-t-on pas écrit que les officiers qui simposèrent dès la première heure daoût 1914 furent des officiers daventures, des errants : Mangin, Galliéni, Joffre et Gouraud ? Que si la guerre de 1870 fut luvre des instituteurs, celle de 1914 fut luvre des commis-voyageurs ? Quel autre mécène en effet, autre que la guerre, eût pu payer à un paysan berrichon une promenade aux Dardanelles ? Quel prince hindou offrir Ostende à ses cipayes ? Il ne faudrait pourtant pas restreindre à lescouade des jeunes ou bien au bataillon de ceux de la réserve lhumeur voyageuse : les territoriaux même Evêques seraient jaloux. Pratiquement, tout le monde voyage, ceux du moins que la modeste sapèque, le plantureux dollar ou la digne roupie dorent sur tranches, argentent sur plats.

    Mais, pourquoi voyager ? Il y a tant de raisons que les énumérer toutes ici, reste impossible. Il y a celle du loustic que son entourage envoie promener. Nen parlons pas. La plupart du temps on voyage pour sa santé, pour se fuir soi-même, pour échapper au spleen. Dans le livre des Bêtes quon appelle sauvages, lauteur écrit Au bout dun long séjour sous le Tropique, on nest plus guère daccord avec personne sur les couleurs, le temps, les distances et il se trouve toujours un obstacle, fût-ce une fourmi sur le chemin, pour arrêter les plus beaux élans. La vie moderne tue lhomme en mitraillant son système nerveux. La matière grise et le cervelet des surmenés du vingtième siècle ont leurs fonctions attaquées et le grand sympathique ne transmet plus aux organes dont il assure lactivité, le fluide mystérieux émané de la cellule. Entouré de machines, lhomme est devenu machine, sans être nécessairement plus intelligent que le moteur davion, que le poste récepteur de T. S. F., que le bélinographe.

    Nest-il pas bon, voire nécessaire alors, que lhomme, délaissant pour un temps son labeur quotidien, se rapproche de la Nature ? En dehors des allégresses spirituelles, domaine de la grâce, des réjouissances intellectuelles réservées à lesprit, il est des joies souveraines et plus accessibles à tous quoffre la Nature.

    Un voyage à Dalat par exemple participe des trois ordres, mais appartient plus directement à lespace matériel. Lâme et lesprit trouvent sans doute à Dalat de nobles divertissements, mais la vue, lodorat, le toucher, le moi physique y récoltent davantage un merveilleux tonique. Dimmenses mamelons verts, des forêts de pins, une température idéale, des parterres fleuris, des hardes de daims apprivoisés vivant en liberté dans leurs gagnages, un régime végétarien, une atmosphère de calme et de quiétude, une civilisation moï primitive, des paysages à la saint François dAssise et jen passe sont les aimables agréments de cette contrée de rêve et valent bien un paresseux voyage.

    Toute lIndochine dailleurs offre, plus ou moins, détonnantes fontaines de jouvence, de fécondes sources de joies naturelles. Il est des sites au bord de la mer ou dans la montagne, véritablement enchanteurs. Sans doute, le plus beau coin du monde restera toujours pour le missionnaire le lopin de terre quil défriche et la campagne, la plaine et le roc où sélève et dort son clocher, auront nécessairement ses préférences. Un chrétien, fût-il le plus humble dans léchelle sociale, le plus déshérité, le plus lépreux, que son père spirituel le considérera encore avec bienveillance et fierté. Mais il est profitable de prendre parfois une détente hors de son logis, ville et village, de fréquenter à nouveau dautres hommes, de sanimer démotions délicates.

    Et puis, on a beau faire magnifiquement fructifier son domaine quon trouverait avantage à contempler de temps en temps celui des voisins. Il est même des domaines où, pour garder contact avec la civilisation ambiante, le missionnaire doit pénétrer. La nature sauvage se laisse ordinairement approcher, mais la nature taillée, modelée par la main de louvrier, de lindustriel, de lagriculteur, réduite à une harmonie recherchée par lesprit du savant, cache ses secrets. Pourquoi louvrier apostolique se désintéresserait-il du travail des autres, dont il profite.

    Il en est quune visite à une plantation de caoutchouc par exemple, trouverait hérissés de mépris et respirer lodeur des feuilles fumées ou des crêpes gaufrées resterait pour eux le supplice des gaz asphyxiants. Peut-être préféreraient-ils sembaumer de la bonne odeur de la vanille ? Malheureusement, en Indochine, les belles plantations de vanille sont très rares. A dire vrai, je nen connais quune seule intéressante : Bau-Ca, en Cochinchine. Pour les profanes, faut-il dire que la vanille, originaire du Mexique, est une plante grimpante, de la famille des orchidées, à feuilles sedum, à racines aériennes, à fleurs verdâtres, disposées en épis axillaires. Une forêt darbres tuteurs soutient tous les vanilliers dont les gousses atteignent en moyenne de 14 à 22 centimètres. Ceux qui recherchent la vraie solitude, qui veulent sévader de lEmpire du Bruit et se plonger dans lAbîme du silence comme lécrit Pierre lErmite pourront les trouver sous ces ombrages humides presque impénétrables aux rayons solaires. Rien ne les empêchera même de tirer dune somptueuse choquin quelque abondante fumée pour hâter la dessiccation des gousses.

    Mais, il nexiste pas que des plantations de caoutchouc et de vanille en Indochine. Le thé, le café, le coton, le tabac, le poivre y répandent la prospérité. Jallais oublier ces immenses plaines de riz qui fournissent pourtant la plus solide base alimentaire du pays et son plus important produit dexportation. Dailleurs, comment nombrer et citer toutes les richesses agricoles, minières, industrielles, de ce joyau des colonies françaises ? Partout des usines, des chantiers, des constructions métalliques, une large mise en valeur des sources de production et de revenus. Vraiment, le voyageur peut y trouver son profit intellectuel et faire un apprentissage des méthodes modernes de civilisation coloniale.

    En dehors des beautés de la nature, il est encore, en Indochine, une autre source de joie à laquelle sabreuvera le missionnaire de passage. Sol et climat conditionnent en effet la géographie humaine et caractérisent les institutions et les traditions des peuples. Pêcheur, cultivateur, industriel, lhomme de la terre reste avant tout lhomme du ciel. Son existence, rivée à la glèbe, a pourtant des préoccupations de lau-delà, voire des aspirations religieuses.

    Lhomme dIndochine, tout comme les paysans de lAngelus de Millet, rêve ou prie devant son paddy doré tandis quun gong de bronze résonne. La pagode très souvent lattire. Qui décrira lambiance bouddhique qui couvre les horizons annamites, cambodgiens, siamois et laotiens ? En plein vingtième siècle le monachisme bouddhique règne florissant encore dans lénigmatique Extrême-Orient et se prépare même à tenir son premier congrès mondial, en 1933, à Ceylan. Les formes de la doctrine primitive du Bouddha subsistent, rattachées les unes à lécole Mahayanienne, prévalentes au Thibet, en Chine et au Japon, dépendantes les autres de lécole hynianienne répandue principalement au Siam, en Birmanie et dans les Indes. Nest-ce pas décourageant ? Découvrons-en à la hâte quelques formes.

    Né depuis trois jours, lêtre vagissant assiste à la première cérémonie bouddhique de sa vie et regarde inconscient les offrandes rituelles qui lentourent : alcool de riz, riz blanc, bougies de cire rouge, bâtonnets dencens, poule cuite à leau, monnaie dargent. Plus tard, quand léducation maternelle aura cessé, lenfant passera ses journées à lécole de la pagode où des bonzes lui enseigneront les caractères, les préceptes bouddhiques, les règles de la politesse. Devenu capable de travailler, ladolescent recevra les leçons de bonzes dessinateurs, charpentiers, sculpteurs, pour être habile à construire plus tard sa maison et à lorner de ces pointes en flèche qui représentent la queue du naga. Viendront entre temps les cérémonies du stage à la pagode, obligatoire pour tout garçon siamois, khmer ou laotien. Il endossera les vêtements de coton jaune dor depuis la pièce détoffe qui drape ses reins jusquà la grande toge qui le recouvre en entier sauf son épaule et son bras droits.

    Inutile de dire que son existence à la pagode sera troublée de cérémonies qui limprégneront pour la vie didées bouddhiques dont il lui sera presque impossible de se défaire. Les fêtes, en effet, se succèdent presque toute lannée : fête des tas de sable au nouvel an, fête du cierge de la gloire, fête des aumônes, fête des ordinations, fête de la saison des labours, fête des cerfs-volants, fête des lumières flottantes, fête des tas de riz, fête du chat, pour demander la pluie, fête de la clôture de la retraite annuelle, fête des morts, fête de la coupe, de la houppe, etc., etc.. Il en est dautres encore, irrégulières, telle que la consécration dun Bouddha, dun temple, ou la réception dun éléphant blanc, mais lénumération deviendrait fastidieuse. Cest donc lesprit continuellement farci de superstitions, de rites et de coutumes bouddhiques quaura le peuple, heureux et joyeux toujours de participer à quelque rite et à quelque procession. La foule dailleurs évolue tout à laise dans ses temples et ses pagodes. Il suffit pour le prouver, dévoquer Angkor quand on parle de lIndochine.

    Et ce ne serait point un hors-duvre en effet que de dégager ici les mystères des religions indiennes si profondément gravés, sculptés sur le grès, depuis le neuvième jusquau douzième siècle de notre ère. Lhistoire des religions est à lordre du jour et connaître au moins celles contre lesquelles on est venu combattre en mission, na rien de déshonorant. Il suffisait peut-être jadis de traiter par le dédain tous ces systèmes philosophiques et moraux qui chancellent devant la solide charpente du dogme catholique et nos anciens pouvaient sans doute enraciner directement la doctrine de Jésus-Christ dans les consciences ; les temps sont changés et les esprits ont évolué. Il y a lutte aujourdhui entre les idées qui ne simposent plus sans discussion.

    Brièvement, disons que, Angkor, à lest du pays siamois et au nord-ouest du Cambodge, nest quune réunion de temples où des pèlerinages bouddhiques se déroulaient il y a près de mille ans. A cette époque, vers 950, Angkor était la vraie capitale religieuse des pays de lInde transgangétique, embellie par tous les rois, fréquentée par des milliers de pèlerins asiatiques, féconde de centaines de monastères. Si le grand siècle de son opulence fut, vraisemblablement, le douzième, Angkor, jusquau quatorzième, resta résidence royale et si sa décadence survint à cette époque, elle continua néanmoins dêtre visitée par les vrais disciples du Bouddha, bien que la luxuriante végétation tropicale lait enserrée et presque ensevelie entièrement. Le Père Bouillevaux, des Missions-Etrangères, fut très probablement le premier missionnaire français qui, vers 1850, visita ce monceau de ruines dont il conserva dailleurs une admiration mitigée. Le naturaliste Henri Mouhot se montra plus enthousiaste et révéla, dès 1863, lexistence dAngkor à lunivers entier.

    Le touriste laïc du vingtième siècle, à moins dêtre archéologue, nemporte ordinairement dAngkor que le souvenir vague dune course à travers des labyrinthes, sur des escaliers quasi perpendiculaires et branlants, près de murailles en latérite, à lintérieur de palais et de temples décadents. Son esprit névoque pas, comme celui du missionnaire ou du penseur, léblouissement de ces somptueuses cérémonies bouddhiques qui se déroulèrent jadis dans ces majestueuses enceintes et qui flottent encore dans lair de ces terrasses et de ces sanctuaires en ruines. Il na pas la vision rétrospective de ces foules en prières qui déferlèrent dans ces galeries, dans ces cours, dans ces chaussées géantes.

    Sculptures de déesses, daigles à torse humain, déléphants, de nagas, de faces humaines qui regardent en souriant les quatre points cardinaux, comme elles sont pourtant riches de mystères païens ! Cest la troupe entière des divinités brahmaniques et bouddhiques qui soffrent aux regards et aux pensers humains. Egyptiens, Grecs et Romains nont fait que balbutier des hymnes de pierre, plus harmonieux dailleurs, quand on les compare au chant triomphal que répercute ce chaos de blocs érodés.

    Oui ! ces pierres parlent. Elles racontent encore aujourdhui les audiences des rois, les spéculations des dévots, les intrigues des gens de cour, la vaillance des braves, le sort des esclaves birmans ou chams. Tout lantique mobilier sy trouvé : nattes, bahuts, pirogues, vases divers, coupes à huile, colliers, gongs, parasols, palanquins, etc. On y relève lempreinte, leffigie des tas de riz, des légumes et des fruits du pays, des bannières, des instruments à corde, des grains dencens, des armes, des registres sacrés, des coutelas, des flèches, des arbalètes. On y entend lécho de la voix du brahmane à barbe pointue et ceint du cordon qui récite le Véda ; de lascète couvert dun simple pagne qui module quelque épisode du Ramayana, de laspara safranée coiffée dune tiare dont le torse imite les ondulations reptiliennes tandis que sa voix déclame les exploits de Ravana, roi des démons et dHanuman, chef des guerriers-singes.

    Partout et toujours, grâce à ces pierres et à ces stèles, la reviviscence de ces croyances indiennes, de ces traditions morales, de ces intangibles canons bouddhiques. Ici et là, indélébile, le culte du Bouddha méditatif. Jaillissante encore, comme le lotus qui couvre les étangs sacrés, la foi bouddhique avec ses observances et ses pratiques, ses litanies, ses dévotions et ses formalismes.

    Comment dès lors ne pas croire, comment ne pas admettre quune influence néfaste surgit actuellement encore de toutes ces légendes brahmaniques, de tous ces contes populaires qui forment la littérature ancienne, la seule, des peuples de lIndochine géographique ! Comment ne pas vouer aux gémonies également, tous ces savants modernes dont lunique but est de ressusciter, de restaurer par leurs études, toute cette littérature sanscrite, tout ce polydémonisme indien saturé dune monstrueuse lubricité ! Le catholicisme, heureusement, commence à métamorphoser tous ces peuples bouddhiques, toutes ces foules dont les âmes, bien quinclinées au mal, ne demandent pas mieux que dêtre délivrées de leurs ignorances et de leur idéal matérialiste.

    Et ce fut la grande joie de mes vacances de constater lemprise profonde du catholicisme en Indochine. Y a-t-il au monde des chrétientés plus florissantes et où coule plus abondamment la sève eucharistique quen Indochine ? Nous lignorons et nous le souhaitons. Mais nous avons constaté quaux pagodes bouddhiques succèdent hélas ! très insuffisants les églises et les temples chrétiens assidûment fréquentés par une foule pieuse. Je noserais même pas avancer quon nait point agi, dans maints endroits comme le mandait au moine Augustin, St Grégoire le Grand : Que décidément les temples des idoles ne doivent pas être détruits, mais seulement les idoles qui sy trouvent. On fera de leau bénite, on en aspergera les temples, on construira des autels, on y déposera des reliques. Parce que, si ces temples sont bien bâtis, il faut quils passent du culte des démons au service de Dieu.

    Sans doute la robe jaune des bonzes déambule encore plus visible et plus attirante que la robe noire des prêtres, des missionnaires, et que la bure des religieux : mais, autant les unes montent dans le respect populaire, autant les autres paraissent descendre vers labîme du dédain. Sans doute, des tonnes de riz emplissent encore chaque matin les marmites de fer des bonzes, et des dévotes leur offrent également la symbolique fleur du lotus, mais des rites séculaires ne peuvent disparaître en un clin dil.

    Il faut ladmettre : le catholicisme progresse à pas de géants en Indochine et il ny a que les missionnaires qui pourraient ici me contredire, parce que les missionnaires seuls sont rarement satisfaits de leurs succès. Ils visent au mieux, à un travail plus méthodique et plus profond. Comme lécrivait récemment lun deux : Ici, comme en France, nous sentons la nécessité de former des chrétiens capables non seulement de résister à lentraînement du mal, mais encore de faire rayonner autour deux, la foi quils ont reçue le jour de leur baptême Nos chrétiens du Tonkin savent des prières nombreuses, peuvent réciter en entier et sans erreur tout le catéchisme et de longues Litanies (Litanies des Saints, de la Ste Vierge, du Sacré-Cur, de St Joseph et même de St Antoine). Cette ferveur édifie et plonge dans létonnement et ladmiration ceux qui, pour la première fois, pénètrent dans une de nos églises .

    Mais le missionnaire songe avec angoisse ! Est-ce que ces âmes sont suffisamment armées pour résister à cet assaut qui se prépare et qui se fait de plus en plus menaçant à mesure que se développe lécole sans Dieu. Problème angoissant !

    Cest donc à former des élites chrétiennes quil faut peut-être aujourdhui davantage songer. Aller de lavant, attaquer la masse, sentend surtout de régions où le christianisme est encore peu connu, mais le problème semble se poser différemment dans un pays catholique comme lIndochine.

    Nous sommes à un tournant dhistoire mondiale, la persécution sévit ou sannonce partout. Le communisme progresse, la faucille, le marteau, la croix gammée sétalent insolemment en Indochine. Des congrès impies propagent lanticléricalisme, lirréligion, la haine de Dieu. La franc-maçonnerie travaille à la démoralisation de la famille et de la société. Aujourdhui, hier, depuis le commencement du monde, Satan lutte contre Dieu.

    En Indochine, visiblement et ardemment on lutte contre Satan, contre les loges, contre le bolchévisme et le communisme. Une floraison duvres de jeunesse jette son éclat sur le pays quelles métamorphosent. Croisés, Croisées et Scouts dHanoi, de Saigon, de Bangkok et dailleurs consacrent leurs élans à la conversion des païens. Ils sont lavenir. Ils sont présentement la vie de nos patronages, de nos cercles, de toutes nos fêtes religieuses, de toutes nos splendides processions de la Fête-Dieu.

    On sen apercevait à Phnompenh cette année 1932 qui vit pour la première fois, se dérouler dans ses rues (dans la rue Paul Bert principalement) la touchante et solennelle procession de la Fête-Dieu. Cette sortie publique de Jésus-Hostie en étonna certes un grand nombre : le plus étonné fut sans doute le laïc Paul Bert lui-même dans le lieu de son éternité.

    Cest lEucharistie qui depuis toujours a nourri les peuples alimentés dabord de catéchisme et dEvangile, vivifiés en premier lieu par la divine grâce. LEucharistie continue certes en Indochine son rôle nourricier des âmes. Cest elle qui, plus que les livres, plus que les catéchistes, plus que les professeurs, plus que les missionnaires forme le peuple de Dieu. Rien nest plus opportun, rien nest plus salutaire que ces fêtes, que ces cérémonies eucharistiques, que ces triomphes de lHostie dans un Congrès, tel celui de Hanoi, lan dernier, pour épanouir les curs des vétérans de lapostolat, encourager les entreprises des jeunes confrères et fasciner tout le peuple chrétien.

    Cest sur cette vision dapothéose quil me plaît de clore le récit de mes vacances 1932 à travers lIndochine. Ne mauraient-elles apporté que lunique joie de voir le règne du Christ sétendre ainsi de plus en plus sur ce magnifique pays et ne mauraient-elles laissé quune seule impression : celle de constater lemprise profonde du catholicisme en ces régions gangrenées de bouddhisme, que je pourrais conclure néanmoins quelles me furent bienfaisantes et quelles resteront dans ma mémoire, comme une accalmie toute tranquille dans la tempête inévitable mais providentielle de lexistence.

    L. CHORIN.

    1933/22-31
    22-31
    Chorin
    Vietnam
    1933
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