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Vacances 1932

Vacances 1932 I Bilan de Tristesses. Intituler ses vacances Bilan de tristesses, ferait croire au pessimisme de lauteur et laisserait supposer chez lui cette mélancolie glaciale à la mode quil ne partage pas. Quon lui permette donc dannoncer dès maintenant que la seconde tablette de son diptyque contiendra la somme de ses joies.
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    Vacances 1932
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    I
    Bilan de Tristesses.


    Intituler ses vacances Bilan de tristesses, ferait croire au pessimisme de lauteur et laisserait supposer chez lui cette mélancolie glaciale à la mode quil ne partage pas. Quon lui permette donc dannoncer dès maintenant que la seconde tablette de son diptyque contiendra la somme de ses joies.

    Il est des heures dans lexistence où le film des habitudes se rompt, soit que le corps signifie larrêt de lune ou lautre de ses fonctions, soit que lesprit ne veuille plus travailler quau ralenti. La cessation momentanée de ses occupations et préoccupations simpose : on part en vacances. Rien de plus facile aujourdhui. Le rail, la route, la mer, lair sont à votre disposition, ou mieux à la disposition de votre portefeuille puisque le porte-monnaie a vécu. Le plus difficile parfois est de larguer les amarres qui vous enchaînent au quai de vos travaux quotidiens. Appareiller nest rien ; faire ses adieux, ses recommandations, est autrement pénible. Heureux êtes-vous si des distributions de poignées de mains ne vous harcèlent pas jusquà la dernière minute, si des agitations de mouchoirs ne strient point votre ciel de bastingage comme, de blanches ailes de mouettes.

    Quimporte ! vient le moment où les pales des hélices brassent les eaux limoneuses. On part : et ce fut mon cas le 12 mars dernier. Une demi-journée de navigation fluviale, quarante-huit heures de mer, une longue randonnée en auto, finalement une nuit en chemin de fer et Dalat fait place à Bangkok. Mais comme le français moyen nest pas très fort en géographie et quaprès tout ni lune ni lautre de ces villes nont une importance mondiale, jajoute que Bangkok est la capitale du Siam et Dalat une petite bourgade dAnnam perdue dans les pins du Langbian. A certains avantages dont se vante Bangkok, Dalat oppose avec raison, la fraîcheur de son climat, labondance de ses légumes, la propreté de ses rues, le silence de ses forêts, le vert de ses vallons, lapprivoisement de ses biches et de ses cerfs et bien dautres trésors appréciables quon ne saurait trouver dans la première ville du Siam. Cest donc pour jouir du bon air et de la tranquillité que jai gagné Dalat. Hélas ! jignorais dans ma candeur que les mille bruits du monde viendraient tout aussi bien my assaillir et composer ce bilan de tristesses quil me faut maintenant déposer.

    Mon premier sujet de tristesse fut de voir une foule oisive de chômeurs, de sans-travail, disséminés principalement sur les rives du lac de Dalat. Ici, comme partout, la crise économique sévit. Pour être juste envers lIndochine ajoutons même quelle sy développe certainement plus que partout ailleurs. Les planteurs de caoutchouc, les riziculteurs, les industriels, les miniers, les commerçants, les banquiers, les colons, tous, à degrés divers, sont atteints par la baisse des valeurs, la raréfaction des affaires, la diminution des exports. Chacun cherche de largent, ou du moins, les moyens den gagner. Actuellement, en 1932, les gros nuages inquiétants ont crevé.

    On le prévoyait certes dans la période de prospérité. Sans être prophète, chacun navouait-il pas que le boum ne pouvait pas indéfiniment durer et les prévoyants nannonçaient-ils pas une débâcle. Evidemment ce serait pour des temps futurs, lointains, pour nos petits-neveux. Il y eut des symptômes alarmants, dont la chute du franc, dès 1925. En Europe, en Amérique, quelques incertitudes, du marasme dans la consommation.

    LIndochine en restait au carpe diem dHorace. La vie large et joyeuse continuait. Des usines se montaient partout. On plantait, on greffait, on saignait des milliers dhectares de caoutchouc. Des capitalistes achetaient et vendaient des actions anciennes, nouvelles, privilégiées. Les grandes et petites compagnies réalisaient de somptueux bénéfices et donnaient de somptueux dividendes sans trop songer aux réserves. Le vaste développement économique de lIndochine engouffrait des machines quun crédit solide et des capitaux nombreux soutenaient. Cétait lâge dor où les salaires atteignaient des plafonds astronomiques. Généreux, voire prodigues se montraient les papas, tandis que les mamans se lançaient dans le luxe et leurs rejetons dans le gaspillage. Restaurants chics, cafés et cinémas regorgeaient de clientèle et le nhaqué seul utilisait le ricksha. Lauto régnait.

    Mais un jour, certains patrons parlèrent de surproduction et de sous-consommation. Quelques coulissiers prédirent la chute des cours. Des banques tinrent leurs crédits gelés. On ny prêta dabord que peu dattention. Cétaient des semeurs de panique, des briseurs defforts bons à mettre en prison. Néanmoins, au bout de peu de temps, il fallut convenir que les stocks saccumulaient, que les achats et ventes se raréfiaient, que les marchés se déprimaient. Un beau matin (car il fait toujours beau temps, le matin, à Saigon) la catastrophe commença. Les patrons liquidèrent leur personnel, coupèrent les salaires et baissèrent à regret le prix de leur marchandise pour la vendre. Encore quelques mois et ce fut un mécontentement général et des lamentations sur le Tout va mal.

    Aujourdhui la ruine en Indochine est consommée et lère des économies forcées a commencé. Les pousse-pousse redeviennent populaires, les bicyclettes abondent, madame fait son marché, les grands dîners se raréfient, monsieur donne à ressemeler ses chaussures pour faire à pied et non plus en limousine le trajet qui sépare sa villa de son bureau. En 1932 sur toute la terre dIndochine règne le chômage, le désordre économique, le pessimisme. On y fait, à lannée, son carême. Ce fut ma première tristesse de vacances

    Ma seconde émergea dun typhon que je subis à Dalat même. Quand le mardi 3 mai, vers 21 heures, une petite pluie fine se mit à tomber, nul des trois habitants du presbytère de Dalat : les Pères Nicolas, Piquet et moi ne songea certes que cétait là le modeste début dun véritable typhon. Laurore du mercredi matin dissipa tous les doutes. Des trombes deau plaquées par un grand vent sabattaient en effet, interminables, sur limperméable Langbian.

    Peu de dégâts encore jusquà midi. Mais le soir, veille même de lAscension, cétait le désastre. Toute circulation devenait impossible par suite de lenchevêtrement des fils téléphoniques et télégraphiques brisés, du déracinement de centaines darbres, de la rupture de deux digues entraînant lépouvantable masse deau contenue dans deux lacs qui se vidèrent dans la ville et balayèrent hommes et maisons. On comptait soixante-dix cadavres le jour de lAscension, à Dalat seulement, car il y en avait en réalité des centaines depuis la côte indochinoise jusquà Dalat. Inutile de dire que des millions de piastres venaient dêtre engloutis et que des milliers de familles se trouvaient sans abri.

    De ce jour, jai compris les laconiques télégrammes qui, de temps en temps, attirent, en première page, lattention suivie de la générosité des lecteurs des Missions Catholiques. Qui na pas vu personnellement les effroyables ravages dun typhon, ne saurait les imaginer. Le plus pénible pour la population française de Dalat fut certainement labsence de toute nouvelle de lextérieur. T. S. F., téléphone, télégraphe étaient hors dusage et les routes totalement impraticables. Des efforts héroïques tentés par le Directeur de la T. S. F. pour remettre en bon fonctionnement son matériel détérioré furent heureusement, au bout de deux jours, couronnés de succès.

    Inutile de dire que les braves commerçants chinois profitèrent, du moins essayèrent de profiter, du désastre en élevant immédiatement le prix de leurs denrées et du riz spécialement. Des mesures énergiques prises par le Résident Maire empêchèrent la spéculation. Au bout de quelques jours dailleurs des camions assurèrent le ravitaillement et la disette vue seulement en perspective fut arrêtée. Doit-on déplorer la mise en liberté que les eaux, charriant arbres et maisons,, donnèrent à deux tigres et à deux léopards, en venant déferler en trombe contre leur cage de fer quelles démolirent ? Assurément non. Ces fauves eussent été noyés, tandis quils sont peut-être encore aujourdhui les seuls bénéficiaires du typhon.

    Complètement coupée du monde extérieur, Dalat apprit la mort du Président Doumer, bien après que la nouvelle eût été connue dans lunivers entier. Cet attentat fut encore une de mes tristesses, dautant plus grande quil fallait me mettre à lunisson des Indochinois désolés de la disparition de leur ancien Gouverneur Général. Le passage du Gouverneur Général subsiste ineffaçable en ce pays où il na laissé que dexcellents souvenirs. Cest lui le véritable créateur de lUnion Indochinoise. Lui lorganisateur, lanimateur de cette merveilleuse colonie. Lui le bourreau de travail qui, de son bureau, ou par ses légendaires randonnées à cheval, a donné lessor économique à ce pays. Rien détonnant donc de voir cette multitude de drapeaux en berne en Indochine. Vivant, il ralliait tous les esprits ; mort, il faisait vibrer tous les curs. Les services funèbres célébrés pour le repos de son âme dans toutes les cathédrales et dans beaucoup déglises dIndochine nétaient pas seulement une forme religieuse et utile de condoléances, mais encore lexpression des sentiments de reconnaissance que les autorités, les colons et tout le peuple manifestaient envers un grand français, et le plus grand des Gouverneurs Généraux dIndochine.

    Comme elle était réconfortante cette communion de tous les Français et Indigènes en un unanime hommage au Président Doumer et comme elle distrayait heureusement de cette période électorale, (sujet de tristesse encore) dont la Cochinchine, (seul pays de lUnion qui élise un député) était le théâtre. Bien engagée dabord sur le terrain politique et économique, cette campagne glissa vite dans la boue des mensonges et la sentine des calomnies. Tout fut mis en uvre et tout fut admis pour salir son adversaire et lui soustraire lassiette au beurre. Corruption, fraudes, vilenies de toutes sortes furent dévoilées et lécurante curée des jalousies, des haines, sétala sans vergogne dans la presse. Et toute cette verte littérature pour un seul député ! Il est à croire que le soleil de Saigon durant cette période centuple la virulence de ses rayons et force nombre dindividus à sattarder dans dinconvenantes beuveries qui, la hantise électorale aidant, les conduit au gâtisme.

    Il ne fallut pas moins que le désastreux incendie du magnifique Georges Philippar pour ramener les esprits au calme, à la discipline, et à la raison. Quand on a visité dans le port de Saigon cette splendide et blanche unité de la flotte des Messageries Maritimes où se ruèrent littéralement les partants pour France de Hanoi et de Saigon et quand on apprend quinze jours plus tard leffroyable désastre où beaucoup périrent, on ne peut sempêcher dêtre pris dune indicible tristesse, dêtre secoué dune intraduisible émotion. Invinciblement, les strophes de Victor Hugo reviennent en mémoire :

    Oh ! combien de marins, combien de capitaines
    Qui sont partis joyeux pour des courses lointaines
    Dans ce morne horizon se sont évanouis !
    Combien ont disparu, dure et triste fortune !
    Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune
    Sous laveugle océan à jamais enfouis !

    Comment se peut-il que ces somptueux hôtels mouvants, soient en plein vingtième siècle, la proie des flammes et des vagues ? Comment croire que ces cabines de luxe, que ces salons monumentaux où lon rit, où lon samuse, où lon danse, où lon oublie la mer, peuvent devenir en quelques instants, au plus en quelques heures, dimmenses et définitifs cercueils ! Comme elle semble dérisoire, voire dangereuse, la faculté quon a sur ces géants de londe, de régler la température de sa cabine en dosant les arrivées dair frais et dair chaud par des conduits de ventilation ! A quoi bon ce confort inouï quand une distraction involontaire de létat-major du paquebot, quand une inattention de lofficier mécanicien, quand la vengeance bolchévique dun membre de léquipage, quand une mystérieuse main soviétique parmi les passagers peut le faire sombrer et lanéantir !

    Dois-je avancer avant de clore le bilan de mes tristesses : crise économique, typhon, assassinat du Président Doumer, élection législative, incendie du Georges Philippar, quil ne sy ajoute pas dangoisses religieuses et démotions spirituelles ? On men voudrait ! Rester insensible devant les privations que simposent actuellement beaucoup de missionnaires, devant les sombres perspectives davenir concernant leurs uvres, devant larrêt de la marche en avant du catholicisme en Extrême-Orient, serait le fait dun égoïste totalement inconscient. Dans les numéros mensuels du Bulletin de la Société, des cris dalarme se répercutent aux chroniques. On souffre. Peut-être pas beaucoup ni encore partout, mais lavenir.... Les intentions de messes se raréfient, le casuel agonise, les ressources ordinaires des missions se volatilisent, léquilibre budgétaire devient insoluble. Comme me lécrivait spirituellement un très digne confrère, bien à la page : En 1933 nous naurons pas assez dargent même pour acheter des ceintures. Cest accepter en philosophe joyeux une situation triste, ou mieux, en missionnaire à cran que le Bon Dieu ne saurait abandonner.

    On répète partout que les temps sont durs. Cest vrai, mais le temps passe. Nos devanciers dans lapostolat doivent sourire de notre détresse. Rien ne vaut pour le réconfort moral quune bonne lecture dans les Lettres Edifiantes plus que centenaires ou lintéressant voyage de lEvêque de Béryte de France au Siam (1660-1662) par voie de terre, Syrie, Mésopotamie, Perse et Inde. Après réflexion, nous répondrons comme Pierre de la Motte à de Bourges, son compagnon, qui se disposait à écrire à Paris pour annoncer la mort du prélat agonisant à Lyon : Monsieur, il ne faut pas alarmer nos amis, cette maladie ne sera rien, et dans trois jours nous continuerons notre route ! La maladie dont souffrent les missions, dont souffre le monde entier disparaîtra. Dans trois jours ou dans trois ans : Dieu le sait. Plaie dargent nest pas mortelle. Il est dautres visions davenir plus angoissantes. Que de vénérables barbes daubépines en fleur et de chefs couronnés de givre ne rencontre-t-on pas quand on voyage ! Et linnombrable armée des poivre et sel! Que de confrères aussi plus ou moins victimes de leur labeur écrasant dont les forces chancellent !

    On ne peut, à Dalat, sempêcher de penser fraternellement à ces nobles malades. Cest que vieillards et malades compliquent la crise économique en mission. Celle-ci se dénouera plus vite en effet que narrivera la cohorte des jeunes au secours de leurs aînés. Des hiatus mystérieux séparent lAncien du Nouveau. Ne seraient-ils pas providentiels ? Ne pourrait-on point en espérer un renouvellement dans les conceptions et dans les méthodes apostoliques ? Il nest pas douteux que les jeunes brisent aujourdhui les barrières respectées encore par leurs maîtres. Quimporte après tout, si le nombre décroissant, le bien saccroît grâce à une poignée dhommes actifs et audacieux. Lhistoire divine continue. Sans glisser à linjustice envers les héros dhier et daujourdhui, ne serait-il pas permis de saluer les héros de demain ? La mélancolie devant le départ des vieilles formules nest guère de mise quand on sait que lEglise a mission dentraîner les peuples vers Dieu. Quimporte la méthode et le nombre des apôtres ? Douze Galiléens ont transformé le monde plus par leur sang versé que par leur prédication. Ayons confiance. Au milieu des angoisses, des tristesses et des bouleversements de notre temps, des évolutions se produisent. Une espérance se dégage, comme dune chrysalide, de cette souffrance et de cette torpeur mondiale. Le malheur et le désordre actuels rapprochent du Divin Crucifié qui tend indéfiniment ses bras. La soif humaine a besoin daller se désaltérer à dautres sources que celles que procurent les richesses, les trusts et les machines. La Source de Vie que donne lAgneau saura encore une fois conférer à ceux qui viendront en toute bonne volonté vers Lui, léternelle jeunesse, la paix du cur, une âme ardente et prête à tous les héroïsmes.

    (A suivre)

    L. CHORIN.

    1932/916-923
    916-923
    Chorin
    France
    1932
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