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Une visite apostolique à Kumbakonam

Une visite apostolique à Kumbakonam
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    Une visite apostolique à Kumbakonam
    Une heureuse surprise. — Que Son Excellence Mgr Lépicier, O.S.M., Visiteur Apostolique pour l’Inde, dût venir à Kumbakonam, c’est une chose qu’on ne prévoyait pas encore, huit jours avant que n’advînt cet heureux événement. Des quatre Missions de l’Inde qui sont confiées à la Société des Missions-Étrangères, Kumbakonam est la plus jeune. Il y a juste un an ne célébrait-on pas les noces d’argent de cette Benjamine ? Son Evêque, Mgr Chapuis, est en France. On savait que le Visiteur Apostolique devait aller de Trichinopoly à Madras et on n’ignorait pas que Son Excellence ne pouvait disposer que d’un temps très limité.

    Bref, ces raisons et bien d’autres encore avaient rendu tellement peu probable la visite de Son Excellence à Kumbakonam que le P. Sovignet, Vicaire général et, en l’absence de l’Evêque, Administrateur du diocèse, se trouvait occupé à la prédication d’une retraite. Le P. Prunier, curé de la cathédrale, avait, de son côté, profité des quelques jours de calme qui suivent généralement les fêtes de Noël et du premier de l’an, pour aller, à Trichinopoly, faire une retraite et procéder au dépouillement du “vieil homme”. Il allait arriver au terme de ce travail laborieux, quand, dans la ville où il se trouvait, arriva Mgr Lépicier. De la bouche même de Son Excellence, le retraitant apprit que, le 21 janvier à 8 h. du soir, l’illustre Visiteur arriverait à Kumbakonam. Le R. P. Calvani, O.S.M., secrétaire particulier de Mgr Lépicier, venait d’écrire à Kumbakonam pour en informer le Vicaire général.

    Le curé de la cathédrale, arrivé au terme de sa retraite, sort immédiatement de la vie contemplative pour se livrer tout entier à la vie active et faire les préparatifs de la réception. Cette réception, il la veut belle, il la veut triomphale. Mgr Lépicier n’est-il pas le représentant de notre Père à tous ? Et comme c’est dans un centre absolument païen qu’il se présente, les infidèles doivent apprendre que les catholiques savent honorer le représentant du Pape.

    Voilà donc notre cher curé rentré à Kumbakonam. Il tient conseil avec ses confrères et avec les représentants des chrétiens. A ses paroissiens qui lui demandent ce qu’il faudra faire : — “Faites tout ce que vous pourrez de mieux, répond-il, ce ne sera jamais trop beau.” Ce mot d’ordre fut compris des chrétiens ; il le fut même d’un grand nombre de païens, et le zélé Parish Priest se démena tant et si bien que Son Excellence, lors de son arrivée dans la Bénarès de l’Inde méridionale, se vit l’objet d’une réception qui devint, dès le début, une ovation aussi touchante que triomphale.

    Déjà, en venant de Trichinopoly, Mgr Lépicier avait trouvé, dans la petite gare de Boudalour, alors qu’il pénétrait sur le territoire de notre Mission, une nombreuse réunion de chrétiens. C’étaient ceux des districts de Megalathour et de Mikelpatty. Conduits par leurs pasteurs, ils étaient venus saluer le représentant du Pape et recevoir la bénédiction qu’au nom du Père commun de tous les fidèles, leur apportait l’auguste Visiteur.

    A son entrée dans la gare de Kumbakonam, Son Excellence fut reçue par le P. Souvignet. Ce dernier, nous venons de le dire, est l’Administrateur du diocèse pendant l’absence de Mgr Chapuis. Quand il se présente devant le Visiteur Apostolique : — “C’est à vous, lui dit celui-ci, que va ma première bénédiction.” Puis Mgr Lépicier se fait présenter successivement et bénit les prêtres, qui, au nombre d’une vingtaine, sont venus des différents coins du diocèse, missionnaires européens, prêtres indiens, et entourent le chef de la Mission. Pour chacun d’eux, depuis le doyen jusqu’au Benjamin, Mgr Lépicier a un mot aimable. Les autorités de la ville sont ensuite présentées : le Maire et le Juge, l’un l’autre païens ; le Collecteur, un Anglais protestant. Après quoi le P. Laplace, qui a fait ces présentations, introduit les principaux chrétiens.

    L’ovation.— Pendant ce temps, le cortège avait eu le temps de s’organiser avec toute l’énergie d’un ancien poilu, un missionnaire avait pu dégager un passage au milieu de la foule massée aux abords de la gare. A ses ouailles le Curé avait dit : “Celui que vous recevrez est le représentant de Notre Saint-Père le Pape. Son Excellence vient visiter des Indiens : faites-lui donc une réception indienne.” Et ce fut une réception bien indienne en effet. Les cortèges indiens sont superbes quand ils se font le soir, à la tombée de la nuit. Celui-ci avait été préparé très rapidement. Personne n’avait pris le temps de donner des conseils à celui qui seul avait été chargé d’en préparer l’organisation : chacun avait fait de son mieux en se contentant d’obéir. Le résultat, c’est que, si des réceptions indiennes on peut dire qu’elles sont ordinairement superbes, de celle-là on peut dire que, par son éclat, elle l’emporta sur toutes les autres, autant, dirait un poète indien, que de sa lumière l’emporte le soleil sur le ver luisant dont la lueur scintille dans la nuit.

    Voyez plutôt... Voyez ce mastodonte qui ouvre le cortège : c’est l’éléphant de la pagode. Lui qui, dans le cours de sa longue vie, a bien des fois servi d’ornement aux cérémonies païennes, le voilà qui figure dans l’ovation faite au Représentant du Pape. Il en paraît tout fier et on le voit qui, pour montrer sa joie, agite gravement d’un mouvement régulier sa grosse trompe, qu’il balance de gauche à droite. Derrière lui, mais pas avec autant de gravité et beaucoup moins encore de régularité, marchent les musiciens ; j’entends les musiciens indiens, et je vous assure qu’ils n’ont rien de commun avec ceux de la Garde Républicaine. Ils sont là un bataillon, armés de tous les instruments dont la bouche ou la main peut faire jaillir un son quelconque. En première place figurent deux ou trois flûtes, de ces flûtes que l’on entend dans toutes les cérémonies de mariages, flûtes aux sons criards et dont les joueurs réjouissent l’assemblée beaucoup plus par leurs contorsions que par leurs mélodies. Voici les tam-tams : on ne peut les compter, il y en a trop ; mais on peut les entendre : il y en a partout. Dominant toutes les têtes de cinq ou six pieds dans les airs, s’avancent les grosses trompes ; à intervalles réguliers il s’en exhale des sons sourds, mais puissants : ainsi devaient être faites et devaient résonner les trompettes de jéricho. A tous ces instruments, mêlés de beaucoup d’autres, chaque artiste fait rendre ce qu’il peut, et cela toujours fortissimo. Entre ces chœurs variés l’accord n’est pas parfait, mais il y a tellement de bonne volonté qu’on pardonne les notes discordantes.

    Et la foule ? La foule, elle, est indienne aussi ; elle est nombreuse, très dense, très variée ; on y voit le paria coudoyer le brahme, parfois le bousculer : on y voit le païen, le musulman, coudoyer le chrétien : la brahmine, la turquesse elle-même s’aperçoivent ici et là au milieu de leurs sœurs chrétiennes : filles d’Eve l’une et l’autre, l’une et l’autre veulent voir ; elles oublient pour cela, l’une la loi du Coran, l’autre la fierté de sa caste. Et la foule est partout, remplit tout ; ses flots battent la voiture de Son Excellence, enserrent, entravent les pieds des chevaux, empêchent d’avancer. C’est un nombre incalculable de pagnes rouges : c’est un nombre encore plus grand de vechlis blancs (habit des hommes). Les vérandas de toutes les maisons sont remplies de femmes et d’enfants ; les murs, les terrasses regorgent de monde. Et cette foule, étant indienne et soulevée par l’enthousiasme, il est bien inutile de chercher à y faire régner un peu d’ordre. Les missionnaires, les policemen peuvent bien s’agiter, se multiplier, se démener : tout au plus parviendront-ils à empêcher d’être submergés le landau qui porte Son Excellence et les chevaux qui le traînent.

    Ce sont des cris sans fin : Hip ! Hip ! Hourrah ! crient les étudiants. Vive le Pape! Vive Son Excellence ! Vive la Sainte Eglise ! répondent ceux qui ont appris ces paroles françaises. Et partout dominent les mots : Vajgue ! Vajgue ! — Vajgue est l’expression tamoule qui sert à exprimer le souhait de bienvenue : c’est le salut, c’est le “Soyez béni”, c’est l’Hosanna... Ce vajgue, tout le monde le redit sans jamais se lasser.

    Puis, par dessus la foule et par dessus le cortège, plus haut que les Hip, plus haut que les Vajgue, monte la lumière éblouissante. D’instant en instant, de grosses bombes éclatent dans les airs avec le bruit d’un coup de canon, laissant tomber en s’entr’ouvrant toute une pluie d’étincelles aux multiples couleurs. Sans discontinuer, les fusées s’élèvent en sifflant, décrivent une courbe savante dans l’espace parsemé d’étoiles d’or et disparaissent en éclatant comme un coup de Lebel. Des lampes à incandescence éclairent le cortège : elles projettent partout une lumière éblouissante et, par moments, quand il arrive à ceux qui les portent sur la tête d’être heurtés, bousculés par la foule, on voit ces soleils décrire des zigzags, se pencher vers le sol, menacer d’embraser tout le monde. A l’avant de la procession, des soleils, des serpentins, des chandelles romaines, des pièces d’artifice savantes et bizarres, montent dans l’air, jaillissent de toutes parts comme autant de gerbes de feu. Tout s’embrase dans la pourpre des feux de Bengale qui brûlent sans interruption : lumière sanglante, toute chargée d’une fumée âcre. Tout cela, mélangé à la lumière blanche des lampes et des pièces d’artifice en même temps qu’à la poussière soulevée par le cortège, tout cela forme comme un épais nuage rose, une colonne de feu dont la foule est enveloppée et dont l’odeur prend à la gorge. Pendant plus d’une heure, de la gare à l’église, la grande rue de Kumbakonam présente l’aspect d’une fournaise immense au fond de laquelle, revêtus de flammes d’or, s’agitent des êtres sans nombre.

    Une halte.— Au milieu des ovations, dans une auréole de lumière, rayonnant de bonté, tout souriant de son paternel sourire, le Visiteur avance très-lentement. Au gré de ceux qui le contemplent, il passe encore trop vite pourtant. La lenteur, c’est pour ceux qui attendent. Dans ce nombre figure, sur la gauche du cortège, au Couvent des Saints-Anges, un groupe très compact. Ce groupe est composé d’un certain nombre de Sœurs Catéchistes, de leurs Sœurs auxiliaires, d’orphelins, de servantes, de vieux, de vieilles et de tout petits. C’est le groupe de la charité. Du couvent le grand portail est ouvert ; les Sœurs sont là, avec tout leur monde, grand et petit. Tous les yeux sont braqués sur la rue. Déjà sont passés les artificiers et les musiciens. Majestueux, l’éléphant vient de disparaître ; voici les enfants de chœur, les prêtres, tache blanche sur un fond rose. Enfin voici les chevaux, voici le Visiteur Apostolique. Va-t-il regarder sur sa gauche ? Mais oui, car il voit tout. Il se tourne donc et remarque le groupe immobile des Sœurs Catéchistes. Il arrête aussi son regard sur les tout petits orphelins, qui sont debout sur les marches de la rotonde. Pauvres petits, ils ont beau se hausser sur la pointe des pieds : la foule est si compacte qu’ils ne verront pas Son Excellence. Ils voudraient bien descendre et courir près du Pery Andaver (grand Evêque), impossible : la consigne est sévère et faire un pas en avant serait risquer de se faire écraser. Mais le noble Visiteur a vu et le groupe de Sœurs et le petit bataillon des orphelins. Cette vue lui rappelle la parole du Maître : “Laissez venir à moi les petits enfants.” Hélas ! les enfants ne peuvent pas venir à lui et lui-même se trouve dans l’impossibilité d’aller vers eux. Alors on le voit qui dans sa voiture se lève tout debout : aux Sœurs, aux tout petits il envoie un doux sourire avec sa bénédiction. La foule a vu son geste : elle se tait, elle s’écarte ; et, comme un grand silence vient à planer sur elle, elle admire le Visiteur qui la domine et qui, les deux bras étendus, bénit toujours et toujours sourit. Tel jadis, sur la barque de Pierre, aux ports de la Mer de Galilée, devait sourire le Christ en bénissant les foules. Aujourd’hui c’est bien encore Jésus qui sourit et Jésus qui bénit en la personne de son Représentant. Radieux, les enfants se mettent à crier comme ils peuvent : “Vive le Pape ! Vive Son Excellence !” Mais le cortège a repris sa marche et le grand portail s’est refermé : il s’est refermé, ainsi que se closent nos paupières sur une vision céleste dont nous voulons continuer de jouir dans notre âme. Quelques instants plus tard, on arrivait aux portes de l’église.

    A la cathédrale.— Dirigés, activés par leur zélé pasteur, les chrétiens avaient travaillé admirablement : tout l’espace en avant de l’église avait été par eux transformé en une grande salle, ouverte de trois côtés et décorée de palmes. De la partie principale de cette salle les Sœurs avaient fait un dais immense, un vaste baldaquin tendu de toiles blanches, fleuri d’images de N -D. des Sep-Douleurs, décoré de multiples bannières, portant les armes du Saint-Père, celles de son Représentant et celles de l’Evêque de Kumbakonam.

    C’est 1à, devant l’église, sous ce même dais, en face de l’autel provisoire dressé et orné par la main des fées, c’est là que le P. Sovignet, au nom de l’Evêque absent, reçoit l’envoyé de notre Saint-Père le Pape.

    A Son Excellence, le Vicaire Général dit quel bonheur est le sien ; il dit le bonheur de tous, prêtres et chrétiens du diocèse. Ce bonheur serait sans mélange, si l’Evêque était là, Mgr Chapuis, ce Père dont le souvenir est dans tous les cœurs. Le P. Sovignet continue : avec délicatesse il rappelle au noble Visiteur la mémoire de celui qui fut le premier évêque de Kumbakonam, Mgr Bottero, que des liens d’amitié avaient uni jadis à Son Excellence Mgr Lépicier. Il résume ensuite en quelques mots l’état de la Mission, ses ressources, sa pauvreté, ses œuvres ; des ouvriers qui y travaillent, il dit quel est le zèle et quelles sont les épreuves : entre tous, missionnaires venus d’Europe et prêtres nés dans l’Inde, il montre comment par la charité s’est réalisée la parole du Christ : Saint unum ; puis présente les communautés : celles des Européennes, Sœurs Catéchistes avec leurs œuvres multiples d’apostolat et de charité, Sœurs du Saint-Cœur de Marie, Indiennes qui se dévouent à l’enseignement, enfin petites Sœurs indiennes, auxiliaires des Sœurs Catéchistes. Le Vicaire Général termine en demandant pour lui, pour l’Evêque absent, pour les missionnaires, les prêtres, les religieuses et les fidèles du diocèse de Kumbakonam, la bénédiction de Son Excellence le Visiteur Apostolique.

    Mgr Lépicier répond. Encore tout ému des ovations dont il vient d’être l’objet, il ne peut s’empêcher de dire que, de toutes les réceptions qui lui ont été faites depuis son arrivée dans l’Inde, celle de Kumbakonam est la plus belle et la plus touchante. Et alors, pour clôturer cette journée à jamais mémorable, du haut de l’autel dressé sur l’estrade, le Visiteur Apostolique donne le Salut du Très-Saint Sacrement et la bénédiction papale.

    Le Pontife et les prêtres.— Le lendemain, vers sept heures, la foule se trouvait de nouveau réunie dans l’enceinte de l’église, ou plutôt elle était massée autour de cette enceinte, car la cathédrale ici n’existe encore qu’à l’état de projet. Ce n’était plus le brouhaha de la veille ; les cris, les Hip, les Hourra, les Vajgue, s’étaient éteints le soir du 21. Avec les dernières fusées, avec les derniers feux de Bengale, les derniers coups de tam-tam, tout était rentré dans le calme. La foule que l’on voyait ce matin affluer de toutes parts, c’était celle des nombreux fidèles qui se pressaient afin de pouvoir assister à la messe du Visiteur Apostolique. De ces chrétiens, quelques-uns étaient venus de bien loin ; ils avaient voyagé toute la nuit, faisant 20 et même 30 milles pour venir recevoir la bénédiction du Pape apportée par son Représentant. C’est entouré de tout le clergé, ayant à ses côtés le Vicaire Général et le curé de la cathédrale, que de la résidence épiscopale le Visiteur fut conduit à l’église, et c’est au milieu des chants les plus variés qu’il célébra la sainte Messe. Sept à huit cents fidèles reçurent la sainte communion.

    Déjà la cérémonie était terminée et la procession se formait pour reconduire le Pontife. Mais ce dernier semblait vraiment ne pas pouvoir se détacher des chrétiens : il leur parlait du Christ, du Sacré-Cœur, de l’amour du Fils de Dieu pour les hommes, de ses souffrances pour eux. Il les bénissait : on le voyait aller d’une balustrade à une autre, donner sa main à baiser à tous ceux qui pouvaient arriver jusqu’à lui. Ceux qui ne pouvaient fendre la foule pour s’approcher contemplaient de loin le Représentant du Saint-Père, et en voyant ce visage si calme, rayonnant de douceur, de bonté, et comme auréole de sainteté, chacun se disait : “C’est ainsi, sans nul doute, que doit être le Pape.”

    Une heure plus tard, le Visiteur Apostolique réunissait à l’évêché tous les missionnaires et les prêtres indiens. En anglais, sur un ton de causerie simple, familière, il fait à ses auditeurs une longue conférence sur les devoirs des ouvriers apostoliques dans les missions de l’Inde.— “Le christianisme ne doit rien aux religions de l’Inde, affirme-t-il avec beaucoup d’insistance : il n’a rien reçu d’elles et n’en peut rien recevoir, pas plus que de l’erreur la vérité ne peut rien recevoir. Ce que le prêtre doit enseigner à ses chrétiens, c’est donc le christianisme intégral, dans toute sa beauté, toute sa splendeur. A cet enseignement de nombreux prêtres indiens doivent aussi concourir. Que chacun donc parmi vous s’efforce de trouver des vocations sacerdotales dans les meilleures familles.” Son Excellence témoigne en termes émus la joie qu’elle éprouve à la vue des prêtres indiens qui l’entourent, mêlés aux missionnaires européens en nombre à peu près égal. A tous, elle donne les conseils les plus pratiques sur la manière dont ils doivent organiser leur vie sacerdotale pour être vraiment d’autres Christs. “Sacerdos alter Christus. Tout prêtre doit développer en lui-même la culture intellectuelle et par dessus tout accroître d’une manière aussi intense que possible sa vie surnaturelle. Par cette formation intellectuelle et par cette vie surnaturelle, le ministre du Christ agira sur la masse des païens d’une manière beaucoup plus efficace que ne le serait l’emploi de moyens purement humains.” C’est vraiment en religieux et en théologien que parle Mgr Lépicier.

    Le Père et ses enfants.— Le même jour, les chrétiens viennent saluer Son Excellence et lui présenter leurs humbles offrandes. Les gens de caste viennent par petits groupes : les autres, c’est-à-dire parias, se présentent tous ensemble. Dans la hiérarchie sociale telle qu’elle fut établie par Manou il y a environ 2.000 ans, les parias sont les derniers ; leur nom est devenu classique, à force d’avoir été répété pour désigner ceux qui sont petits, pauvres, méprisés, misérables. Le Christ serait allé aux parias, s’il y en avait eu en Judée. Aussi avec quel amour celui qui est envoyé par le Représentant du Christ accueille ces pauvres gens ! — “C’est au nom du Saint-Père que je reçois vos présents, leur dit-il ; je les reçois tout ainsi que jadis, à Bethléem, Marie, au nom de Jésus, recevait les humbles offrandes des bergers et les riches présents des Mages.” Puis il se plaît à établir une comparaison entre l’harmonie des chants que font entendre ces humbles fidèles et les mélodies joyeuses des Anges aux environs de Bethléem lors de la naissance du Sauveur. “Jadis, dit-il, les Anges venus du ciel apportaient la paix aux bergers : moi, je viens de Rome, qui est la porte du ciel, et c’est aussi la paix que je vous apporte.”

    Combien cette parole était vraie, un événement qui s’était passé le jour même de son arrivée venait de le démontrer. Il y a quelques années, dans le diocèse de Kumbakonam, plusieurs milliers de parias s’étaient révoltés contre l’autorité ecclésiastique et avaient, depuis lors, cessé tout rapport avec elle. Un certain nombre de ces rebelles avaient fait leur soumission trois mois auparavant ; les autres, au nombre de trois mille, hésitaient encore, quand l’arrivée du Visiteur Apostolique vint leur donner l’occasion de rentrer dans le giron de la Sainte Eglise : le jour même ces égarés étaient venus faire leur soumission au Vicaire Général.

    Le Servite de Marie et les Catéchistes de Marie. — Les œuvres ne sont pas nombreuses à Kumbakonam : elles sont petites. “Raison de plus pour aller les bénir, avait dit le Visiteur ; la bénédiction que je vais leur porter au nom du Saint-Père sera pour elles un gage de prospérité. Pour naître et pour grandir, pour porter des fruits, il faut à chaque plante un terrain favorable, une goutte de rosée, un rayon de soleil. Ces œuvres sont les plantes du Bon Dieu, lui-même les a placées dans un terrain favorable, dans ce champ qu’est la Mission de Kumbakonam. Ces œuvres, l’amour les a fait naître ; ma visite sera le rayon de soleil et la goutte de rosée ; elles deviendront de grands arbres et donneront de beaux fruits.” Et le Visiteur veut tout voir, tout : couvents, hôpital, écoles, léproserie.

    Il faudrait maintenant l’accompagner dans chacune de ces visites ; mais comment dépeindre le bonheur qui entrait partout avec lui, décrire la joie qui brillait partout sur les visages ? Et comment dire aussi le calme, la dignité pleine de noblesse, la simplicité toute paternelle de Son Excellence au milieu de l’agitation que son arrivée provoquait partout ? Puis il faudrait dépeindre, les unes après les autres, les réceptions que les enfants faisaient à leur Père, les chrétiens au Représentant du Vicaire de Jésus-Christ. Il faudrait dire enfin l’émotion, l’amour dont chaque âme était pleine. Qui donc l’oserait et qui le pourrait ?

    Suivons cependant le Visiteur au Couvent des Saints-Anges. C’est là qu’hier, en passant, il a vu les Sœurs Catéchistes Missionnaires. Il y retourne aujourd’hui. Dissimulé dans la foule, j’ai entendu la magnifique cantate qui a salué son arrivée. Je me suis dit : “C’est aux accords des Anges que Monseigneur a tantôt comparé le chant des pauvres parias : à quelles mélodies célestes va-t-il maintenant comparer l’exécution de cette cantate ?” Mais je crois qu’il n’eut le temps de faire aucune comparaison : deux petites filles se tenaient devant lui ; l’une avait à la main un papier, l’autre une guirlande de fleurs. A l’envoyé du Pape, la première veut lire un compliment. La pièce est d’un français très pur ; mais les accents dénotent un peu d’émotion chez la petite lectrice, émotion qui ne fait que rendre plus beaux les accents de sa voix argentine. — “Excellence, comme Zachée, nous somme toutes petites. Parce qu’il était petit, Jésus l’a regardé. C’est aussi pour cela, pour notre petitesse que vous venez à nous. Nous sommes un petit troupeau, bien minime, perdu dans une grande ville toute païenne ; mais, parce que nous faisons partie du grand troupeau renfermé dans le bercail de l’Eglise catholique, au nom du Pasteur suprême, vous êtes venu vers nous. Nous appartenons à la Sainte-Enfance : nos parents ici-bas nous ont abandonnées, mais Dieu, dans sa bonté, nous a donné un Père dans la personne du Pape, le Pape des Missions, et vous, Excellence, c’est pour nous dire l’amour de ce Père, pour nous bénir en son nom, que vous venez vers nous. Quand vous retournerez vers lui, dites-lui notre affection, dites-lui que nous sommes fidèles, que nous serons bien sages. Père, bénissez-nous ! Que votre bénédiction s’étende aussi sur les masses païennes qui nous entourent ! Nous en sommes sorties. Comme nous, puissent les autres en sortir ! Puisse venir le jour où le Père commun des fidèles n’aura plus qu’une seule famille ! ”

    La lectrice ayant terminé son compliment, on voit alors sa voisine s’avancer, venir droit au Visiteur. La pauvre petite essaie de passer sa guirlande par dessus la tête de Monseigneur : ses efforts sont vains ; elle est trop petite et Monseigneur est trop grand. Elle se hausse sur ses petits pieds : elle regarde Mère Jeanne à gauche, le Vicaire Général à droite ; son regard implore une aide, un bras qui la soulève ; je crois bien qu’elle est sur le point de pleurer. Mais non : le Visiteur a vu l’embarras de la pauvre mignonne. On voit alors ce joli tableau : le Représentant du Pape qui se met à deux genoux devant la petite orpheline et incline sa tête vénérable pour recevoir d’elle la guirlande de fleurs blanches.

    Puis le Visiteur se met à parler aux Sœurs qui l’entourent. C’est un père au milieu de ses filles. Mais voici qu’il aperçoit l’une d’elles qui essaye de noter quelques-unes des pensées qu’exprime le Prélat. “Oh ! oh ! dit-il en souriant, je vois qu’on prend des notes : je dois me surveiller.” — “Excellence, répond la Supérieure, il y a des absentes : nous devons penser à elles.” — Dans l’entretien que le Visiteur eut ce jour-là avec les Sœurs Catéchistes, il eût fallu pouvoir tout noter. Il leur parlait de Kumbakonam. — “Cette ville est la forteresse du démon. Rassurez-vous ; c’est une forteresse qui n’est pas stable : elle est bâtie sur le sable de l’orgueil. Or l’orgueil est quelque chose de superficiel. Soyez humbles, vous détruirez l’empire de Satan. L’humilité, au contraire de l’orgueil, est tout en profondeur. Comment pourrez-vous atteindre les âmes ? Par la charité. Kumbakonam a bien des rapports avec Jéricho dont vous parliez tout à l’heure. Vous savez comment tombèrent les murailles de Jéricho ? Au son des trompettes de Josué. Hé bien ! les murs qui vous séparent encore de la ville païenne s’écrouleront de même devant les trompettes de votre charité. Je sais que vous vous donnez avec un zèle, un dévouement admirables ; peut-être trop. Je vous dirai donc : ménagez-vous un peu ; la discrétion est une vertu. — Vous mettrez encore votre apostolat sous la protection de la Sainte-Vierge. Vous êtes Catéchistes Missionnaires de Marie Immaculée : vous travaillerez avec Elle, vous serez ses servantes, et ainsi vous serez, vous êtes mes sœurs. La Sainte-Vierge, invoquez-la sous le nom de Regina Indiarum. Dès aujourd’hui Marie est consacrée “Reine des Indes.” Que cette invocation soit la vôtre désormais : que Marie soit vraiment votre Reine !” Une Sœur demande à Son Excellence si des indulgences seraient attachées à cette invocation, Regina Indiarum. “Oui, répond le Visiteur : pour moi je ne puis donner que 200 jours d’indulgence ; mais, dès mon retour à Rome, je demanderai au Saint-Père d’accorder davantage. Soyez sans crainte : il sera généreux.”

    Du couvent des Saints-Anges, Monseigneur alla visiter l’Ecole industrielle, où les élèves lui présentèrent un Christ artistement travaillé, fait par eux. On vit alors le pieux Prélat presser sur sa poitrine l’image du Sauveur crucifié. “Le Christ, dit-il aux enfants, est Celui pour qui je suis venu vers vous, Celui pour qui, avec qui je vis, et c’est aussi Celui qui m’accompagnera un jour dans la tombe.”

    Le départ.— Le lendemain, 23 janvier, Mgr Lépicier quittait Kumbakonam. Notre Vicaire Général, qui l’avait accueilli à son arrivée, l’accompagna lors de son départ.

    Du passage si rapide qu’il avait fait dans la ville de Kumbakonam, le Visiteur Apostolique emportait une impression profonde dont plus d’une fois il fit part au P. Souvignet ; impression produite par l’union qu’il avait constatée entre tous les chrétiens, par la fraternité qu’il avait vue régner entre les différents ouvriers de cette même Mission, prêtres indiens et missionnaires européens, par l’entrain que prêtres, religieuses et chrétiens avaient apporté à sa réception, par la respectueuse affection dont ils avaient fait preuve à l’égard du Représentant du Pape. L’impression était profonde aussi chez tous ceux que quittait le Visiteur. Tous avaient été frappés, gagnés, subjugués par la bonté, la douceur, l’affabilité du Prélat, par la grande simplicité du Père, par la noble dignité du religieux. Quand les chrétiens parleront de lui désormais, ils diront : “C’était Un saint.” Les païens diront : “C’était un dieu”; car, pour eux, ce mot désigne tout être qui semble ne pas appartenir à la terre. Les prêtres et les Sœurs disent : “C’était bien le Représentant du Père commun de tous les fidèles.”

    Quelques jours plus tard, un journal païen, le Yatharthavachani (la Vérité), après avoir rendu compte à ses lecteurs du passage à Kumbakonam de S.E. le Visiteur Apostolique, concluait son article en ces termes : — “Si, à l’exemple de ce grand prêtre qui est venu ces jours-ci dans notre ville pour visiter les catholiques, chacun de ceux qui, dans notre religion, sont pourvus d’une autorité quelconque, s’efforçait, par la noblesse de sa vie et par son désintéressement, de faire l’édification des fidèles, quel bien immense il en résulterait pour le pays tout entier ! Mais combien sont loin d’avoir cette préoccupation ! Combien dont l’unique souci est de recevoir les honneurs et les richesses ! On dirait qu’auprès des populations, ils ne désirent la dignité de gourou (prêtre) que dans le but de recevoir des gens l’honneur et l’estime qu’on attache à ces augustes fonctions. C’est à croire que ces gourous n’ont qu’un but, la satisfaction de leurs passions.”

    Conclusion. — Du sommet des montagnes à Yercaud, je voyais, l’autre jour, se lever le soleil. Dans l’Inde, c’est brusquement que paraît l’astre du jour : pas d’aurore “aux doigts roses”; c’est brusquement aussi qu’il disparaît : pas de crépuscule le soir. Pourtant, quelques instants avant que ne se montrât le soleil, je vis s’illuminer soudain la cime des collines voisines. Par des jets de lumière venus de l’Est, l’astre du jour annonçait son arrivée. Il parcourut l’immensité du ciel, et ses rayons, irradiant dans tous les sens, éclairaient les vallées les plus profondes, les gorges les plus sauvages. Puis, quand vint le soir, bien loin vers l’Ouest, du côté des Montagnes Bleues, ce fut une féerie. Pensif, je me demandais quelle lumière était la plus belle : celle du soleil à son lever, celle du soleil de midi ou celle du soleil couchant ? Telle est l’image de la Visite de Mgr Lépicier. Des ovations lui furent faites à Budalour, annonçant son arrivée dans notre Mission ; d’autres se succédèrent sans fin durant sa journée à Kumbakonam ; une dernière l’attendait à Mayavaram, quand il allait quitter le territoire de notre Mission.

    En l’absence du curé de la paroisse, le vicaire, le P. Michel, avait donné le mot d’ordre à ses chrétiens. Au passage du train la plate-forme de la gare se trouva remplie par une foule nombreuse de chrétiens et de païens. Toujours bon toujours souriant, on vit le Visiteur descendre de son wagon pour recevoir les vœux des chrétiens et bénir tout le monde.

    Puis le train qui l’emportait repartit vers le Nord. C’était fini. De ces deux jours, il ne restait plus que le souvenir, mais un souvenir inoubliable, qui jamais ne s’effacera de la mémoire de ceux qui les ont vécus.

    H. BAILLEAU,
    Miss. de Kumbakonam


    1925/216-229
    216-229
    Bailleau
    Inde
    1925
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