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Une rentrée subreptice en Corée : Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876) 3 (suite)

Une rentrée subreptice en Corée Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876) Caverne des Ours, I-tchyen (Kang-ouen), 31 Décembre 1876. Monseigneur,
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    Une rentrée subreptice en Corée
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    Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876)
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    Caverne des Ours, I-tchyen (Kang-ouen), 31 Décembre 1876.

    Monseigneur,

    Nous avons reçu lhonorée lettre de Votre Grandeur, datée du 11 septembre, celle du 28 octobre et le billet que Sa Grandeur ma fait lhonneur de menvoyer en particulier. Comment vous remercier, Mgr, de toute laffection et de toute la tendresse que vous voulez bien me témoigner, tout indigne que jen sois ? Soyez assuré, Mgr, que laffectueux respect que je vous porte nest ni moins vif ni moins profond ; je puis bien dire que je vis avec vous dans une union intime de tous les jours, je pourrais dire de toutes les nuits aussi, car très souvent en songe je suis en conversation avec Votre Grandeur.

    Aussi me suis-je réjoui vivement à la pensée de revoir Votre Grandeur au printemps de lannée prochaine. Oh ! comme alors je dirai du fond du cur : Benedictus qui venit in nomine Domini ! Cependant, sil devait y avoir certainement une expédition qui nous donnât la liberté, comme tout semble le faire présager, je consentirais volontiers à patienter encore quelques mois.

    Votre Grandeur me demande combien nous pouvons recevoir de confrères. Je crois que, pour cette année encore, deux seulement pourront entrer. Quand jai parlé au vieux Jean de 3 ou 4, il a tressailli dépouvante. Ce qui fait la difficulté cest que jusquici il a été impossible de trouver un gîte, même pour M. Deguette, les communications avec les gens du sud étant tout à fait restreintes et se bornant au Marquis 1 et à son fils. Ce dernier est revenu le 14 novembre dernier disant quil navait rien pu trouver de convenable pour cacher un confrère. Pour moi jai été plus heureux et jai presque arrangé la chose pour un confrère avec un vieux catéchiste, nommé Isidore Ri, habitant aujourdhui dans les montagnes de Kang-ouen, à Tai-koang, district de Tchyel-ouen. Au printemps donc, nous préparerons tout pour la réception de deux confrères, ou de Votre Grandeur avec un confrère. Puissiez-vous, à la 4e lune prochaine, arriver aussi heureusement que nous lannée dernière. Quun souffle heureux vienne enfler votre voile et vous amène sans accident jusquaux portes de Séoul. Fiat ! Fiat !
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    1. Marquis, nom de guerre dun chrétien.

    Après le départ du courrier je commençai ladministration des chrétiens de la capitale, mais les résultats, malheureusement, ne sont guère brillants ; je nai pu trouver que 4 lieux de réunion : la maison de notre catéchiste, où je restai 2 jours, celle dun chrétien de Sam-kai (en face de lendroit où les canonnières françaises mouillèrent en 1866), une autre à Ai-o-kai, enfin la maison de Susanne à Mo-hoa-koan 1.

    Jai été 5 jours absent de la maison et ai pu donner les sacrements à environ 60 personnes, ce qui, joint au total précédent, me donne à peu près 120 confessions annuelles à la capitale. Mais, hélas ! quelles confessions ! Comme la besogne est rude, difficile et embrouillée ; je suis resté une fois depuis 11 heures ½ du matin jusquà 2 heures ½ du soir à entendre une confession : vous pouvez vous imaginer dans quelle position jétais... et mon pénitent aussi ! Pauvres chrétiens de la capitale, comme ils sont à plaindre ! Très peu savent le Tjyo-man-koa 2 ; presque tous ne savent guère que le Sip-i-tan, 3 et encore depuis peu de temps ; et le Catéchisme, cest désolant ! Est-ce quil ny avait pas jadis, en Corée, un Catéchisme pour les vieux ? Il y a beaucoup de catéchumènes de 1866 et au delà, baptisés ou non, aujourdhui âgés de 50, 60 ans et plus, qui sont dans limpossibilité physique et morale dapprendre les trois Catéchismes actuels. Quid faciendum ? Pour les anciens chrétiens : 1º les uns ne savent pas lire ; 2º les autres sont trop vieux, ou nont pas de livres et pas moyen den acheter ; 3º les autres ont des livres, mais pas moyen de s en servir, parce quils habitent avec ou chez des païens. Quelquefois les trois obstacles se trouvent réunis. A défaut de la récitation du Catéchisme, jai fait lexamen un peu plus long ; mais quest ce que cela pour éclairer une pareille ignorance ?

    Deux mots maintenant de ma première campagne dans le Kang-ouen-to. A la capitale, beaucoup de peines, de difficultés, de craintes, et peu de consolations ; ici, au contraire, beaucoup de travail, beaucoup de consolations et je lespère, avec la grâce de Dieu, des fruits durables de sanctification.
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    1. Suzanne Ouen, fille de la nourrice du Roi.
    2. Tjyo-man-koa : les prières du matin et du soir.
    3. Sip-i-tan : les 12 principales prières : Pater, Ave, etc.

    Dans ma lettre précédente, jannonçais à Votre Grandeur larrivée à Séoul de Rim Syeng-sil, venant, au nom des chrétiens du Nord, me demander daller au Kang-ouen administrer les sacrements. Après lavoir questionné un peu sur létat des chrétiens et la possibilité du voyage, je répondis que jirais avec lui sil venait me chercher vers le milieu de la 10e lune. En attendant, jécrivais à Kim Hyeng-ok, ancien catéchiste qui accompagnait jadis Mgr Berneux dans ses voyages en Hpyeng-an, que je le nommais de nouveau catéchiste et le priais de travailler à préparer tout ce quil fallait, hommes et lieux de réunion, pour le voyage projeté. Ma réponse combla de joie tous ceux qui la connurent ; hommes et femmes pleuraient ou sautaient de joie à la nouvelle de ma prochaine arrivée. Ceux qui étaient un peu en retard pour le Catéchisme se mirent avec ardeur à le réapprendre, et, pendant ce temps-là, mon nouveau catéchiste, accompagné de Pierre Rim, circulait de tous côtés, excitant, stimulant, encourageant les chrétiens et les païens prêts au baptême.

    Le 1er décembre au matin, le catéchiste Kim Hyeng-ok, Pierre Rim, Kim, Ye-syen, chrétien de Sak-ryeng qui devait être servant et avait appris les prières de la messe, arrivaient lun après lautre à notre maison, disant que tout était disposé, que, si je le pouvais, le départ aurait lieu, le lundi 4 décembre. Enchanté naturellement de la manière dont la chose avait été arrangée je fis mes préparatifs et, de fait, le lundi, au point du jour, après la messe, je quittais la maison, en grand costume de deuil. Ma joie nétait cependant pas sans mélange dinquiétude : mon pauvre confrère, labbé Deguette, atteint dune hydropisie clairement déclarée depuis la fin doctobre, suivait depuis quelques jours un traitement au mûrier indiqué par le fils du Marquis, et il semblait quil y avait un mieux relatif jusquau jour de mon départ ; mais voilà que, le dimanche 3 décembre, dans la nuit, jambes et pieds enflent de nouveau, juste le jour fixé pour le départ. Que faire ? Nous conclûmes que je partirais tout de même, et que, si vraiment la maladie prenait une mauvaise tournure, on menverrait un courrier à la station où je devais marrêter à deux jours de la capitale.

    Je partis donc avec tout mon monde et allai à pied jusquen dehors du faubourg de Mo-hoa-koan, où je trouvai la chaise à porteurs qui devait me servir pendant tout le voyage. Notre caravane était bien nombreuse, elle se composait de dix personnes : le catéchiste, le servant Pierre Rim, trois porteurs de chaise et un porteur pour le bagage de messe, un pour le yokang, 1 faisant aussi fonction de porteur de chaise, un chrétien du Nord porteur des vivres et de largent, enfin votre serviteur.

    Le premier jour, nous fîmes environ 8 lieues, six sur la route royale de Eui-tjyou, puis deux à lest dans le district de Yang-tjyou. A la nuit, nous entrâmes dans une maison chrétienne cachée dans les montagnes, à un endroit appelé Tchyeng-tai-tong ; il y avait là deux maisons de chrétiens et une de païens. Tout se passa sans accident ; jeus là 9 confessions, plusieurs baptêmes à suppléer. Lexamen ne fut pas brillant ; on nétait pas fort sur le Catéchisme ; nous étions encore trop près de la capitale ! Le lendemain nous fîmes environ 14 lieues pour arriver à un endroit nommé Tai-koang, dans le district de Tchyel-ouen. Ce fut une rude journée pour moi, javais les jambes brisées, la tête un peu sens dessus dessous à cause du mouvement de tangage de la chaise. De plus, je navais eu à manger, dans toute ma journée, que quelques châtaignes et deux poires, car, tandis que mes gens allaient se restaurer aux auberges de la route, déposé à terre sur un coin du chemin, je fumais philosophiquement ma pipe en méditant sur les grandeurs et les vanités humaines. Enfin, vive la joie quand même ! Ce qui me consola un peu dans la soirée, cest que je voyageai aux frais du gouvernement coréen lespace de plusieurs lieues, grâce à linstitution des yousa 2 et à mon titre de noble en voyage de nuit.

    Nous arrivâmes fort tard à Tai-koang ; aussi, dès que mon arrivée fut signalée, toute la montagne sillumina : cétaient des chrétiens qui venaient à notre rencontre avec des torches enflammées, et vraiment ce nétait pas de trop, car la route côtoyait un précipice assez dangereux pour des gens fatigués dune longue route. Le maître du kong-so de Tai-koang est un vieux catéchiste nommé Isidore Ri. Il habitait jadis Tchyoun-tchyen. A la persécution, ayant tout perdu, il vint se réfugier dans les montagnes de Tai-koang, où il habite en paix depuis 6 ou 7 ans.
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    1. Yokang : vase de nuit en cuivre ; un noble qui se respectait ne sen séparait jamais.
    2. Yousa : maître dauberge, charge de fournir des torches aux cortèges de nuit.

    Je restai là 4 jours. Jeus environ 32 confessions et 13 baptêmes dadultes. Tout le monde savait et récitait bien le Catéchisme ; aussi lexamen fut-il plus facile quà la capitale. Il y avait bien quelques retardataires, mais lensemble était satisfaisant. Et puis, comment nêtre pas indulgent pour des chrétiens qui navaient pas craint de faire 40, 50 et même 60 lieues, afin de participer aux sacrements et de recouvrer la vie spirituelle ? Car javais là des chrétiens de Kang-neung, Yang-yang, Kan-syeng, Hpyeng-kang, Yang-kou, Nang-tchyen, etc. Quelques-uns, il est vrai, revenaient de plus loin encore au moral, mais la parabole de lenfant prodigue nous permet-elle dassigner des bornes à la miséricorde divine ? Et puis les sentiments de foi et de componction dont ils étaient tous animés étaient si vifs et semblaient si bien partir du fond du cur quils médifièrent grandement et me dédommagèrent amplement des travaux du saint ministère.

    Le lundi 11 décembre, je quittais le Po-kai-san, sur les flancs duquel se trouvait le kong-so, et partais pour I-tchyen. Ce jour-là, les fatigues furent moins grandes que pour arriver à Tai-koang ; nous ne fîmes que 10 lieues et, le soir, nous nous arrêtions près de la ville de An-hyep, dans une auberge païenne, dont le maître était un peu parent de Pierre Rim, de sorte quil ny eut pas dincident : je passai pour un noble de la capitale. Dans lauberge, personne ne me vit la figure. Tout fut donc pour le mieux. Le lendemain, il nous restait 12 lieues pour arriver chez les chrétiens. La route fut longue et difficile, car pendant la nuit il était tombé ½ pied de neige et plus. Ce jour-là, nous eûmes à passer le You-tal-ryeng, en comparaison duquel la grande montagne de Yang-mou-lin-tze nest quun monticule. Pendant la route, pas dautre accident, si ce nest que nous eûmes à souffrir un peu de la faim, car sur le chemin il ny avait pas dauberge, et lhomme que les chrétiens avaient envoyé à notre rencontre avec des provisions de bouche se trompa de route et ne nous rencontra point. Ce jour-là donc, je fus encore bien fatigué, mais la joie de me trouver au milieu de tant de braves gens me fit bientôt tout oublier.

    La Caverne des Ours, Kom-eui-kol, ou en chinois Oung-tong, se trouve dans le district de I-tchyen, à peu près à égale distance des villes de I-tchyen et de Sin-kyei. Jadis javais bien vu des montagnes, mais, depuis que je suis en Kang-ouen, je ne vois plus de plaines. Nous navons fait que monter et descendre, surtout depuis la grande montagne de You-tal-ryeng. Avant larrivée des chrétiens, Kom-eui-kol, E-yeng-kol et beaucoup dautres montagnes voisines étaient à peu près désertes. Chassés par la persécution, beaucoup de nos néophytes de Tchyoung-tchyeng, de Hoang-hai, et les débris de la grande armée de Hpyeng-an sont venus chercher refuge dans ces montagnes de Kang-ouen. Ils se sont mis à défricher les terrains, à construire des cabanes, et, peu à peu, ils sont à peu près sortis de la misère. Aujourdhui, concentrés dans trois districts, ils vivent pauvrement. Les montagnes ne leur donnent que du millet, et même, en certains endroits, que des pommes de terre. Mais, du moins, ils nont rien à souffrir des païens et peuvent pratiquer en paix leurs devoirs de chrétiens. Aussi sont-ils heureux et portent-ils leur croix dun cur content, surtout aujourdhui quils ont eu le bonheur de recevoir les sacrements.

    A la Caverne des Ours et aux environs il y a à peu près 80 chrétiens, grands et petits, réunis là dun peu partout. Depuis mon arrivée, jai entendu 165 confessions, donné le baptême à 51 adultes, suppléé les cérémonies à un grand nombre dadultes (baptisés à leur mariage avec des chrétiennes) et denfants, donné 48 Confirmations. Au district de Kok-san seul, il y a eu 29 baptêmes dadultes, des familles entières, père, mère, enfants. Ce beau résultat est dû au zèle dun chrétien, Paul Son, que jai immédiatement nommé catéchiste pour le récompenser et lencourager à continuer. Les autres baptêmes ont été fournis par Kou-ouel-san, Hpyeng-kang, Yeng-hpong. Les nouveaux baptisés de ces différents endroits sont, pour la plupart, des gens qui étaient déjà prêts au baptême en 1866, mais qui, à cause de la persécution, navaient pu recevoir le bienfait de la régénération. Ce sont donc des confesseurs de la foi, car, pendant 10 ans, ils ont été plus ou moins errants pour la cause de notre divin Maître, et tous sont des exilés, originaires de Hoang-hai ou de Hpyeng-an.

    Donc, depuis mon départ de Séoul, je compte jusquaujourdhui 64 baptêmes dadultes. Je pensais arriver jusquau chiffre de 100, mais la saison étant trop avancée, le froid, la neige qui tombe presque chaque jour depuis Noël, sont cause que beaucoup, de pauvres femmes ne pourront venir. Celles qui sont venues pour les fêtes de Noël ont presque toutes eu les pieds gelés, sans parler des autres inconvénients de la route. Plus de 70 personnes néanmoins ont assisté aux trois messes de Noël. Il y a longtemps que la Corée navait vu pareille fête chrétienne. Sit nomen Domini benedictum ! Exsurgat Deus et dissipentur inimici ejus !

    Ici, comme à Tai-koang, jai été bien édifié de la foi, de la ferveur et du zèle de nos chers néophytes. Jai donné le baptême à une pauvre femme âgée de 79 ans, qui, ne pouvant marcher, avait fait trois jours de marche portée à dos dhomme malgré un froid très vif ; aujourdhui, cest une famille tout entière, père mère et fille en bas âge, qui ont voyagé pendant dix jours dans la neige pour venir recevoir les sacrements. Hier, cétait un aveugle de Hpyeng-yang, du nom de Hoang, qui, depuis quil a entendu parler de la religion catholique, a abandonné le métier de sorcier, qui était son gagne-pain, pour ne soccuper que de la grande affaire de son baptême. Les chrétiens disent que, depuis quil a décidé de se faire chrétien, un petit coin de ses yeux sest ouvert, de sorte quil a pu tout seul apprendre son catéchisme. Il a fait 30 lieues à pied pour venir recevoir le baptême. Que dautres faits édifiants jaurais encore à vous citer, mais le temps presse.

    Jai trouvé ici le vieux François Kim et son fils Jean, jeune homme de 25 ans, à qui jai donné le sacrement de mariage. Ils habitent tous deux dans le district de Kok-san, Jai revu Dominique, frère de Simplicien, qui porte le sang-htou 1 et est presque devenu un homme. Jai donné le baptême à son oncle, le chasseur, Ro Sye-pang, qui est bien une autre trempe dhomme. Jai fait connaissance avec un chrétien de Song-To, Marc Ri, grand ami de Gargantua. Ce Marc Ri pourra rendre service plus tard. Jai trouvé un enfant pour le collège ; il est originaire de Hoang-hai et habite aujourdhui Ham-kyeng ; né de parents chrétiens, il a à peu près 12 ans ½ , sait déjà pas mal de caractères chinois, connaît len-moun, 2 etc. Les chrétiens disent que cest un bon choix. Son père doit le conduire à Seoul pour le mois de février. Cest le seul enfant que jaie pu trouver jusquà ce jour.

    En résumé donc, jai vu des chrétiens de 4 provinces, et ceux qui nont pu venir, informés de ma présence dans ces parages, sétant préparés comme les autres à recevoir les sacrements, ont dû certainement se remettre avec ferveur à la pratique de leurs devoirs religieux ; de sorte quon peut dire que, par ladministration présente, plus de 400 chrétiens ont été évangélisés plus ou moins directement et confirmés dans leurs bonnes résolutions.
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    1. Sang-htou : toupet formé par les cheveux quon relevait lors du mariage.
    2. En-moun : écriture alphabétique coréenne.

    Voilà donc les provinces du Nord à moitié organisées. Daigne le divin Maître bénir ces premiers efforts faits pour procurer sa plus grande gloire et le plus grand bien des âmes ! Ladministration de cette année, quoique faite dans des circonstances exceptionnelles et avec concours de gens de différents pays, a eu lieu sans susciter le moindre accident. Evidemment le doigt de Dieu est là ; donc, une fois de plus, Dieu soit loué !

    Aujourdhui jai à peu près terminé ma besogne ; le temps sétant définitivement mis au froid, il est impossible aux chrétiens qui nont pas reçu les sacrements de voyager par la neige et le froid quil fait. Ce sera donc pour lannée prochaine. Pour moi, je ne sais pas encore ce que je vais devenir ; je suis pris ici par les neiges. Pour le moment, il est à peu près impossible de voyager en chaise à porteurs. Jattends chaque jour larrivée de Jean Kim, le borgne, qui doit aller à Pyen-moun. Les nouvelles quil mapportera de la capitale me décideront dans un sens ou dans un autre. Les chrétiens dici désirent que je passe lhiver avec eux ; mais ce nest pas un motif suffisant.

    A la date du 20 décembre, jai reçu une lettre de M. Deguette, dans laquelle il mannonçait quil était beaucoup mieux et que tout danger de mort avait disparu ; il avait recommencé à dire la sainte Messe et pouvait un peu travailler à létude du coréen. Que le divin Maître daigne lui rendre une santé florissante, afin quil puisse bientôt porter une partie du lourd fardeau qui nous incombe ! Depuis son entrée en Corée ce pauvre confrère na fait que souffrir dune maladie ou dune autre ; que la sainte volonté de Dieu soit faite !

    Je nai aucune nouvelle intéressante à vous communiquer sur les provinces du Sud, je ne sais pas encore quand ni comment je pourrai y aller. Si rien ne vient déranger mes plans, jai lintention de retourner le plus tôt possible à Tai-koang, où je dois rencontrer Cyr Kim. Si tout était préparé dans le Sud de Kang-ouen, au lieu daller droit à la capitale, jirais à Rang-tchyen, pour rentrer à la capitale par Ouen-tjyou, Tji-hpyeng, etc. Sinon le voyage au bas Kang-ouen sera différé jusquen février prochain.

    Jai eu enfin des nouvelles de Kyeng-syang-to. Basile Tchoj, cousin-germain du vieux, a pu aller jusquà Taikou, où il a rencontré trois chrétiens, dont un ancien catéchiste du nom de Tchoi, âgé aujourdhui de 50 ans et plus, et un Kim dont la maison servait jadis de kong-so. La persécution a été très violente en Kyeng-syang, disent-ils, toutes les chrétientés détruites ; les chrétiens qui ont survécu sont aujourdhui dispersés de tous côtés ; inconnus les uns aux autres et vivant au milieu des païens, il est impossible de leur administrer les sacrements. A Tong-nai, il nexiste plus de chrétiens ; la famille de Ri Syen-Tal, en particulier, a été entièrement détruite. Il existe cependant quelques poteries chrétiennes à Tji-ryei, Ke-tchang, Eui-ryeng, Sam-ka, Moun-kyeng. Votre vieux François Kim vit encore, peut-être le verrai-je à Seoul à lépoque de la première lune. Comme les chrétiens de Kyeng-syang sont, paraît-il, tombés dans un profond relâchement, je leur ai aussitôt fait parvenir une longue lettre pour les réveiller, les consoler, les encourager. En même temps jai écrit à ce Tchoi, ancien catéchiste de Taikou, pour le nommer de nouveau catéchiste et le prier de faire tous ses efforts pour sauver lâme de ses frères en réorganisant un peu la chrétienté de Kyeng-syang. Je lui ai demandé aussi des détails plus circonstanciés sur la persécution, sur létat actuel des chrétiens et sur la possibilité dune administration en Kyeng-syang, etc. Jattends sa réponse pour la seconde lune de lannée prochaine (mars ou avril). On dit quà Yang-san, en Kyeng-syang, il y a un fils et deux filles de Nam Seung-Tji, exilés pour la foi ; leur mère, retirée avec eux, est morte depuis peu. Pas de nouvelles de Tchyoung-tchyeng-to, non plus que de Tjyen-la-to.

    Que vous dire maintenant de la politique ? Je ne connais aucune nouvelle. La grande préoccupation actuelle du gouvernement est la famine : à mon départ de Seoul, plusieurs personnes étaient déjà mortes de faim, que doit-ce être maintenant ? Le prix du riz a cependant un peu diminué. Il est allé jusquà 70 sapèques, aujourdhui il nest plus que de 60, 62 sapèques. Et les chrétiens ? Et nous autres ? Tout le monde saccorde à dire que, tant que nous resterons cachés et inconnus, il ny aura pas daffaire ; mais que, dès que notre présence sur le sol coréen sera connue officiellement, notre compte sera bientôt réglé. A la grâce de Dieu ! Le meilleur moyen de bien mourir est de se tenir toujours prêt, cela est vrai surtout pour nous. Enfin il narrivera que ce que le divin Maître voudra. Jusquici sa Providence sur nous a été si manifeste, si admirable, que nous serions bien ingrats, bien injustes, davoir des inquiétudes pour lavenir. Pour moi, par la grâce de Dieu, je suis rempli de la plus grande confiance, je vis et travaille comme sil ny avait plus ni bourreaux ni satellites en Corée. A la capitale, il est vrai, la vie est plus dure quici, à cause des précautions quon est obligé de prendre, mais pas plus là-bas quici, je nai eu un moment dinquiétude et de fausse crainte. Quoiquil en soit, si lannée prochaine vous pouviez nous apporter la liberté, ce serait probablement une bonne chose, car, actuellement, le plus grand nombre de nos chrétiens sont dans une situation bien misérable. A lexception des chrétiens du Nord (qui ne forment pas ¼ de nos chrétiens) tous ceux qui sont dans les provinces du sud, sont toujours tremblants et, dans la crainte de se compromettre, souillent chaque jour leur conscience en participant aux superstitions de leur voisins païens.

    5 Janvier 1877. Jean Kim, le borgne, arrive à linstant avec lautre courrier de Pyen-Moun. Ils veulent repartir demain de bon matin ; je me hâte donc de clore cette longue lettre, en priant Votre Grandeur den excuser le décousu et le griffonnage.

    A Seoul, tout est à lordinaire. M. Deguette ma écrit pour mannoncer sa guérison ; il mange et travaille comme sil navait jamais été malade ; donc Dieu soit loué, et la bonne Vierge aussi !

    Lautre nouvelle de Seoul, cest lincendie du palais royal ; je suppose que le vieux Jean vous en écrit ; on parle de 1.000 chambres brûlées ! Qui est lincendiaire ? Les cancans courent ; en somme on ne sait qui cest.

    Je termine ici ma lettre en priant Votre Grandeur de vouloir bien accorder une de ses bénédictions les plus particulières à son enfant très affectionné et très respectueux en N.-S. J.-C.

    En union de prières et de saints Sacrifices.

    G. BLANC,
    Miss. Apost.
    1926/584-594
    584-594
    Ridel
    Corée du Sud
    1926
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