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Une rentrée subreptice en Corée : Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876) 1

Une rentrée subreptice en Corée Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876)1 Depuis le martyre de NN. SS. Berneux et Daveluy avec leurs 7 missionnaires (mars 186), aucun prêtre navait pu pénétrer en Corée. Ceux que le Séminaire de Paris envoyait à cette Mission se rendaient en Mandchourie, et là, dans un petit village de la frontière quils avaient baptisé du nom de Notre-Dame des Neiges, ils attendaient lheure et loccasion favorables de remplacer les Martyrs et de reprendre leurs travaux interrompus.
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    Une rentrée subreptice en Corée
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    Lettres du P. Blanc à Mgr Ridel (1876)1


    Depuis le martyre de NN. SS. Berneux et Daveluy avec leurs 7 missionnaires (mars 186), aucun prêtre navait pu pénétrer en Corée. Ceux que le Séminaire de Paris envoyait à cette Mission se rendaient en Mandchourie, et là, dans un petit village de la frontière quils avaient baptisé du nom de Notre-Dame des Neiges, ils attendaient lheure et loccasion favorables de remplacer les Martyrs et de reprendre leurs travaux interrompus.

    A lautomne de 1875, Mgr Ridel et le P. Blanc avaient tenté ensemble de rentrer en Corée, mais une violente tempête avait mis leurs jours en péril et ce ne fut que par la protection de Notre-Dame de Lourdes, à qui ils firent un vu, quils furent sauvés. Malheureusement ils ne purent rencontrer la barque coréenne qui devait être au lieu de rendez-vous fixé, et ils durent retourner en Chine.

    Lannée suivante, Mgr Ridel organisa une nouvelle expédition en compagnie du P. Blanc et du P. Deguette, récemment arrivé de France. Tous trois sembarquèrent sur une jonque chinoise, qui du Lieaotong devait les conduire à la côte coréenne pour y rencontrer une barque chrétienne venue au devant deux. La rencontre eut lieu le 8 mai 1876. Les salutations échangées, les chrétiens coréens firent observer que ce nétait pas le moment pour lEvêque dentrer dans le pays et quen Chine il rendrait plus de services. Ils espéraient, en effet, voir les puissances étrangères intervenir en leur faveur ou au moins obtenir louverture du pays. Déjà les Japonais avaient obtenu quelques concessions (traité de Kanghoa, février 1876) ; il y avait donc lieu despérer que les autres nations agiraient de même. Devant ces observations, Mgr Ridel hésita ; puis, ayant pris conseil de ses compagnons, il se décida à retourner en Chine sur la barque même qui lavait amené. Ils se séparèrent donc et les deux missionnaires seuls entrèrent en Corée.

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    1. Marie-Jean-Gustave BLANC, du diocèse de Lyon, missionnaire de Corée en 1867 ; Evêque dAntigone et Coadjuteur en 1882 ; Vicaire Apostolique en 1884 ; mort à Seoul en 1890, âgé de 46 ans.
    Félix-Clair RIDEL, du diocèse de Nantes ; missionnaire de Corée en 1860 ; évêque de Philippopolis et Vicaire Apostolique en 1869, sacré à Rome en 1870 ; mort à Vannes (Morbihan) en 1884 à 54 ans.

    Dans les lettres dont nous commençons la publication, le P. Blanc raconte à son évêque le voyage et les débuts de son séjour à Seoul. Ces détails intéresseront sûrement nos lecteurs, et, en leur rappelant ce quétait lévangélisation de la Corée il y a 50 ans, les porteront à remercier Dieu des merveilleux succès obtenus depuis lors par nos confrères dans le Pays du Matin Calme.

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    Seoul (hors les murs), dimanche 14 mai 1876.

    Monseigneur.

    Nous voici installés depuis quatre jours dans la maison que le vieux Jean Tchoi avait achetée pour recevoir Votre Grandeur. Ne connaissant encore des autres maisons coréennes que la toiture de chaume ou de tuile qui les recouvre, je ne puis faire de comparaison ; cependant, me rappelant mes souvenirs au sujet de Tjinpat 1 et autres lieux, je me crois dans un palais. Notre chambre, à peu près carrée, a deux mètres de long sur autant de large ; la hauteur est à peu près de deux mètres et demi. Nous avons porte et fenêtre ; dun côté, à lest, un petit jardin microscopique ; à louest, une cour intérieure un peu plus grande que le jardin. La maison contient douze kan à peu près et a coûté environ 400 ligatures. Elle est située hors les murs, à louest de la ville, non loin de la maison occupée jadis par Mgr Daveluy et M. de Bretenières. Mais la maison a un défaut, cest que du côté du sud-ouest le mur nest pas assez élevé et ne nous garantit pas assez des indiscrétions du voisin, un naisi ou eunuque du palais. Dès le premier jour de notre arrivée, lun de nous a aperçu la femme ou la fille du susdit regardant chez nous par dessus le mur ; depuis on ne la plus revue et on se hâte de confectionner une natte-paravent pour prévenir les indiscrétions futures. Le personnel de la. maison se compose de cinq personnes ; le vieux Jean et sa vieille (païenne baptisée à larticle de la mort), un domestique nommé Kim et sa femme, anciens chrétiens de Paik-htyen, résidence de M. Féron, et dune veuve, Lucie. Le vieux Jean assure que ces trois personnes sont nécessaires, parce que lui et sa femme sont trop vieux ; cest pourquoi je nai pas modifié le personnel de létablissement. Pour ce qui est de la nourriture, nous sommes assez bien ; mais, comme vous savez, bouillon de mauve, a-ok kouk, a-ok kouk, a-ok kouk, donc pas grande variété. Et puis le manque dair et dexercice fait que notre appétit nest pas très grand ; nous navons pu encore ni lun ni lautre arriver à manger entièrement notre tasse de riz ; pour moi je mange assez bien et avec plaisir, mais il nen est pas de même de M. Deguette, à qui le vieux répète souvent : Si le Père ne mange que cela, comment pourra-t-il y tenir ? Aujourdhui il a été encore plus fatigué que de coutume ; peut-être est-ce à cause du maigre dhier et davant-hier ; aussi a-t-il été obligé de prendre une médecine préparée par le borgne Jean Kim ; jespère néanmoins que ce ne sera rien. Après ce coup dil densemble, je me propose de suivre votre méthode et de vous écrire chaque jour quelque chose de ce que je crois pouvoir vous intéresser : revenons donc en arrière.

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    1. Tjinpat, nom de la chrétienté habitée par Mgr Ridel alors quil était missionnaire avant 1866.


    8 Mai. Linstallation à bord du Saint-Michel (jonque coréenne) sest faite sans la moindre difficulté. Le lendemain lundi, dès que la marée fut pleine, nous mîmes à la voile, sans revoir Thaddée, ni Augustin, qui mavaient cependant promis de venir nous saluer au départ. Le vent était bon, quoique pas trop fort, nous marchâmes bien. En passant je saluai les îles, témoins de nos angoisses en octobre dernier. 1 Le soir, lorsquon jeta lancre, nos chrétiens se félicitaient davoir passé sans encombre deux endroits difficiles : 1º Une douane avec mandarin à figure souriante et le reste ; 2º un endroit dans le genre de Tjyang-san, où nous fûmes agités assez violemment ; si le vent navait pas été aussi bon, il nous aurait été difficile de nous tirer de ces deux mauvaises passes. Ce matin, le vent, toujours favorable, est beaucoup plus fort quhier : nous avons tous les deux le mal de mer plus ou moins ; on mange très peu, mais la jonque va très vite. Malheureusement pour vous, ce doit être un vent contraire, 2 et nous sommes tous dans linquiétude que vous nayez encore une fois à supporter une violente tempête dans ces rudes parages si peu hospitaliers... Mais peut-être étiez-vous encore à lîle Verte et à labri ? Pour nous, dans la soirée, après avoir dépassé Khotong, Kanghoa, etc., nous jetions lancre dans le fleuve Han-Kang, à 8 lieues environ de la capitale.

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    1. Le P. Blanc fait ici allusion au voyage périlleux de lautomne 1875.
    2. Mgr Ridel retournant en Chine devait forcément avoir un vent contraire, puisque les missionnaires avaient le vent favorable.


    10 Mai. Le vent nest plus aussi fort ; on met à la voile et on part ; mais on sarrête bientôt, car Jean Kim doit débarquer pour aller à une lieue de là chercher un chrétien, Pierre Pak, qui doit nous introduire à la capitale. Jean parti, nous passâmes la journée à lancre, fort tranquilles ; le mal de mer avait disparu et nous mangeâmes de bon appétit. Je crois que ce jour-là je vidai ma tasse de riz (je ny suis pas revenu depuis !)

    Notre équipage, vous le savez, se composait de quatre hommes : Pierre Rim, son frère, Benoît Kang et Jacques Ni. Pierre Rim est le petit vieux qui était venu nous voir sur la jonque chinoise avec Thaddée, etc. Cest un vieux chrétien, que vous connaissez probablement ; il a accompagné le P. André Kim à Shanghai et, au retour, Mgr Ferréol, Mgr Daveluy, etc. Il tremble encore en racontant les péripéties de ce voyage et les tempêtes quils ont essuyées. Cest un brave homme ; nous le retrouverons plus tard. Les autres barquiers sont des gens du nord.

    Vers midi Kim revient, amenant avec lui Pierre Pak et un jeune homme chrétien, Joseph O, habitant de la capitale. Pak est un ancien soldat de Seoul, qui a été témoin du martyre de Mgr Berneux et des confrères ; il avait les larmes aux yeux quand il men a redit les détails. Cest lui, avec dautres chrétiens, qui a pu obtenir les restes vénérés de nos confrères et les ensevelit honorablement. Il connaît naturellement très bien le lieu et la place où reposent ces restes précieux et il ma dit quon ny avait pas touché depuis 1866. Ayant perdu presque tous ses parents dans la persécution, il a quitté son métier de soldat et sest retiré à environ 15 lieues de la capitale, et là il vit en paix. Le pauvre Joseph O a perdu tout, absolument tout ce quil avait de parents ; il ne lui en reste plus un seul quil connaisse, tous les autres ont été tués pendant la persécution ; pour lui il vit à la capitale dans une famille chrétienne qui la adopté. Comme cest un jeune homme bien fervent, il été mis dans le complot et il venait chercher notre bagage.

    A 7 heures du soir, profitant de la marée, nous remîmes à la voile. A la capitale tout était disposé pour nous recevoir : le vieux Jean Tchoi, arrivé de la province, habitait depuis quelques jours la maison dans laquelle nous devions nous cacher. Par une belle soirée du mois de mai nous remontions donc joyeusement le fleuve de la capitale, sur lequel aucun missionnaire catholique navait navigué depuis 1866. Lorsque la nuit fut arrivée, nous pûmes monter un peu sur le pont et là, à la faveur dun beau clair de lune, nous jouîmes dun très beau coup dil ; le fleuve, très large et les bords plantés darbres touffus, nous parut magnifique ; seulement nos barquiers nous dirent que la navigation en serait difficile pour les bateaux européens à cause du manque de profondeur.

    Vers dix heures eut lieu lopération de la toilette : nous revêtîmes le costume de deuil que vous connaissez et que, pour mon compte, je reconnus comme entièrement semblable à celui des bonzes de Shanghai, lorsquils sont en grande tenue, excepté le chapeau éteignoir ; je me rappelais très bien même le bonnet de deuil. Quoiquil en soit, inutile de vous dire que nous avions tous les deux une drôle de tournure. Enfin, parvenus à un endroit choisi davance, on opéra le débarquement. Notre caravane se composait de Pierre Pak, en habits ordinaires et nous précédant, porteur dune lanterne allumée ; nous deux en habits de deuil, suivis de Jean Kim en bourgeois, enfin Joseph O et Benoit Kang venaient par derrière, portant nos lits et de petits paquets. Mon cur battit bien fort lorsque, pour la première fois, je foulai la terre coréenne ; mais la confiance surabondait. Ne sommes-nous pas les enfants bénis de Dieu ? Lil de la divine Providence nest-il pas fixé sur nous ? Aussi notre voyage de deux lieues seffectua-t-il sans le moindre accident. La bonne Vierge et tous les saints intercédaient pour nous.

    Arrivés à une lieue de la capitale environ, nos guides sarrêtèrent un peu pour nous faire reposer et nous indiquer différents monticules où, disent-ils, sont enterrés les corps de très nombreux chrétiens victimes de la persécution : victorum genus optimum. Enfin, à deux heures du matin, nous faisions notre entrée dans la maison du vieux Jean, qui pleurait presque de joie, disant : Quel bonheur de voir de nouveau des Pères spirituels dans le pauvre petit royaume de Corée !

    M. Deguette avait souffert de grandes douleurs dentrailles pendant la seconde partie de la route ; aussi était-il bien fatigué. Nous prîmes donc à la hâte quelques petits rafraîchissements et, après avoir récité de tout notre cur un Te Deum dactions de grâces, nous nous couchâmes pour nous reposer.

    11 Mai. A notre réveil notre première pensée fut naturellement de nous demander sil était bien vrai que nous étions en Corée ; la réponse ne se fit pas attendre longtemps : dès notre lever, pour nous habiller, laver, etc. on nous fit prendre une foule de précautions, qui indiquaient suffisamment que nous étions une marchandise de contrebande quil fallait à tout prix soustraire aux regards indiscrets, non seulement des agents du gouvernement, mais même de nimporte quel particulier. Dans la journée, en attendant les bagages, on causa un peu de politique et de religion. Le vieux Jean approuva tout à fait la décision prise par Votre Grandeur et il dit que le moment était tout à fait favorable pour obtenir quelque chose du gouvernement coréen. Lambassadeur chinois venu à Seoul pour linvestiture du fils du roi (enfant de 3 ans, fils de la reine Min ; lautre enfant, celui qui avait 8 ans, est mort), a fait tous ses efforts pour persuader au roi et autres grands personnages quil était du plus haut intérêt pour la Corée de faire la paix et davoir des relations amicales et commerciales avec les nations occidentales ; il a su entremêler ses conseils de flatteries à ladresse du roi, de la reine et du prince royal, de sorte que tout ce quil a dit a été très bien reçu ; cest pourquoi le bruit court que le roi nattend que larrivée des Européens pour faire avec eux des traités dalliance, et les Coréens du parti du roi et amis de la nouveauté se plaignent de ce que les navires européens narrivent pas. Puissiez-vous nous les amener bientôt !

    Pour ce qui est des chrétiens de la capitale, on na pas encore pu men dire au juste le nombre, et jusquici je nen connais quun seul, Joseph O, notre guide. Il paraît cependant quil y en a un certain nombre dassez fervents ; mais la masse est fort tiède, pour ne pas dire autre chose. Dans la soirée arrivent nos bagages ; pas daccident non plus ; tout sest très bien passé.

    12 Mai. Nous tirons de nos caisses quelques livres et objets nécessaires ; on installe la planche dautel pour demain. Rien de nouveau

    13 Mai. Aujourdhui, samedi, fête de saint Stanislas, évêque et martyr, jour consacré à la sainte Vierge, à 5 heures du matin, javais lhonneur et le bonheur de célébrer le Saint-Sacrifice de la Messe sur la terre de Corée, qui depuis dix ans navait pas été arrosée du sang de lAgneau divin. Gloire à Dieu ! Louange à Marie ! La veille au soir, pour nous préparer plus dignement à ce grand acte de religion, mon confrère et moi nous étions approchés du sacrement de pénitence avec la plus grande ferveur possible. A 5 h. ½ M. Deguette célébrait à son tour la sainte Messe. Oh ! Malgré notre indignité, quelle joie au ciel ! Quelle joie pour nos chers protecteurs et martyrs de voir la sainte Eglise reprendre possession de la terre de Corée par ses ministres, de voir ouvertes de nouveau les sources salutaires de la grâce par les sacrements ! Mais aussi comme les démons ont dû être furieux ! Qui sait si leur rage ne va pas se décharger sur nous ?

    Aujourdhui nous avons eu des nouvelles de la Cour. Il paraît quil y a quelques chrétiennes assez ferventes parmi les domestiques du palais ; elles se sont réfugiées là au temps de la persécution et y sont restées. Il y a aussi deux bons chrétiens, lun que vous connaissez, le Mou-yei-pyel-kam ; 1 lautre, petit dignitaire militaire, espèce de fourrier, et en même temps homme daffaires favori du général en chef des troupes de la capitale. Pierre Pak, ayant rencontré un de ces deux hommes, a appris de leur bouche que lancien régent se brouillait de plus en plus avec le roi. Le Tai-ouen-koun, 2 vous le savez, était très opposé à lalliance avec les Japonais ; néanmoins on ne lécouta pas et lalliance se fit. Presque aussitôt après un incendie se déclarait dans la maison du père de la reine Min, on put arrêter le feu, mais trois personnes furent brûlées ; je crois même que le père de la reine fut une des victimes. Peu de jours après cétait chez le Heung-ya-koun, oncle paternel du roi ; cette fois on put saisir les malfaiteurs et empêcher de grands malheurs, car il y avait de la poudre à canon suffisamment pour faire sauter le palais. Quel était lauteur de ces tentatives dincendie contre les deux hommes qui avaient le plus poussé à une alliance avec les Japonais ? 3 Partout, et même au palais, on nen désignait pas deux : la voix commune disait que cétait le régent. Les malheureux arrêtés et mis à la torture dénoncèrent un pauvre diable de noble, qui eut beau protester de son innocence, il fut envoyé en exil. A la suite de quoi le roi résolut daller voir un peu ce que pensait son père. On organisa donc un cortège royal et le roi se rendit au palais du régent ; mais là il ne trouva personne pour le recevoir : le régent était ailé senfermer dans une chambre intérieure. Le roi attendit un moment, puis il donna lordre à ses courtisans daller chercher le régent. Celui-ci, ne pouvant faire autrement, obéit.
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    1. Mou-yei-pyel-kam, garde royal.
    2. Tai-ouett-koun, le Régent du royaume.
    3. Un traité avait été signé en février 1876 dans lîle de Kanghoa entre Japonais et Coréens.


    Arrivé devant le roi, il lui fit le salut solennel et, sans quil y eût un mot déchangé, le roi le laissa là pour aller voir sa mère, 1 avec laquelle il eut un long entretien. Même ceux qui connaissent le régent sont étonnés de linsolence quil a montrée dans cette occasion et on attend la suite.

    14 Mai. Dimanche (Voir le commencement de la lettre, qui est datée du 14).

    15 Mai. Aujourdhui on travaille à fermer le marou 2 avec porte et fenêtres, afin de nous mettre à labri des voisins.

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    1. La mère du roi et femme du régent était la princesse Min, qui fut baptisée plus tard par Mgr Mutel en 1896 et qui dès avant 1866 était déjà catéchumène.
    2. Le marou est la véranda extérieure de la maison coréenne.


    Grands pourparlers pour la jonque qui a servi à nous transporter. Quen faire ? Il est impossible de la vendre de suite sans exciter des soupçons ; il serait peut-être bon de la conserver, mais comment ? On a proposé à Pierre Nim de la lui confier : il sen servirait pour faire du commerce à son compte, et la barque serait naturellement à notre disposition quand nous en aurions besoin ; on ne soccuperait ni des dépenses ni des bénéfices ; mais Pierre Nim ne veut pas : il voudrait que nous payions les dépenses pour lentretien de la barque, à condition de partager le bénéfice. Impossible de sentendre : on attendra.

    16 Mai. Aujourdhui jai distribué quelques chapelets et croix aux gens de la maison, à Pierre Pak, à Joseph O, aux barquiers, et un chapelet, une médaille et une image à une de nos voisines, la fille de la nourrice du roi, chrétienne très fervente, qui fait beaucoup de bonnes uvres pour ramener à Dieu son mari et sa mère. Cette dernière est toujours au palais, où elle vit dans labondance des biens de ce monde, mais dans la plus grande tiédeur spirituelle ; il nest pas vrai cependant quelle ait apostasié, ni quelle fasse des superstitions. Sa fille, au contraire, mariée à un chrétien peu fortuné et que la peur a empêché jusquà ce jour de pratiquer, est, paraît-il, un modèle pour les autres chrétiens et chrétiennes. Cest elle qui a cousu gratis la plupart de nos vêtements coréens et qui nous a envoyé différentes choses et ustensiles de cuisine pour la barque.

    Je viens dapprendre que la mère du préfet de police actuel de la capitale est catholique, elle a été baptisée à larticle de la mort ; depuis quelle a recouvré la santé, elle pratique autant quelle peut, sans toutefois que son fils se doute de rien.

    Il y a en prison depuis trois ans un ancien élève du collège : arrêté avec deux autres chrétiens quon a relâchés presque aussitôt, il a été retenu, lui, sous prétexte quil connaissait les caractères européens et quil pourrait être utile dans le cas où les Européens viendraient en Corée ; en prison il nest pas trop maltraité.

    17 Mai. Nos gens sont occupés à faire les comptes. On discute la question dune double résidence. Vaut-il mieux que nous restions tous deux ensemble ? Vaut-il mieux nous séparer ? On conclut quil serait bon que lun de nous habite intra muros et lautre extra, en cas daccident. Mais comme rien ne presse encore, nous attendrons.

    Une autre question. Faut-il faire connaître notre arrivée aux chrétiens dès maintenant ? Ou vaut-il mieux attendre un peu ? Cest assez difficile à décider. Peut-être quelque circonstance se présentera qui nous fera trancher la question. Ce soir jentendrai la confession de deux de nos barquiers.

    18 Mai. Octave de notre entrée à la capitale. A la sainte Messe jai eu le bonheur de distribuer la sainte Communion pour la première fois. Rien de nouveau. Voilà déjà huit jours que nous sommes ici, et nous ne connaissons encore quun chrétien de la capitale. Il est vrai que plusieurs savent notre arrivée.

    On dit que le roi va envoyer un ambassadeur au Japon ; on ne sait si ce sera jusquà Yedo ou seulement à Tongnai. 1 En tout cas on ne soccupe guère des Japonais.

    19 Mai. Jean Kim part demain pour aller trouver Gargantua 2 et se rendre avec lui jusquau lieu du rendez-vous en Chine, que Thaddée ne connaît point, et pour nous rapporter de vos nouvelles, lettres ou instructions, sil y en a. Notre Kim part ainsi près de 20 jours avant lépoque du rendez-vous, afin de faire dune pierre deux coups. Il se détournera de sa route pour aller voir ce quest devenue la jonque achetée pour lexpédition doctobre 1875 et tâcher de la vendre, ni elle na pas encore été vendue. Jean Kim est venu hier mapporter ses comptes ; mais, comme vous savez, il est joliment difficile dy voir quelque chose ; je les ai examinés et je vous en envoie ci-joint le résumé. Du reste, je vais les passer à Jean Tchoi pour quil les conserve, afin que Votre Grandeur puisse en prendre connaissance à son arrivée au milieu de nous. Tout largent que Votre Grandeur avait confié aux chrétiens a été employé et, depuis notre arrivée ici, jai déjà remis à Jean Tchoi près de cent taels dargent. Tout ici, parait-il, est extrêmement cher ; le prix de chaque chose a doublé ; ce qui se vendait jadis une ligature se vend aujourdhui trois et quatre, et voilà que cette année encore la sécheresse persévérante menace la culture du riz et on parle déjà dannée de disette et de famine.

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    1. Tongnai est lancien nom de Fusan.
    2. Gargantua est le surnom donné à un chrétien célèbre du nom de Kouen Thaddée, qui avait un appétit extraordinaire. Il avait organisé plusieurs expéditions en Mandchourie pour aller chercher les missionnaires.


    Voilà à peu près tout ce que je connais dintéressant. Malheureusement jécris sur mes genoux : vous savez que ce nest pas commode ; aussi je vous prie dexcuser mon griffonnage.

    Comme jusquà ce jour je nai pas encore fait de ministère et ne connais que très peu de chose sur les chrétiens, cette lettre naturellement na quun intérêt bien secondaire ; je lai faite néanmoins aussi longue que possible, afin de vous être agréable.

    Joubliais de vous dire que votre ami, le vieux François Kim de Kyeng-Syang-To, nest pas mort ; il viendra peut-être bientôt à la capitale. Boniface, Antoine Kim, Pierre Kim, Antoine Sim, le Lièvre, père de Jean Ri, sont encore vivants.

    On soccupe actuellement détablir des catéchistes dans les différentes provinces ; mais cest assez difficile. Le petit vieux ne sait qui proposer pour lintérieur de Séoul ; lui, naturellement, sera le catéchiste hors les murs. Nous désirons vivement, Monseigneur, recevoir de vos nouvelles ; je pense beaucoup à vous et jagis en union de prières et de saints Sacrifices, bien persuadé que vous noubliez pas vos enfants prêts à tomber dans la fosse aux lions.

    Cette lettre vous trouvera peut-être à Shanghai ou à Pékin. Puissiez-vous réussir à décider les Français ou les Anglais à venir traiter avec la Corée ! Pour larticle commerce, pas de difficulté ; pour larticle religion, les Coréens se feront peut-être prier, car on a dit quà larrivée des Japonais la première parole des officiers coréens avait été : Si vous venez demander la liberté pour les chrétiens, cest inutile ; vous pouvez vous en retourner : nous ne ferons pas alliance avec vous à cette condition. Mais que vaut ce bruit ? Je nen sais rien. Peut-être est-ce après coup quun ami des chrétiens aura fait répandre ces paroles...

    Pour ce qui est de largent, il nous reste encore quatorze lingots et demi, cela est suffisant pour le moment ; mais la chose se compliquerait si lon était obligé détablir une résidence en ville, comme le voudrait le petit vieux. Ce serait certainement utile en cas de danger, et plus commode pour les chrétiens et pour nous-mêmes. Pour le moment je ne sais encore à quoi nous nous déciderons. En tout cas je prie Votre Grandeur de profiter du rendez-vous du 20 de la 9e lune pour nous faire passer une certaine somme dargent. Le petit vieux dit quà vue de nez nous dépensons à peu près 3 à 4 ligatures par jour ; cela me semble énorme, car nous sommes loin de manger des ortolans. Et puis, si la question de deux résidences devenait une nécessité, alors lachat et lameublement dune nouvelle maison nous occasionneraient certainement une dépense de quatre à cinq cents ligatures....

    Je termine, Monseigneur, en vous renouvelant les sentiment de profond respect et attachement avec lesquels jai lhonneur dêtre, Monseigneur, de V. G. le très humble et très affectionné fils en N.-S. J.-C.

    G. BLANC,
    miss. apost. de Corée.

    P. S. Le P. Deguette, guéri depuis quil a pris les médecines du Borgne, se porte très bien ; il travaille avec courage et succès à létude du coréen sous la direction du petit vieux. Il me prie, Monseigneur, de vous présenter son profond respect ; il vous écrira par la prochaine occasion. Nos amitiés, sil vous plaît, au P. Richard et aux amis qui demanderaient de nos nouvelles, à Cascalottres en particulier.

    Avant de clore entièrement cette lettre, je sens le besoin, Monseigneur, de me recommander dune manière plus particulière encore à vos saintes prières ; il me semble que le moment des épreuves et du combat est proche. Cette lettre vous parviendra, je lespère, et elle vous dira tout lattachement et tout le dévouement que jai toujours eus pour votre personne et la haute dignité dont vous êtes honoré. Mais je veux aussi vous demander ici un pardon très humble pour tous les manquements volontaires et involontaires dont, je le sais, je me suis rendu trop souvent coupable envers vous ; cest le manque dhumilité et de patience qui ma fait agir dans ces cas-là, car je ne crois pas y avoir mis jamais de mauvaise volonté. Je serais heureux de savoir que vous mavez pardonné et que vous ne moubliez pas dans vos prières. Pour moi je puis bien vous assurer que très souvent dans la journée je pense à Votre Grandeur et prie pour elle.

    Jusquici presque la majorité des chrétiens ignore notre présence sur le sol coréen ; cependant nous ne sommes pas venus pour rester toujours cachés et, un jour ou lautre, un concours particulier de circonstances peut dévoiler notre présence et aux chrétiens et aux païens, et alors quarrivera-t-il ? Rien que ce que le Bon Dieu permettra, évidemment, mais enfin il est bon de se tenir prêt à tout.

    Comme je lai dit plus haut, le roi est bien disposé ; il est doux, humain, point porté par caractère à répandre le sang ; mais ses conseillers ne seraient pas aussi bien disposés et pourraient peut-être le forcer à faire ce quil ne voudrait pas.

    20 Mai. Le Borgne va déjeuner et partir en emportant nos lettres. Je profite de ce petit moment pour rouvrir ma lettre, vous présenter encore une fois mes respects très affectueux, et vous dire que nous en sommes pour de bon à la soupe de mauve ; hier soir elle a fait son apparition, flanquée dune petite soucoupe contenant des herbes marines et dune autre contenant de la fougère : fougère et mauve passent encore, mais les herbes marines ne veulent pas descendre. La santé générale continue à être bonne, mais impossible de voir le fond de sa tasse de riz ; il faut espérer cependant que nous ne mourrons pas de faim.

    G. B.

    (A suivre)
    1926/330-342
    330-342
    Blanc
    Corée du Sud
    1926
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