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Une Incursion dans la Brousse des Idéographes chinois

Une incursion dans la brousse des Idéographes chinois Le caractère (caractères chinois)
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    Une incursion dans la brousse des Idéographes chinois
    Le caractère (caractères chinois)
    Hu chen (caractères chinois), connu aussi sous le nom de Hu chou tchong (caractères chinois), l’auteur du célèbre dictionnaire Cho ouen kiai tse (caractères chinois), paru vers l’an 120 après J.-C., attribue au caractère (caractères chinois) le sens de marcher, (caractères chinois), et ajoute simplement qu’il est formé de deux autres caractères : (caractères chinois) et (caractères chinois). Les nombreux disciples de Hu, autant dire tous les vrais lettrés de Chine, depuis le deuxième siècle de l’ère chrétienne jusqu’à nos jours, interprétant ces paroles, disent que (caractères chinois) est un caractère symbolique composé de deux autres caractères : (caractères chinois) et (caractères chinois). Le premier signifie un pas à gauche ; le second, un pas à droite ; les deux signes réunis (caractères chinois) expriment l’action de marcher (hin).

    Cette explication paraît aussi simple que lumineuse à un profane et les Chinois eux-mêmes s’en sont contentés pendant dix-huit siècles. Cependant il me semble voir un vieux mandarin, versé dans tous les arcanes de sa belle littérature chinoise, antique et moderne, froncer les sourcils et méditer longuement les paroles du Maître, en même temps que l’interprétation des disciples. Il cherche tous les sens mystérieux que peuvent bien avoir ces deux petits signes, (caractères chinois) et (caractères chinois), qu’on traduit ordinairement, il ne voit pas pourquoi, tantôt par pas, tantôt par jambe. Ne trouvant pas à ses doutes de solution satisfaisante, il se décide à prendre ces mots dans l’acception que leur donne le Maître. Il rajuste donc ses besicles et feuillette lentement son Cho ouen. Evidemment, c’est un homme réfléchi, qui aime à se rendre compte des choses par lui-même : rara avis au pays des lettres chinoises, où le disciple s’applique plutôt à répéter béatement la docte phraséologie du Maître.

    Au mot (caractères chinois) tche, il lit cette explication : petit pas, (caractères chinois). Un peu plus loin il trouve (caractères chinois) tch’ou, s’arrêter, (caractères chinois). Cela le rend pensif. Ainsi, d’après Hu, la moitié du caractère (caractères chinois) signifie marcher, et l’autre moitié, s’arrêter, (caractères chinois). Qu’est-ce que cela peut bien vouloir dire ? Il imagine alors toutes les manières de marcher, et même il nous communique quelques-unes de ses réflexions : “Pour marcher il faut, c’est certain, manœuvrer des deux pieds... Les hommes n’ont point, assurément, l’habitude de marcher en sautant sur un pied... Or, si (caractères chinois) est un caractère symbolique composé de (caractères chinois) et de (caractères chinois), il signifie : marcher du pied gauche sans remuer le droit ! Allons donc ! A-t-on jamais vu cela ?... J’ai bien entendu dire que le démon qui erre dans les montagnes n’a qu’une patte, mais je n’ai jamais vu d’homme ainsi bâti ! J’ai vu seulement des enfants marcher parfois de cette façon pour s’amuser”. 1 Vous croyez qu’il raille, notre mandarin, en parlant du diable clopinant ? Un vieux lettré faire de l’esprit, il ne manquerait plus que cela ! il s’agit ici de bien autre chose. C’est tout l’honneur du Maître qui est en cause. Lui, il ne dit que ce qu’il sait et il sait pertinemment — quelques pages plus loin il le dit en termes nets, — que “le démon qui erre dans les montagnes n’a qu’une patte et il n’y a pas beaucoup de bêtes de ce genre”. 2 Il est évident que Hu ne fait point allusion à ces bêtes-là quand il déclare que (caractères chinois) désigne la manière de marcher des hommes.3 Mais alors ?... Alors le bon mandarin sent le doute l’envahir et quelque chose de son culte pour le vénérable Hu s’en aller malgré lui à la dérive...

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    1. — (caractères chinois)
    2. — (caractères chinois)
    3. — (caractères chinois)


    On comprend aisément l’embarras du brave homme, lettré consciencieux, qui voudrait bien donner raison au Maître, sans toutefois se brouiller avec la raison.

    Tout entier à ces réflexions, il lui vient une idée, oh ! une idée très simple, mais dont se réjouiront sans doute là-haut, au Paradis des lettrés, les mânes de Hu, déjà un peu inquiètes de leur renommée en ce bas monde. Il songe que celui dont la science illumine toute l’antique littérature chinoise n’a pas dû se tromper. N’est-ce pas plutôt ses disciples qui se trompent et, interprétant mal ses paroles, font du caractère (caractères chinois) un composé symbolique dont le vrai sens ne saurait être : faire un pas à gauche, un pas à droite, mais marcher avec un seul pied ? 1

    Rassemblant ses souvenirs, — et ils sont intéressants, car notre docte mandarin a lu fort attentivement tous les Classiques 2 , — il se rappelle alors que les caractères (caractères chinois) et (caractères chinois) ne se trouvent dans aucun de ces ouvrages, qu’ils n’apparaissent dans les livres que vers la fin de la dynastie des Han (caractères chinois) (206 av. J-C. à 220 ap. J-C.). Comment le caractère (caractères chinois), dont l’origine remonte à la plus haute antiquité, pourrait-il être dérivé des caractères (caractères chinois) j et (caractères chinois), beaucoup plus récents ? Tout porte, même à croire, ajoute-t-il, que ces derniers ont été créés seulement au temps des Han et ne sont qu’une bipartition du caractère (caractères chinois).

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    1. — (caractères chinois)
    2. — Sous le nom de Classiques (caractères chinois) les Chinois désignent les principaux ouvrages – au nombre de treize, – antérieurs à la dynastie des Ts’in (caractères chinois) ( IIIe siècle av. J.-C.).


    Il est certain qu’à cette époque, à cause de l’éloignement où l’on était des origines de l’écriture, à cause aussi des réformes accomplies au IIIe siècle avant notre ère dans le tracé des caractères, et surtout de la destruction des anciens livres, brûlés par ordre de Ts’in che houang (caractères chinois) (213 av. J.-C.), on avait oublié le sens et le tracé primitifs de bien des mots. Aussi les contemporains de Hu, dont le zèle pour la restauration de l’ancienne écriture était souvent plus louable que discret, se sont-ils de bonne foi trompés dans l’interprétation de nombreux caractères. Par exemple (caractères chinois) n’était originairement qu’une variante de (caractères chinois). Ils en ont fait deux caractères tout à fait différents et par le sens et par la prononciation. De même pour (caractères chinois) et (caractères chinois), (caractères chinois) et (caractères chinois), etc... Qu’ils aient, pour les besoins de leur cause, c’est-à-dire pour trouver une explication au caractère (caractères chinois), imaginé de disséquer celui-ci en deux parties susceptibles de fournir une interprétation pour le moins fort arbitraire, cela n’aurait rien qui doive nous surprendre. Les Chinois avouent eux-mêmes que le Cho ouen, ouvrage assurément précieux pour l’étude de l’ancienne écriture, contient un grand nombre d’interprétations fantaisistes, faites à vue d’œil, non d’après la forme antique des caractères, — qu’on ignorait alors plus qu’aujourd’hui, — mais d’après leur tracé connu au début de l’ère chrétienne.

    L’existence relativement récente des caractères (caractères chinois) et (caractères chinois), si elle est dûment établie, — j’y reviendrai plus loin, — change tout le problème des origines du caractère (caractères chinois). Notre mandarin dit que les philologues “ont fait naître ici les enfants avant leur mère.” Comment n’auraient-ils pas fait fausse route ? Voilà donc le grand Hu descendu de son piédestal ? Pas du tout. Il y rayonne, au contraire, d’une gloire nouvelle. Lui seul ne s’est pas trompé, puisqu’il n’a rien dit. Ecoutons notre ami nous donner la clef de l’énigme. “On lit, dit-il, dans le Cho ouen que (caractères chinois) est formé de (caractères chinois) et de (caractères chinois). D’après ces paroles, je croyais autrefois que (caractères chinois) était un composé symbolique ; mais maintenant j’y songe, Maître Hu ne parle que de la forme du caractère et pas d’autre chose”. 1 En d’autres termes, d’après lui, Hu n’explique pas le caractère (caractères chinois), il indique seulement la manière de l’écrire ; à peu près comme si l’on disait que la lettre d s’écrit avec un o et une l. Au fond, il a peut-être raison (?) et on lui pardonne pour cette trouvaille de s’indigner contre les disciples maladroits qui, sans égards pour la mémoire du Maître, font dire à celui-ci des choses insensées. “Il faut, dit-il, n’avoir pas compris la pensée de Maître Hu, pour faire de ce caractère un composé symbolique”! 2

    La cause est entendue. L’honneur de Hu est sauf. Ouang kuin 3, le mandarin lettré dont j’ai rapporté ici les paroles, le meilleur commentateur du Cho ouen, le plus érudit des philologues chinois du temps passé, dépose le pinceau. Peut-être aussi pourrait-on dire que Hu se refusant — et pour cause, sans doute, — à expliquer le caractère (caractères chinois), Ouang, — pour la même cause probablement, — arrête ici ses doctes et judicieuses réflexions. Et c’est dommage ; car elles ne sont pas dénuées de charme ni d’intérêt. Bien qu’elles laissent, en définitive, le caractère (caractères chinois) encore enveloppé de ténèbres, elles prouvent du moins qu’il est beaucoup plus facile de discerner la fausseté de certaines interprétations que de découvrir la véritable explication des caractères, dont le sens a changé au cours des siècles et dont le tracé primitif, altéré par l’usage, nous est aujourd’hui imparfaitement connu.

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    1. — (caractères chinois)
    2. — (caractères chinois)
    3. — Ouang kuin était originaire du Chantong. Il publia des Commentaires du Cho ouen sous le règne de Tao kouang (caractères chinois) (1821-1851). De sa vie on connaît peu de chose, sinon qu’il avait passablement voyagé pour un Chinois de son époque. Il raconte dans ses ouvrages qu’au temps où il était en Turquie, il eut souvent l’occasion de constater que le caractère (caractères chinois) tan (matin), dans son dessin primitif — (symbole)ou (symbole) — est bien l’image du soleil levant, tel qu’on le voit là-bas au moment où il sort de la brume matinale. On peut croire que Ouang kiun “en ses voyages avait beaucoup appris”. Cependant les voyages n’apprennent pas tout. Parlant d’une légende qui attribue à K’u lou l’invention d’une écriture dont les caractères étaient tracés de gauche à droite, Ouang ne nie point le fait, mais exprime un doute sur l’existence actuelle d’une telle écriture : “Je n’ai jamais vu écrire ainsi, dit-il. Les Musulmans, les Thibétains, les Siamois écrivent tous de droite à gauche”. Il disait cela en 1850 !
    Cf. Bulletin, 3e année, p. 275, ligne 24. — Je prie les lecteurs de corriger une erreur commise en cet endroit par mégarde. Il faut lire : Le premier écrivait de droite à gauche, le second de gauche à droite.


    Est-il donc impossible de percer les ténèbres qui, aujourd’hui comme il y a dix-huit siècles, recouvrent les origines et le sens primitif du caractère (caractères chinois) ? Grâce à l’aide précieuse d’une documentation beaucoup plus abondante maintenant qu’aux débuts de l’ère chrétienne 1, l’entreprise ne paraît point téméraire. Evidemment, pour s’aventurer dans les fourrés obscurs des hiéroglyphes chinois, la présence d’un guide serait fort utile ; mais puisque Hu, le guide habituel des chasseurs d’hiéroglyphes, fait défaut ; que Ouang kuin, son disciple le plus averti, se récuse, force est bien d’imiter le braconnier qui, ayant relevé une piste à l’orée du bois, la suit infatigable, malgré broussailles et ravins, jusqu’à la clairière où le gibier, surpris à découvert, est enfin abattu.

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    1.—Sous les Han d’importantes découvertes permirent aux lettrés de tenter, comme je l’ai dit plus haut, une restauration de l’écriture antique ; mais un grand nombre d’inscriptions, parfois fort anciennes, ne furent connues que plus tard.


    Dans cette chasse d’un nouveau genre, qui a pour but de découvrir, s’il est possible, la véritable explication du caractère (caractères chinois), je distingue trois pistes, fournies par le tracé, la signification et enfin la prononciation du caractère. Ces trois pistes n’ont point assurément la même valeur ; mais, à cause des difficultés de l’entreprise, il importe de n’en négliger aucune. C’est en contrôlant attentivement les renseignements recueillis sur la première par ceux que nous pourrons glaner sur les deux autres, que nous éviterons de nous égarer et que nous aurons le plus de chance d’atteindre notre but.

    L’écriture varie beaucoup, dans tous les pays, suivant l’instrument dont on se sert pour écrire, suivant aussi la mode du temps et tout particulièrement fa fantaisie ou la capacité des gens qui manient la plume, le pinceau ou le burin. L’écriture chinoise a largement subi, à son propre dam, ces diverses influences. On peut même dire assez justement que les Chinois, à qui on accorde généreusement la priorité de toutes les découvertes, ont les premiers excellé dans l’art de saboter l’écriture. Aussi une nomenclature détaillée de toutes les variations qu’a subies à travers les âges le tracé du caractère (caractères chinois) serait aussi encombrante pour le Bulletin que fastidieuse pour les lecteurs. Contentons-nous d’examiner quelques spécimens plus intéressants, qui datent de l’époque où, à défaut de pinceau, on écrivait en Chine avec un bout de bois trempé dans l’ocre ou le vernis.1

    Au temps du Hu, il y a 1800 ans, le caractère (caractères chinois) s’écrivait avec plus ou moins de fantaisie (caractères chinois) 2 et (caractères chinois). Ly se (caractères chinois), le réformateur officiel de l’écriture chinoise au troisième siècle avant N-S., avait adopté, parmi la multiplicité des variantes en usage à cette époque, la forme (caractères chinois). Plus anciennement encore, sous la dynastie des Tcheou (caractères chinois) (1134-247 av. J.-C.), on écrivait (caractères chinois),3 ainsi qu’en font foi plusieurs inscriptions antiques, dont une gravée sur un vase à sacrifice, appelé (caractères chinois), est reproduite dans le recueil (caractères chinois).

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    1. — L’usage du pinceau, inventé, dit-on, vers la fin du IIIe siècle avant N,-S., par le général Mong t’ien (caractères chinois) le célèbre constructeur de la Grande Muraille, ne se généralisa que quelques centaines d’années plus tard, sous les Tsin (caractères chinois) (265-419 ap. J.-C. ).
    2. — C’est de là que dérive le tracé actuel (caractères chinois).
    3. — Dans l’édition du Len yu (caractères chinois) en caractères antiques, publiée en 1886 par Ou ta tch’en (caractères chinois), qui est sans doute l’homme le plus au courant de l’ancienne écriture chinoise, le caractère (caractères chinois) est ordinairement écrit (caractères chinois).


    Plus primitive encore est la figure (symbole), gravée sur une coupe, (caractères chinois), qui date de la dynastie des Chang (caractères chinois) (1783-1134 av. J.-C.). Ainsi plus on remonte haut dans l’antiquité, plus le caractère (caractères chinois), véritable casse-tête des sinologues modernes, apparaît simple et expressif. Il n’est pas besoin, en effet, d’être grand clerc en paléographie pour deviner, malgré une certaine déformation qui s’accentue à mesure qu’on s’éloigne des origines, dans les deux ou trois derniers signes la représentation de deux routes qui se croisent 1.

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    1. — (symbole) forme usitée sous la dynastie des Chang (XVIIIe-XIIe siècle A. C.).
    (symboles) formes usitées sous la dynastie des Tcheou (XIIe-IVe siècle A. C.)
    (symbole) forme usitée sous la dynastie des Tsin (IIIe siècle A. C.).
    (symboles) formes usitées sous la dynastie des Han (débuts de l’ère chrétienne).
    (symbole) forme moderne.


    Comme il est communément admis que les caractères primitifs ont été créés à la ressemblance d’objets réels et que ces images, prises dans un sens symbolique, ont servi ensuite à exprimer des idées abstraites, il semble bien que (caractères chinois) a dû primitivement signifier : route, carrefour, et, en second lieu seulement, exprimer l’action de marcher. Or c’est précisément ce dernier sens symbolique qui a prévalu et est resté attaché au caractère (caractères chinois), tandis que le premier est depuis longtemps inusité et a fini par tomber dans l’oubli. Hu chen ne le mentionne même pas dans son dictionnaire, lui qui est ordinairement si attentif à noter les divers sens des caractères. Quelques siècles auparavant, Confucius (551-479 av. J.-C.) paraît avoir été mieux informé, car dans le Che kin (caractères chinois) on trouve ce caractère employé dans l’un et l’autre sens. Ce témoignage a d’autant plus de valeur, pour attester le sens primitif de (caractères chinois), que le Che kin n’est point une création du Ve siècle av. J.-C., mais un recueil de poésies qu’on chantait depuis des centaines d’années dans les fêtes et les cérémonies publiques, lorsque Confucius entreprit de les réviser et en légua ainsi le texte à la postérité.

    D’ailleurs, à défaut du témoignage précieux des anciens livres, on peut encore connaître, d’une manière assez exacte, le véritable sens des caractères primitifs. On sait que la langue chinoise, depuis les temps les plus reculés, est composée en très grande partie de caractère idéo-phonétiques, ordinairement formés de deux signes, dont l’un, appelé signe déterminatif, indique l’idée ou sens général du mot, et l’autre, appelé signe phonétique, la prononciation. Grâce à cette ingénieuse combinaison des signes, on peut donc retrouver le sens primitif de (caractères chinois), en étudiant la signification des mots anciens où ce caractère est employé comme signe déterminatif. Il en existe une vingtaine. Voici les plus anciens avec la signification qu’on leur attribuait autrefois :

    (caractères chinois) ou (caractères chinois) (aujourd’hui (caractères chinois) 1 tao, route, chemin, (caractères chinois).
    (caractères chinois) kai, carrefour, (caractères chinois).
    (caractères chinois) k’u, carrefour, (caractères chinois).
    (caractères chinois) ou (caractères chinois) tch’ong, carrefour, (caractères chinois).
    (caractères chinois) t’on g, bifurcation, embranchement de rue, (caractères chinois).
    (caractères chinois) hang, id in id id
    (caractères chinois) chou, rue, (caractères chinois).
    (caractères chinois) (auj. (caractères chinois) kin, sentier, chemin pour piétons (caractères chinois).
    (caractères chinois) iong, ruelle, (caractères chinois).
    (caractères chinois) oui, escorter (dans les rues), (caractères chinois).
    (caractères chinois) iu, marcher (caractères chinois). Ce caractère se lit aujourd’hui ia et signifie : tribunal, prétoire.
    (caractères chinois) k’an, réjouissance, fête, (caractères chinois). En Chine toutes les fêtes se passent dans la rue.
    (caractères chinois) (auj. (caractères chinois) houan, revenir, (caractères chinois).
    (caractères chinois) tsien, vestiges de pas (caractères chinois).

    D’après ce tableau, d’où sont exclus les caractères créés après la dynastie des Tcheou, c’est-à-dire ayant moins de 2200 ans d’existence, on voit qu’anciennement c’était presque toujours l’idée de route, parfois d’embranchement ou croisement de routes, qui était exprimée par le caractère (caractères chinois) dans les composés idéo-phonétiques. Ne serait-il donc pas légitime de conclure, dès maintenant, que le sens primitif de (caractères chinois) est bien celui de route, carrefour, attesté par l’écriture antique, et que le sens de marcher n’est qu’un sens naturellement dérivé du premier ? Cependant il reste encore une piste ouverte à nos investigations : hâtons-nous de l’explorer et voyons si la prononciation du caractère (caractères chinois) n’offrira pas une plus grande précision à nos conclusions.

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    1.— (caractères chinois) s’écrivait aussi jadis (caractères chinois) ou (caractères chinois) ou (caractères chinois), composés symboliques très anciens, formés de (caractères chinois), route, et de (caractères chinois) jen, personne, — tantôt une seule personne sur la route ; tantôt deux marchant à la file indienne ; parfois quatre, sur deux files en sens inverse.


    Ce caractère se lit aujourd’hui hin et hang, selon le sens qu’on lui attribue : hin, quand il signifie : marcher, chemin, agir ; hang quand il veut dire : ligne, rangée, société. Cette double prononciation est très ancienne, puisqu’on la trouve déjà usitée dans le Che kin (caractères chinois); mais, en ce temps-là, la différence était moins tranchée qu’aujourd’hui et, dans ce même ouvrage, on rencontre (caractères chinois) avec le sens de route, marcher, agir, prononcé hin ou hang, suivant les besoins de la rime. On peut donc croire qu’originairement on attachait peu d’importance à ces modifications de la prononciation, dues sans doute à de légères différences dialectales, et que chacun était libre de prononcer à sa façon hin ou hang.

    Or, parmi les caractères idéo-phonétiques cités plus haut, il en est un, (caractères chinois), dont le sens, embranchement de rue, et la prononciation, hang, correspondent au sens primitif et à la prononciation de (caractères chinois). Le tracé seul diffère par la simple adjonction du signe phonétique (caractères chinois) au caractère (caractères chinois); de sorte que (caractères chinois) et (caractères chinois) paraissent bien n’avoir été originairement qu’un seul et même caractère, écrit de deux manières, selon qu’on indique ou non la prononciation. L’adjonction du signe phonétique n’était, d’ailleurs, point superflue en un temps où il était déjà difficile de reconnaître l’image d’un carrefour dans le tracé souvent difforme du caractère (caractères chinois) : elle facilitait la lecture du mot et, par conséquent, aidait à en comprendre le sens.

    Plus ancien peut-être que (caractères chinois) était le caractère (caractères chinois) 1, hang, souvent usité sous la dynastie des Tcheou pour exprimer l’idée d’embranchement de route 2. Tout le monde admet avec raison que ces deux caractères, qui avaient même sens et même prononciation, pouvaient s’employer l’un pour l’autre.

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    1. — Caractère idéo-phonétique formé de (caractères chinois), ville, signe déterminatif redoublé, et de (caractères chinois) kong, signe phonétique.
    2.— Son sens le plus précis parait être ; embranchement d’un chemin sur une route, d’une ruelle sur une rue, (caractères chinois); d’autres disent : bifurcation d’allées : (caractères chinois) ; on employait même ce caractère à la place de (caractères chinois), qui n’existait pas encore, pour désigner un bras de fleuve.


    Il y avait donc anciennement trois manières d’écrire le mot hang, embranchement de route : (caractères chinois), (caractères chinois) et (caractères chinois). Dès lors quoi d’étonnant que le caractère (caractères chinois), dont les acceptions étaient fort nombreuses, ait fini par perdre sa signification primitive ? Il est possible même que cette perte ait entraîné l’abandon du caractère (caractères chinois), devenu inexplicable quand on ignora le vrai sens du signe déterminatif (caractères chinois). Toujours est-il que ce caractère n’est guère employé dans l’écriture depuis longtemps et que seul le troisième a survécu, non sans avoir subi lui-même bien des avatars. Au temps des Ts’in (caractères chinois) (247-206 av. J-C.), il fut abrégé en (caractères chinois). Puis sous les Han (caractères chinois) (206 av. J.-C.– 220 ap. J.-C.), époque de réaction contre les réformes de la dynastie précédente, on rétablit l’ancienne orthographe. Mais comme le caractère (caractères chinois) — que les dictionnaires modernes, jaloux de conserver les vieilles reliques, déforment encore en l’écrivant (caractères chinois) ou (caractères chinois) — était difficile à tracer, la loi du moindre effort l’emporta sur les décrets de l’Académie, ou plutôt, puisque l’Académie n’existait pas encore, sur les doctes préceptes des puristes de ce temps-là, et le caractère continua d’être abrégé, modérément d’abord et presque correctement, comme au temps des Ts’in, puis abusivement, comme dans le tracé moderne : (caractères chinois) 1. Ce caractère (caractères chinois), dont ra signification a très peu changé depuis l’antiquité, — aujourd’hui il signifie ruelle, — mérite donc à juste titre, croyons-nous, d’être considéré comme étant originairement une simple variante du caractère (caractères chinois).

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    1. — De sorte que K’ang hi, pour permettre de trouver plus facilement ce caractère, a dû le classer dans son dictionnaire sous la racine (caractères chinois), au lieu de la racine (caractères chinois), requise par le sens et l’étymologie.


    S’il était besoin d’autre preuve pour formuler une conclusion certaine au sujet du sens primitif de (caractères chinois), on en trouverait encore une, intéressante à développer, dans le tracé fort curieux d’un caractère moderne. Peut-être sera-t-on étonné d’apprendre que le tracé primitif du caractère (caractères chinois) n’a point totalement disparu de l’usage. Le fait n’est point unique, mais celui-ci est assez étrange pour qu’il mérite d’être signalé. Aujourd’hui comme il y a trois ou quatre mille ans, (caractères chinois) s’écrit (symbole) dans un caractère, un seul, encore usité couramment : c est (caractères chinois) ou (caractères chinois) qui jadis était écrit (caractères chinois) et très anciennement (symbole). La forme primitive de ce caractère représente une cour (symbole) traversée par deux allées figurant un carrefour. La seconde forme ancienne est une reproduction de celle-ci, augmentée du signe phonétique (caractères chinois) k’ouen. Les scribes des temps modernes ont tout brouillé, le haut et le bas, ne gardant de l’ancien tracé que l’image du carrefour, qu’ils ont d’ailleurs confondue avec le caractère (caractères chinois) ia dont le sens est tout différent. Tous les commentateurs s’accordent pour faire de (caractères chinois) k’ouen un synonyme de (caractères chinois) 1 hang ; d’où il est légitime de conclure qu’il est aussi synonyme de (caractères chinois), dont il garde encore et le sens primitif et le tracé antique.

    Ainsi l’examen attentif des plus anciennes formes graphiques du caractère (caractères chinois), l’étude de ses composés et de ses variantes, tout nous permet de conclure que le vrai sens de ce caractère était primitivement celui de carrefour, embranchement de routes, et, par extension, route.

    Connaissant le tracé et le sens primitifs du caractère, il est plus facile de résoudre la question de ses origines. Evidemment il ne s’agit point ici de donner le nom de celui qui le premier a eu l’idée de dessiner un carrefour, ni d’indiquer le lieu et la date de naissance du caractère (caractères chinois) ; il nous suffit de savoir que ce caractère existait déjà, comme nous l’avons dit plus haut, vers la fin de la dynastie des Chang, c’est-à-dire au moins douze siècles avant notre ère. Libre à qui voudra de reculer cette date jusqu’au XVIIIe siècle avant N.-S., et même au delà ; il n’existe, croyons-nous, aucun document pour combattre cette opinion. La question des origines de ce caractère se réduit donc à ceci : (caractères chinois) est-il un caractère primitif simple, ou bien est-il composé d’autres caractères encore plus anciens ?

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    1. — (caractères chinois) k’ouen, disent-ils, est synonyme de (caractères chinois) hang et désigne les allées d’une cour ou d’un palais, allées disposées en carrefour, comme l’indique clairement le tracé antique du caractère. (caractères chinois).


    Si l’on considère que le tracé primitif de (caractères chinois) représente un carrefour, on peut croire que ce caractère est formé de deux autres, (caractères chinois) et (caractères chinois), à condition de donner à ceux-ci le sens de route, qu’exige le dessin. Malheureusement les caractères (caractères chinois) et (caractères chinois) n’ont point la haute antiquité que suppose l’hypothèse. Originairement et jusqu’au temps des Han, — en somme, avant l’ère chrétienne, — ce n’étaient même pas des caractères.. Et pourtant ces signes existaient depuis très longtemps dans l’écriture. Bien des siècles avant N..S., ils sont déjà employés comme signes déterminatifs dans un grand nombre de mots composés, où ils représentent généralement l’idée de marche et parfois, — mais rarement, — l’idée de route. Mais il est certain aussi que jamais on ne les trouve employés seuls, remplissant le rôle de véritables caractères, ni dans les Classiques, comme le dit Ouang kuin, ni même dans aucune des inscriptions antiques connues jusqu’à ce jour. Ce fait bien surprenant n’est pas inexplicable.

    Dans tous les pays l’écriture primitive a une tendance à se simplifier. C’est même souvent à cause de leur extrême simplification que certains caractères antiques sont devenus méconnaissables sous leur tracé moderne ; mais c’est surtout dans les composés que les écrivains chinois se sont donné licence d’abréger, à leur gré, telle ou telle partie du caractère, soit par pure fantaisie, soit le plus souvent pour éviter des dessins trop compliqués ou même disgracieux à cause de leur étendue. Nous avons déjà vu les modifications successives que le caractère (caractères chinois) a subies dans son tracé ; on pourrait citer des centaines de cas presque semblables. Quant au caractère (caractères chinois), comme il était fort simple et facile à écrire, il n’y avait guère lieu de l’abréger quand il était employé seul ; mais il pouvait y avoir avantage à le faire, lorsqu’il servait à composer d’autres mots plus ou moins longs. En réalité (caractères chinois) n’est jamais simplifié ailleurs que dans des mots composés. Dans ce cas, on se contentait souvent d’écrire une partie du caractère : ordinairement la partie gauche, beaucoup plus rarement la partie droite. On trouve sur les inscriptions des exemples particulièrement significatifs de cette manière d’écrire. Ainsi (caractères chinois) est simplifié en (caractères chinois), — aujourd’hui (caractères chinois) tao, route ; — (caractères chinois) en (caractères chinois), —-aujourd’hui (caractères chinois) kin, sentier ; — (caractères chinois) en (caractères chinois) ou (caractères chinois) ; — ce dernier a formé le caractère moderne (caractères chinois) houan, revenir. Il est évident que (caractères chinois) et (caractères chinois), qui jouent ici le rôle de véritables signes déterminatifs, ne sont pourtant que des abréviations du caractère (caractères chinois). Ainsi tout s’explique : et le tracé des signes (caractères chinois) et (caractères chinois), qui représentent chacun une moitié de (caractères chinois); et leur sens, qui reproduit exactement le sens primitif ou symbolique de ce même caractère ; et enfin leur emploi limité aux seuls mots composés. Il serait donc suprêmement ridicule de faire dériver le caractère (caractères chinois) de ses deux formes simplifiées (caractères chinois) et (caractères chinois), qui n’auraient sans lui aucune raison d’être. Mais alors comment est-on arrivé à prendre ces deux abréviations pour deux caractères différents, racines du mot (caractères chinois) ? L’erreur n’est pas nouvelle ; elle date, nous l’avons vu, de 1800 ans, et Hu lui-même, en dépit de l’interprétation bienveillante de Ouang kuin, paraît bien en être le complice, sinon l’auteur.1 On peut l’expliquer en se basant sur les dires mêmes des nombreux Chinois qui ont glosé sur l’écriture antique ; mais ça, comme dirait Kipling, c’est une autre histoire ! Cependant elle vaut la peine d’être contée.

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    1. — La formule qu’il emploie en parlant de ce caractère : (caractères chinois), est bien la même dont il a l’habitude de se servir pour dire que tel caractère est un composé symbolique et — chose curieuse,— c’est Ouang kuin lui-même qui le déclare au début de son livre : (caractères chinois). Ce n’est donc point tout à fait à tort que les disciples de Hu ont interprété ses paroles comme ils l’ont fait


    Sous les Han, au début de l’ère chrétienne, on ignorait le sens et le tracé primitifs du caractère (caractères chinois); ou plutôt, on avait le tort encore plus grave de croire que le véritable sens de ce caractère était marcher, et son véritable tracé (caractères chinois). Tout naturellement, quand il s’agit de l’expliquer, on en fit un dérivé des deux signes (symbole) et (symbole), qu’on rencontrait souvent dans des mots composés exprimant soit l’action de marcher, soit tout autre action se rapportant à la marche. Comme, d’autre part, le second n’est que l’inverse du premier, on n’hésita pas à faire de ces deux signes abrégés deux véritables caractères ayant un sens opposé : (caractères chinois) signifia donc marcher et (caractères chinois) s’arrêter. Grâce à ce petit tour de passe-passe, on avait vaille que vaille une explication du caractère (caractères chinois) et, dans l’écriture, deux caractères de plus : avantage précieux en un temps où celle-ci n’en possédait encore que 9353 ; — c’est le grand Hu qui les a comptés !

    Mais on ne s’arrêta pas en si beau chemin. On voulut aussi expliquer (caractères chinois) et (caractères chinois). Qu’à cela ne tienne ! C’est avec les jambes qu’on marche, qu’on s’arrête ; donc (caractères chinois) signifie jambe gauche et (caractères chinois) jambe droite.

    — On ne voit pas bien comment.
    — Mais c’est très simple : le trait d’en haut représente la cuisse ; celui du milieu, la jambe proprement dite, et celui d’en bas, le pied.1

    Et, sur cette explication, nos bons Chinois se sont endormis, satisfaits, il y a près de vingt siècles. Leur sommeil dure encore.

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    1. — (caractères chinois), (caractères chinois). Cette explication est rapportée par Touan yu ts’ai (caractères chinois), célèbre commentateur du Cho ouen au XVIIIe siècle. Ouang kuin en cite une autre non moins drôle : les signes (caractères chinois) et (caractères chinois) représentent chacun une personne ; en haut, le buste ; au milieu, la culotte ; en bas la chaussure (sic), (caractères chinois), (caractères chinois) ! Que de choses on peut voir, avec un peu de bonne volonté, sous trois petits traits informes !


    Soyons toutefois reconnaissants à Ouang kuin d’avoir essayé de secouer cette léthargie. S’il n’a pas réussi à nous expliquer le caractère (caractères chinois), ses doctes enseignements ont servi du moins à démontrer l’inanité de certaines interprétations qui ont cours dans les livres et trop souvent sont acceptées comme dogmes au pays du Céleste Empire. Il avait raison, en effet, de dire que (caractères chinois) hin ne vient pas de (caractères chinois) tche et de (caractères chinois) tch’ou, qu’il ne signifie point : (caractères chinois), tso hin ieou tche, ce qui n’a aucun sens ; mais il aurait eu encore bien plus raison, croyons-nous, de dire que (caractères chinois) hin est un caractère primitif simple, dont le tracé représentait originairement un carrefour.

    P. M. ROCHETTE,
    Missionnaire apostolique de Suifu.



    1925/719-733
    719-733
    Rochette
    Chine
    1925
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