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Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864) 2 (Suite et Fin)

Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864) XVI N.-D. de la Salette. Réconciliatrice des pécheurs, priez sans cesse p. nous qui avons recours à vous. Séminaire des M.-E., 2 août 1862 Cher ami
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    Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864) XVI
    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, priez sans cesse p. nous qui avons recours à vous.
    Séminaire des M.-E., 2 août 1862

    Cher ami

    Que devez-vous penser en ne recevant aucune lettre de moi ? Cependant je crois que vous ne maccusez pas de vous oublier. Oh ! non ; au contraire, je pense plus à vous, depuis que je ne peux plus aller vous trouver à Bellevue, que je ne le faisais auparavant ; mais cest surtout devant le bon Dieu et aux pieds de la Très Sainte Vierge que je parle de vous. Je ne vous écrivais pas parce que, bien que nous soyons actuellement en vacances, je ne sais comment je marrange, mais le fait est que je suis beaucoup plus occupé quauparavant. En ce moment jai sept lettres à écrire, pour lesquelles je suis en retard depuis fort longtemps, quoiquil ny ait pas de ma faute.

    Donnez-moi de vos nouvelles, car, depuis que le séminaire de Paris est en vacances, je ne sais plus rien de vous. Si vous êtes occupé ou fatigué, envoyez-moi un petit mot, aussi court que vous le voudrez, mais au moins je saurai quelque chose.

    Voici les chaleurs qui arrivent ; je ne sais, mon bon ami, si ce temps vous convient ; en tout cas, lair des montagnes est toujours bon et pur, et moins chaud que celui de Paris.

    Dans une dizaine de jours, 15 de nos confrères vont partir pour les missions (1) ; ils vont dans toutes les directions, depuis la Mandchourie, la Corée, le Setchoan, le Kouangtong, jusquà la Malaisie, le Siam, la Cochinchine, les Indes, etc. Vraie dispersion des Apôtres, obéissance complète à la voix de Dieu, beau et grand spectacle que notre divine religion seule peut donner au monde, qui ne le comprend pas.

    Je vous quitte, mon bien cher ; mais je vous retrouve tous les jours dans la prière, qui est le moyen, le seul efficace, de nous faire du bien lun à lautre.

    Adieu en Jésus et Marie, et pour la plus grande gloire de notre divin Maître, loué et béni à jamais.

    J. DE BRETENIÈRES

    ___________________________________________________________________________
    (1) Le 10 août 1862, 4 nouveaux missionnaires partaient pour les Indes ; il autres, le 18, pour diverses destinations. Parmi ces derniers, M. Aumaître, martyrisé en Corée quelques jours après Just de Bretenières; M. Chausse (+ 1900), futur Préfet Apostolique de Canton, M. Péan (+ 1893), dont le souvenir vit encore au Séminaire de la rue du Bac, où il fut directeur pendant 25 ans ; M. Patriat (+ 1887), de douce mémoire, premier supérieur du sanatorium de Béthanie ( Hongkong ) ; M. Thiriet (+ 1897), Supérieur du Séminaire de Saigon, auteur dune Explication des Evangiles très estimée, etc..


    *
    * *

    Tous les moyens essayés durant ces deux années par M. Le Juge de Segrais pour rétablir sa santé étant demeurés inefficaces, il sest décidé, sur les conseils de la Faculté, à regagner lîle Maurice et il a informé son ami quil se prépare au départ.


    XVII

    N.-D. de la Salette. Séminaire des M.-E., 8 novembre 1862
    Réconciliatrice des pécheurs,
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Cher ami

    Voici quune circonstance que je ne prévoyais pas lautre jour va mobliger dorénavant à être toujours laprès-midi à Meudon. Je ne pourrai donc pas aller vous voir mercredi prochain dans la soirée, comme je lespérais : Si cela vous convient et ne vous dérange pas, ce sera avant midi que jirai vous trouver, non pas cependant mercredi prochain 12, mais le mercredi suivant, car, mes parents étant arrivés ces jours-ci, je leur consacrerai dans la matinée de mercredi lheure que je vous destinais. Je vois quavec cet arrangement je ne pourrai pas me rencontrer chez vous avec notre commun ami, mais cest le bon Dieu qui le veut ainsi

    Je tâcherai daller un de ces jours à Saint-Sulpice, mais malheureusement, à cause du grand nombre de ceux que jy connais, il mest presque impossible dy voir seuls ceux avec qui je désirerais le plus parler cur à cur.

    Dans une quinzaine de jours je compte passer aussi par Issy dans la matinée pour y voir notre bon ancien Supérieur, qui doit penser que ses anciens enfants loublient, puisquils restent si longtemps sans venir le trouver.

    Jai annoncé votre visite à mes parents, qui me demandent de vos nouvelles. Si votre place nétait aux colonies, vous auriez trouvé dans ma famille un accueil dicté par une bien vive et bien sincère affection ; mais Dieu, qui veut que les curs généreux soient tout à lui et qui brise dans ce but tous les derniers liens qui pourraient les attirer encore vers la terre, demande, je crois,, à mes chers parents le plus complet sacrifice en éloignant deux tous ceux qui pourraient réveiller quelques joies dans leur cur en leur rappelant les derniers temps que jaurai passés près deux dans cette vallée de larmes.

    Adieu, mon bien cher ami ; que notre bonne et immaculée Mère vous ait toujours en sa sainte garde.

    J. DE BRETENIÈRES
    asp. miss.


    XVIII

    N.-D. de la Salette. Mercredi matin (12 novembre 1862)
    Réconciliatrice des pécheurs
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Cher ami

    Je viens de la sainte Messe et jai fait la sainte Communion à cette intention qui vous est si chère et si amère !

    O mon cher ami, demandez à notre divin Maître quil vous fasse comprendre de plus en plus combien est peu de chose le bonheur terrestre, même le plus légitime, et combien est suave, au contraire, lesclavage à sa sainte volonté !

    Je ne puis vous en dire plus en ce moment ; je remets tout cela à ma prochaine visite, que je compte vous faire plus tôt que je ne vous en prévenais, parce que je crains autrement dêtre obligé de la remettre beaucoup plus encore. Si cela ne vous dérange pas, jirai vous voir vendredi après votre dîner, cest-à-dire vers une heure après midi. Si cela vous dérange, écrivez-moi un petit mot ; je regarderai, au contraire, votre silence comme une permission de venir.

    Merci, merci pour votre portrait, que jattendais depuis longtemps ; je ne vous dirai pas le plaisir que vous mavez fait, mais vous le comprenez.

    Adieu, cher et bon ami. Que Jésus soit toujours avec vous !

    JUST.


    XIX

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Jeudi soir ( 27 novembre 1862 )
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Cher ami

    Voilà bien longtemps que je ne reçois pas de vos nouvelles. Sil métait facile de sortir souvent, je serais allé chez vous. Je crains que, si vous ne me donnez pas de vos nouvelles, cela ne vienne de ce que peut-être vous êtes souffrant.

    Dans tous les cas envoyez-moi donc un petit mot, quelque bref quil soit, pour mapprendre ce quil en est.

    Je vous quitte. Adieu. Priez pour votre ami et frère en Jésus.

    JUST DE BRETENIÈRES



    XX

    N.-D. de la Salette. Lundi matin (8 d6cembre 1862)
    Réconciliatrice des pécheurs,
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Mon cher ami

    Je ne sais pas si notre bon Maurice (1) est allé vous voir depuis mercredi dernier et vous dire pourquoi je navais pu me rendre à votre invitation. Mercredi dernier était le jour où nous célébrions la fête de saint François-Xavier, fête bien solennelle pour nous, vous le comprenez.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Labbé Maurice dHulst


    Nous navons donc point eu de promenade ce jour-là ; elle a été remise à un autre jour. Mais, si vous nallez pas mal maintenant, ne pourriez-vous pas venir un de ces jours-ci, avant mercredi, pour rue voir. Je ne dis pas après mercredi, parce que je serai probablement forcé de sortir deux fois pendant notre récréation de midi, ce qui vous exposerait à ne pas me trouver. Je serais bien aise que vous puissiez venir dans le temps que je vous indique, parce que la semaine suivante je serai en retraite à cause de lordination (1).

    Je pense que vous ne partirez pas exactement le 20 (2), mais quelques jours au moins après ma retraite, afin que je puisse encore vous dire cet adieu qui nous coûtera bien un peu à tous les deux, mais que la pensée des souffrances de notre bon Maître adoucira en le rendant méritoire.

    Je vous attends donc. Si vous ne pouvez venir, écrivez-moi un petit mot.
    Je vous embrasse dans les Saints Curs de Jésus et de Marie, qui seront toujours notre lien commun. Adieu.

    J. DE BRETENIÈRES

    ___________________________________________________________________________
    (1) Just de Bretenières reçut les ordres mineurs le samedi des Quatre -Temps de Noël.
    (2) M. Le Juge de Segrais ne partit, en effet, quau commencement du mois suivant.


    XXI

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Noël 1862
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Cher ami

    Je nai pu être fidèle au rendez-vous que vous me donniez mercredi dernier, votre petit mot nétant arrivé au séminaire que le matin, après notre départ pour Meudon. Et vraiment je ne sais pas quand est-ce que je pourrai aller vous trouver, car nous commençons une série de fêtes pendant lesquelles on ne peut pas sortir, vous le savez, et elle va se terminer à un jour de sortie, le 2 du mois prochain, qui a déjà son emploi réglé à un quart dheure près et qui sera tellement occupé que peut-être je ne pourrai même pas aller faire une petite visite à mes parents. Je ne sais comment marranger ; mais ne pourriez-vous pas, dans vos tournées, prolonger un peu votre cercle et arriver jusquici ? Je vis un peu dans cet espoir et chaque jour à midi je mattends à vous voir arriver.

    Je nai pas pu vous faire acheter les livres dont vous me donniez le titre. Notre bibliothécaire, qui est chargé de ces sortes daffaires, ma dit quil avait la défense expresse de M. le Supérieur duser du privilège des remises qui lui sont faites par les libraires pour dautres que pour des aspirants ou directeurs de la maison. Il paraît quon y voit quelques inconvénients. Peut-être à Saint-Sulpice ne trouveriez-vous pas la même difficulté. Du moins je crois me rappeler que, quand jétais à Issy, jai fait acheter de la sorte plusieurs livres avec remise pour mon frère.

    Samedi dernier, pendant lordination, jai bien pensé à vous et prié spécialement pour vous. Jespère, mon bien cher, quen ce jour où le bon Dieu accorde tant de grâces, il écoute aussi plus favorablement quen dautres temps les prières des plus misérables de ses enfants.

    O mon cher ami, donnez-vous à Notre-Seigneur de tout votre cur ; aimez-le sans réserve ; que toutes vos pensées soient pour lui toujours ! Combien je désire pour vous cette grande grâce !

    Je vous embrasse, bien cher frère, en ce bien-aimé Maître, qui sera toujours notre lien. Adieu.

    JUST.


    XXII

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Séminaire des M.-E., 2 janvier 1863
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.

    Mon très cher, je vois quil me sera impossible daller vous trouver aujourdhui et de vous dire de vive voix un dernier adieu ; mais, puisquil en est ainsi, je veux au moins que ces quelques lignes vous rappellent que, pendant les derniers instants que vous passez parmi nous, un de vos amis, absent, pense à vous et prie pour vous. Quand des milliers de lieues nous sépareront, nous, nous retrouverons toujours, bien cher ami, en esprit, dans la solitaire chapelle de Lorette. Noubliez pas ce rendez-vous que je vous donne : son souvenir, pour vous et pour moi, sera toujours une source de consolations. Adieu donc pour cette courte vie ; au revoir donc pour une meilleure qui souvrira bientôt ! Et prions lun pour lautre comme nous nous le sommes promis.

    Mon père a dû aller vous voir hier. Ma mère, que jai entrevue aussi quelques instants, ma chargé de vous dire que vos lettres feraient toujours un grand plaisir à toute la famille par le souvenir quelles réveilleraient. Cette pauvre mère ne manquera jamais de vous répondre. Je vous envoie le portrait de mon frère : priez pour lui, nest-ce pas ?

    Adieu encore ! Que notre aimable et immaculée Mère vous conduise heureusement pendant votre traversée et vous bénisse, vous protège, vous éclaire et vous guide pendant toute votre vie ! Adieu.

    Tout à vous dans lamour de Notre-Seigneur.

    J. DE BRETENIÈRES

    P.-S. Si vous voyez Maurice (1), dites-lui que je ne puis non plus le joindre aujourdhui, mais que je tâcherai daller le trouver un de ces jours.

    *
    * *

    M. Le juge de Segrais a regagné son île natale. La correspondance deviendra moins fréquente, mais labbé de Bretenières y apportera encore plus de cordiale sympathie et prodiguera à son ami les conseils et les encouragements les plus surnaturels en vue de la nouvelle vie qui doit être la sienne désormais.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Labbé Maurice dHulst.


    XXIII

    N.-D. de la Salette, Séminaire des Missions-Étrangères de Paris,
    Réconciliatrice des pécheurs, Dimanche 24 mai 1863, fête de la Pentecôte.
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Mon toujours bien cher et bon ami

    Peut-être, ne recevant pas de mes nouvelles, avez-vous cru que je vous oubliais un peu. Mais non, cette pensée na pu vous venir à lesprit : vous me connaissez assez. Oh ! combien de fois, au contraire, je songeais à vous durant votre longue traversée, pensant à toutes les souffrances que la main bien-aimée de Jésus vous prodiguait, sans doute, et désirant en mon cur en porter une partie, afin de vous soulager.

    Mon cher ami, je ne saurais vous dire combien jadmire les mystérieux desseins de la divine Providence sur vous. Oui, je les admire ; car est-ce donc sans des vues toutes particulières que, il y a trois ans, après vous avoir frappé dun coup si douloureux (1), Notre-Seigneur vous poussa subitement à vous dérober à une famille qui vous est si chère, à fuir, si je puis ainsi parler, pour quelque temps un père, une mère, et à venir vous exiler ici pour vous préparer plus librement à vous consacrer à lui ? Je sais et jai compris toute la dureté de lépreuve qui vous attendait parmi nous ; la pauvre cellule dIssy a été témoin bien des fois, vous vous le rappelez, des épanchements de votre cur dans celui de vos amis du séminaire, et jai pu sonder souvent la profondeur de cette amertume dont Notre-Seigneur vous abreuvait. Eh bien ! extérieurement à quoi se sont terminées tant de souffrances ? Au moment, même où vous étiez sur le point de faire le premier pas dans cette voie que vous croyiez la vôtre, voici que, par un redoublement de souffrances, Notre-Seigneur vous arrête, et aujourdhui il vient de vous ramener dans votre patrie, sans que, aux yeux des hommes, il y ait de changement en vous. Mais, encore une fois, ce que Dieu vient de permettre quil se passât pour vous pendant ces trois années ne doit-il porter aucun fruit ? Je ne puis le croire. Les souffrances, quelles quelles soient, sont toujours le moyen dont Dieu se sert pour féconder nos uvres et préparer une abondante moisson pour sa gloire. Notre-Seigneur ne vous destinait pas, il est vrai, à porter le lourd fardeau du sacerdoce ; vos mains ne devaient pas tenir la sainte Victime, ni la distribuer aux âmes. Ce nest pas à cet apostolat que vous devez aspirer. Mais il y en a un autre, et je crois que cet autre est celui auquel Notre-Seigneur a voulu vous préparer. La manière la plus humble de travailler à la vigne du Père de famille nest ni la moins fructueuse, ni la moins méritoire. Prêcher la sainte doctrine et ramener les âmes au bien par le bon exemple, les bonnes paroles, les saintes lectures, et, beaucoup plus efficacement encore, pas lardeur des prières que vous ferez pour elles, puisque vous savez le prix dune âme aux yeux de Notre-Seigneur : voilà, je crois, le ministère qui vous est dévolu et auquel je sais que tous vos désirs et toute lardeur de votre cur vous portent à vous consacrer. Vous voici maintenant sur la brèche : à luvre ! Les âmes à sauver, le bien à faire, rien ne vous manque, et jespère que tant de grâces reçues par vous porteront dheureux fruits de bénédiction pour vous et pour les autres.

    ___________________________________________________________________________
    (1) La mort de Madame Alfred Le Juge de Segrais.


    Je me réjouis avec vous, mon bien cher, du bonheur que vous devez goûter à vous retrouver au milieu dune famille chérie après une absence si longue et si pénible pour vous et pour elle. Cette douceur doit vous faire paraître peu de chose tout ce que vous avez eu, sans doute, à souffrir pendant votre voyage de retour. Mais quelle ne vous fasse pas oublier quelques amis que vous avez trouvés pendant vos épreuves et que vous avez laissés derrière vous pour retourner en votre patrie. Je vous ai promis, vous le savez, que tous les jours jaurais un souvenir spécial pour vous aux pieds de Notre-Seigneur ; vous mavez fait la même promesse : nous y serons fidèles lun et lautre.

    Quand vous recevrez cette lettre, jaurai fait, sil plaît à Dieu, depuis près dun mois le pas solennel qui me liera à tout jamais à Celui qui nous dit : Gustate et videte ! Jugum meum suave est et onus meum leve (1). Je ne nous parle point des pensées, ni de la joie que la perspective de cette grande action éveille en mon âme, car vous pouvez les comprendre mieux que je ne saurais les exprimer. Je commence ce soir ma retraite avec mes confrères et, samedi prochain 30 mai, sera le jour si longtemps désiré. Je sais que vos prières maccompagneront tout spécialement à cette heure et, moi aussi, je ne vous oublierai point au milieu de mon bonheur, soyez-en sûr.

    Vous savez que MM. dHulst, Soyer, Curmer, et tant dautres que vous connaissez en sont au même point que moi. Je suis heureux de me retrouver pour une aussi belle circonstance au milieu de mes anciens frères dIssy.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Cette lettre arriva, en effet, le 30 juin à Iîle de la Réunion, où sétait rendu M. Le Juge de Segrais, et le 30 mai Just de Bretenières avait reçu le sous-diaconat.


    Priez aussi beaucoup, je vous le demande, mon cher ami, pour mobtenir la grâce de devenir moins indigne de la grande charge du sacerdoce, qui, dans un an à peine, pèsera probablement sur moi. Je ne puis voir sans trembler sécouler rapidement le temps qui me sépare de ce redoutable jour. Que suis-je donc pour affronter un pareil fardeau ? Mais la volonté de Dieu est là qui me presse et je crois la sentir comme un avertissement continuel, me montrant tant dâmes abîmées chaque jour dans lenfer, faute de pasteurs pour les sauver. Aussi il faut que je mécrie et avec vérité, comme lApôtre saint Paul, le modèle des missionnaires : V mihi si non evangelizavero ! Mais pour cela quelle préparation ne faudrait-il pas ? Et cependant, si je jette les yeux sur la réalité, où en suis-je ?... Quelles prières ferventes pour moi nai-je pas le droit dattendre de vous ?

    Je marrête, mon cher, mais mon cur ne vous quitte pas ; il restera toujours pour vous ce que vous le connaissez, et je demande à Notre-Seigneur de sanctifier et de prendre sous sa garde ces liens damitié qui nous unissent, afin quils ne soient jamais rompus, ni dans ce monde, ni dans lautre. Mes parents, mon frère surtout, mont recommandé de ne point oublier de les rappeler à votre affectueux souvenir et aussi à vos prières : jinsiste sur ce dernier point, vous comprenez pourquoi.

    Puis-je aussi espérer, quoique je naie pas lhonneur dêtre connu de votre respectable famille, que le titre de votre ami suffira pour me permettre de solliciter le secours de ses prières.

    Adieu ! Je vous donne rendez-vous dans notre commune patrie, car il nest pas probable que nous nous rencontrions jamais sur cette terre dexil. Adieu.

    Tout à vous en Jésus et Marie.

    J. DE BRETENIÈRES.
    asp. miss.

    P.-S. Nous avons reçu, il y a quelque temps des lettres de 12 de nos confrères partis dici lété dernier,, nous parlant de laccueil si charitable et si excellent qui leur a été fait à leur passage à Maurice (1). Je ne sais si, dans un an, la divine Providence me conduira aussi dans ces parages ; cest bien peu probable : il en arrivera ce quelle voudra.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Les partants du 18 août 1862 firent encore le voyage par le Cap de Bonne-Espérance, avec escale à Maurice, et narrivèrent à Hongkong que le 18 janvier 1863. Cest la dernière fois que fut suivi ce long et pénible itinéraire. Le départ suivant (16 mars 1863 ) fit la traversée par les paquebots des Messageries maritimes de la Mer Rouge, effectuant par terre le trajet dAlexandrie à Suez. Par conséquent Just de Bretenières ne devait pas revoir son ami.


    XXIV

    N.-D. de la Salette. Séminaire des M.-E., 25 juin 1863
    Réconciliatrice des pécheurs,
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Mon bien cher ami

    Je ne veux pas laisser partir la prochaine malle sans vous accuser réception de votre bonne lettre datée de Bourbon. Vous voilà donc enfin de retour, vous voilà rentré dans le foyer paternel, au milieu dune famille qui désirait tant vous posséder de nouveau et que vous aviez hâte de retrouver. Je me suis uni à vous, mon bien cher, pour remercier Notre-Seigneur, qui, après vous avoir fait subir une si longue et si pénible épreuve, voulait maintenant vous en faire perdre le souvenir en vous rendant le calme et la joie. Que votre santé continue à se raffermir et il ne vous restera plus rien à regretter du côté de la terre. Il vaut mieux, me semble-t-il, quand il sagit de refaire une santé ébranlée, que les progrès soient lents plutôt que trop rapides ; du moins jai ouï dire quune progression lente et continue donnait plus de garanties pour lavenir.

    Je joins à ce petit mot une lettre de mon frère, qui veut vous remercier du bon souvenir que vous voulez bien garder de lui et vous faire part de la nouvelle épreuve et bénédiction que la Providence envoie à ma famille. Vous ne pouvez rester insensible à un un événement qui touche de près lun de vos meilleurs amis doutre-mer. Je ne peux assez remercier le bon Maître de la grande faveur quil fait à ma famille, et en particulier à mon frère en lappelant, lui aussi, à se consacrer spécialement à Lui et à échanger le périssable héritage de la terre contre celui qui sera éternel. Le peu que vous connaissez de mon père et de ma mère vous laisse deviner la manière dont ils ont accepté ce nouveau sacrifice. Le Seigneur me les avait donnés, le Seigneur me les a repris : voilà les sentiments de mon père, et ma mère ajoute à cela : Si javais plus denfants encore, je me réjouirais de les consacrer tous à Dieu, sil les demandait.

    Néanmoins la nature parle toujours bien fort et le cur de ces pauvres parents souffre beaucoup, malgré leur courage. Je vous dis tout cela, mon bien cher, pour que ce vous soit un motif de plus de prier pour eux et pour nous tous, car si Dieu demande aux enfants de quitter leur père et leur mère, et sil leur donne la force suffisante pour cela, il na pas en même temps rendu leur cur dur et insensible ; loin de là, je vous lassure. Et pour ces chers parents, tout en ayant le courage de faire leur sacrifice, ce nen est pas moins pour eux un sacrifice.

    Mais que ces souffrances sont peu de chose au prix de la récompense quelles apporteront à ceux qui les supportent pour lamour de Notre-Seigneur ! Aussi ne puis-je, au milieu de ces événements, avoir dautre sentiment que celui de la joie, et vous saurez le comprendre.

    Je termine, mon très cher ami, en vous priant de garder sur tout cela un entier silence à légard de tous vos amis du Séminaire ; mon frère vous aura probablement demandé la même réserve.

    Je ne veux pas clore ma lettre sans vous dire que, le 30 mai (1), je ne vous ai pas oublié. Quel jour que ce jour-là ! Et quelle vie que celle dont il est le premier anneau ! Oh ! que le monde est loin de soupçonner la joie que lon éprouve à le fouler aux pieds et les trésors que lon trouve derrière cette barrière que ai peu franchissent : Dirupisti vincula mea, Domine ; tibi sacrificabo hostiam laudis !

    Adieu, et toujours tout à vous aux pieds de notre aimable Maître et de lImmaculée Vierge Marie.
    J. DE BRETENIÈRES (2)
    s. d.


    XXV

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Paris, 29 novembre 1863
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Bien cher ami

    Il sen fallait peu que je ne rejetasse sur le déficit de temps toute la faute de ne vous avoir pas écrit par la dernière malle pour répondre à votre lettre si bonne et si amicale. Ce temps, il est vrai, manque bien un peu au séminaire, et manque de plus en plus à mesure que lon voit diminuer le nombre de mois qui restent encore à y passer. Mais une des principales raisons qui mont porté à remettre à ce mois-ci ma missive, cest que je voulais vous annoncer dune manière certaine mon appel à lordre du diaconat. Eh bien ! cher ami, au moment où vous recevrez ce petit mot, la plupart de vos anciens frères et amis auront reçu sur leurs faibles épaules cette nouvelle charge, qui leur imposera à lavenir tant de saintes obligations, et ils auront franchi le dernier degré qui les sépare des divines fonctions du sacerdoce (3). Sans doute labbé dHulst vous a prévenu déjà, le mois passé, de ce que nous regardions lun et lautre comme certain, et je connais assez toute la bonté de votre cur pour être assuré quau jour de lordination, où nous aurons eu tant besoin dêtre soutenus par les prières de nos amis, les vôtres, bien cher frère en Jésus, seront montées bien ferventes et pleines dardeur vers ce bon Maître que nous désirons tous si vivement glorifier et servir de tout notre pouvoir.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Jour de son ordination au sous-diaconat,
    (2) Cette lettre arriva à Bourbon ( île de la Réunion ) le 3 août 1863.
    (3) Cette ordination eut lieu, dans léglise Saint-Sulpice, aux Quatre-Temps de Noël 1863. Cest pendant la cérémonie que Mgr Darboy tomba en faiblesse au milieu de lordination des prêtres. A partir de ce jour-là le Séminaire des M..E. eut ses ordinations dans sa chapelle, bien que jusquen 1875 elle servit déglise à la paroisse Saint-François-Xavier.


    Mon cher ami, combien en cette occasion ne sent-on pas la grandeur et en même temps la douceur de notre religion, qui ne connaît point les distances et pour qui lespace nest point un obstacle. Quoique nos corps soient maintenant ai éloignés lun de lautre, nos. curs seront réunis dans le même sanctuaire, dans le même tabernacle, qui renferme notre Amour, et, aux pieds de cet Amour, nous resserrerons de plus en plus les liens spirituels qui nous unissent, demandant à Jésus lun pour lautre les grâces nécessaires pour être tout à lui, chacun dans la voie quil nous a tracée.

    Il me semble que, depuis votre départ dici, jai senti mon âme se rapprocher encore plus de la vôtre et lamitié qui nous unissait se purifier de ce que la nature aurait pu y mêler ; il me semble que je vous suis plus attaché en Notre-Seigneur et que je désire plus fort que jamais de voir votre âme marcher à grands pas dans la voie du détachement intérieur, afin de parvenir plus vite au divin amour pour lequel elle est faite, quoique vous soyez destiné à vivre dans le monde.

    Je ne sais si je vous ai déjà dit que je trouvais que Notre-Seigneur vous a donné une bien belle mission au milieu même du monde. Par votre exemple surtout, et quelquefois même par vos paroles,, vous pouvez, que dis-je ? vous devez être, vous aussi, missionnaire-et procurer le bien des âmes. Que pourra vous reprocher le monde, que vous travaillerez à ramener et à convertir, quand il vous verra,. après lui avoir donné de bonne grâce ce que la douceur et la charité chrétienne vous font un devoir de lui donner, quand il vous verra, dis-je, élever au-dessus de tout cela et généreusement vos devoirs de chrétien et denfant de Jésus-Christ et montrer par votre exemple combien il est aisé dunir ce que tant de gens croient incompatible : nos devoirs de religion et ceux du monde entendus dans le bon sens.

    Sil vous était donné, cher ami, de ramener par là ne serait-ce quune seule âme à son droit chemin, cela nen vaudrait-il pas la : peine et ne vous estimeriez-vous pas bien heureux de pouvoir un jour, comme le serviteur fidèle, présenter au Seigneur, comme- un talent que vous auriez fait fructifier, lâme que vous auriez sauvée ?

    Je vous quitte, cher ami, ou plutôt je ne vous quitte pas, car vous savez où chaque jour je vous retrouve. Cest le seul lieu de consolation ici-bas, et cette consolation-là na pas de limite.

    Je recommande toujours à votre souvenir et surtout à vos prières mes parents, qui ont besoin de force dans la position où ils se trouvent, vous le comprenez bien.

    Je vous charge aussi tout spécialement de présenter mes respects à toute votre honorable famille et de lui demander pour moi se-cours et aide devant Dieu.

    Je vois que jai prévenu trop tard mon frère du départ de la malle ; cétait hier mercredi. Je suis linterprète de ses sentiments, mais la malle prochaine vous portera certainement la réponse à la bonne et gracieuse lettre quil a reçue de vous.

    Adieu, mon cher ami, en Jésus et Marie.

    J. DE BRETENIÈRES
    s. d.


    XXVI

    Paris, 24 avril 1864

    Votre bonne et fraternelle lettre du 19 février mest arrivée il y a quelques jours, mon cher ami, et, quoique si près dune grande ordination dont la pensée ne peut me quitter et me domine, comme vous le comprenez bien, dans tous mes moments, je ne puis cependant me résoudre à remettre à un mois une réponse quil mest si doux et agréable de vous faire.

    Je nai point encore vu Monsieur votre frère ; ignorant sil est arrivé à Paris et quelle est son adresse, je nai pu aller me présenter chez lui. Dailleurs cela me serait peut-être maintenant bien difficile, soit à cause de lordination, soit parce que mes sorties étant devenues de plus en plus rares pour aller chez mes parents, les raisons qui rendaient mes visites un peu rares à la rue Richepance (1) il y a deux ans menchaînent beaucoup plus que par le passé. Néanmoins si quelque bon prétexte pouvait se présenter, je ne laisserais point passer loccasion de prouver à M. votre frère la vérité et la force des liens qui mattachent à vous.

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    (1) Où résidait alors M. Le Juge de Segrais ( Paris, 8e arrt ).


    Ces liens, mon cher ami, iront plutôt en se fortifiant avec le temps, malgré la distance et les difficultés de rapports. Que Notre-Seigneur soit notre lien commun et quun jour il nous réunisse pour toujours à ses pieds dans le sein de sa gloire !

    Jai le projet de vous écrire encore avant mon départ, qui ne se fera plus longtemps attendre ; cependant je vous avoue la crainte que jai de ne pouvoir pas le faire. Si Notre-Seigneur le voulait ainsi et quil me mît même dans limpossibilité de communiquer plus tard avec vous, cher ami, je voudrais que vous considériez cette lettre comme un au revoir au ciel !

    Je resterai toujours très uni de prières avec vous, comme je vous. lai promis. Cette union fera notre force, notre soutien ; son souvenir sera un encouragement et pourra vous relever quelquefois dans des moments dabattement. Notre-Dame de Lorette en a été le principe : elle sera dorénavant notre point de ralliement. Eloignés lun et lautre de ce phare qui a éclairé notre précieux séjour à Issy, nous jetterons vers lui souvent nos regards, et la pensée de la bonne Mère, qui nous a unis par des liens spirituels et qui continuera toujours à veiller sur nous malgré les grandes distances, sera la source de bien des grâces. Cest à ses pieds quici-bas nous nous rencontrerons, non pas pour échanger de ces paroles qui frappent les sens, mais pour demander lun pour lautre ses bénédictions.

    Le 21 mai prochain, avant que vous ayez reçu ce petit mot, jaurai fait, mon bien cher ami, le grand et dernier pas, qui viendra clore cinq années de retraite au séminaire. Notre-Seigneur aura daigné se choisir en moi un prêtre, un pauvre et indigne ministre. Mais précisément la vue de cette indignité augmente rua confiance ; oui, elle doit être sans borne, la confiance que je mets en la divine Providence ; car ce nest pas moi qui serai prêtre, cest Notre-Seigneur lui-même qui sera prêtre en moi, car il maura incorporé à lui pour me faire témoin de ses merveilles. A moi donc de mabandonner entièrement à lui pour que je puisse dire avec vérité : Vivit in me Christus.

    Ce ne sera pas vous, mon cher ami, vous le pensez bien, qui aurez la moindre part dans mes souvenirs en ces beaux jours. Souvent je présenterai votre nom à Notre-Seigneur pour quil vous bénisse, vous guide, vous fortifie dans vos épreuves, vous soutienne au milieu de tant de difficultés qui sopposent à ce que votre âme vive pleinement de la vie intérieure et se repaisse à satiété de cette nourriture spirituelle que Notre-Seigneur donne aux âmes qui font de sa recherche leur principal travail.

    Adieu, mon bien cher et bien bon ami ; je vous recommande toujours pour lavenir de prier quelquefois pour mes parents, auxquels Notre-Seigneur demande de grands sacrifices et qui peut-être ne sont pas encore au bout de ce quils auront à abandonner à notre bon Maître.

    Présentez mes humbles respects à toute votre honorable famille, que je connais en Notre-Seigneur, et croyez-moi toujours votre frère et ami.

    J.-M. DE BRETENIÈRES.
    diacre.

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    Ainsi se termine, par un touchant adieu, la correspondance du futur martyr. Comme il lavait annoncé, il reçut lordination sacerdotale le 21 mai 1864, dans léglise du Séminaire des Missions-Etrangères, des mains de Mgr Thomine-Desmazures, Vicaire Apostolique du Thibet ; le 15 juillet de la même année il partait pour la Corée, et, moins de deux ans après, le 8 mars 1866, il offrait à Jésus, avec son sang, le suprême témoignage de sa fidélité et de son amour.

    Bien différente fut la carrière de son ami mauritien. Rentré dans son île, comme on la vu, au mois de janvier 1863, M. Alfred Le Juge de Segrais retrouva peu après à Bourbon la sur de la jeune femme qui lui avait été enlevée si prématurément ; il lépousait au mois de septembre 1864 et de cette union naquirent 17 enfants : Ecce sic benedicetur homo qui timet Do-minum. La mère de cette belle famille mourut en 1893, à lâge de 45 ans ; son mari lui survécut plus de 30 ans et séteignit doucement, patriarche vénéré, en 1924, âgé de 91 ans, souriant à lespoir de retrouver dans le ciel lami qui ly avait devancé depuis près de 60 ans. Une de ses filles est Sur de Charité à lîle Maurice ; un de ses petits-fils a reçu lordination sacerdotale à Nantes en juillet 1.928 : il exerce le saint ministère dans son île natale, exauçant le désir de laïeul appelé par la Providence à une autre destinée.

    Le nom de Just de Bretenières est demeuré en vénération dans la famille qui conserve comme de précieuses reliques les lettres du sympathique Martyr de Corée.
    Fin





    1929/722-738
    722-738
    Bretenière
    France
    1929
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