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Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864) 1

Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864)
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    Une correspondance inédite du Vénérable Just de Bretenières (1861-1864)
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    Alfred Le Juge de Segrais, dune famille honorable de lîle Maurice, avait eu la douleur de se voir enlever par la mort, après trois mois de mariage, une jeune épouse tendrement almée. Sa foi profonde lui fit supporter courageusement cette dure épreuve, mais, comprenant la fragilité des affections humaines, il voulut sattacher uniquement à Celui qui demeure alors que tout passe et résolut de ne travailler que pour Lui. Le ministère sacerdotal lui parut le meilleur moyen de réaliser ce projet, et, confirmé dans ses intentions. par les conseils de son évêque et de son confesseur, il partit pour la France et entra au Séminaire dIssy, alors maison de philosophie du Séminaire de Saint-Sulpice.

    Cest là quil fit connaissance avec Just de Bretenières (1) et se lia avec lui dune amitié toute fraternelle. Mais, peu de temps avant de recevoir la tonsure, Alfred Le Juge de Segrais tomba malade et dut quitter le séminaire. Après deux ans de traitements variés, les médecins lui conseillèrent de retourner dans son pays natal, dont le climat serait plus favorable à sa santé. Au mois de janvier 1863, il sembarquait pour lîle Maurice.

    Les deux amis ne devaient pas se revoir sur la terre, mais leur séparation donna lieu à une correspondance suivie que seule devait interrompre la mort du Martyr de Corée.

    Le 25 juillet 1861, Just de Bretenières quittait lui-même le Séminaire dIssy pour entrer aux Missions-Etrangères et cest de là que sont datées le plus grand nombre des lettres adressées à son ami mauritien.

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    (1) Just de Bretenières était entré au Séminaire dIssy le 19 novembre.


    Nous navons pas malheureusement les réponses de son lointain .correspondant, mais nous possédons la copie authentique de 26 lettres du futur Martyr : la famille Segrais a bien voulu nous les communiquer, et nous lui en exprimons toute notre reconnaissance.

    Nous ne doutons pas que les lecteurs du Bulletin ne soient intéressés et édifiés à la lecture de ces lettres, jaillies on peut le dire dune âme si sympathique et si généreuse.


    I
    ( Mars 1861 ) Dimanche matin
    Issy

    Cher ami

    Je vous envoie ce que vous me demandez dans votre lettre. M. lEconome ma indiqué le commissionnaire dont vous me parlez et vous recevrez le paquet ce soir.

    Je mattendais bien à ce que votre course vous fatiguerait un peu ; mais, comme vous avez déjà repris quelques forces, vous êtes en état de supporter un peu de lassitude. Jespère donc que cela ne sera rien et que vous vous tirerez aussi victorieusement de votre plus long voyage de Paris en Bourgogne. Ne pouvant vous accompagner de corps, je vous accompagne desprit, cest tout ce que je peux pour satisfaire ma sollicitude dinfirmier (1), Mais je suis bien rassuré sur votre compte, quand je pense que le bon Dieu vous a remis entre les mains de si bons anges gardiens. Ayez bien confiance, cher ami ; ce nest pas un vain mot que cette parole : Tout va bien quand Dieu le veut ainsi. Dieu veut que vous quittiez pour un temps notre cher séminaire, cest afin que vous, repreniez des forces pour vous consacrer plus entièrement à son service.

    Quimporte donc où nous soyons, pourvu que nous ne cherchions que la volonté de Dieu : au séminaire, au milieu du monde, nous pouvons toujours trouver Dieu dans le silence du cur. Nous pouvons toujours lui consacrer tous nos actes. Cest bien certainement ce que vous faites et ce que vous ferez toujours, vous, bon disciple du bon Père Pinault (2). Il vous a, sans doute, mille fois insinué sa doctrine du rien de toutes choses. Eh bien ! il faut la mettre en pratique dès maintenant, en quittant le séminaire avec le cur aussi joyeux que quand vous y reviendrez.

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    (1) Labbé de Bretenières exerçait au séminaire la charge dinfirmier.
    (2) Directeur du Séminaire, ancien maître de conférences à IEcole Normale supérieure et très distingué professeur de mathématiques.


    Si réellement nous nestimons rien hors de Dieu, nos volontés propres, nos désirs personnels, nous les foulerons aux pieds et nous ne nous estimerons riches quen tant que nous posséderons réellement Jésus-Christ. Oui, à Jésus en tout !

    Je vous quitte, cher ami ; la grandmesse sonne et vous savez. quil faut avant tout obéir au règlement quand on est au séminaire. Souvenons-nous lun de lautre devant le bon Dieu et, avec sa grâce, tout ira bien.

    Tout à vous dans les SS. CC. de Jésus et de Marie.

    JUST DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    II

    Issy, 25 mai 1861

    Cher ami et frère en Jésus et Marie

    Je ne sais ce que vous devez penser de ce long silence que je garde à votre égard, surtout après vous avoir dit si souvent avant votre départ que, pendant votre absence, vous ne resteriez jamais bien longtemps sans recevoir de mes lettres. Jespère cependant que votre charité aura trouvé moyen de mexcuser. Javoue, en effet, que jai besoin dexcuses, mais je crois en avoir de bien bonnes, car jai été beaucoup plus occupé depuis trois semaines que je ne lavais encore été depuis le commencement de cette année, non pas physiquement comme infirmier, mais surtout moralement. Et vous devez bien le savoir par votre propre expérience, lorsque lesprit est dominé par une pensée qui le poursuit, le temps passe sans quon sen aperçoive et lon na rien fait de ce que lon sétait proposé.

    Bien souvent cependant je prenais la résolution de vous écrire, au moins un mot, pour vous dire que je ne vous oubliais pas, surtout à Lorette (1), mais je nai pu en venir à leffet et même aujourdhui je ne le fais pour ainsi dire quen lair et en passant. Vous me pardonnerez donc, cher ami, en considération de ma bonne volonté, davoir si longtemps tardé à répondre à votre dernière et si bonne lettre. Soyez sûr que le cur nest pour rien dans ce retard. Le cur dun Bourguignon ne se refroidit jamais : mettez cela dans vos papiers et ne loubliez pas.

    ___________________________________________________________________________
    (1) La chapelle de Notre-Dame de Lorette, dans le parc du Séminaire dIssy, en grande vénération depuis longtemps parmi les séminaristes.


    A cette heure-ci 38 de nos confrères reçoivent la sainte tonsure ; ils nous reviendront ce soir et rendront du zèle et de la ferveur à la communauté. Le bon Dieu na pas permis que vous fussiez de ce nombre. Je comprends mieux que beaucoup dautres, je le crois, ce que doit vous coûter ce sacrifice, puisque peu sen est fallu que je ne fusse forcé à le faire moi-même lannée passée (1). Cest une nouvelle épreuve que le bon Dieu ajoute à toutes celles quil vous a déjà envoyées. Vous la recevrez, sans doute, comme vous avez déjà reçu les autres, cest-à-dire avec entière soumission à la sainte volonté de Dieu. Ah ! que ne fera pas le bon Dieu pour vous ? que de grâces ne vous donnera-t-il vas puisque maintenant il se plaît à vous faire souffrir. Chacun des actes dabandon que vous faites à son bon plaisir est enregistré dans le grand livre doù plus rien ne sefface. Nous nenvions pas leur sort à ceux que le monde appelle heureux ; nous disons au contraire : bienheureux ceux qui souffrent, bienheureux ceux qui pleurent, parce quune couronne les attend et quils sont sûrs de lobtenir sils persévèrent avec patience dans la voie que Dieu leur trace.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Une attaque de rhumatismes le retint au lit pendant la retraite dordination ; mais il put néanmoins recevoir la tonsure des mains de Mgr Moriot en léglise Saint-Sulpice le samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte, 2 juin 1860.


    Ah ! quelle est donc belle notre sainte religion, puisquelle sait transformer les curs, enflammer les âmes, puisquelle amène ceux qui la suivent complètement à ne plus désirer que les souffrances, les sacrifices, la croix, la mort ! Dans le saint état auquel nous aspirons, voilà quel doit être lunique but de nos désirs. Le prêtre doit sans cesse soupirer après la croix, puisquil veut être semblable à son saint Modèle. Toujours souffrir et tout sacrifier: voilà quelle doit être notre devise.

    Mais croirons-nous avec cela avoir fait grandchose ? Eh ! non, certainement ; car que vaut donc ce que nous sacrifions en comparaison de ce que nous acquérons ? Nous sacrifions le périssable, le néant, la boue, le plaisir dun instant, et nous acquérons par là le seul vrai bien, le bien par excellence, au-dessus de toutes louanges, que nous ne goûtons pas, parce que nous ne voulons pas le goûter, mais qui est plus doux que toutes les douceurs pour celui qui se donne à lui sans réserve. Que pourra donc nous coûter le sacrifice, la souffrance, si nous avons toujours les regards fixés sur Jésus-Christ ? Oserons-nous même appeler cela souffrance, sacrifice ?

    Embrassons-nous, cher ami, dans cette pensée-là, qui est la source de la vraie charité, du véritable amour fraternel,

    On ma dit que vous reviendriez peut-être dans une quinzaine de jours. Jen bénis le bon Dieu pour vous.

    Adieu, union de prières.

    Tout pour Jésus et par Marie
    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    III

    J. M. J. Issy, dimanche 16 juin (1861)

    Cher ami

    M. Curmer ma donné à lire hier le petit mot que vous lui écriviez et je suis sensible au reproche qui my est fait. Je profite donc à la hâte dune étude libre après la grandmesse pour vous envoyer ces quelques lignes afin de vous prouver que vous êtes dans lerreur à mon égard.

    Oh ! je suis bien loin doublier mes confrères absents et vous en particulier. Vous saurez que je prie tous les jours la Sainte Vierge pour vous ; ainsi ne me gardez pas rancune. Et si je ne vous écris pas aussi souvent que je le voudrais, ce nest pas négligence de ma part, je vous lassure. Jai eu ces jours-ci deux ou trois malades qui me prennent un peu de temps, de plus une autre affaire que je poursuis et qui moccupe beaucoup (1).

    Pendant que je vous parle de malade, il y a un de nos confrères, M. Champanain, qui vient de nous quitter pour aller prendre les eaux dans les Pyrénées ; M. Chopard est allé aussi se reposer ; deux ou trois autres sapprêtent à en faire autant. Ainsi je vois un à un partir mes confrères et se séparer de nous, même avant les vacances, ceux avec qui jétais si heureux de vivre près de Notre-Dame de Lorette. Cest vous qui avez donné le mauvais exemple. Encore si vous le répariez en venant passer avec nous ce dernier mois de lannée scolaire ! Mais je vois que je prêche en vain. On dirait que la société de vos anciens confrères, au milieu du parterre fleuri dIssy, ne vous sourit point.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Vraisemblablement laffaire de son entrée au Séminaire des Missions-Etrangères.


    Enfin pourvu que vous soyez bien en état de revenir à Issy après les vacances, si le bon Dieu nous le permet, cest tout ce que je lui demande pour vous. Encore faut-il se soumettre à sa sainte volonté et prendre avec paix et joie tout ce quil nous envoie, succès et sacrifice. Ainsi les plus grandes contrariétés nébranlent pas la paix intérieure, lorsquon a sans cesse les regards fixés sur cette divine volonté qui nous guide.

    Beaucoup de membres de la communauté sintéressent à vous. Jentends à chaque instant demander de vos nouvelles. Ainsi voyez : on ne vous oublie pas. Ne nous oubliez pas non plus et priez pour nous. Je me recommande particulièrement à vos prières : jen ai grand besoin. Dieu vous rendra avec usure le bien spirituel que vous pouvez me faire en vous souvenant de moi aux pieds du Saint-Sacrement.

    Tout à vous, cher confrère et ami, dans les SS. Curs de Jésus et de Marie.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    IV

    J. M. J. Issy, 8 juillet 1861

    Cher ami

    Je crois que vous partez aujourdhui même pour Evian ; mais, comme je ne sais pas positivement votre adresse, je vous envoie ma lettre à Cormatin, doù lon saura bien vous la faire parvenir.

    Je ne sais si lon vous a écrit quil nous est venu un de vos compatriotes de Maurice. Il se trouve très bien au séminaire et se réjouit de faire connaissance avec vous. Je pense que vous pourrez lui faire du bien. Il faut commencer lapostolat dès le séminaire, quand le bon Dieu nous en donne loccasion.

    Adieu, cher ami ; priez pour moi, vous aussi : jen ai beaucoup besoin. Je pense bien souvent à vous, surtout à Lorette.

    Adieu, en Jésus, en Marie.
    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    V

    Moins de trois semaines après la lettre précédente, le 25 juillet, 1abbé de Bretenières était entré au Séminaire des Missions-Etrangères : il en informe son ami et lui fait part de ses premières impressions.

    Les lettres écrites dIssy avaient pour en-tête le monogramme de la Sainte-Vierge AM. Il y substitue désormais linvocation : Notre-Dame de la Salette, Réconciliatrice des pécheurs, priez sans cesse pour nous qui avons recours à vous, le plus souvent réduite aux initiales de chaque mot.

    Just avait quitté le séminaire dIssy le 15 juillet et, avec son ami labbé dHulst (1), avait fait un pèlerinage à ia Salette. Il en rapporta une grande dévotion à la Vierge invitant les chrétiens à la pénitence et à la réparation : de là le nouvel en-tête de ses lettres.

    *
    * *

    N.-D. de la Salette. Séminaire des Missions-Étrangères
    Réconciliatrice des pécheurs, 3 août 1861.
    priez sans cesse p. nous
    qui avons recours à vous. Bien cher ami,

    Voilà déjà des jours que je forme le projet de vous écrire, ne serait-ce quun mot, mais le temps passe si vite, je suis si peu souvent libre, que les journées sécoulent et je ne viens presque jamais à bout daccomplir tout le programme que je me suis tracé le matin. Jai, ce soir, quelques minutes et jen profite pour venir me recommander instamment à vos bonnes prières.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Le futur Recteur de lInstitut Catholique de Paris, député et conférencier de Notre-Dame.


    M. dHulst mécrivait hier quil vous a parlé du grand parti que je venais de prendre, ou plutôt de réaliser, après avoir eu beaucoup dobstacles à vaincre. Jai la ferme confiance que la Sainte Vierge, dont les Issyens sont tout spécialement les enfants, maura pris sous sa protection et maura guidé. Je men remets tout entier à elle, je veux lui obéir en tout, je veux quelle soit ma mère pour toutes choses ; je ne veux plus rien vouloir que ce quelle veut. Mais je suis si faible, si ingrat, Si lâche, que, pour accomplir ces résolutions, jai besoin de nouvelles grâces. Priez donc, priez beaucoup pour moi, votre ancien confrère ; priez pour que je ne regarde jamais en arrière. Ce nest pas que je me plaigne de la voie que jembrasse, je crois, par la volonté de Dieu. Oh ! non ; je suis trop heureux dune si grande grâce qui mest faite ; je sens bien que jen suis indigne, mais je me réjouis, jamais je nai eu tant de bonheur !

    Oh ! que je voudrais donc être réellement détaché de tout et me donner tout entier au bon Dieu ! Quand je jette un regard sur tout ce que le bon Dieu a fait pour moi, je métonne vraiment de me retrouver si attaché aux créatures et maimant autant moi-même. Quil est donc difficile de vaincre lamour-propre et lorgueil ! On peut facilement tout quitter, mais se quitter soi-même, se remettre tout aux mains de Dieu, ne plus vouloir agir que pour lui, que cest donc difficile !

    Cher ami, priez bien, beaucoup, pour moi à cette intention. Que jen ai besoin !
    Et vous, comment allez-vous ? Il y a bien longtemps que je nai eu de vos nouvelles. Si vous avez le temps de mécrire, faites-le donc : jen serai bien heureux.

    Je suis à Paris pour jusquau 18 de ce mois ; jirai ensuite passer une vingtaine de jours en Bourgogne pour dire adieu à mes grands-parents, et puis je reviendrai définitivement et, je lespère, irrévocablement me fixer ici.

    Adieu, adieu, au revoir. Priez aussi, je voua prie, pour mes chers parents.
    Tout à vous en Notre-Seigneur et pour sa plus grande gloire.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    VI

    N.-D. de la Salette, Dijon, 15 septembre 1861,
    Réconciliatrice des pécheurs, fête de N.-D. de Bon-Espoir.
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Mon cher ami

    Je vous envoie ce petit mot pour vous remercier de votre bonne lettre. Je voulais le faire plus tôt, mais, malgré mon désir, cela ma été impossible : je suis toujours de plus en plus chargé et accablé daffaires ; aussi jespère que votre charité me tiendra compte de ma bonne volonté.

    Je pense que vous êtes encore aux bains de mer ; jespère quils vous feront du bien et vous mettront en état de rentrer cette année même au séminaire. Le bon Dieu vous éprouve bien, cher ami, mais ayez confiance : il vous donnera certainement les forces suffisantes pour le bien servir.

    Jai prolongé, plus que je ne le comptais dabord, mon séjour en Bourgogne auprès de mes parents ; mais je vais les quitter dans deux ou trois jours et je serai de retour à Paris le 21 de ce mois. Puis jirai passer le reste des vacances à Meudon.

    Je serais bien aise de recevoir de vos nouvelles. Je me rappelle toujours que jai été infirmier et je suis sans cesse tenté de poser cette question : Comment allez-vous ? Jespère vous voir avant la rentrée. En attendant, priez un peu pour moi et pour mes chers parents : jen ai bien besoin et eux aussi.

    Adieu. Tout à vous en Jésus et Marie ad majorem Dei gloriam.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.

    *
    * *

    Après une saison deaux à Evian et une villégiature au bord de la mer, M. Le Juge de Segrais était rentré à Paris pour y passer lhiver. De son côté Just de Bretenières avait, dès le 21 septembre 1861, repris sa place au séminaire de la rue du Bac. Les deux amis purent donc se voir de temps an temps ; aussi la correspondance ne reprend-elle quaux approches du printemps de 1862 et a-t-elle surtout pour objet de ménager des rendez-vous à la convenance des deux intéressés.


    VII

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Mardi 11 février 1862
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Mon bien cher ami

    Je puis avoir demain mon frère (1), comme je lespérais, et je me réjouis de vous lamener. Je pense que nous serons chez vous (2) à peu près à 1 h. ½ de laprès-midi. Si cela ne vous fatigue pas, je prolongerai un peu ma visite après quil nous aura quittés pour aller à son cours et je vous dirai bien des choses qui ne me sont pas venues hier à la pensée, tant jétais heureux et surpris de vous voir.

    Je vous quitte en vous donnant rendez-vous en Notre-Seigneur et en sa sainte Mère. Tout à vous pour la plus grande gloire de Dieu.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.

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    (1) Christian de Bretenières, de deux ans plus jeune que son frère, était alors étudiant et devait entrer au séminaire dIssy à la fin des vacances de cette même année.
    (2) M. Le Juge de Segrais demeurait alors au No 1 de la rue dAntin (2e arrond.)


    VIII

    N.-D. de la Salette. Séminaire des M.-E., 1er mars 1862.
    Réconciliatrice des pécheurs,
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Mon bon ami

    Comme je ne vous vois point venir, ainsi que vous me laviez fait espérer, je crains que vous ne soyez souffrant de nouveau. Vous savez que, malgré ma bonne envie, je ne peux demander de fréquentes permissions de sortir, dautant plus que mes parents auraient alors le droit de revendiquer aussi quelque chose pour eux. Néanmoins je désirerais bien avoir de vos nouvelles et vous me feriez grand plaisir si vous pouviez mécrire un petit mot, quelque court quil soit, sans toutefois vous fatiguer.

    Mercredi dernier M. Curmer est venu passer une partie de la journée avec moi à Meudon : il va mieux, quoiquil ne soit guère fort, et se dispose à rentrer prochainement au séminaire. Je ne sais sil choisit bien son moment pour cela, car, dans létat où il est maintenant, la cuisine de Saint-Sulpice pendant le Carême ne lui convient pas beaucoup. Je crois que cest la crainte dêtre réclamé par ses parents qui lui fait prendre ce parti dont Dieu veuille quil nait point à se repentir.

    Je vous quitte en vous demandant de prier toujours un peu pour votre ami et ancien infirmier, qui est bien loin dêtre ce que vous le croyez, mais qui vous aime de tout cur en Jésus et Marie.

    J. DE BRETENIÈRES.
    cl. t.


    IX

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Dimanche 16 mars 1862
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Mon bien bon ami

    Le départ des missionnaires na pu avoir lieu au jour que je vous avais indiqué ; il est remis au 25 ou 26 de ce mois. Du reste, quand le jour approchera, je vous en avertirai dune manière plus positive.

    Je recommande à vos prières une jeune mère de famille, âgée de 25 ans, qui sen va mourant, sans espoir et laissant deux charmants petits enfants. Pauvres petits orphelins !

    Priez aussi pour votre ancien ami en Jésus et Marie.
    Tout à vous.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    X

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Vendredi 28 mars (1862)
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Mon bien cher ami

    Le départ de mes confrères est enfin fixé à dimanche prochain. La cérémonie commencera au jardin à 5 heures du soir ; là les hommes seuls sont admis. Elle se continuera et sachèvera dans léglise, où le public entre librement. Comment allez-vous ? Pourrez-vous y assister ? Je sais que vous le désirez bien et je souhaite de tout mon cur que le bon Dieu vous permette dêtre témoin dune cérémonie qui est pour nous une fête de famille.

    Mais de tout cela il arrivera ce qui plaira à notre bon Père. Oh ! quil est bon, notre Père ! Priez-le bien, aimez-le bien. Vous avez un cur qui sait aimer : il faut que vous le donniez à Notre-Seigneur. Savez-vous quaimer Notre-Seigneur, cest faire de notre pauvre exil un paradis ? Gustate et videte quam suavis est Dominus.

    Je vous embrasse affectueusement en Notre-Seigneur et en sa très sainte Mère.

    J. DE BRETENIÈRES.
    cl. t.


    XI

    N.-D. de la Salette. Lundi soir, 31 mars 1862
    Réconciliatrice des pécheurs,
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Mon bon ami

    Je suis aux regrets de vous avoir si peu vu et aidé hier à la cérémonie du départ (1). Jai pensé que vous me connaissiez assez pour supposer que, si je nétais pas demeuré plus de temps avec vous, cela venait de ce que jy étais forcé par une bonne raison. En effet, jétais retenu par un bon et saint jeune homme, fort lié avec mon frère, mais que je connaissais à peine, et, précisément pour cela, jai cru que la charité mobligeait à faire plus pour lui que pour vous, qui connaissez le fond de mon cur. Mais je compte me rattraper auprès de vous à Meudon ; si vous devez y être installé dès après-demain, faites-le moi donc savoir tout de suite et donnez-moi votre adresse pour que jy aille vous demander de me faire part de vos impressions à la cérémonie dhier au soir.

    Je ne vous dis donc quau revoir et à bientôt, en vous embrassant dans les SS. CC. de Jésus et Marie.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.

    ___________________________________________________________________________
    (1) Les partants du 30 mars 1862 étaient :
    MM. Dubail, futur Vicaire Apostolique de la Mandchourie, mort en 1887 ;
    Chabauty, missionnaire du Setchoan Méridional, mort en 1876,
    Rigaud, massacré au Setchoan Oriental en 1869 ;
    Houillon, qui, rentré du Setchoan en 1870, fut emprisonné par la Commune, réussit à senfuir le 27 mai 1871, mais fut massacré sur le boulevard Richard-Lenoir ;
    Cambier, ancien Normalien, ami du futur Cardinal Perraud, mort au Kouangtong en 1866.
    Gennevoise, missionnaire au Kouangtong, puis au Setchoan, mort en 1901.
    Dans la mer de Chine, lincendie se déclara à bord du navire qui les portait ; les passagers descendirent dans les canots de sauvetage et furent jetés par une tempête sur les côtes de lîle de Haïnan, après avoir été ballottés sur les flots pendant sept jours. Une barque chinoise les conduisit à Macao, où ils arrivèrent le 15e jour après quils avaient dû abandonner leur vaisseau. Le 8 août ils débarquaient enfin à Hongkong, à bout de forces, ayant perdu tous leurs effets et leurs bagages.


    XII

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Vendredi matin, 4 avril 1862
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Cher ami

    Je me suis informé, comme vous me le demandiez, ai vous naviez pas dans votre voisinage une succursale du chemin de fer dOrléans. La plus voisine de votre quartier est rue de Clichy. Je nai pu vous écrire cela plus tôt parce que je nai eu réponse quhier au soir.

    Jai pris pour vous chez le portier un exemplaire du Chant du Départ : je vous le remettrai la prochaine fois que je vous verrai avec la petite bouteille deau de la Salette que je vous ai promise.

    Adieu. Priez pour moi afin que jaccomplisse avec fruit mon temps dépreuve au séminaire et afin que je puisse un jour conduire quelques âmes à Dieu.

    Je vous embrasse bien affectueusement en Jésus et Marie.

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.


    XIII

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs Mardi soir, 15 avril (1862)
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.
    Cher ami

    Je reçois votre lettre au retour de la promenade, qui a été avancée dun jour à cause des offices qui commencent demain mercredi.. Que ne mavez-vous donc écrit plus tôt, jaurais pu facilement passer au moins deux heures et demie avec vous aujourdhui, et me voilà obligé de remettre cela à huit jours. Encore je crains même que, le mercredi après Pâques, je ne puisse vous voir que peu de temps, parce que mon ancien précepteur (1), celui qui ma élevé pendant huit ans, viendra passer à cette époque quelques jours à Paris pour me voir, et, le mercredi surtout, il ne voudra probablement guère me lâcher.

    ___________________________________________________________________________
    (1) M. labbé Gautrelet.


    Je ne sais si cette lettre vous parviendra assez tôt demain pour que vous ne mattendiez pas vainement. Aujourdhui, en errant dans ma promenade, jai passé sous vos fenêtres (1) sans me douter que jétais si près de vous ; mais pourquoi ne mavez-vous pas écrit plus tôt ? Enfin, le bon Dieu ne la pas voulu : cest donc pour le mieux. Je penserai à vous demain à la sainte Communion ; mais ne comptez pas tant sur la valeur de mes prières, moi qui ne suis quun rebut sur la terre. Cest vers le bon Dieu quil faut vous tourner tout entier ; cest lui quil faut aimer, lui qui est tout amour, lui qui doit être notre tout, lobjet de toutes nos pensées. Le cur de lhomme est fait pour aimer, mais est-ce pour tout ce qui passe, ce qui nest que créature ? Oh ! non ; plus haut, plus haut, portons nos regards vers Celui qui fait les délices de ceux qui laiment ; donnons-nous tout à lui.

    Adieu donc en Jésus et Marie, et que la paix soit avec vous !

    J. DE BRETENIÈRES
    cl. t.

    *
    * *

    Après une cure dhydrothérapie à Bellevue, qui na pas donné les résultats espérés, M. Le Juge de Segrais fait une saison à Plombières (Vosges) : cest là que lui sont adressées les deux lettres suivantes.

    ___________________________________________________________________________
    (1) M. Le Juge de Segrais venait dentrer pour quelque temps à lEtablissement hydrothérapique du Docteur Bourguignon, à Bellevue-sous-Meudon.


    XIV

    N.-D. de la Salette. Séminaire des M.-E., mardi 17 juin (1862)
    Réconciliatrice des pécheurs
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v. Cher ami

    Je ne veux pas tarder plus longtemps à vous accuser réception de votre petit mot, de peur que vous ne croyiez quil ne mest pas parvenu. Dun côté il mattriste en mapprenant que vous vous êtes trouvé fatigué à votre premier bain, ce qui mest confirmé par un petit billet que ma fait remettre M. Curmer tout à lheure par le bon M. Champanain et dans lequel il me dit quà votre troisième bain vous nétiez pas encore bien solide. Dun autre côté je crois que cela nest pas très inquiétant, parce quil y a peu de personnes sur lesquelles les premiers bains ne fassent cet effet. Enfin il faut tout espérer du bon Dieu, qui a déjà tant fait pour vous et qui fera encore davantage.

    M. Curmer mapprend aussi que jeudi prochain, jour de la fête du Saint-Sacrement, M. Grondreaux dira sa première messe à votre intention : il va sans dire que celui que vous connaissez au Séminaire des Missions-Etrangères sunira selon ses faibles forces, du moins tant quil pourra, à tout ce faisceau de curs généreux qui à Saint-Sulpice prieront pour vous.

    Je pense que vous me donnerez, quand vous serez moins fatigué, quelques détails sur votre séjour à Plombières. Je voudrais bien que vous repreniez vite des forces afin de pouvoir faire quelques promenades aux environs : lair des montagnes vous ferait du bien, et puis le pays, qui est joli, vous récréerait. Enfin ayez patience, cela viendra avec la grâce de Dieu ; seulement il faut être soumis et attendre le jour où Dieu vous rendra forces et santé.

    Je vous quitte et termine ce petit mot pour quil puisse partir aujourdhui.
    Je vous aime comme un frère en Notre-Seigneur et nous resterons toujours unis en son Sacré-Cur. Adieu.

    J. DE BRETENIÈRES


    XV

    N.-D. de la Salette.
    Réconciliatrice des pécheurs, Mardi, 1er juillet 1862
    p. s. c. p. n. q. a. r. à v.

    Jai reçu, mon bien cher ami, votre petite lettre dimanche. M.Gros, qui me la envoyée, laccompagnait dun petit mot dans lequel il mavertissait aussi de la neuvaine qui a commencé pour vous aujourdhui à Boulogne. Jai déjà bien pensé à vous aujourdhui 1er juillet ; demain je compte faire encore la sainte Communion à votre intention : jirai à Issy servir la messe à Lorette à un de mes confrères du prochain départ et je ne vous oublierai pas dans cette chapelle où nous nous sommes si souvent agenouillés ensemble. Ce temps est passé ; il ne reviendra plus, mais cest la volonté de Dieu. Je ferai encore une fois, dici à la fin de la neuvaine, la sainte Communion pour vous : cest une obligation damitié, et de vraie amitié. Dautres confrères fervents prient aussi pour vous ; mais, après tout, vous devez, en ancien et bon séminariste, rester indifférent à tout et attendre patiemment votre guérison, quand même bien des jours encore devraient sécouler avant quelle arrive.

    Mes parents pensent aussi beaucoup à vous et sunissent dintention avec moi.
    Enfin patience et bon espoir, mon cher ami, et revenez-nous à Paris bien portant. Je compte que le régime des eaux, après vous avoir un peu abattu, comme il arrive toujours, vous relèvera vite. Le changement, vous le savez bien, est souvent très prompt aux eaux. Jespère que vous ne quitterez pas Plombières sans avoir retrouvé un peu de jambes et parcouru les jolis vallons des environs.

    Je ne sais si je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que notre chère Congrégation comptait un nouveau martyr, M. Néel, âgé de 29 ans, parti dici il ny a guère plus de trois ans ; les plus anciens parmi nos confrères lui ont baisé les pieds. Cest en Chine, et muni dun passeport en règle, quil a recueilli la belle palme. Le sang des martyrs na pas encore fini de couler ; il faut du sang, du sang : cest le seul moyen de planter la croix de notre divin Sauveur.

    Je vous embrasse bien tendrement, cher ami, et remets à un autre jour de vous écrire plus longuement. Adieu.

    (A suivre) J. DE BRETENIÈRES



    1929/658-673
    658-673
    Bretenière
    France
    1929
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