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Une belle figure de prêtre chinois : Le Père André Tchao

Une belle figure de Prêtre chinois. Le Père André Tchao, Missionnaire Apostolique (1859-1925)
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    Une belle figure de Prêtre chinois.

    Le Père André Tchao,
    Missionnaire Apostolique (1859-1925)

    Une belle figure de prêtre vient de disparaître, cest celle du Père André Tchao, du clergé de la Mission de Canton, Missionnaire Apostolique. Originaire de la sous-préfecture de Shuntak, il eut lavantage davoir une mère profondément chrétienne ; aussi, quand son André lui demanda la permission dentrer au séminaire de Canton, cest de tout cur quelle loffrit au Seigneur. Ses études de latin terminées, André fut envoyé au Collège général de Penang, où il acheva le cycle des études théologiques.

    De retour à Canton, il eut à subir une sérieuse épreuve avant le sacerdoce : pendant de longues années il fut envoyé ici ou là comme séminariste-catéchiste. Lépreuve lui étant favorable, il était promu peu à peu aux premiers ordres sacrés, sans cesser dêtre catéchiste. Cest ainsi quon se souvient encore de son passage comme diacre-catéchiste dans le district de Hoyun. Enfin, le jugeant suffisamment préparé, Mgr Chausse, Préfet Apostolique du Kouang-tong, lui conférait la prêtrise le 16 février 1894. Il avait alors 35 ans.

    Une nouvelle vie allait commencer pour lui. Jusque là il navait été que lauxiliaire des missionnaires, il devenait lui-même pionnier de lEvangile. Après un assez court séjour dans les districts de vieux chrétiens situés dans le Delta, entre Canton et Macao, il est envoyé du côté opposé, sur la Rivière de lEst. Il revoit Hoyun, puis va sinstaller successivement dans différentes chrétientés des sous-préfectures de Laolong et de Wopin surtout, qui garde son souvenir, car, après avoir défriché cette terre inculte, il y bâtit une belle chapelle, dans un site magnifique, sur un rocher surplombant la Rivière de lEst, qui, en cet endroit, coule large et majestueuse. Ses chrétiens de Laolong et de Wopin sont confiés maintenant à la sollicitude des missionnaires de Maryknoll, mais tous ont été les fils spirituels du Père Tchao, et ils gardent lempreinte dune formation sérieuse.

    Il était dans cette région éloignée lors de la persécution de 1900 et resta toujours au milieu de son troupeau. En 1906 il fut nommé chef du district de Mouilok, dans la partie ouest de la Mission, et cest là que Mgr Mérel le trouva vers 1911, quand il eut besoin dun prêtre indigène pour diriger lorphelinat de garçons à Canton. Cétait un changement de vie complet ; mais, bien quayant à peine dépassé la cinquantaine et encore dans toute la force de lâge, le Père Tchao était déjà rhumatisant ; sa vue laissait beaucoup à désirer, et il était prudent de le rapprocher de la capitale. Ce nest pas sans regret quil quitta ses ouailles, il les connaissait et elles le connaissaient ; mais il savait quavant tout il faut obéir et il devint directeur dorphelinat. Qui aurait cru à ce moment que la Providence le faisait entrer dans cette filière pour le conduire à un autre but ?

    En effet, en 1913, la Mission catholique acceptait la direction dune grande léproserie que lui confiait le Gouvernement provincial. Lembryon de léproserie fondée par le très charitable Père Conrardy à Sheklung, à 60 kilomètres à lest de Canton, allait recevoir des aménagements nouveaux et devenir établissement gouvernemental. Le Père Deswazières avait accepté la direction de luvre ; il lui fallait un auxiliaire pris dans le clergé indigène. Le choix de Mgr Mérel se porta de suite sur le Père Tchao. Jai besoin dun volontaire, lui dit-il, voudriez-vous aller à la léproserie ?. Bien que surpris par cette proposition inattendue, le Père répond sans hésitation : Que ce soit ici ou là, je suis toujours à la disposition de mes supérieurs ! Réfléchissez bien, insiste lévêque, car, vous occupant des lépreux, vous serez réputé lépreux vous-même. Vous serez repoussé par la société, peut-être même par vos frères dans le sacerdoce. Cette réflexion, qui aurait pu décourager un autre, enflamma au contraire le zèle du Père : Je serai peut-être réputé lépreux... je serai peut-être abandonné même par mes frères.... Peu importe. Notre divin Maître ne la-t-il pas été lui-même ? Monseigneur, je suis à votre disposition pour rendre à ces pauvres gens les services que vous et eux attendez de moi !

    Cependant cest sans enthousiasme quil se rend à la léproserie ; mais dès quil en a franchi le seuil, il y est de tout son cur. La tâche à remplir est ardue et difficile, car on va dans linconnu : tout est à faire, tout est à organiser. Le Père Deswazières et le Père Tchao travaillent de concert ; ils sentendent et se complètent : au bout de peu de temps ils arrivent à des résultats merveilleux.

    Peut-être pensera-t-on que, lorganisation matérielle terminée ou au moins en bonne voie, les directeurs nauront plus quun travail facile. Au contraire, cest le plus difficile qui reste à faire. Ce plus difficile sera de dompter de véritables bêtes fauves ! Jusquici elles ont été adonnées à tous les vices ; elles ont usé de tous moyens pour opprimer leurs victimes, vol, viol, meurtre ; pour se venger de cette société qui les rejetait, elles prenaient un sadique plaisir à communiquer leur terrible mal autour delles Et maintenant les voilà parquées pour toujours dans une île, sous la surveillance étroite dune garde armée, chargée de les empêcher de fuir et de nuire. La colère gronde dans ces curs qui toujours ont souffert et dont lunique plaisir était de faire le mal. Ils se sentent forts par le nombre, car ils sont arrivés plus de 700 en quelques semaines : aussi les rébellions, les émeutes éclatent. Naturellement ils sen prennent aux directeurs de luvre ; ils font le siège de leur maison, réclamant la libre disposition de leur argent et surtout la liberté : cest à peine sils ne vont pas jusquà réclamer la tête des Pères !

    Pour les réduire il y a deux manières, la manière forte et la manière douce : cest à cette dernière que le Père Tchao va sattacher. Par son tact et sa patience, il va nous révéler la puissance dun esprit tranquille et prévoyant, dune âme généreuse, charitable et compatissante. Comme tout bon Chinois, il laisse passer lorage ; puis il va trouver ces forcenés, il entre dans leurs chambres, il sassied, il fume avec eux, il prolonge les conversations, et, tout en paraissant être de leur avis, il démolit un à un tous leurs arguments. Il leur parle de ces deux diables détrangers (le Père Conrardy était encore là), auxquels vont se joindre bientôt 3 religieuses canadiennes et une chinoise, qui seront parqués là, comme eux et pour eux, et qui, ne recevant du Gouvernement, pour tout salaire, que les 10 cents quotidiens dun lépreux, tendront la main par delà les mers, à leurs amis et aux âmes charitables pour obtenir des secours qui les aideront à alléger leurs souffrances. Et ces malheureux réfléchissent ; peu à peu les murmures cessent ; non seulement le calme se fait dans les esprits les plus rebelles, mais ils en viendront à bénir leur prison ! Le Père Tchao avait conquis les curs et sétait fait une réputation de justice et de bonté quil gardera jusquà la fin de sa vie. Il recommencera ce travail ingrat sans se lasser chaque fois que le Gouvernement enverra un nouveau contingent de malades, mais ce sera plus facile, car les lépreux eux-mêmes ne permettront pas que les nouveaux arrivants troublent le calme et la sérénité de leur vie.

    A partir de ce moment, la léproserie va prendre un autre aspect. Il faut donner à ces pauvres rebuts du monde, condamnés à mort à brève échéance, les consolations dun idéal quils nont pas soupçonné jusqualors ; il faut leur apprendre à sur naturaliser leurs souffrances en levant les yeux vers le ciel. Les Pères vont se diviser le travail. Le P. Deswazières, avec laide des religieuses, soccupera de linstruction des femmes ; au P. Tchao reviendra celle des hommes, généralement plus durs. Il ny a pas encore de chapelle : il célèbre la sainte Messe dans une chambre de lépreux encore inoccupée : lentrée en est libre, et beaucoup, qui viennent dabord assister au Saint Sacrifice en curieux, ne tardent pas à y venir en croyants. Chaque jour, à heure fixe, le Père explique la doctrine et enseigne les prières aux hommes de bonne volonté, car personne nest forcé de se faire chrétien : la grâce sen chargera. Il institue une classe pour les enfants : cest un lettré lépreux qui, sous la direction du Père, explique les livres de prières et de doctrine. En peu de temps, grands et petits étaient plus instruits en religion que la majorité de nos chrétiens de la campagne. Quelle joie ce fut pour le Père quand il vit leau du baptême couler sur le front de ses chers lépreux, par groupes de 20, 30 et plus ! La léproserie a hospitalisé jusquici 3.100 lépreux ou lépreuses : il en reste encore 600. Parmi les 2.500 disparus, je ne pense pas quil y en ait un qui soit mort sans avoir reçu le baptême. Les hommes étant plus nombreux que les femmes, on peut dire que, durant les 13 années quil a passées à la léproserie, le Père Tchao a préparé à la réception des sacrements au moins 1800 lépreux, y compris les survivants ; il a administré au moins 1200 extrêmes-onctions.

    Il avait grand soin des malades : tous les jours après sa messe il les visitait à linfirmerie ou dans leur chambre ; il leur prodiguait des paroles de consolation quil singéniait à varier ; car, ne pouvant faire espérer une guérison impossible, il parlait surtout du ciel ! Toujours gai avec eux, il les réconfortait par sa visite quotidienne.

    Il était aussi chargé dune partie du matériel de la léproserie : les petits détails, cétait son affaire. Lui, si bon, prenait un air terrible quand il constatait de la négligence dans la conservation ou lentretien des objets dusage journalier. Très scrupuleux, il naurait pas voulu faire la moindre dépense inutile. Un simple fait : je voyais un jour un lépreux qui venait clopin-clopant lui présenter un vieux balai nayant plus que des vestiges de crin et lui en demander un autre ; mais le Père ne le jugeant pas assez chauve, renvoya le lépreux à huitaine : Tu es terrible, lui dis-je, est-ce quaujourdhui tu serais de mauvaise humeur ? Oh ! non, me dit-il en souriant, ça me fait même mal au cur de lui refuser un balai, mais il ne faut jamais céder du premier coup, ça leur apprend à faire attention. Il nous en faut des centaines par an : si nous prolongeons de huit jours le service de chaque balai, cest toujours autant de gagné. Nous avons de 600 à 1000 lépreux ; si nous perdons une sapèque par tête et par jour, vois la somme que cela fera au bout de lannée ! Si nous la gagnons, cest eux qui en bénéficieront.

    Il était adoré des lépreux et des lépreuses : personne naurait voulu lui faire de la peine. Sachant commander, il savait se faire obéir. Cétait accorder une grande récompense aux enfants que de leur permettre daller voir A Koung, le grand-père, comme ils lappelaient. Il avait toujours quelques gâteaux, quelques sucreries à leur donner. Il aurait été triste si ses enfants avaient passé un jour sans venir le voir ; plus ils étaient nombreux, plus il était content ; le bruit quils faisaient autour de lui ne le gênait en rien, pas même pour sa petite sieste. Très charitable, il savait distinguer parmi les lépreux, surtout parmi les malades, ceux qui avaient besoin dun secours spécial et discret. Dieu seul connaît le nombre de ceux quil a ainsi secourus ! Il donnait tout ce quil avait, et il lui arriva souvent de ne plus avoir un sou devant lui pour le lendemain.

    Il fuyait lostentation et la vaine gloire ; sa mise était des plus simples. Aucune préoccupation mondaine ne le distrayait ou ne lempêchait de mener une vie exemplaire ; il faisait ses exercices spirituels avec la ponctualité dun séminariste. Chose bizarre, bien que ne parlant pas le français et ne layant jamais étudié, il faisait ses lectures spirituelles et cherchait ses directions dans des auteurs français : grâce au latin il arrivait à les comprendre et y puisait une nourriture spirituelle quil ne trouvait pas dans les traductions chinoises des mêmes auteurs.

    Toujours prêt à rendre service, on le vit souvent accepter un supplément de fatigues pour aller prêcher des retraites au Séminaire, au couvent indigène ou dans quelque chrétienté. Partout il était apprécié et désiré pour une nouvelle fête ; lui seul sétonnait de sa vogue. Cétait un homme de grand bon sens, que tous nous estimions. Il en eut la preuve le jour où, notre évêque nous ayant consultés pour la formation dune officialité, le P. Tchao fut le seul à obtenir lunanimité des suffrages des missionnaires français et des prêtres chinois.

    Son commerce était toujours agréable, car il était toujours gai. Il sétait très bien assimilé la mentalité européenne ; aussi, quand il participait à nos fêtes ou à nos réjouissances, le traitions-nous comme un frère. Lui-même avait un profond respect, une véritable révérence pour le missionnaire étranger. Il savait mesurer létendue des sacrifices quimpose la vocation apostolique ; il comprenait aussi combien est profonde la différence entre léducation que nous avons reçue et celle de ses compatriotes. Ce nest pas lui qui aurait jamais demandé, ni même désiré des faveurs ou des distinctions ! Aussi, lorsque Mgr de Guébriant crut devoir demander à Rome le titre de missionnaire apostolique pour six des plus anciens prêtres indigènes de la Mission de Canton, le P. Tchao reçut le Bref avec respect, mais il sen étonna : Nullis meis meritis, disait-il, et il ne sen prévalut jamais.

    Le 16 février 1919, le P. Tchao célébrait dans la plus stricte intimité ses noces dargent sacerdotales. Les fêtes solennelles furent ajournées à trois mois : on les fit coïncider avec la bénédiction de la nouvelle et grande chapelle des lépreux, qui eut lieu en la fête de lAscension. Cette double cérémonie fut présidée par Mgr de Guébriant entouré dun nombreux clergé ; le P. Gauthier, depuis lors Vicaire Apostolique de Pakhoi, fit léloge du jubilaire. A cette occasion, les lépreux, entre autres cadeaux, offrirent au Père une chaise à porteurs. A 60 ans, malgré de nombreux accès de rhumatismes, une quasi-cécité qui lempêchait de réciter son bréviaire, et dautres misères encore, le Père se croyait toujours vaillant. Aussi estimait-il quune chaise à porteurs est un objet de luxe dans une léproserie. Hélas ! il ne devait pas tarder à en apprécier lutilité.

    En effet, la jeunesse de lesprit et du cur ne préserve pas des infirmités corporelles : en avançant en âge, les crises de rhumatismes, les accès dasthme devenaient de plus en plus fréquents ; souvent il lui aurait été impossible de célébrer le Saint-Sacrifice si les lépreux ne lavaient porté en chaise jusquau pied de lautel de sa chapelle, moyennant quoi il pouvait célébrer sans trop de fatigue. Quand il devait entendre les confessions, souvent il était ainsi porté jusquau confessionnal par ceux dont il allait absoudre les fautes.

    Il sortit pour la dernière fois de la léproserie en mars 1925, pour assister à la retraite du clergé indigène, mais il nen put suivre tous les exercices à cause dune crise aiguë durémie. Le régime sévère qui lui fut prescrit lémotionna quelque peu et il commença à entrevoir la mort comme prochaine. Cependant une amélioration se produisit et il put reprendre une partie de ses occupations. Mais au commencement de novembre le mal empira : le cur, les reins ne remplissaient plus leurs fonctions : les poumons étaient engorgés. Un médecin ami, appelé durgence, lui tira 250 centilitres de sang épais, visqueux. Le malade en ressentit du soulagement, mais comme ce nétait quun palliatif, on lui proposa de recevoir lExtrême-Onction : Cest donc bien grave ? dit-il simplement. Merci, mon Révérend Père, de me prévenir pour que je puisse recevoir les derniers sacrements en pleine connaissance.

    On vit alors deux homme se révéler en lui à la fois : le Chinois et le Prêtre. Comme Chinois, lExtrême-Onction reçue dans une petite chambre, en présence dune demi-douzaine de privilégiés, ne lui plaisait pas : il lui fallait quelque chose de plus solennel. Comme Prêtre, il voulait montrer publiquement à ses chrétiens comment on se dispose à la mort... Il demanda donc à recevoir les derniers sacrements dans la chapelle, en présence de tous les lépreux et lépreuses réunis. Cela lui fut accordé et, le 16 novembre au matin, transporté à la chapelle, il assista à la messe et y communia. On linstalla ensuite dans un fauteuil, près de lautel, et cest là, assisté de quatre missionnaires français, à qui il demanda de revêtir le surplis et létole pour donner plus déclat à la cérémonie, devant tous les lépreux, hommes et femmes, tant païens que chrétien, cest là quil reçut pieusement le sacrement dExtrême-Onction. Les prêtres présents laidaient à répondre aux prières du Rituel, tandis que les lépreux récitaient pour lui dans leur langue le Confiteor et lacte de contrition. Quand ce fut fini il remonta dans sa chaise, toujours porté par ses lépreux, dominant ainsi lassistance et, malgré son émotion, il sefforçait de sourire à droite et à gauche, semblant dire à chacun : Vous voyez comme il est facile de se préparer à la mort.

    Lorsquil eut pris quelque repos, un ami lui conseilla de mettre ordre à ses affaires temporelles, de faire son testament. Il ne put sempêcher de rire bien franchement et répondit : Mon Révérend Père, je voudrais pouvoir vous obéir, mais je ne vois pas sur quoi je pourrais tester, car je ne possède rien. Si jai quelque chose, le Père Supérieur le sait mieux que moi ; je vis au jour le jour sur mes honoraires de messe, et ai je ne pouvais pas célébrer pendant un certain temps, je ne sais ce que je deviendrais. Je nai jamais su mettre un sou de côté. Je nai jamais pensé que je pourrais user de mon sacerdoce pour menrichir ou doter ma famille. Je suis heureux de mourir pauvre ! Mon Père, je tiens à remercier devant vous la Providence qui ma appelé au sacerdoce : si durant ma vie jai été considéré, et je reconnais que je lai été, cest parce que jétais prêtre. Prenez mille Chinois et mettez-moi parmi eux : par mon sacerdoce je suis au dessus de tous. Par ailleurs, je nai fait aucun excès ; mais je nai jamais manqué de rien, à cause du secours de la Mission catholique. Dites-le, mon Révérend Père, et aidez-moi à remercier le Bon Dieu !

    Son âme droite, réfléchie et reconnaissante voyait juste plus que jamais à lheure de la mort. A ce moment si grave, il soublie lui-même pour penser à lavenir de sa chère léproserie. Il sait que la santé de son Supérieur nest pas toujours brillante : Veillez bien sur lui, dit-il à son entourage ; prenez garde quil ne manque de rien.

    La question de son successeur le préoccupait. Il se souvenait que, pendant ces 13 années passées à la léproserie, il avait été presque complètement délaissé par ses frères : cest à peine si 3 ou 4 intimes lui firent quelques rares et courtes visites. Tu seras réputé lépreux, peut-être délaissé par tes frères, lui avait dit son évêque. Cette parole retentissait toujours à son oreille, et sa réalisation lui avait fait beaucoup de peine. Cest surtout lorsque nous nous trouvions plusieurs réunis chez le Supérieur de la Léproserie que lui sentait son isolement. Car, dune très grande délicatesse, il ne se serait jamais mêlé à notre compagnie si nous ne lavions invité expressément. Sur son lit de souffrance, il était obsédé par la crainte que personne ne voulût le remplacer. Et pourtant, disait-il, où peut-on mourir plus tranquillement et plus facilement quici ? Les soins matériels et spirituels me sont prodigués sans que jaie à les demander. Je ne suis jamais seul ; jour et nuit on veille sur moi avec un dévoûment sans égal et sans espoir de récompense de ma part. Qui donc trouverait cela dans son district ?

    Il est certain que le Père ne pouvait être soigné avec plus de dévoûment quil ne le fut ; jour et nuit, les équipes de gardiens veillaient autour de lui. Mais les bons soins quil recevait ne pouvaient enrayer le mal ; on devait sattendre à un dénouement très proche et craindre même une agonie terrible. Le Bon Dieu se plut à déjouer les prévisions humaines et un mieux se produisit. Le 30 novembre, jour de sa fête, le Père fit en chaise le tour des deux léproseries ; les jours suivants il put dire la sainte messe ; puis il eut une nouvelle crise qui passa ; et de nouveau il put célébrer le Saint-Sacrifice pendant quelques jours. Cest le 8 décembre, fête de lImmaculée Conception, quil monta à lautel pour la dernière fois. Malgré son extrême fatigue, il voulut, avant la messe, entendre la confession de quelques retardataires. Ils ont le droit de me demander de les confesser, dit-il, et moi jai le devoir de les entendre. Mais il dut sasseoir pour distribuer la sainte Communion à 75 de ses chers lépreux. Le soir il put encore faire quelques pas dans le jardin : il paraissait heureux et se sentait revivre Ce ne devait pas être pour longtemps.

    Loppression et ldème augmentaient rapidement : il ne pouvait trouver aucune position lui permettant de prendre un peu de repos. Pourtant il ne se plaignit jamais ; il adressait même des plaisanteries aux personnes de son entourage ; mais dès lors il sentit nettement la mort qui le guettait et il nen eut pas peur. Il communiait tous les jours : le 12 au matin il demanda lui-même à communier en viatique. Durant la journée il fit réciter les prières des agonisants, quil commenta, se les appliquant à lui-même. Le dimanche 13 il voulut célébrer la messe pour ses lépreux : on len dissuada. Il communia dans sa chambre, répondant avec une pleine lucidité aux exhortations qui lui étaient adressées : puis il parut reposer. Que je voudrais mourir ! dit-il ensuite... Son désir allait être exaucé. Vers 9 heures, lui-même demande le prêtre ; bien quaucun danger ne paraisse imminent, il reçoit une dernière absolution suivie de lindulgence in articulo mortis, et il séteint doucement, pendant que son supérieur et ami dépose sur son front le baiser de la plus fraternelle et affectueuse reconnaissance. Le tocsin sonna aussitôt dans les deux chapelles : cest là que les curs allèrent clamer leur douleur et supplier le Seigneur davoir pitié de lâme de leur A Koung !

    Si humble pendant sa vie, le P. Tchao avait manifesté le désir davoir un enterrement très solennel : Je ne me suis jamais prévalu de mon sacerdoce disait-il à ses intimes ; jai passé une partie de ma vie parmi lés lépreux, me rapprochant deux le plus possible : je veux quon se rappelle après ma mort que cependant jétait prêtre ! Je ne tirerai pas vanité de mon enterrement, mais il faut quon honore dans mon cadavre le sacerdoce dont il a été revêtu. Il avait fixé lui-même quelques détails de la cérémonie funèbre ; il avait désigné les ornements dont on devait le revêtir ; répudiant le monstrueux cercueil chinois, il voulait un cercueil européen, fait avec un arbre de la léproserie : il devait être blanc à lintérieur, noir à lextérieur. Il voulait être porté en terre sur les épaules de ses lépreux, et que toute la main-duvre nécessaire à ses funérailles fût fournie par les lépreux.

    On satisfit à tous ses désirs. Le vestibule de la maison fut transformé en chapelle ardente et sa dépouille mortelle, revêtue des ornements sacerdotaux, y fut exposée sur un lit de parade. Jour et nuit les lépreux se succédèrent pour la garde dhonneur. Pendant les deux jours que dura lexposition, 800 chapelets et 100 litanies des morts furent récités, magnifique gerbe de supplications quil naurait pas eue ailleurs et quaucun de nous ne peut espérer ! En quarante-huit heures, grâce au dévouement et au travail de deux équipes de lépreux, larbre désigné par lui était abattu et débité, et le cercueil, paré comme il lavait demandé, était prêt pour lheure de la cérémonie. Quand le corps y fut déposé, on aurait dit quil se sentait heureux de reposer dans cette belle bière capitonnée avec la soie de la léproserie ; il semblait sourire aux personnes qui avaient contribué à la lui confectionner, ainsi quà celles qui lavaient soigné avec tant de dévouement, et leur dire un dernier merci !

    La cérémonie denterrement eut lieu le 15 décembre. La levée du corps fut faite par le P. Thomas, provicaire, qui, tout à lheure, prononcera léloge funèbre du défunt en termes émus et pénétrants. Le reste de la cérémonie fut présidée par le Père Supérieur de la Léproserie ; les rites sacrés sachevèrent au milieu de lémotion la plus poignante.

    Quatre prêtres français et deux chinois sont présents : le deuil est conduit par le Frère Adon, des Petits-Frères de Marie, neveu du défunt. Les religieuses canadiennes de Canton ont envoyé une délégation de Surs et délèves de leur Collège.

    Quand le cercueil, descendant lentement dans la fosse, disparut aux yeux des assistants, des cris déchirants éclatèrent dans la foule des lépreux : on eût dit que tout leur être sy ensevelissait avec lui !

    La dépouille mortelle du P. Tchao repose maintenant au chevet de la chapelle et chaque jour des mains pieuses et reconnaissantes viennent fleurir sa tombe. Cher ami, reposez en paix et demandez à Dieu pour nous, vos confrères, la grâce de pratiquer simplement et courageusement les vertus dont votre vie nous a donné lexemple et dont nous garderons toujours le réconfortant souvenir.

    A. JARREAU,
    Miss. Apost. de Canton.

    Il me semble, disait saint François de Sales, que les choses iraient beaucoup mieux sur terre sil y avait seulement des fleurs et des fruits, mais point dépines, et, selon saint Ambroise, il ny en aurait point sans le péché. Toutefois, puisquil y en a, le bon laboureur les utilise ; il en fait des haies, des clôtures autour des champs et des jeunes arbres, et des remparts contre les animaux.

    De même, la vie serait, ce semble, bien plus douce si elle coulait toujours parmi les fleurs et si jamais elle ne rencontrait les épines de la douleur. Mais, puisquil en faut et que nous avons tous à souffrir, sachons utiliser nos souffrances. Loin de murmurer contre Dieu ou contre les autres, de nous impatienter dans nos peines, faisons-en un saint usage. Nous souffrirons bien moins et nous gagnerons incomparablement plus. Et, comme pour varier lassaisonnement de nos diverses épreuves, acceptons-les et subissons-les tantôt pour expier nos fautes, diminuer ou solder complètement nos dettes du Purgatoire, tantôt pour témoigner notre amour à Jésus-Christ, lui mieux ressembler et gagner dinfaillibles arrhes dune éternelle gloire ; un jour, pour soulager puissamment les fidèles trépassés, un autre, pour convertir les pécheurs, sanctifier les âmes, obtenir des grâces de toute sorte à notre prochain.

    Oh ! vraiment, envisagées à ce point de vue, les épines de la souffrance perdent bien de leurs aspérités ; on se familiarise avec elles, on finit par les aimer en les voyant germer des fleurs et des fruits si délicieux !

    R. P. TISSOT, S. A.
    1926/158-169
    158-169
    Jarreau
    Chine
    1926
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