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Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô 3 (Suite)

Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô (Suite)
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    Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô
    (Suite)

    Lescadre dont Mgr Forcade, qui avait aussi une âme de marin, avait fini par faire partie authentique, était revenue des Philippines à Canton au début de lannée 1847 ; cest alors que le commandant Lapierre prit le commandement de la division navale française, qui de cinq unités (Cléopâtre, Sabine, Alcmène, Victorieuse et Archimède) se vit réduite à la Victorieuse et à la frégate la Gloire, qui remplaça la Cléopâtre ; pour lamiral Cécille, il avait terminé le temps de sa campagne. Quant à Mgr Forcade, ne pouvant, quoique revêtu de la dignité épiscopale, rentrer aux Ryûkyû, ni au Japon, faute de navire pour le transporter (il avait été convenu quun bateau de guerre français reviendrait à Nafa, comme en Corée, chercher la réponse demandée par la France après un délai dun an), il céda aux instances du commandant Lapierre, qui, pour un temps et en vue même des intérêts français et chrétiens, désirait le retenir à bord à titre daumônier et au besoin dinterprète ; il sagissait alors dune expédition en Cochinchine, et Mgr Forcade put légitimement fournir au Séminaire de Paris les explications suivantes : Ce voyage ne retarde en aucune manière ma rentrée en mission, puisquelle ne peut avoir lieu, en toute hypothèse, avant le retour des bâtiments avec lesquels je vais, et par là, mieux quen restant à la Procure, je trouverai peut-être le moyen de me rendre actuellement utile. Augustin Kô allait encore suivre son maître en apostolat ; pour lui, en dépit de tout limprévu auquel il lui avait fallu faire face depuis Sa sortie du Collège Général de Penang, malgré léclat de la position occupée et la faveur dont il jouissait auprès des officiers de la marine française, il noubliait point sa vocation ; bravement il adaptait sa volonté aux desseins toujours mystérieux et parfois déconcertants de la divine Providence, comme il gardait scrupuleusement au fond de lâme et du cur le vivifiant espoir de se consacrer à jamais à la conversion de ses compatriotes. De son côté, M. Libois, le procureur des Missions-Étrangères à Hongkong, navait point le moindre désir de ravir un si précieux vase déjection à son Vicaire Apostolique.1 Mais, comme il vient dêtre dit plus haut, Augustin devait pour un temps encore rester attaché à la personne de Mgr Forcade à bord de la Gloire et, à titre dinterprète du commandant Lapierre, il allait faire campagne sur les côtes de lAnnam ; il sagissait, en loccasion, de délivrer des missionnaires français 2 et les chrétiens annamites, toujours aux prises avec le gouvernement persécuteur de la cour de Hué, et dobtenir du même coup la liberté de la religion et du commerce. Précédée de cinq jours par la Victorieuse, la flotte arriva à Tourane le 13 mars. Le roi dAnnam était alors Thieu-Tri, célèbre persécuteur. Effrayé par la présence des navires français, il accorda dabord la liberté réclamée ; mais, voyant que le commandant Lapierre, après avoir en vain attendu des renforts, se contentait de si peu et nexigeait ni réparations pour le passé, ni garanties pour lavenir, il crut à la faiblesse des Français et, usant de cette ruse féline si souvent pratiquée en Extrême-Orient, il résolut de massacrer toute la flottille française eau incendiant les navires au moyen dun guet-apens ; évidemment, dans sa pensée, un pareil exploit devait servir à conjurer pour toujours le danger des interventions étrangères.

    Le complot devait éclater pendant un festin auquel on avait invité les Français. La veille on ne soupçonnait encore rien à bord de nos vaisseaux, qui tous deux, la Gloire et la Victorieuse, se trouvaient en rade de Tourane. Dans lattente des événements les officiers faisaient de fréquentes et intéressantes excursions à terre. Mgr Forcade les accompagnait et savait leur servir à la fois dinterprète utile et dami aussi agréable que condescendant ; en fait il avait conquis laffection de tous et jusquà la fin de sa vie il devait garder de hautes et fidèles attaches dans la marine. Cétait, écrivait plus tard lamiral Lafont, le plus charmant causeur que jaie jamais connu .


    1. Il attendait seulement que les négociations de M. de Lagrenée, tant avec la Chine quavec lAnnam, aient obtenu leur plein effet.
    2. En 1842 avaient été arrêtés les PP Miche, Berneux, Charrier, Galy, et Duclos, relâchés en 1843 sous lempire de la crainte dune intervention armée : de fait, à cette époque lamiral Cécille détacha de son escadre lHéroïne, chargée douvrir la voie des négociations entre M. de Lagrenée et la cour de Hué, celle-ci, par la suite, ayant éludé les clauses du traité Lagrenée, force fut dorganiser une nouvelle expédition1 celle dont il sagit ici même.

    Cependant cinq grosses jonques annamites, dépouillées, du reste, de leurs voiles par mesure de prudence sur lordre du commandant Lapierre, entouraient la Gloire et la Victorieuse ; au milieu delles une foule dautres barques plus petites allaient et venaient ;
    entre les deux unités françaises sintercalaient les deux jonques chargées de voiles prises en dépôt par mesure de sûreté. De leur côté les Français, soucieux de garder un calme digne, continuaient à faire leurs promenades à terre. Le 10 avril, un petit mandarin paraît à bord de la Gloire et annonce quun grand mandarin est arrivé de la capitale : il invite, pour le lendemain, le commandant français à venir prendre possession du document diplomatique désiré depuis des années rendues trop longues par la mauvaise foi. De son côté, M. Lapierre fit observer que, ayant envoyé le deuxième commandant de sa division navale à Tourane, il était juste que les mandarins annamites lui rendissent égard pour égard en apportant eux-mêmes la réponse à bord, où, dailleurs, ils seraient reçus avec les honneurs dus à leur dignité. Mais de part et dautre, avec le même souci de ne pas abaisser lhonneur national, on écarta les chances darriver à un protocole. Or, le soir de ce même 10 avril, un Annamite, après sêtre assuré quil nétait observé de personne, fit à des officiers qui se promenaient sur la côte des signes de nature à donner lalarme. Ceux-ci lui présentèrent un crayon et du papier. Il traça trois caractères et senfuit. Ces trois caractères signifiaient : Pendant le festin on vous attaquera.

    Naturellement cest Augustin Kô qui avait été chargé dexpliquer le sens de ce court billet vraiment providentiel. Le 13 avril, le commandant Lapierre averti faisait visiter les deux jonques qui contenaient les voiles confisquées et sur lesquelles des armes avaient été furtivement apportées : on acquit alors les preuves matérielles du complot. Il fallut se rendre à lévidence. Un document écrit ayant été saisi sur le patron dune jonque, après que traduction en eut été faite par Augustin, M. Lapierre en fit aussitôt prendre une copie, remise sans plus tarder à lenvoyé du Roi dAnnam avec prière de fournir des explications. Celles-ci furent bien données le soir même, mais, comme on pouvait sy attendre, elles naccordaient aucune satisfaction.

    Le plus clair de laffaire fut la preuve acquise que la Cour de Hué ne cherchait quà gagner du temps ; en effet, elle savait son plan découvert et, pendant que lenvoyé du Roi refusait toujours de venir à bord, elle ne vit rien de mieux à faire que se perdre en protestations hypocrites de sincère amitié pour la France. Mais à bord de la Gloire on nétait point dhumeur à se laisser impressionner par des paroles saturées de perfidie, il fallait faire face à lorage sournois ; sans plus sinquiéter on poussa activement les préparatifs. Le 15 avril au matin, grand branle-bas du côté annamite, où apparaissent quatre grandes jonques de guerre de renfort, sans compter dautres montées par une foule dhommes en armes et alignées à lembouchure de ta rivière de Tourane. Il ne restait plus dillusions. Du moins le commandant Lapierre voulut ne point négliger une dernière tentative. Un officier fut envoyé à terre, muni du pavillon parlementaire et chargé davertir le grand mandarin davoir à donner des ordres de retrait à ses jonques déjà embossées en ligne de combat, faute de quoi, un juste délai passé, la division française se verrait dans lobligation douvrir le feu pour sa propre défense. Mais ce fut en vain que lofficier parlementaire essaya dobtenir une entrevue du mandarin principal et des ordres de retrait pour les jonques menaçantes : il avait patienté de huit heures du matin à onze heures dix minutes. Cest alors que, les jonques se rapprochant toujours au lieu de prendre le large, le commandant Lapierre fit tirer de la Gloire un premier coup de canon. Les Annamites, de leur côté, répondirent aussitôt et, en fait, se défendirent mieux quon ne lavait pensé ; cependant écrasés par huit cents boulets lancés en soixante-dix minutes, ils furent bientôt réduits. De la flotte du roi Thieu-Tri il ne restait que des épaves. Un seul Français fut atteint gravement et mourut entre les bras de Mgr Forcade, qui, durant tout ce combat, se montra aumônier de marine accompli et, comme toujours, intrépide. Il ny eut également quun seul blessé, à savoir un officier de la Victorieuse, M. de Las-Cases. La victoire était complète. Du côté annamite, les jonques étant anéanties et les canots de sauvetage ayant été enlevés au préalable par les mandarins pour prévenir une fuite précipitée, ce fut un sauve-qui-peut à la nage et ce furent les chaloupes françaises qui recueillirent les survivants.

    A la suite de cet exploit, sur les prières du commandant Lapierre et après consultation de M. Libois, procureur des Missions-Étrangères et des autres confrères de Hongkong, où la division navale avait rallié après le cembat de Tourane, il fut décidé que Mgr Forcade se rendrait à Paris, où il pourrait avec autorité rendre au roi Louis-Philippe et aux ministres un compte exact de laffaire. Du même coup, le Vicaire Apostolique du Japon pensait acquitter une dette contractée par les missionnaires vis-à-vis de la marine française, puis profiter du retour imprévu eau Europe pour traiter lui-même à Rome des affaires de cette Mission, où il se trouvait tel quun pasteur sans troupeau, tout en restant par ailleurs chargé de lévangélisation dun empire inabordable, dont louverture pouvait se faire encore longtemps attendre. Après avoir passé par Londres et Paris, Mgr Forcade arriva à Rome le 25 septembre de cette même année 1847. La Propagande décida alors que le Vicaire Apostolique du Japon irait à Hongkong et quil serait provisoirement chargé de ladministration de cette Mission à titre de Pro-préfet Apostolique. Le 12 septembre 1848, Mgr Forcade débarquait de nouveau à Hongkong avec le P. Mounicou, sous-procureur, qui mourra plus tard au Japon (Kôbe) et des Surs de Saint-Paul de Chartres. Le 27 janvier 1852, le futur évêque de la Guadeloupe, de Nevers et archevêque dAix quittait définitivement Hongkong ; cétait aussi ladieu définitif à cet Extrême-Orient, où il avait beaucoup travaillé et souffert ; mais son cur si apostolique ne cessa point de battre pour ce cher Japon et pour les Missions de la Société des Missions-Étrangères, jusquau jour où le choléra, contracté au chevet des malades, le terrassa, le 12 septembre 1885, dans son palais archiépiscopal dAix.

    Tous ces détails, qui pourront peut-être paraître un peu longs et faire leffet dun hors-duvre dans une notice consacrée spécialement à Augustin Kô, ne perdent pas pour autant toute raison dêtre, si lon réfléchit que beaucoup de lâme apostolique du premier missionnaire et Vicaire Apostolique du Japon au XIXe siècle dut passer en celle dAugustin. Tout naturellement la figure du diacre Laurent, si attaché à saint Sixte, son père spirituel, se dessine à la pensée par la plus spontanée des comparaisons. Tel père tel fils, connaître lun cest déjà avoir en main la clef de la vie de lautre.

    Pour continuer la suite chronologique de notre sujet, lexpédition de Tourane fut la dernière dAugustin Kô. Ce fut du reste la seule occasion quil eut dassister à un combat naval : nul besoin de dire quil dut en garder une profonde impression. Lui qui sappliquera toujours à jeter le voile de la discrétion sur ses combats glorieux pour la Foi, se fera par contre une joie non dissimulée de répéter toujours les détails de ce bel exploit des marins français, dont il avait été le témoin très exposé à la fois et non peu ému, car il ne manquera jamais non plus davouer humblement combien il fut saisi de terreur lorsquil entendit le branle-bas du combat et la première décharge dartillerie.

    Ayant attendu la conclusion du traité avec lAnnam, Augustin se trouva disponible à Hongkong à la fin de 1848. Ses pérégrinations à travers les Ryûkyû, le Japon, la Corée, la Chine, Manille et lAnnam, avaient duré cinq ans. Pendant ces années de formation pratique à la grande vie apostolique, quelle riche expérience navait-il pas été en mesure dacquérir et aussi quelle précieuse connaissance des hommes, grâce à tant de pourparlers et de tractations avec des peuples si divers et des hommes de tout rang. Comme il a déjà été prouvé, il rendit, comme interprète, dappréciables services à la cause française en Extrême-Orient. Déjà ses anciens maîtres du Collège général de Penang pouvaient se rendre ce témoignage que leurs patients efforts appliqués à la formation, toujours si délicate, du clergé indigène, nétaient pas dépensés en pure perte. Dieu ne se laissait point vaincre en générosité. Il est à remarquer que notre jeune clerc ne tirait et ne pensa jamais dans la suite à tirer vanité du rôle quil lui fut donné de tenir durant ces années remplies de mérites. Une seule chose lui tenait réellement à cur : libre le plus tôt possible de suivre sa véritable vocation, rentrer au Setchoan et se dévouer jusquà la fin de sa vie au salut de ses compatriotes. A Hongkong, le 12 novembre 1848, M. Thomine-Desmazures, ancien Vicaire Général du diocèse de Bayeux et futur premier Vicaire Apostolique du Thibet, se trouvait définitivement désigné pour la mission du Setchoan à laquelle le Séminaire de Paris lavait dabord destiné, mais dont, un moulent, M. Libois avait pensé le distraire pour lattacher à la suite du premier Vicaire Apostolique du Japon, En vue de son long et pénible voyage à travers la Chine, le vénérable procureur, M. Libois, ne pouvait attacher à sa personne de plus fidèle guide que notre jeûne clerc, originaire lui-même du Setchoan, Augustin Kô, lequel nattendait quune occasion pour voir se réaliser le rêve de sa vie. La Providence, on le voit, avait amené à point les circonstances voulues. Cest ainsi quau début de 1849, devant, au cours de longues étapes, se rendre les mutuels services, lun de directeur spirituel, lautre dintroducteur et interprète ès-choses chinoises, les deux apôtres, symboles lun du corps expéditionnaire de lapostolat, lautre de ces jeunes Eglises naissantes fondées en pays conquis, se mirent en route. Confiés, eux aussi, à la grâce de Dieu, nos deux voyageurs arrivaient à Tchongking le 16 février.

    Il est superflu de décrire le bonheur avec lequel Augustin Kô revit sa chère province natale. Après vingt ans dabsence, il trouvait cependant tout changé. Son père et son protecteur Jean Tchen étaient morts et de ce fait, il se trouvait seul, orphelin et sans appui au milieu des hommes ; ce trait le rapprochait du Prêtre éternel : comme Melchisédech il réalisait le mot de lEcriture : sine patre, sine matre. Sans avoir à renouveler le geste de saint François dAssise dans le palais épiscopal de lillustre cité ombrienne, il pouvait reprendre, en changeant simplement le nom, la touchante déclaration du Poverello : Désormais je ne dirai plus mon père Pierre de Bernadone, mais bien Notre Père qui êtes aux cieux. Il dut savourer la plénitude de douceur du Deus meus et omnia des grandes âmes, aussi est-ce dune façon irrévocable que cette fois il se donna tout entier à Dieu et à lEglise. Cest là précisément le radicalisme du sacrifice qui doit féconder toute vie sacerdotale. A cette époque Mgr Desflèches, coadjuteur de Mgr Pérocheau, gouvernait les deux Setchoan, Oriental et Méridional. Son premier soin, à larrivée du P. Thomine-Desmazures, fut de maintenir à ses côtés Augustin à titre de maître ès-languie chinoise et de candidat à ce sacerdoce qui se faisait plus proche. Professeur et disciple à la fois, ce dernier se montrait ce quil avait toujours été : accommodant, pieux, studieux et prudent ; cest avec une ferveur compréhensible quil se prépara à recevoir les saints Ordres, lorsque ceux-ci .lui furent conférés, en 1852, par Mgr Desflèches ; il avait alors 37 ans. Dès ce moment, par un vif contraste avec ses années passées, sa vie sécoula dans les travaux plus obscurs mais combien plus méritants, du saint ministère. Cétait une âme délite en possession dune riche expérience et longtemps éprouvée au gré de la Sagesse divine, aussi son action auprès des âmes ne pouvait être que des plus fructueuses. Son premier district fut le Pahien (Tchongwin) quil administra jusquen 1857 avec le plus grand zèle.

    En cette dernière année, la mission du Thibet ayant été créée, le P. Thomine-Desmazures en fut nommé le premier Vicaire Apostolique. Depuis son arrivée en Chine il avait pu étudier à loisir le caractère dAugustin ; aussi, reconnaissant en lui un prêtre instruit, expérimenté, considéré par tous comme dépassant la moyenne des prêtres indigènes et, de ce fait, en état de lui rendre les plus grands services dans lorganisation du champ de labeur qui lui était confié, le nouvel évêque nhésita pas à demander son précieux concours pour la bonne conduite et la réalisation de cette difficile entreprise.

    Cest ainsi quAugustin, faisant une fois de plus preuve dabnégation, partit avec Mgr Thomine-Desmazures. Mais, loin de pouvoir pénétrer encore dans lintérieur de ce mystérieux Thibet, ils sétablirent dans le district de Tsinki-hien, à Talipin, où se trouvait une florissante station de chrétiens.

    Tout en accordant le meilleur de ses soins au ministère des âmes, précieux auxiliaire pour son évêque, le P. Augustin fut chargé de tenir la procure et de mener à bien les constructions dune modeste résidence et des écoles. Il put même, à prix dargent, acquérir un terrain sur lequel un séminaire devait être établi. Mais, comme toujours, lhomme propose et Dieu dispose. On était alors eau 1861, quand le Setchoan Méridional fut détaché de lOriental, Mgr Pichon, qui fut nommé le premier Vicaire Apostolique eau résidence à Suifu, réclama le P. Augustin Kô comme relevant de sa juridiction. Il sagissait pour lui de fournir encore son concours pour linstallation dune nouvelle Mission où, eau dehors des collèges à fonder, il y avait toutes les premières uvres dun Vicariat à créer. Une fois de plus le P. Augustin se montra lhomme de la situation et ses efforts méritèrent dêtre hautement appréciés. A ce moment les missionnaires étaient en petit nombre et presque tous nouveaux, raison de plus pour que le P. Augustin remplît loffice de provicaire sans en avoir cependant le titre. En 1869, il arriva même que Mgr Pichon songea, en vue du Concile du Vatican, à emmener le P. Augustin à Rome à titre de théologien ; mais, jugeant après coup sa présence plus utile à la Mission, il renonça à son projet.

    Pendant ce temps le nombre des ouvriers apostoliques sétait accru. Aussi bien le P. Augustin pensa pouvoir demander son changement, afin de sadonner plus complètement au ministère actif auprès des âmes. Droit fut fait à sa demande désintéressée. Ayant été envoyé à Tielouse, district de Kienoui-hien, il y travailla avec grand zèle pendant cinq ans. Cest là que Dieu, qui a toujours sa miséricordieuse et ennoblissante manière de faire gravir le Golgotha aux élus dentre ses élus, permit quune douloureuse épreuve vînt martyriser le cur de son fidèle apôtre. Le P. Augustin, en effet, eut à endurer un panaris qui lui laissa estropiés les deux premiers doigts de la main droite. Il fut longtemps sans pouvoir célébrer la sainte Messe, sacrifice, certes, de tous le plus douloureux pour une âme de prêtre. Qui plus est, en étant arrivé à pouvoir à peine prendre seul sa nourriture, il dut se retirer et renoncer, au moins un temps, au ministère des âmes. La patience avait toujours été, semble-t-il ; la vertu maîtresse du P. Augustin, elle ne fit que saffermir encore ; cependant une chose plus que tout lui pesait sur le cur, à savoir, se sentir condamné à loisiveté. A la fin toutefois, le bon Dieu, quoniam ipse cognovit figmentum nostrum, le bon Dieu, qui ne peut souffrir de voir ses serviteurs même les plus généreux épuiser le calice de la douleur, alors que la divine Victime de Gethsémani et du Calvaire a connu la tristesse extrême du Jardin des Oliviers et cet abandon suprême de la croix, voulut bien accorder à son prêtre une guérison relative ; avec le temps, en effet, Augustin sétait accoutumé à se servir de la main gauche ; ses doigts paralysés, estropiés, reprirent même quelque force et cest ce qui lui permit de se remettre à son travail favori et de célébrer la sainte Messe. On devine quelle dut être sa reconnaissance envers ce Dieu qui consolatur nos in omni tribulatione nostra, et aussi quelle joie ce lui dut être de répondre de nouveau à la confiance de son évêque. Le poste de Lanki-hien lui fut attribué : ce devait être soit dernier terrain de lutte, cest là quil tombera lorsque les dernières années de sa vie se seront effeuillées au souffle de lamour divin.

    En réalité, quoique déjà entré dans, la soixante-quinzième année de son âge, le P. Augustin Kô paraissait encore vigoureux, rien ne faisait prévoir une fin prochaine ; chaque jour, chaque semaine chaque mois et chaque année ramenaient les mêmes occupations régulières du labeur apostolique, aucun événement particulier à noter : cétait ce travail humble et lent, enchevêtré de milliers de sacrifices petits et grands qui préparent, les âmes délite ou, leur donnent leur dernière perfection fondée sur lhumilité et labnégation. Au printemps de 1889, le fidèle serviteur de Dieu fut saisi dun accès de fièvre typhoïde : il ne lui restait plus quun mois avant de franchir le seuil de la tombe. Jaccourus auprès de lui, écrivait en 1890 le P. Moutot, à la première nouvelle du danger et, sur sa demande, je lui administrai les derniers sacrements, quil reçut avec les plus vifs sentiments de foi et dhumilité. Ensuite, appelé ailleurs, je me fis remplacer auprès du mourant par un prêtre indigène, le, P. Chrysostome Tang, entre les bras duquel il rendit, le dernier soupir la veille des Rameaux, 13 avril, 1889.

    Du commencement à la fin, le P. Augustin Kô, vénéré de ses chers et heureux fidèles, supporta les douleurs de la maladie avec une patience et une résignation exemplaires ; il ne cessait dexhorter par la parole mais surtout par lexemple, les chrétiens qui accouraient en foule pour le voir et sédifier. Nest-il pas écrit en effet : Pretiosa in conspectu Domini mors sanctorum ejus. Après le sacrifice de la sainte Messe, quy a-t-il, en effet, de plus digne denvie, de plus beau à contempler que la mort dun saint prêtre? Car pour le prêtre sa propre mort nest autre que sa dernière messe : les âmes délicates lont toujours bien compris. Un jour cependant, par crainte dajouter à ses douleurs ou à sa fatigue, on crut devoir interdire lentrée de la chambre du vénérable malade ; mais cétait bien mal interpréter létat dâme dun vétéran de lapostolat ; bien vite le P. Augustin implora quon nen fît rien, tant il éprouvait de bonheur intime à livrer son âme une dernière fois, de consolation à voir ses enfants abaisser leur front sous le geste qui bénit, et à leur léguer, en attendant le dernier souffle, le testament spirituel qui lui permettrait de survivre en eux.

    Ses funérailles furent grandioses, juste couronnement de la modestie dune vie admirablement bien remplie. Pendant trois jours, se succédant sans interruption, les chrétiens du district vinrent réciter autour du cercueil les consolantes prières de lEglise ; les larmes ne leur firent point défaut pour prouver combien douloureusement ils ressentaient la perte de, celui quils tenaient à la fois pour leur véritable père et pour un saint selon le cur de Dieu. Chaque famille de Suifu voulut se faire représenter aux obsèques. Le jour même de lenterrement, une pluie torrentielle se mit à tomber, dune façon singulièrement symbolique, à linstant précis où le cortège allait se mettre eau marche. Les funérailles étaient présidées par le P. Chrysostome Tang, qui, pénétré de cette foi vive qui le distinguait, tint, en approchant du cercueil, à saluer le défunt de ces derniers mots : Il faut, dit-il, que vous arriviez aujourdhui au lieu de la sépulture. Mgr Chatagnon la ainsi ordonné. Vous qui fûtes toujours si obéissant pendant votre vie, donnez-nous encore un exemple de cette vertu et obtenez-nous un temps favorable. A linstant même où étaient prononcées ces paroles impératives qui évoquent les plus beaux et pieux souvenirs des grands siècles de foi et de lhistoire de la vie érémitique ou cénobitique, le vent sétant élevé, les nuages furent balayés. Nétait-ce pas la justification par le Ciel de la touchante vénération de ces, chrétiens à lâme si simple et si digne de la foi de leur père ? Cest ainsi-quà la suite du sépulcre à jamais glorieux du Christ vainqueur, le tombeau de ses saints sait se revêtir de gloire : ideo accipient regnum decoris et diadema speciei de manu Domini (Sap. V, 17). Le cortège funèbre put alors se développer jusquau cimetière de Hotikeou, à 50 lys de Lanki, où eut lieu linhumation.

    Quil suffise ici de résumer la vie si digne et si bien remplie du P. Augustin Kô dans ce témoignage révélateur rendu à sa mémoire par son dernier Supérieur, Mgr Chatagnon, Vicaire Apostolique du Setchoan Méridional.

    Les deux vertus qui brillèrent chez Augustin dun plus vif éclat, lhumilité et lobéissance, ne lui vinrent pas de la nature, car elles sont trop contraires au caractère chinois, mais il dut les acquérir par une application constante. Ce sont elles qui lui concilièrent partout la vénération de ses inférieurs, lamitié de ses égaux, des prêtres indigènes et des missionnaires, enfin lestime et la confiance de tous ses supérieurs. Que dire de sa foi et de sa vénération envers le Saint Sacrement ? Il avait coutume de dire que les prêtres, pour traiter cet auguste Sacrément devraient avoir des doigts de rechange qui seraient enfermés dans une boîte précieuse et ne serviraient quà cet usage.

    Et qui ad justitiam erudiunt multos, quasi stell in perpetuas ternitates. (Dan. XII, 3).

    CH. CESSELIN.

    1924/214-224
    214-224
    Cesselin
    Japon
    1924
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