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Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô 1

Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô1
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    Une belle figure de prêtre chinois Augustin Kô1

    Larticle 3 du Règlement de la Société des Missions-Étrangères marque nettement aux ouvriers apostoliques quils doivent se proposer : 1o dans les lieux où il y a déjà des chrétiens, former et élever à la cléricature les sujets quils en trouveront capables. Les statistiques annuelles permettent de constater que la Société des Missions-Étrangères est restée fidèle au but fixé par ses vénérés fondateurs et aux directions de la Cour pontificale, vis-à-vis de laquelle elle na cessé de professer la plus stricte et filiale obéissance. A vrai dire, cette sainte association de pionniers de lEvangile travaille elle-même à sa propre disparition, puisquelle na dautre rôle que de transmettre le flambeau de la foi aux natIons païennes de lExtrême-Orient, appelées elles-mêmes à fonder des Eglises nationales, humblement mais aussi fièrement soumises à cette Eglise Romaine ad quam necesse est omnem convenire Ecclesiam. A chacun de ses membres peut sappliquer dans toute sa vérité la comparaison du poète : Et quasi cursore, vit lampada tradunt. (Lucrèce, De natura rerum).

    Les statistiques, sans doute, ont leur langage ; mais ce langage nest pas toujours clair ; de plus on peut en abuser jusque dans les meilleures choses. Aussi nest-il pas mauvais, lorsque loccasion se présente, de les illustrer de quelques preuves capables de fixer les convictions. Précisément, dès les débuts de la résurrection de lEglise Catholique au Japon, à côté de linoubliable figure de Mgr Forcade, on voit se dessiner les premiers traits du noble caractère dun prêtre chinois : il sagit dAugustin Kô, une glorieuse illustration de cette Eglise du Setchoan, confiée à la Société des Missions-Étrangères depuis plus de deux siècles.


    1. Beaucoup des renseignements donnés dans cette notice et certains passages ont été empruntés à lestimable périodique la Vérité, de Tchonking (Nos dOct. et Nov. 1922), à la Vie de Mgr Forcade, par M. le Chanoine Marbot, et à La Religion de Jésus ressuscitée au Japon, par M. lAbbé Marnas (aujourdhui évêque de Clermont).

    Augustin Kô naquit à Suifu (Setchoan Méridional) en 1815, lannée même du martyre du Bienheureux Taurin-Dufresse. Ses parents, honnêtes chrétiens originaires du Yunnan, étaient venus sétablir dans cette ville dans le but dy exercer un petit commerce de médecine et surtout de se rapprocher des chrétiens qui y étaient assez nombreux. Sous Le règne de Kiakin, plusieurs y remportèrent la palme du martyre. Pendant ces temps de persécution ininterrompue, les néophytes étaient obligés de prier en secret et les missionnaires, dailleurs peu nombreux, devaient se cacher pour célébrer la sainte Messe et administrer les sacrements. Ces souvenirs denfance, gravés profondément dans lesprit dAugustin, lui avaient imprimé ce cachet de prudence quil garda en toute chose jusquà la fin de sa vie.

    Son père avait pour associé dans son commerce un nommé Tchen, nouveau chrétien natif de Tchentou. Ce néophyte, comme il arrivait fréquemment alors, avait dû sexpatrier pour cause de religion. Ses parents, irrités de sa conversion, voulaient le noyer, et ils leussent fait, sil ne sétait échappé de leurs mains et navait fui jusquà Suifu. Là, nayant rien pour vivre, il sassocia au père dAugustin et fit un petit commerce donguent, que Dieu bénit au delà de toute prévision. La prospérité temporelle ne refroidit pas sa ferveur, comme il arrive souvent en Chine, et, chose plus rare encore, malgré son aisance il refusa de se marier, afin dimiter lApôtre saint Jean, son Patron, et par là être plus agréable à Notre-Seigneur, et aussi afin dêtre plus libre dans lemploi de sa fortune, quil destinait uniquement aux bonnes uvres et au soulagement des pauvres.

    Cette liaison de son père avec Jean Tchen fut pour Augustin lorigine de sa vocation. Comme ce fervent néophyte se consacrait lui-même et tous ses biens au service de Dieu et brûlait du désir de convertir ses compatriotes, il exhortait son associé, lui insinuant de faire étudier Augustin et de le diriger vers le sacerdoce ; de plus, devant les bonnes dispositions de lenfant pour létude et la piété, il soffrit à payer tous les frais que son éducation pourrait entraîner. Le père consentit au sacrifice. Le missionnaire du lieu, après avoir bien examiné et éprouvé lenfant, lenvoya au collège que la Mission avait ouvert à Longki et, peu de temps après, avec lapprobation du Vicaire Apostolique, Mgr Fontana, il fut envoyé à Pulo-Pinang (1829). Il partit avec les courriers que la Mission envoyait chaque année à Macao porter la correspondance, pour en rapporter, au retour, les lettres et autres objets venus dEurope et introduire les nouveaux missionnaires dans leur champ délection ; cétait alors une pieuse contrebande sévèrement prohibée. Augustin arriva sain et sauf à Macao ; de là jusquà Pinang la traversée noffrait pas de difficulté. Sa santé supporta assez bien les fatigues du voyage et le changement de climat, de sorte quaussitôt arrivé il put se mettre à létude. Il resta au collège jusquen 1839 ; il fut un élève brillant, comme en font foi les notes, on ne peut plus élogieuses, que son Supérieur, le père Albrand, plus tard Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, envoya à Mgr Perrocheau, alors Vicaire Apostolique du Setchoan, et la suite a montré quelles étaient, méritées.

    Cest en 1840 que le jeune Augustin, ses études terminées, fut de retour à Macao. Le procureur général des Missions, voyant la piété, la capacité et la prudence du jeune séminariste, nhésita pas à lui confier le P. Taillandier, nouveau missionnaire destiné au Setchoan. La difficulté de sortir, pour Augustin, navait été quun jeu comparée à celle de rentrer maintenant avec un étranger ignorant la langue et tous les usages du pays. La Chine était fermée aux Européens: lentrée et le séjour leur en étaient interdits sous peine de mort. De Canton au Setchoan, cétait un voyage de deux ou trois mois, hérissé de toute sorte dobstacles. Le jeune séminariste ne se laissa pas effrayer ; ayant tout arrangé pour un si long trajet, il partit de Macao dans le courant doctobre 1840. Il avait dépassé Canton et une des graves difficultés venait dêtre vaincue, lorsque la barque qui conduisait le missionnaire fut arrêtée à une petite douane et fouillée de fond en comble. On découvrit la contrebande : les voyageurs saisis et garrottés furent reconduits sous escorte jusquà Canton. Les douaniers reçurent des félicitations et une bonne récompense pour leur capture et lon jeta les deux prisonniers dans un cachot, au milieu des voleurs et des assassins. Le P. Taillandier subit une dure captivité de trois mois, pendant laquelle il fut plusieurs fois interrogé et soumis à la torture. Enfin il fut relâché grâce à plusieurs interventions de lamiral Anglais Elliot. Augustin, sujet de lempereur de Chine, vit avec joie lélargissement de son compagnon de captivité, mais dut attendre sa propre délivrance trois ans et trois mois.

    Le Père Libois, alors procureur à Macao, assista Augustin de tout son pouvoir par lentremise des chrétiens de Canton, lui fournissant vivres, vêtements et autres choses nécessaires, ou encore donnant de largent aux geôliers pour lui procurer un adoucissement des rigueurs de la captivité ; cependant, quoiquil fît, il ne put empêcher que le prisonnier du Christ ne connût, pendant ces trois ans de captivité, toute lhorreur des prisons chinoises. Les mandarins épuisèrent sur lui toute la série variée de leurs tortures pour lui arracher une parole dapostasie. Il vit plusieurs fois son corps déchiré par les verges et son sang couler dans les prétoires : il subit le supplice des soufflets et la torture de lécartèlement, il fut suspendu par les pouces.

    Rien ne put ébranler la fermeté de sa foi. Il est regrettable quon nait pas plus de détails sur les interrogatoires, les tourments quil endura et les grâces spéciales par lesquelles Dieu fortifia son courage. Le vénérable confesseur de la foi était très réservé sur ce sujet. Il regrettait de navoir pas été digne du martyre ; il atténuait, autant quil le pouvait, ses souffrances, et il semblait quil craignît den perdre le fruit en les racontant même à ses amis. Dans sa prison il sétait attiré le respect et lamitié de tous par sa douceur, sa patience et sa charité. Les bourreaux, les plus féroces criminels, se prirent dattachement pour lui et ne le virent pas quitter la prison sans une certaine inquiétude. Les mandarins, ne pouvant obtenir son apostasie, songeaient à lenvoyer en exil : cest alors que la divine Providence intervint par la main de la France.

    On était alors au lendemain de la fameuse guerre de lopium, qui avec le droit dimporter en Chine le funeste narcotique, valut à lAngleterre lacquisition de la colonie de Hongkong (1841-1842) et entraîna pour la Chine lobligation douvrir plusieurs ports au commerce étranger (traité de Nankin, 1842). Le Céleste Empire se trouvait vaincu et humilié ; aussi le gouvernement de Louis-Philippe fut-il davis que le moment était venu de songer à garantir dune façon pratique la sécurité du pavillon commercial, tout aussi bien que la liberté daction des missionnaires catholiques et français en Extrême-Orient. Une mission fut donc envoyée dans les eaux chinoises, laquelle se composait de M. de Lagrenée comme Ministre plénipotentiaire et de lamiral Cécille, chargé, avec les unités sous ses ordres, Cléopâtre, Sabine, Alcmène, Victorieuse et Archimède, dappuyer laction diplomatique, tout en évitant de créer le moindre malentendu par des démonstrations intempestives. Arrivé en Chine, lamiral Cécille se trouva naturellement retenu auprès de M. de Lagrenée pendant toute la durée des négociations ; du moins il voulut sacquitter de son rôle déclaireur auprès des rivages de lExtrême-Orient ; pour ce, il détacha de sa division la corvette lAlcmène, commandée par le capitaine de vaisseau Fornier-Duplan, et lenvoya reconnaître les îles Ryûkyû caractères chinois. Comprises entre le Kyûshû caractères chinois (sud-ouest du Japon) et lîle de Formose. Comme on le suppose ; pareille tentative de reconnaissance ne pouvait avoir quelque chance de succès quavec laide dinterprètes dûment informés des choses de la Chine, avec laquelle étaient supposés plus ou moins reliés les îles et pays adjacents (car le Japon lui-même est reconnu depuis longtemps comme tributaire de la Chine pour une bonne partie de sa langue, de sa littérature et de ses idées comme de ses arts). Dieu lui-même sembla avoir pourvu à ce nouveau besoin. On a vu comment Augustin Kô avait fait de bonnes études à Pinang ; il avait, dautre part, assez fréquenté les missionnaires français pour être mieux à même que ses congénères de saisir la pensée dofficiers européens chargés dune mission importante. Or, au moment même où les mandarins qui le tenaient en prison décidaient de lenvoyer en exil, le bruit de ses infortunes apostoliques parvint aux oreilles de lamiral Cécille, qui, sans plus de retard, fit toutes les démarches voulues, ou mieux imposa aux tortionnaires chinois lélargissement de ce compatriote, dont ils ne soupçonnaient certainement pas le rôle prochain non plus que le futur renom. M. Forcade, qui devait être le premier Evêque du Japon après une interruption de plus de deux siècles, durant lesquels la splendide Eglise fondée par saint François-Xavier non seulement revit les scènes des catacombes, mais connut, pour ainsi dire, lépouvante glaciale du tombeau, venait dêtre mis à la disposition de lamiral Cécille par le Procureur général de Macao, M. Libois, et il avait été décidé que, confié au capitaine de vaisseau Fornier-Duplan, il serait débarqué aux îles Ryûkyû pour y apprendre la langue du pays (quon supposait être la langue japonaise) en attendant que les circonstances permissent de passer au Japon. Or Augustin Kô se trouva libre à point nommé pour servir, en qualité de catéchiste et dinterprète, et M. Forcade et lEtat-Major de la mission militaire française.

    A cette époque le prestige conquis par la France en Extrême-Orient, depuis létablissement de relations régulières entre la Cour de Versailles et le Roi de Siam et surtout lEmpereur dAnnam Gia-Long, ne laissait pas den imposer même à lorgueil chinois ; cest ce qui explique aussi comment lamiral Cécille put obtenir assez facilement la liberté dAugustin ; le vice-roi de Canton, sentant lhumiliation déjà infligée par lAngleterre, craignait manifestement dattirer sur lui les armes redoutées de la France.

    Avant de suivre Augustin Kô dans une nouvelle étape de sa vie si pleine dévénements, il ne faut pas négliger de dire quel fut son état dâme lorsquon lui apporta la nouvelle de sa délivrance : la vérité est quil refusa dabord dy ajouter foi. Il crut être victime dune duperie ; nallait-on pas, au contraire, le conduire à la mort ou en exil ? Ce ne fut que sur le navire français quil put se reconnaître, profondément touché des égards quon lui témoignait ; jusque là il simaginait être le jouet dun rêve. Lui, pauvre captif objet de la haine et du mépris des mandarins, oublié ai longtemps au fond dun cachot, il se voyait maintenant entouré de prévenances par les Français et même par les mandarins -chinois. Comment ne pas éprouver cette naturelle surprise que provoque toujours le miracle ? Aussi avec quelles effusions de reconnaissance il remercia ses bienfaiteurs ! Mais ce fut bien autre chose lorsque, le lendemain, ayant fait sa toilette et échangé ses habits sordides de prisonnier contre un costume convenable, il vint sasseoir à la table du vice-roi lui même, en qualité dinterprète de lamiral Cécille. Il ne pouvait. refuser cet honneur et cette charge ; il le comprit immédiatement, convaincu quil était que la Religion profiterait des services quil allait rendre à la France, que ses professeurs à Pinang lui avait appris à aimer et à estimer et à laquelle maintenant il devait sa liberté.

    Or donc, Augustin Kô se vit confier à lapostolique vigilance de M. Forcade et, tout en mettant provisoirement son expérience et ses talents naturels au service dune Mission française, il allait faire lapprentissage de la vie apostolique en des conditions assez décevantes pour la courte sagesse humaine, mais par le fait même les plus profitables, si lon songe que, depuis la vie cachée de Jésus à Nazareth, la retraite de Saul, le futur saint Paul, en Arabie, les zèles les plus ardents et les plus purs ont besoin de se tremper tout dabord dans les longues méditations, de laisser sachever le travail de leur divine greffe, avant de donner tout leur plein rendement. Cependant M. Forcade ne laissait pas, de son côté, de sentir se renouveler son propre zèle ; le divin Maître venait de le prendre, lui aussi, comme un autre Matthieu, ad telonium, cest-à-dire au comptoir de la Procure, pour lenvoyer au plus Extrême Orient, le Japon, terre des Martyrs. Quelle splendide réalité, plus belle, plus douce que les plus merveilleux rêves de son âme éminemment apostolique ! En fait, la pensée du Japon à reconquérir obsédait littéralement ce premier ouvrier, marqué au front dun signe spécial par la Providence ; même pendant son repos, il se sentait poursuivi par la vision de saint Paul ; comme un autre Macédonien, le Japonais le sollicitait. Et visio Paulo ostensa est : vir Macedo stans, deprecans et dicens : Transiens in Macedoniam, adjuva nos ! (Act. XVI,9).

    Cependant, selon les ordres de lamiral Cécille, le capitaine de vaisseau Fornier-Duplan se disposait à partir. Les préparatifs étant terminés, lAlcmène mit à la voile le 3 avril 1844. M. Forcade et Augustin Kô, nétait-ce pas un nouveau Paul accompagné de son fidèle Silas ? Paulus vero, electo Sila, profectus est, traditus grati Dei a fratribus (Act. XV, 40). On mit alors 25 jours à parcourir une distance quon peut couvrir aujourdhui en trois jours. Le 28 avril, on était en rade de Nafa, non loin de Shuri, alors capitale des Ryûkyû (nommées à cette époque par les étrangers ; Louchou, Luchu ou Lieouchieou), longtemps tributaire de la Chine comme du Japon 1.


    1. La famille royale de larchipel prétendait descendre du héros japonais Mina-moto Tametomo. La partie septentrionale fut conquise au XVIIe siècle par le prince de Satsuma, qui la rattacha à ses domaines ; la partie méridionale, comprenant la grande île Okinawa caractères chinois, conserva longtemps une semi-indépendance. En 1879 larchipel des Ryûkyû fut annexé au Japon pour former le département dOkinawa, avec Nafa comme capitale. Contre les protestations de la Chine, lex-président Grant des Etats-Unis donna raison au Japon. Lancienne famille royale a reçu du gouvernement impérial de Tôkyô des titres de noblesse

    M. Forcade noublia pas de noter quen ce jour, 28 avril, lEglise célébrait la fête du Patronage de saint Joseph. A peine la corvette lAlcmène était-elle entrée en rade et ancrée en bonne place, quelle est accostée par un bateau portant à bord lautorité locale, savoir : deux officiers principaux, décorés, dans les notes de M. Forcade, du titre de mandarins, et quatre officiers subalternes, parmi lesquels deux sefforcent au rôle dinterprètes de langue anglaise, mais avec un assez maigre succès. Cest alors que commence pour Augustin le vrai rôle dinterprète officiel de la France et de lEglise à la fois. Comme il ne comprend pas la langue du pays, qui se rapproche plus du japonais que du chinois, il fallut recourir au pinceau. Dun côté, les officiers indigènes formulent leurs demandes, traduites immédiatement en français par Augustin ; dun autre côté, les réponses catégoriques et les questions non moins claires adressées par le commandant de lAlcmène sont rédigées en bonne et due forme et transcrites en caractères chinois. La chose paraissait assez simple, mais au cours de cette première entrevue, il apparut bientôt quil ne faudrait pas à Augustin une commune patience et une commune habileté pour servir au mieux les graves intérêts dont il se trouvait le seul interprète utile. M. Forcade lui-même nous en explique la raison : Remarquons-le cependant, sous une apparente bonhomie, ils (les visiteurs) se montrent dune extrême réserve sur tout ce qui touche à leur pays. Je leur ai demandé plusieurs fois quelle était la langue quils parlaient entre eux, si cétait une langue propre à leur île ou la langue japonaise, et jamais je nai pu obtenir de réponse. Tantôt ils feignaient de ne pas comprendre, tantôt ils donnaient une réponse qui ne concordait en aucune manière avec la question. Augustin leur ayant demandé, de son côté, où demeurait leur roi ils ont paru tout interdits et, après sêtre concertés dun air inquiet, ils ont fini par ne donner aucune réponse En réalité, les difficultés ne faisaient que commencer, sans heurt il est vrai, mais sous le couvert de, cette politesse fuyante et sournoise à la fois de lâme païenne qui refuse de se confier et encore plus de se donner. Il faut se hâter de dire quAugustin Kô sacquitta de ses obligations dinterprète-traducteur avec la souplesse et la prudence qui le caractérisaient et, par le fait même, à lentière satisfaction et des Français et des autorités indigènes.

    Comme il a été dit plus haut, il avait été convenu que M. Forcade et Augustin sétabliraient aux îles Ryûkyû pour apprendre le japonais et en même temps se familiariser avec les us et coutumes de ces pays.

    Dès la première entrevue avec les autorités locales et après avoir déclaré quil venait offrit au Roi des Ryûkyû lamitié avantageuse du Roi de France (décoré pour loccasion du titre, imposant dEmpereur) et aussi entamer des relations daffaires, le capitaine de vaisseau Fornier-Duplan annonça, quil avait lordre de laisser à Nafa ses deux interprètes, M. Forcade et Augustin ; il nomit point dajouter quil réclamait pour eux les traitements humains qui leur étaient dus. Je vous prie, fit-il dire, davoir deux le plus grand soin et de leur fournir les choses nécessaires à la vie ; ils vous paieront, du reste, toutes leurs dépenses et se soumettront aux lois du royaume.

    Comme réponse à cela, saisis dune visible stupéfaction, les officiers de la police maritime de Nafa nosèrent dire non ; mais au fond de leur âme lenvie ne leur en manquait pas. Enfin, après bien des hésitations, ils consentirent à attribuer pour demeure aux deux nouveaux résidents étrangers une bonzerie séparée de toute habitation, là même où sétaient poursuivis les pourparlers assez difficiles ; ils pouvaient donc dores et déjà sinstaller, mais on leur imposa des gardiens, qui, sous prétexte de les protéger oui de leur servir dintermédiaires, devaient les surveiller et surtout empêcher le peuple davoir la moindre relation avec eux.

    Le 1er mai, M. Forcade, après avoir célébré la Messe dans lhôpital de la corvette et pour mettre à exécution un vu fait précédemment, plaça sa Mission, cest-à-dire lEglise du Japon, sous la protection spéciale du Très Pur Cur de Marie.1


    1. En 1862, à la demande de M. Girard, Supérieur de la Mission du Japon, le-Saint-Siège ratifia définitivement le choix de M. Forcade. On sait que, depuis le temps de saint François-Xavier, le Japon avait déjà pour Patron Saint Michel.

    Le 6 mai, dans la matinée, M. Forcade et Augustin firent leurs adieux au brave commandant de lAlcmène et à son état-major, puis descendirent à terre. Une grande foule les attendait sur le rivage. Les officiers français qui accompagnaient le missionnaire ne purent se défendre dune émotion bien naturelle lorsquil leur fallut se séparer dun homme dont ils avaient apprécié les qualités et le dévouement et quils laissaient seul, sans défense, sur la terre étrangère. M. Forcade et Augustin, bien quémus eux-mêmes, étaient soutenus par lespérance de sauver quelques-unes de ces âmes, qui leur étaient si chères malgré toutes les peines et les difficultés quils pressentaient devoir surgir devant eux. Pour létude de la langue, les gardes veillaient, et ce nest quen usant de ruse quils purent avoir quelques relations avec lextérieur. Ils parvinrent toutefois, à force de patience et détude, à parler le langage des Ryûkyû, sinon correctement, du moins assez bien pour se faire comprendre. Plus tard M. Forcade devait apprendre que ce langage nétait quun mauvais patois japonais. Toute promenade au dehors leur était interdite et, écrit M. Forcade, la bonzerie de Tumai (ou dAmiku, à Tomari) est notre demeure ou plutôt notre honorable prison. En réalité, M. Forcade et Augustin Kô menèrent pendant deux ans cette vie de reclus ; ils durent, en effet, attendre jusquau 1er mai 1846 la réapparition du drapeau français et ce fut le 17 juillet de la même année quils quittèrent définitivement les avant-postes des Ryûkyû. On a peine à simaginer aujourdhui ce que dut être une pareille vie dexil. En vérité, ces grands ouvriers de la première heure étaient bien de ceux qui ont été marqués spécialement en vue de la réalisation de la parole de lEsprit-Saint : Qui seminant in lacrymis..., et, sil est permis dentrevoir dans un avenir plus prochain les joies de la moisson, il nest que trop juste daccorder un regard dadmiration et de reconnaissance à ceux qui se sont voués au travail obscur du défrichement et des semailles : Quia alius est qui seminat, et alius est qui metit.

    (A suivre) CH. CESSELIN.

    1924/79-88
    79-88
    Cesselin
    Japon
    1924
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