Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Une bénédiction d'Eglise à Amakusa 1

Une bénédiction d'Eglise à Amakusa (Japon)
Add this
    Une bénédiction d'Eglise à Amakusa (Japon)

    L'Archipel d'Amakusa, au sud-ouest du Kyushu, comprend deux îles plus grandes et quantité de petits îlots. Administrativement, il dépend de la préfecture de Kumamoto, et il fait partie du diocèse de Fukuoka. Sa population est d'environ 200.000 âmes. Les catholiques sont groupés dans les deux villages de Oyé et Sakitsu, qui comptent respectivement 817 et 645 fidèles. Le P. Halbout chargé du poste de Sakitsu, ayant retracé à grands traits dans le N° 118 du Bulletin (oct. 1931) l'histoire d'Amakusa Catholique, le lecteur qui désirerait des détails n'a qu'à s'y rapporter. Rappelons que vers 1600, par suite du zèle du daimyô chrétien Konishi Yukinaga, Amakusa compta jusqu'à 100.000 fidèles. Le Taikô Hideyoshi (Taicoun sama des missionnaires) avait lancé un premier édit de persécution en 1587, et les 26 martyrs Japonais furent crucifiés à Nagasaki le 5 février 1597. Konishi invita les missionnaires à se réfugier dans son fief. Le séminaire de Nagasaki fut transféré à Amakusa. On y établit une imprimerie qui édita nombre d'ouvrages chrétiens, dont les rares volumes qui ont échappé aux autodafés de la persécution, se vendent maintenant au poids de l'or. Le 27 janvier 1614, le Shogun Tokugawa Yeyasu publie un édit de persécution enjoignant aux daimyô de faire expédier tous les missionnaires étrangers et japonais à Nagasaki, d'où ils seront déportés à Manille et à Macao. On devait en outre détruire toutes les églises ou maisons de réunion des chrétiens, et forcer ces derniers à abandonner sans délai la religion étrangère. Les martyrs se multiplièrent, les défections aussi. Les missionnaires, grâce à divers subterfuges, réussirent à se cacher et à faire, quoique irrégulièrement, la visite des chrétiens, tous les daimyô ne mettant pas le même zèle à exécuter les ordres du premier ministre. Hidetada continua la politique de son prédécesseur cessant toute relation commerciale avec les étrangers sauf les Hollandais, et encore ceux-ci durent-ils souscrire à des conditions humiliantes. Défense fut faite à tout Japonais sous les peines les plus sévères de quitter le pays. En 1622, il abdiquait en faveur de Yemitsu, qui aggrava la persécution, au point qu'il n'y eut pour ainsi dire d'accalmie nulle part dans tout le Japon. Le daimyô d'Amakusa, Terazawa Tadataka, s'appliqua de son mieux à exterminer les chrétiens de ses états. Le daimyô de la presqu'île voisine de Shimabara ne se bornait pas à torturer les chrétiens, à les tuer et les jeter tout vivants dans les solfatares du Mont Unzen ; il employait en outre tous les moyens pour extorquer l'argent de ses sujets, qu'ils fussent chrétiens ou non. Un des plus communs était de revêtir du manteau de paille dit \ mino ", les malheureux qui n'arrivaient pas à acquitter les contributions, et à y mettre le feu. Les contorsions des patients paraissaient si divertissantes aux bourreaux, qu'ils appelaient cela, la danse du mino. Les Samurai eux-mêmes n'étaient pas à l'abri des supplices.
    A la fin, l'indignation de tout un peuple éclata, païens et chrétiens prirent les armes. Les chrétiens d'Amakusa eux-mêmes jugèrent l'occasion propice de conquérir la liberté religieuse. Nombre de rônin (samurai errants), soldats de Konishi, se joignirent aux conjurés, qui après des combats malheureux, livrés au hasard de tous les côtés, sans plan ni entente, se réfugièrent dans le château fort de Hara et y subirent un siège terrible de la part de l'armée shogunale. Celle-ci ne vint pas facilement à bout de ces vingt mille paysans, mal armés, mal ravitaillés en vivres et en munitions. Le premier général envoyé pour réprimer la révolte, Itakura Shigemasa, fut tué dans une sortie vigoureuse des assiégés. Yemitsu alors donna le commandement de l'armée à son principal feudataire, Matsudaira Nobutsuna, avec ordre d'appeler sous les armes tous les daimyô du Kyushu. Il fit appel en même temps aux Hollandais, qui crurent ne pas pouvoir se dérober. Ceux-ci envoyèrent le vaisseau " de Ryp " qui, du 14 février au 12 mars, ne tira pas moins de 425 boulets, lesquels ouvrirent des brèches dans le rempart et surtout découragèrent les défenseurs. Les assauts se multipliaient infructueux. Mutsudaira promit la grâce à tous les bouddhistes qui se rendraient. Son appel fut écouté. Les chrétiens savaient qu'en tout état de cause la mort les attendait, aussi combattirent- ils avec l'énergie du désespoir. Hara ne fut enlevé que le 14 avril 1638. Tous les survivants, hommes, femmes, enfants, furent passés au fil de l'épée et on fit des tas de têtes coupées. L'armée shogunale avait eu plus de 13.000 morts et blessés.
    Après la révolte de Shimabara, l'exaspération de Yemitsu fut portée à son comble. Outre que son orgueil était blessé d'avoir été tenu en échec par de minables paysans, il avait craint un moment que les daimyô encore insuffisamment domestiqués ne profitassent de l'occasion pour secouer le joug. En fait, il semble que tous attendaient que l'un ou l'autre d'entre eux donnât le signal. Aussi le Shogun inventa tout un système d'espionnage perfectionné pour dépister les chrétiens. Les têtes des missionnaires et des catéchistes furent mises à prix. Ordre fut donné de pratiquer chaque année dans les localités où il y avait eu des chrétiens, l'acte dit du "fumie", c'est-à-dire le foulement aux pieds des images chrétiennes. Personne ne pouvait s'y soustraire. Tout le monde fut tenu d'être inscrit à une pagode bouddhique, d'y payer la redevance habituelle et d'appeler un bonze pour les obsèques, celui-ci se contentant d'ailleurs de réciter des sutra à la maison mortuaire. Naturellement, tout chrétien reconnu comme tel était brûlé vif immédiatement.
    Dès 1620 au moins, les missionnaires prévoyant que les chrétiens japonais n'auraient plus de pasteurs, organisèrent les chrétientés de façon à ce que les fidèles pussent conserver la foi et se sauver. A la tête de chaque chrétienté fut placé un baptiseur (mizu kata) et un homme de doctrine (oshie kata), qui se recrutaient par cooptation. Sur l'inspiration des missionnaires également, si ce n'est par leurs soins, fut composé un livre contenant un abrégé de la doctrine chrétienne et un calendrier perpétuel des principales fêtes. Un article précisait que pour obtenir la rémission des péchés après le baptême, il fallait produire un acte de contrition, mais que cela ne serait plus valable le jour où les Pères reviendraient.
    Ce livre manuscrit fut incessamment copié et recopié de générations en générations. Lors de la découverte des chrétiens en 1865, les missionnaires en trouvèrent des exemplaires dans toutes les chrétientés. Il était connu sous le nom de "Compissan", corruption du latin contritio. Les traditions de Nagasaki attribuent la composition du " compissan " au célèbre Bastian (Sébastien), martyrisé en 1634, et qui aurait fait cette prophétie : " Je vous reconnaîtrai pour miens jusqu'à la septième génération. Après ce temps, il sera difficile de se sauver. Mais viendront des confesseurs sur de grands navires et vous pourrez alors vous confesser toutes les semaines : on chantera partout la doctrine chrétienne ".
    Parmi les persécutions et les massacres, les chrétientés du Kyu-shu n'ayant plus de prêtres, privées également des éléments éclairés et énergiques de la communauté, ne constituaient plus que des groupes apeurés de paysans et de pêcheurs. Pressés par la nécessité, ils se fabriquèrent une casuistique assez curieuse, qui leur permit de garder la vie sans toutefois abandonner la foi complètement. Extérieurement, ils accomplirent tous les actes d'apostasie qu'on leur demandait, quittes ensuite à multiplier les actes sauveurs de contrition.
    La persécution à Amakusa.
    A Amakusa, dans les localités de la plaine, ou accessibles par voie de terre, toute trace de christianisme fut pour ainsi dire effacée. Mais au sud-ouest de l'île méridionale (Shimo Amakusa), il y a la baie étroite et profonde de Sakitsu, avec ses nombreuses criques, aux rivages escarpés. Dans tous les villages et hameaux tapis dans les coins de la baie, et où l'on ne pouvait se rendre qu'en bateau, se maintint toute une population chrétienne, qui tout en se soumettant aux " fumi-e " et aux funérailles bouddhistes, professait en secret le christianisme, multipliait les actes de contrition, copiait inlassablement le compissan, recevait le baptême de ses mizukata, conservait jalousement quelques croix ou médailles, qu'elle parvenait à soustraire à toutes les perquisitions.
    Je lis dans le journal de Kumamoto, sous la signature du Docteur en médecine Yamasaki Kendô, qui tient la chose d'un païen de Oyé, nommé Nishida, les détails suivants concernant la conduite des chrétiens, lors des funérailles bouddhistes et de la cérémonie du Fumi-e. D'abord, on ne tondait pas entièrement le crâne du défunt pour le transformer en bouddha, on laissait quelques poils par derrière, en signe de protestation. Pendant la récitation des sutra, afin de les contrebattre et d'en annuler les effets, le mizukata récitait chez lui force actes de contrition. Dès que le bonze était parti, on dépouillait le cadavre de la tunique blanche bouddhiste dont il avait fallu l'habiller. On mangeait de la viande au repas des funérailles, ce qui était carrément fouler aux pieds les prescriptions bouddhistes. Les chrétiens se rendaient à la cérémonie du fumi-e avec des sandales de paille neuves, qu'ils brûlaient ensuite immédiatement, les cendres étaient mêlées à de l'eau, qui était bue après avoir récité des actes de contrition. Parfois cependant, un chrétien plus intelligent ou plus courageux, faisait profession de christianisme, car même à Sakitsu, la tradition a conservé le souvenir de fidèles, qui en divers temps furent brûlés vifs.
    Ces persécutions et vexations eurent pour résultat d'empêcher les fidèles d'oublier leurs croyances. Il faut dire aussi, que les nécessités de la pêche et du commerce du poisson amenaient les riverains de la baie de Sakitsu, à faire le voyage de Nagasaki ; d'où relations plus ou moins fréquentes avec les chrétiens de cette région, très tenaces dans la conservation de la foi.

    La Religion Chrétienne ressuscite à Amakusa.
    Après la découverte des Chrétiens à Nagasaki (1865), la nouvelle de la venue des Pères fut vite connue de nos gens d'Amakusa ; mais la nouvelle persécution ne permit pas aux missionnaires d'entrer tout de suite en contact avec eux. Ce fut seulement en 1879 que quelques baptêmes de néophytes de Sakitsu eurent lieu à l'église lui de O-Ura, Nagasaki. La même année, le P. Corre se rendit à Amakusa plusieurs fois et pour quelques jours ; il y administra des baptêmes. En 1880, le P. Bonne fut chargé de ce district ; il y resta jusqu'en 1882, époque où, nommé au Séminaire de Nagasaki, il fut remplacé par le P. Ferrié. Il y avait alors à Sakitsu cinq cents maisons de vieux Chrétiens et cinquante de " zencho ", (païens, corruption de gentes). En 1884, Oyé est doté d'une église résidence, la sacristie servant de maison au missionnaire. Deux ans après, Sakitsu voit s'élever une installation semblable. En 1892, le P. Garnier vint à Amakusa et jusqu'en 1926 administra seul les deux postes de Oyé et de Sakitsu. A cette date, qui est celle de la division du diocèse de Nagasaki et de l'érection du diocèse de Fukuoka, le P. Halbout fut chargé du poste de Sakitsu. Il bâtit près de l'église, une maison à usage de presbytère et de salle de catéchismes (den-dôba). Entre temps, l'ancienne Mairie (shoya), sur le terrain de laquelle la cérémonie du " fumi-e" avait eu lieu, et où les chrétiens avaient dû subir de multiples vexations de la part des fonctionnaires venus de Hondo, la capitale de l'île, fut hypothéquée. Elle allait être mise en vente par autorité de justice, lorsque son propriétaire, pour ne pas tout perdre, en proposa l'achat au P. Halbout qui, d'ailleurs, guettait l'occasion. En effet, Sakitsu resserré entre une montagne abrupte et la mer n'a pour ainsi dire pas de marge pour contenir les 300 maisons, que compte le village ; et l'ex- shoya avec ses 500 tsubos (soit 1.500 mq. environ) constitue la propriété la plus étendue de l'endroit.
    En 1934, le P. Halbout commença la construction d'une église en ciment armé, mais sa santé avait été ébranlée pas les soucis, et surtout une alimentation insuffisante. Il n'y a pour ainsi dire pas de viande fraîche et de légumes dans ce coin de rivage. Il faut dire aussi que le Père n'est plus de première jeunesse, 70 ans. Bref, il subit une grave crise de neurasthénie, aggravée par le bruit incessant de la machine élévatoire de béton. Quand il se rendit à l'évêché, au commencement de l'été, il se trouvait à bout. Heureusement, c'était l'époque des vacances. Le P. Bonnecaze, professeur au séminaire, alla à Sakitsu faire l'intérim. Un régime substantiel restitua au malade les globules rouges déficients, pendant que le P. Benoît par sa joie, son entrain, ses farces même, réussissait à lui dissiper les idées noires. Aussi depuis, le P. Halbout ne connaît plus le P. Benoît que sous le nom du "petiot ", tandis que celui-ci lui donne du " jiji " (vieil oncle) à tour de bras.
    En septembre, le P. Halbout rentrait à Sakitsu, ayant gagné huit kilos de poids et plus allègre que jamais. Le 15 octobre, jour de clôture de la retraite, il annonçait la bénédiction de son église pour le 21 novembre, et y invitait tous les confrères, en insistant sur les conditions matérielles précaires dans lesquelles se trouveraient ses hôtes : nourriture exclusivement japonaise, couchage sur la natte dans les maisons des chrétiens, etc. etc.... Tout le monde, naturellement, aurait désiré assister à cette fameuse fête de Sakitsu, et voir par la même occasion ce coin de la mission, où la plupart d'entre nous, même ceux qui ont vingt ans et plus de Kyûshû, ne sont jamais allés ; mais Amakusa est excentrique, les communications ne sont pas des plus rapides, surtout lorsque le mauvais temps se met de la partie. Bref, les confrères qui n'étaient pas libres de leur temps et de leurs mouvements, renoncèrent au voyage. Et puis, vivre à la japonaise pendant plusieurs jours consécutifs est intéressant pour les jeunes avides d'inédit, et n'offre pas de difficultés sérieuses pour ceux qui sont d'une santé ordinaire ; il n'en va pas de même pour les vieux obligés de ménager leurs forces, et de n'aller au devant de fatigues extraordinaires que lorsqu'il y a vraie nécessité.
    En route pour Sakitsu.
    Le 20 novembre au soir, il n'y avait à Kumamoto, pour entre prendre le voyage d'Amakusa, que Mgr Breton, le P. Heuzet, de Kokura, grand sourcier devant le Seigneur et qui se fait suivre partout de sa baguette divinatoire. Mr Prévost, de Saint-Sulpice, le sourire aux lèvres, et le P. Beignet, notre Eliacin. Le lendemain, la troupe apostolique, à laquelle s'étaient joints les PP. Joseph Bois, aumônier de la léproserie de Biwasaki et Martin, chargé de la paroisse de Kumamoto, prenaient à huit heures et demie le train pour Misumi. Nous avions à peine pris nos places qu'un porteur dépose sur la banquette une valise en cuir jaune, toute tapissée d'étiquettes multicolores : Agence Cook, Pacific Mail, New-York, London, Genève, etc..... Quelques instants après, le compartiment est envahi par un groupe de Messieurs, parmi lesquels il fut facile de reconnaître la figure bien connue de Mr Matsuoka Yoseki, le diplomate, délégué à Genève lors de la célèbre session où le Japon sortit de la Société des Nations. Mr Matsuoka s'est taillé dans son pays une grande popularité, bien méritée d'ailleurs, et il parcourt le pays en tournée de conférences.
    10 h., Misumi ; c'est le seul port du Higo accessible aux vapeurs, et encore de petit tonnage, tout le reste de la côte n'est qu'une plage de boue. Nous montons sur un petit vapeur de cinquante tonnes peut-être, qui à midi nous déposera à Hondo, capitale d'Amakusa. Le rafiot en sortant du port de Misumi, pendant une bonne heure, cherche son chemin parmi quantité d'îlots, couverts de bois de pins, vrai paysage de Mer Intérieure. Heureusement, il a plu en abondance le dimanche précédent, ce qui a dégagé l'atmosphère, et nous vaudra une semaine de beau temps. Le débarquement à Hondo ne se fait pas sans difficultés. Une compagnie des quais y est encore à fonder. Pas la moindre planche pour établir une passerelle entre le bateau et les marches de l'escalier cimenté, que la marée n'a pas encore entièrement abandonnées. Un passager trop pressé a glissé, pris un billet de parterre et un bain de siège. Le P. Beignet chargé de la valise contenant la chapelle épiscopale, n'est pas sans souci. Un billot de bois est apporté, et en faisant attention, nous parvenons à mettre pied à terre sans accident. On pensait qu'il y aurait des taxis pour nous transporter, nous et nos bagages, jusqu'à la ville de Hondo à 2 kilomètres de là, mais il n'y a qu'un petit tacot qui est pris d'assaut immédiatement par ceux qui ne craignent pas d'être tassés. Ce n'est pas notre cas, d'autant plus que nous ne pouvons avancer que " per modum unius ". On entre dans une boutique et on fait téléphoner dans toutes les directions. Il paraît que les trente taxis de Hondo sont retenus pour l'instant. Enfin on arrive à en obtenir un, qui en deux voyages, nous trans-portera à l'hôtel Kikuya (la Maison des Chrysanthèmes), où nous devons prendre le repas de midi. Monseigneur s'occupe tout de suite de retenir deux taxis qui nous prendront à deux heures pour aller jusqu'à 30 kilomètres d'ici. Il est déjà une heure et demie, et rien ne nous permet de croire que l'on s'occupe de notre dîner. Quelqu'un parle de faire presser le mouvement, mais Monseigneur fait la remarque qu'il ne faut pas bousculer le service, sous peine d'arriver à un résultat tout opposé. Jusqu'ici en effet, tout s'est passé suivant le protocole traditionnel. La servante nous a conduits à une chambre, a apporté les coussins plats, dits zabuton, et s'inclinant profondément, a prononcé la salutation réglementaire : " Vous devez être très fatigués ! " Puis elle est allée chercher un cendrier, ensuite un brasero, et enfin du thé vert servi avec des gestes cérémonieux. Supprimer ou abréger ces divers mouvements serait une incongruité dont les servantes sont incapables. La préparation du repas à la cuisine, doit se faire sans doute suivant un ordre " ne varietur ", quelles que soient les circonstances de temps et de personnes. Enfin le repas japonais arrive, il est pris à la hâte, et en route pour le bourg appelé Itchoda. Les taxis filent bon train sur sur la route étroite, qui par de nombreux lacets, escalade les hauteurs et dévale dans les bas-fonds, car nous montons jusqu'à la cote 500. Aux tournants brusques, les chauffeurs jouent du volant et nous admirons leur virtuosité. Fort heureusement, la voie n'est pas encombrée. Il n'a fallu que 55 minutes pour arriver à Itchoda, où commence la crique, qui peu à peu devient baie étroite et après de nombreux méandres s'en va cinq ou six milles plus loin déboucher dans la haute mer. A Itchoda, une barque à moteur devait venir nous chercher, mais elle n'est pas encore là ; elle s'amène cependant en haletant, ayant arboré le grand pavois, véritable exposition d'étoffes de toutes dimensions et de toutes couleurs.
    Voilà que successivement arrivent neuf autres barques à moteur, pavoisées également à grand renfort de pavillons multicolores et d'enseignes de boutique sur toile. C'est toute la flotte de pêche de Sakitsu, qui s'est portée au-devant de Son Excellence Mgr Breton pour lui faire honneur ainsi qu'à ses compagnons. L'amiral, un chrétien notable, nous fait remarquer avec orgueil que toutes ces barques appartiennent à des chrétiens. Il s'agit maintenant de prendre un ordre de marche ; il semble n'avoir pas été prévu. L'amiral jette ses ordres, mais il n'est guère écouté, chaque batelier ayant son idée et son plan, qu'il crie dans la langue de Sakitsu. On n'entend que des " batten !" Les barques tournent et retournent en tout sens, "pétaradant " à qui mieux mieux. Finalement, nos barques parviennent à se mettre en ligne et se relier par des amarres, et la flottille met le cap sur Sakitsu. Nous avons tout le temps d'admirer le paysage. La crique s'élargit, se creuse d'autres criques adventices. Elle est bordée de collines, dont la mer baigne le pied, ne laissant pas la moindre bande de terre pour y faire passer une route. Nos vieux chrétiens s'étaient bien cachés. Mais voilà que la flottille va entrer dans la crique, sur les bords de laquelle Sakitsu est sise. La grande barque que nous montions, et qui jusqu'ici fermait la marche, se détache et de toute la puissance de son moteur, déboîte vers la droite, longe la file des barques, comme pour les passer en revue, prend la tête de la ligne, l'entraîne à toute vitesse dans le port, et se met à décrire des cercles, entraînant après elle toute la flottille. La manifestation est réussie. La cloche sonne à toute volée, les pétards éclatent faisant grand bruit, répercutés qu'ils sont par l'écho. Le population de Sakitsu est massée au débarcadère. On distingue de suite la barbe blanche du P. Halbout ; par ses gestes larges, il dirige la manoeuvre de la flottille. Pendant que les autres barques continuent à tourner en rond, la nôtre se range contre un mur de pierre. Avec l'aide des bateliers, nous réussissons à nous hisser sur la terre sacrée de Sakitsu, et pouvons enfin saluer le P. Halbout. L'Eglise et le presbytère sont à deux pas, nous nous y rendons le chapeau à la main, car paroissiens et paroissiennes, grandes personnes et moutards font la haie, et multiplient les saluts profonds. Notre première visite est pour l'édifice flambant neuf ; tout le monde le trouve très bien, comme de juste.
    Il est déjà quatre heures et demie, les jours sont courts. Monseigneur se rend sans désemparer à la salle des catéchismes, pour y faire passer l'examen aux 19 confirmands, qui seront faits soldats du Christ demain après la Messe. Nous autres, nous faisons le tour du village. Il est traversé de bout en bout par une rue d'une largeur moyenne de trois mètres. Des deux côtés, partent des venelles, mesurant de 80 centimètres à un mètre, donnant accès à des grappes de maisons, en général d'aspect minable. Le village compte 300 maisons environ, et l'espace entre la montagne qui se dresse à pic et le rivage est chichement mesuré.
    J'avais toujours entendu dire que les gens de Sakitsu étaient tout ce qu'il y a de plus nature ; je comprends maintenant après avoir vu l'endroit. Le P. Halbout, et avec raison, insiste auprès de ses paroissiens pour qu'ils aient de la tenue. Mais les habitants de Sakitsu ne sont pas tous catholiques. Les visages en général ne respirent pas la santé. Cette population manque de soleil et de vitamines. Pas le moindre lopin de terre pour y faire venir des légumes. La mer seule est la grande pourvoyeuse, et lorsque la pêche est infructueuse ou que le poisson ne se vend pas, c'est la misère.Nous prenons notre repas du soir chez un chrétien notable, dont le frère, prêtre du diocèse de Nagasaki, est décédé il y a deux ou trois ans. On nous sert un sashimi (poisson cru débité par tranches fines) qui est excellent ; il n'a séjourné ni aux devantures des boutiques ni dans la glace ; toutefois le plat de résistance est encore le baquet de riz, et la bru de la maison a fort à faire pour remplir nos bols, car nous sommes affamés. Notre hôte apporte des flacons de saké (vin de riz) et pousse à la consommation. Il n'y a guère que les jeunes pour en accepter quelques minuscules tasses. Monseigneur et les anciens sont " secs " depuis longtemps déjà. Le repas a été frugal, mais le riz, simplement cuit à l'eau, s'ingurgite facilement et il leste son homme. Ce sera notre régime le jour suivant aux trois repas.
    Notre troupe se disperse pour la nuit. M. Prévost reste chez notre hôte. Les PP. Bois et Beignet logent dans l'ancien presbytère. Le P. Martin va à l'autre extrémité du village chez un chrétien qu'il a marié, il y a deux ans, avec une fille de Kumamoto. Mgr et le P. Heuzet ont leur billet de logement au presbytère lui même.

    (A suivre.)

    "
    1935/92-101
    92-101
    Peregrinu
    Japon
    1935
    Aucune image