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Un voyage à Luang Prabang

Un voyage à Luang Prabang. Luang Prabang, capitale du royaume du même nom, sous le protectorat français, est situé sur le Mékong, à 2.010 kilomètres de lembouchure de ce fleuve et à 800 kilomètres de Nong Seng, centre de la mission du Laos. Depuis longtemps les Supérieurs de la mission désiraient implanter la foi dans ce gros centre du nord, mais jusquà ces dernières années les difficultés et les longueurs du voyage étaient telles quil était impossible dy songer.
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    Un voyage à Luang Prabang.

    Luang Prabang, capitale du royaume du même nom, sous le protectorat français, est situé sur le Mékong, à 2.010 kilomètres de lembouchure de ce fleuve et à 800 kilomètres de Nong Seng, centre de la mission du Laos. Depuis longtemps les Supérieurs de la mission désiraient implanter la foi dans ce gros centre du nord, mais jusquà ces dernières années les difficultés et les longueurs du voyage étaient telles quil était impossible dy songer.

    Autrefois, de Vientiane à Luang Prabang, il fallait, selon la saison des eaux, de 20 à 30 jours de pirogue, ou par voie de terre, à cheval, de 10 à 14 jours. Actuellement les moyens de communication sont devenus plus rapides puisque lon peut atteindre facilement Luang Prabang en 5 ou 6 jours à pied, à cheval et en auto, et en 4 ou 7 jours par le fleuve, selon les eaux.

    En 1929, le P. Thibaud, curé de Vientiane, fut le premier missionnaire à entreprendre ce voyage. Son successeur, le P. Excoffon, avec une ténacité de savoyard, a réussi à y construire une petite église, et ainsi à planter la croix dans cette cité des pagodes, où le culte de Bouddha se traduit surtout par des fêtes de nuit perpétuelles.

    Léglise devait être terminée vers la fin de lannée 1932 : invitation fut faite à Mgr Gouin daller la bénir. Accepter fut pour S. Exc. une double joie : dabord faire plaisir à un missionnaire qui avait peiné (ceux qui construisent par ce temps de crise me comprendront), plaisir aussi à parcourir une région encore inconnue après trente ans de Laos. Il fut décidé que laller, environ 350 kilomètres, dont 110 ou 120 à pied à travers les montagnes, se ferait par voie de terre et le retour par le Mékong.

    Le 3 décembre 1932, nos deux voyageurs quittaient Vientiane. Un Français, Monsieur Moulin, quil en soit remercié, avait mis son auto à leur disposition et leur donna lhospitalité pour la première nuit, à Vang Vieng, centre dune région assez peuplée et où se rencontrent de belles rizières entre des montagnes calcaires.

    La population comprend surtout des Laotiens du nord, descendus de Sam Nua au moment des guerres intestines de 1885. Bonne route de Vientiane à Vang Vieng ; sur le Nam Lek, gros torrent entre forêts et montagnes, a été construit un pont en fer, de 144 mètres, sur piles de 15 ; on est surpris de trouver un pareil ouvrage dart en un pays aussi sauvage.

    Le samedi 3 décembre, encore 17 kilomètres sur piste jusquau village de Patang. La voiture dépose en cet endroit les voyageurs, sur les rives du Nam Song ; durant cinq jours ils ne doivent plus compter que sur leurs jambes.

    Les deux voyageurs avaient à peu près autant de kilomètres à faire que dannées faites, cest-à-dire environ 117, des jeunesses prolongées qui voulaient user, peut-être même abuser de leurs jambes et voir du pays. Les bagages étaient réduits à la plus simple expression, comme il convenait à de vieux Laotiens : couvertures, car le froid était vif, espadrilles de rechange, quelques petits riens dont un couteau de poche, et cest tout. Deux porteurs, un boy, et en route par ce beau matin de décembre, un peu frais, car la rosée couvrait les broussailles, et le soleil ne se montrait quentre les calcaires. Aller vers linconnu, quelle joie ! Durant les cinq jours de voyage cette belle joie de néophyte devait bien connaître quelques nuages.

    Dans cette région, très peu de plaines, il faut aller par monts et par vaux et, en plein jour, la chaleur quemmagasinent ces vallées rend la marche pénible. Où était-elle cette fraîcheur matinale qui faisait presque grelotter ? Vers midi, ce premier jour, le P. Excoffon grimpant une colline, à lombre du fil télégraphique, soupirait déjà : est-ce humain de faire marcher de braves gens de mon âge, sous un pareil soleil ?

    Nos voyageurs arrivèrent fort à propos à un petit ruisseau bien ombragé, pour raviver leurs forces. Ce qui est incroyable, cest le nombre de torrents, petits et grands, toujours pressés, bousculant leurs eaux sur les rochers, que lon rencontre et le nombre de fois quil faut les traverser. Certain matin, ils durent traverser le même ruisseau 14 fois de suite. Au début, ils tiraient leurs espadrilles, mais ils durent bientôt y renoncer car les cailloux leur blessaient les pieds. Sous le soleil brûlant, le torrent leur offrait au moins une boisson fraîche quils prenaient dans le creux de la main en fredonnant : Nous pouvions nous désaltérer aux sources des grands fleuves.

    Il faut escalader ce chaos de montagnes, monter et descendre par des sentiers de chèvres, où un faux-pas serait dangereux et vous précipiterait infailliblement au fond du ravin. Les pierres roulent sous les pieds et il est nécessaire de sagripper énergiquement pour ne pas les suivre. Dans ces coins encaissés qui ne voient jamais le soleil, la fraîcheur de lair vous saisit et lhumidité du sol est telle quil en résulte une végétation folle de bambous et de bananiers. Cest lhabitat préféré des sangsues des bois, cachées sous les feuilles et guettant le voyageur : elles sinfiltrent partout et souvent ne sont décelées quaprès avoir terminé leur repas à vos dépens.

    La journée la plus dure fut celle de lescalade du Phu Lao Phi que lon franchit par un col atteignant 1.500 m. daltitude. Il faisait, ce jour-là, un soleil radieux, éclairant un chaos de montagnes ; cest un enchevêtrement féerique dominé çà et là par des pics de pur calcaire ; lun deux, vers le sud, semble être la flèche dune cathédrale géante. La descente de cette montagne se fit par des sentiers glissants, souvent à quatre pattes pour saccrocher aux touffes dherbes, aux racines, à tout ce qui tombait sous la main. Nos voyageurs narrivèrent à la Sala (maison des voyageurs) quen pleine nuit, vers 8 h. ½ du soir, et à la lueur des torches ; inutile dajouter quils étaient éreintés.

    La Sala, pauvre Sala ! herbes et bambous dans un trou au bord de leau, mais combien précieuse en pleine forêt. Le boy avait encore une poule, elle fut vite tuée, plumée, passée dans un bambou et présentée au feu. Les journaux annonçaient 120 recettes pour cuire le riz de lIndochine, en voici encore une quils ont passée sous silence, mais fort en usage au Laos. On prend dans la forêt un tuyau de bambou vert, on y met le riz et un peu deau, puis layant placé sur le feu, le riz est à peu près cuit lorsque ce récipient nouveau genre commence à brûler. Mon Dieu ! à quoi bon sembarrasser de batterie de cuisine alors quà chaque pas on a sous la main tout ce qui est nécessaire !

    Ces montagnes sont très peu habitées, on ny rencontre que quelques familles de Meo et de Giao qui viennent de Chine et habitent toujours sur les sommets. Ils vivent de riz et de maïs, cultivent le pavot, élèvent des chevaux, des mulets, une très belle race de chiens, des porcs et des poules ; un peu plus bas se trouvent des Phtu Thung que lon désigne sous le nom de Kha, mot que certains traduisent par sauvages.

    Pourquoi sauvages ? Peut-être parce quils préfèrent la liberté à toute autre chose, et quils shabillent légèrement. Les voyageurs rencontrèrent une famille Kha : le mari avait autour des reins une ficelle qui retenait deux bavettes, lune devant, lautre derrière ; un gamin de 7 à 8 ans, lui, navait pas droit aux bavettes ; la femme avait un cotillon court et léger ; elle portait sur le dos une hotte doù émergeait une belle tête de bambin ; un magnifique chien meo suivait ; avec ses longs poils, cétait lui le mieux vêtu.

    Le 7 décembre, vers 13 heures, arrivée à Vang Pong, au bord du Nam Ming où depuis la veille attendait une auto. A sa vue ce fut une explosion de joie, car ces jours de dur voyage la faisaient ardemment désirer. Cest enfin par une bonne piste de 57 kilom. que Mgr Gouin et le P. Excoffon arrivèrent, sur les cinq heures du soir, à Luang Prabang, but de leur voyage.

    Ils furent aimablement accueillis par M. de Maistre, administrateur-adjoint, qui les retint à dîner. Inutile de dire que lappétit fut soutenu, car après avoir vécu cinq jours de quelques poignées de riz, un repas européen vaut son pesant dor.

    Le séjour à Luang Prabang fut de neuf jours. La chrétienté annamite qui compte une centaine dâmes vint aussitôt voir Monseigneur ; lAnnamite a en effet ceci de remarquable : dès quil apprend larrivée dun Père il sempresse de venir le saluer.

    Le 15 décembre, jour octave de lImmaculée-Conception, léglise étant presque achevée et artistement décorée fut bénite sous le vocable de lImmaculée-Conception. Immaculata Conceptio tua gaudium annuntiavit universo mundo. Elle apporte la bonne nouvelle à Luang Prabang, pays si foncièrement bouddhique et qui, depuis des siècles, vit à lombre de son Phra Bang, statuette de Bouddha, en or, et venue de Ceylan, voici cinq cents ans, dit-on.

    Le 17 décembre, après ces quelques jours bien employés, Monseigneur du Laos et le curé de Vientiane prenaient une pirogue à moteur qui, en trois jours, devait les déposer à la capitale. Durant ce parcours de 400 kilom., le Mékong nest quun gros torrent aux rapides et tourbillons violents, il se faufile entre des rochers qui souvent barrent presque son lit, ne laissant que détroits passages, il faut au barreur un coup dil et un sang-froid remarquables ; un instant de distraction, et ce serait la catastrophe. Les Anges Gardiens de nos deux voyageurs les préservèrent de tout mal et les ramenèrent sains et saufs à Vientiane doù ils étaient partis il y avait dix-huit jours.

    V. BARBIER.

    1933/272-276
    272-276
    Barbier
    Laos
    1933
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