Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un pionnier de la brousse laotienne : Le Père Xavier Guégo (1855-1918) 4 (Suite)

Un pionnier de la brousse laotienne Le Père Xavier Guégo (1855-1918) (Suite)
Add this
    Un pionnier de la brousse laotienne

    Le Père Xavier Guégo (1855-1918)
    (Suite)

    Etant un fervent des rizières, il aimait, dans ses moments libres, aller faire le tour du propriétaire. Avec lui partait le vicaire. Et il expliquait, montrant son vaste domaine, dont il voulait toujours, au détriment de la forêt, reculer les limites. Ses jours de grande liesse étaient les jours où curé et vicaire, armés chacun dune hache, allaient faire place nette de quelque tronc darbre demeuré encore au milieu dun champ. La terre enlevée tout autour, on fonçait avec dénergiques han ! Leau couvrant tout, ce nest quen tâtonnant quon trouvait les racines. Frappant à grands coups dans leau, on était constellé déclaboussures, et lorsque, reprenant haleine, on se regardait, cétait des rires !!! Et, le tronc déraciné, on poussait le refrain : Ah ! Pour la force brutale ! Puis, tels quels, on se jetait tout habillés dans un petit étang et on allait se changer en attendant le repas, pour lequel ces travaux avaient ouvert à lappétit des horizons insoupçonnés (et que ne soupçonna jamais non plus sa cuisine rudimentaire).

    Quand, les ailes ayant poussé, il fallait quitter le P. Xavier, on ne pouvait se défendre dun déchirement : il semblait quon tombait dans le vide et que cétait fini. On se rendait compte que même avec la pauvre cuisine et le riz gluant, on avait mangé son pain blanc. Et de ces regrets-là on ne se défait jamais.

    Mais on restait quand même et toujours ses vicaires, auxquels il écrivait de temps en temps pour raconter quelque haut fait. Ah ! Les lettres du P. Xavier ! Quelles étaient gaies et dun style bien à lui, où se mêlaient le français, le latin, le laotien et les quelques mots quil savait du breton et dont tous, depuis longtemps, nous connaissions le sens. Les réflexions les plus originales, les citations les plus inattendues, les bons mots plus fins émaillaient la relation des faits.

    Et il finissait toujours sur la note la plus pieuse que lui dictait son âme apostolique. Il débutait toujours par mon cher vicaire, quelquefois par cher vicaire dolim. Je reçus sa dernière lettre en janvier 1918 : cétait au front du Chemin des Dames. Il y avait glissé une image que jai là, dans mon bréviaire : cétait un Souvenir des Noces dor de Religion de Sur Agathe-Marie, sa sur quil aimait tant et qui était missionnaire au Japon. Au verso il avait écrit : A mon cher vicaire : Bonne et heureuse année 1918. 1918 ! Lannée de sa mort ! Lannée qui ne fut bonne et heureuse pleinement que pour lui, qui allait recevoir la récompense de ses douces vertus, de ses durs travaux, de son long apostolat !

    Le P. Xavier et la Liturgie. En mission, tout le monde sait cela, on fait sinon toujours comme le voudrait la Liturgie, du moins comme on le peut. Et le, P. Xavier faisait comme les autres. Il faisait même parfois un peu plus. Ce nest pas que je prétende composer, avec ses rubriques doccasion, un nouveau Cérémonial à lusage des églises de la brousse. Non. Mais narrer seulement un ou deux, menus faits restés dans mon souvenir, sans avoir la prétention de les donner en exemple aux confrères embarrassés.

    On était à la Toussaint. Le lendemain, jour des Morts, il devait y avoir messe chantée : tous les chrétiens du village et des environs étaient avertis, une assistance nombreuse était assurée : le P. Xavier sen réjouissait davance. Une ombre dinquiétude passait cependant de temps en temps sur sa joie. Il avait bien un beau et vaste drap mortuaire ; mais.., pas de catafalque ! Ah ! Si on avait un catafalque ! Mais on navait plus le temps den confectionner un. Et ça manquerait. Oui, ça manquerait ! Ça ne manqua pas longtemps ! Ce jour-là, ayant récité les Vêpres, il vint, radieux, mannoncer que la lumière sétait faite. Jai eu une idée en disant mon bréviaire ! (Cétait souvent quil rapportait à la récitation de son bréviaire quelque idée ingénieuse : on ne se scandalisait pas, on le connaissait si bien) Ah ! Quelle idée ? Mais... le catafalque Eh ! bien ? Mais il est tout fait ! Il est là, venez maider à lemporter à léglise. Je le suivis en me demandant où il avait pu découvrir le catafalque. Cétait dans sa chambre : sa malle bombée de partant ! Ça ? Lui dis-je en riant. Mais oui, remarquez la forme : cest absolument cela ! On va la mettre sur deux caisses vides posées de champ, et le drap mortuaire par dessus : ce sera parfait ! Mais.., dabord cest trop court ! Trop court, trop court ? De profil peut-être, mais de face, ça ne se voit pas ! Décidément il avait tout prévu. Allons, prenez un bout, et moi lautre ! Je pris un bout. Cétait dun lourd ! Mais, dis-je, quest-ce quil y a là-dedans ? Un mort ? Non... ce sont des paquets dallumettes. ... des boulons... des étoffes... des chapelets... des làt... (Le làt était lancienne menue monnaie du Laos, sorte de petite pirogue longue de 6 à 7 centimètres, en étain, cuivre et plomb : il en fallait la charge dune bourrique pour faire 4 sous). Eh ! bien, enlevez-les au moins ! Les enlever ? Vous croyez ? Oh ! On ne peut rien voler : cest fermé à clef et la clef est dans ce meuble. Il était clair que, pour parler ainsi, je ne pouvais avoir dautre idée que lappréhension dun vol possible !... On eut le catafalque !...

    Un jour, il était de passage dans un de ses petits villages sur le Mékhong. Le soir, tout son monde était venu à confesse : il y aurait des communions à la Messe du lendemain. Quand, le matin, il voulut mettre ses souliers, pas de souliers ! Il les avait oubliés !... Pourtant il ne pouvait dire la Messe pieds nus ! Non !... Eh bien ! Ses pieds ne seraient pas nus : il y avait de quoi les vêtir dans le panier japonais ! Il en tira des bouts détoffe, noire, justement, comme ça tombait bien ! Ces chaussettes russes allaient pour une fois, réparer son oubli. Il avait ses souliers !

    Puis, il prépara les ornements. Pas daube ! Il lavait oubliée, elle aussi ! Le P. Xavier avait dû se relâcher considérablement de sa dévotion à la liste dobjets indispensables ! Et pourtant, là non plus, il ne pouvait dire la Messe sans aube ! Non ; aussi... il en aurait une, ou du moins de quoi sy méprendre. Il avait ce jour-là, quelle chance ! deux surplis : celui de linépuisable panier japonais et un quil ramenait du blanchissage. Comme ça se trouvait bien ! Il en fit descendre un jusquaux reins où il larrêta et le ficela, et mit lautre more consueto : il avait son aube.

    A la Noël, il avait une crèche, une belle crèche, avec personnages et, au dessus, une étoile en cuivre doré, où brillaient des perles blanches quon faisait scintiller en allumant une veilleuse dans un godet fixé derrière létoile. Longtemps à lavance il se réjouissait. Les enfants, auxquels on avait appris des cantiques : Natus est Dei par Infans, etc., étaient impatients, eux aussi, de voir arriver ce beau jour !

    Le jour était arrivé ! Le vicaire avait son rôle : A minuit, quand je sortirai de la sacristie pour aller dire la première messe, vous sortirez en même temps et vous irez déposer dans sa crèche le petit Jésus de plâtre ! Déjà naturellement timide, le vicaire sentait sa timidité sexaspérer à la pensée quil allait se donner en spectacle à tant de paires dyeux braqués sur lui. Il proposait une solution transactionnelle : Si on portait lEnfant-Jésus avant ! Mais non, voyons ! Çà naurait plus de sens ! Minuit ! Dum nox in suo cursu medium iter perageret ! Les textes sont là ! En conformité aux textes, le vicaire, ne voulant pas peiner son bon curé, se rangeait à... la rubrique !

    Et pourtant il avait des scrupules touchants en cette matière.

    Ayant reçu dun Ouvroir de France une chape blanche, je la lui avais donnée pour remplacer la sienne qui se faisait vieille et seffilochait. Il était content ; mais, si la chape était blanche, le chaperon était rouge. Ça le chiffonnait. Vous croyez quon peut sen servir ? Mais oui, pourquoi pas ? Jai peur, moi, que ce soit contre la rubrique ! Contre ? Oh ! Non, un petit peu à côté peut-être !. Mais pourquoi n avoir pas fait.., ou tout blanc... ou tout rouge ? Ah ! Voilà !... Il sen servait quand même : elle était si légère ! Mais chaque fois, en la remisant, il dodelinait de la tête, en disant : Ah !... cest ce chaperon ! Si encore il était blanc !

    LApostolat du P. Xavier. LApostolat : ce fut toute la vie ardente du P. Xavier ; ce fut le moteur qui animait tous ses actes et toutes ses démarches, le but de toutes ses entreprises. Il ne voyait que cela : garder et perfectionner, en les élevant, les âmes quil avait gagnées, ramener celles qui signoraient, conquérir celles qui ignoraient.

    Son rôle, dès ses débuts au Laos, est parfaitement décrit dans ces phrases de sa notice nécrologique : Le véritable rôle de M. Xavier Guégo fut le rôle essentiel à la fécondité de luvre dont M. Prodhomme était le principal artisan. Constant Prodhomme fut la tête qui dirige, qui choisit les matériaux, les amène à pied duvre ; Xavier Guégo fut louvrier qui façonne, qui polit, qui dispose ces divers matériaux pour en former lassise solide de la Mission. Dans une famille, le père est la tête qui gouverne, la mère est le cur, qui a aussi sa part de gouvernement et dont linfluence est capitale dans cette fonction qui assure la prospérité du foyer : léducation des enfants. Comme ils se complétaient bien lun lautre ! Lun était le sergent-recruteur, lautre le sergent-instructeur.

    Linstruction catéchistique ! A cette uvre le P. Xavier voua toutes les ressources de son zèle, la ferveur de ses prières, les mérites de ses mortifications et les qualités merveilleuses de catéchiste dont il était doué. Et ces qualités, il les perfectionna sans cesse, recevant de France des revues catéchistiques auxquelles il sétait abonné et dont il savait tirer la meilleure application pour des pays si différents de ceux dEurope. On ne lui a peut-être pas vu beaucoup de journaux dans les mains, mais tout ce qui traitait de lenseignement de la doctrine faisait ses délices.

    Il nétait pas rare de le voir faire, dune seule séance, jusquà trois heures de catéchisme, Mais il le faisait si bien, il lagrémentait dexemples si bien choisis, dapplications si pratiques, que ses auditeurs ne sapercevaient pas que le temps passait. Sil avait été un peu long, ou même simplement parfois pour encourager lassiduité, il donnait quelques pincées de tabac, quelques boites dallumettes : présents toujours bien reçus, encouragement portant toujours ses fruits.

    Pour varier, il intercalait parfois quelque répétition de chant : cétait alors le triomphe de lophicléide, exhibé solennellement par le P. Xavier. Les plus grands éprouvaient une joie denfant devant les flots dharmonie dont les inondait lartiste.

    Les apostats eux-mêmes étaient lobjet de ses inquiétudes incessantes et de ses sollicitudes paternelles. Ces gens, qui avaient apostasié, pas dune façon bruyante, certes, mais en se mettant dans une fausse situation, en vivant avec un ou une infidèle dans les villages païens, étaient sans cesse relancés par lui, Que de fois je lai vu entreprendre tel ou tel, dans un village, où, en pleine saison des pluies, il se rendait à pied dans leau et la boue ! Pour les ramener il faisait neuvaine sur neuvaine au saint Curé dArs.

    Il revenait lassé ; mais parfois une grande joie sur la figure. Il y avait de lespoir ! Il avait reçu une promesse ! Il navait pas cru mieux faire, pour la fortifier, que de laisse quelques piastres ! Le Bon Dieu peut se servir même de ces moyens si peu surnaturels pour ramener un prodigue ! Hélas ! Cétait quelquefois pour les avoir que lapostat avait fait de belles promesses, auxquelles se laissait prendre la candeur du hon Pasteur.

    Le triste état des païens lémouvait aussi, comme il convenait à cette âme passionnée dapostolat. Avec quelle amertume il constatait, après maints efforts infructueux, quils navaient pas même le désir du désir de désirer sinstruire des vérités chrétiennes.

    Pour maintenir auprès de lui ses chrétiens, il augmentait sans cesse ses rizières par le défrichement : il les louait pour y travailler ; ainsi ils niraient pas chercher ailleurs une autre source de gains, avec laquelle ils risquaient de trouver aussi des occasions de perdition par le jeu et lopium. Il voulait beaucoup de riz : que de misères il soulageait, empêchant peut-être un exode vers linconnu, impliquant labandon fatal des pratiques chrétiennes. Il achetait des buffles, dont il dotait ceux qui en manquaient : bon moyen aussi pour leur faciliter le travail des rizières et les retenir au village.

    Il était bon, dune bonté frisant la faiblesse, mais toujours avec lapostolat pour but, Que de fois ne lai-je pas entendu dire, parlant de tel chrétien qui branlait dans le manche : Cen est trop ! Je vais lastiquer ! Je savais davance : que lastiquage finirait toujours par redonner un peu déclat à la fortune chancelante du de cujus. Il le faisait venir et commençait de sa voix sourde et saccadée, lénumération des griefs : mauvais chrétien, dun mauvais exemple, ne fréquentant guère léglise, plus rarement encore les sacrements, et plus du tout les catéchismes. Le Laotien, qui connaissait bien son Père, laissait dire, joignait les mains : comme tout ce que dit le Père est vrai ! Je dois en convenir, Mais... jai tant de mal pour faire mon vivre ! Si encore javais un buffle ! Délivré de souci de ce côté, pourquoi ne serais-je pas aussi bon chrétien que les autres ? Ce nest pas moi qui abandonnerai jamais la religion ! Se tournant alors vers le vicaire, le bon Père, abandonnant toute son avance sur le large front quil avait attaqué, disait invariablement : Ah ! Jai peut-être tort de le gronder ! Vous lentendez ? Oh !... il ne faut pas éteindre la mèche qui fume encore! Et le délinquant repartait, rasséréné, avec largent pour acheter un buffle. Pour dautres, cétait du riz ; pour dautres, de quoi payer limpôt. Pour dautres enfin, largent nécessaire au rachat de leurs corvées. Que de fois ils ont abusé de sa bonté ! Le mettre en garde ? On perdait son temps : il voyait plus haut et plus loin, il savait que de sa bonté Dieu saurait tenir compte, si certains nen faisaient point cas. Il savait que le meilleur moyen de sattacher les hommes, cest encore de les aimer. Et il les aimait. Il le leur prouvait par sa charité de tous les instants, répondant à toutes leurs requêtes tant quil pouvait, sendettant parfois pour eux. Cest dans un acte de charité, dailleurs, quil devait prendre les germes de la maladie qui lemporta.

    Comme je lai dit, on sentait sa bonté jusque dans ses reproches. Il avait quand il faisait ses réprimandes, quelques mots originaux qui trouvent leur place ici. Il les disait, évidemment, en français, parce quen laotien... Cétait, pour les hommes : Farceur ! Ce farceur-là ! Toutefois le mot trouvait place aussi bien dans un discours laudatif que dans le genre réprobateur. Cétait le ton qui faisait la chanson. Et le ton du P. Xavier était aussi... personnel que son sifflet (voir plus haut). Les dames, mieux partagées, avaient deux compartiments. Cétait catachrèse et rigodon. Comme pour les hommes, ces mots servaient aussi bien pour féliciter que pour blâmer ; mais il nemployait pas indifféremment lun ou lautre. Ah ! Çà, non! Catachrèse étiquetait toute personne qui, de la jeunesse, vestibule du printemps, allait jusquà lâge mûr et même très mûr, blet, Si vous voulez. Rigodon ou vieux rigodon était ta spécialité des vieilles arrivant à larrière-boutique de leur hiver. Un jour, rencontrant une vieille pas très assidue au catéchisme, il lui dit : Eh ! bien, vieux rigodon ! Bo hen ma fang Kkamson chak thua ! (Je ne te vois jamais au catéchisme). La vieille de répondre : Oh ! Père, je ne vois plus clair ! Ça, cétait pour lexcuse. Aussitôt, elle jette lhameçon de lespoir sait-on jamais ? et ajoute : Et puis, je nai pas de riz ; cest tous les jours quil me faut en chercher ! Touché ! Eh bien ! Viens ; je vais ten donner une mesure ! Il navait pas besoin de répéter : elle nétait pas sourde. Le Père était à peine rentré que la vieille était là. Un domestique puisa la mesure de riz et la plaça dans lallée, à une dizaine de mètres de la maison. Du haut de la vérandah, tournée vers le riz, la vieille sécria : O mon fils ! Que tu mas mis de paille ! Il y avait peut-être bien trois brins de paille dressés en lair ; mais à pareille distance... pour une presque aveugle... Aussi le Père, en riant, lui dit : Comment, grand-mère, tu vois assez clair pour apercevoir un brin de paille si loin et tu ny vois pas pour venir au catéchisme ? Elle affirma de nouveau : Oui, je les vois ; mais ne jugea pas à propos de sexpliquer sur le reste.

    A son apostolat, ou peut rattacher sa piété, qui, dailleurs, en était la source et laliment. Quelle fidélité de séminariste à tous ses exercices ! Bien des fois (alors quon sétait souhaité bonne nuit et que jétais couché déjà), tourmenté par la fièvre, je ne pouvais tenir sur ma natte. Je me relevais et, apercevant encore de la lumière sur un côté de la vérandah, je me dirigeais vers elle. Il était parfois 11 heures du soir. Le P. Xavier était là. Comment ? Vous nêtes pas encore couché ? Non ! Je finissais mon Ecriture-Sainte et ma lecture spirituelle : je nai pas eu le temps dans la journée. Il minvitait à masseoir et à fumer une pipe, si la fièvre ne me la rendait pas odieuse, puis il me résumait ce quil avait lu. Sarrêtant à ce qui lavait frappé, il le commentait simplement, pratiquement.

    Après une longue préparation, avec quelle piété il célébrait la sainte Messe ! Le soir, il allait faire sa visite au Saint-Sacrement : rien quà le voir partir, on voyait à sa démarche quil ne se dirigeait pas vers ses rizières, mais vers léglise. Il se recueillait davance, et, avant darriver, il avait dû semer tout autre souci derrière lui. A léglise, il se prosternait devant lautel, la tête dans ses mains, sur le premier degré de lautel, et longtemps restait là immobile. Quils devaient être doux, consolants, fortifiants, les entretiens de cette âme si limpide, avec son divin Maître ! Ne prenait-il pas là ses encouragements pour passer en faisant le bien ?

    Quel beau modèle dapostolat, obstiné et doux, et de piété forte il a été pour nous !

    Deux joies du P. Xavier. Ses joies, aussi bien, ne se réduisent pas à un si faible chiffre. Mais je ne dirai que ces deux-là

    La première, cest son voyage au Japon, pour aller voir, après 25 ans de séparation, sa sur tant aimée, Sur Agathe-Marie. Ah ! Il aimait parler de ce voyage et de la joie quil lui avait donnée. Il sen fut à Niigata, si jai bon souvenir. Cest là quétait sa sur, religieuse de Saint-Paul de Chartres. Jamais je nai vu le P. Xavier sémouvoir, sauf quand il racontait sa première entrevue après tant dannées. Il avait et vous mettait les larmes aux yeux. Dès que ma sur maperçut, elle sécria en joignant les mains : Voilà mon petit Xavier ! Nous nous tînmes embrassés longtemps sans pouvoir nous rien dire ! Quils durent être, doux leurs entretiens et lévocation de tant de souvenirs qui leur étaient communs !

    Et avec les confrères du Japon ? Il en gardait si bon souvenir ! Sortait-il un nom ? Cétait tout de suite un maître homme ! Durant la guerre je rencontrai au front un de ceux-ci, qui me parla du P. Xavier : Que vous devez laimer ! Il na fait que passer chez nous, mais quel souvenir délicieux il a laissé ! Quelle simplicité et quelle gaieté ! Quel saint homme !

    Ce même confrère me racontait quen se promenant, on avait mené le P. Xavier voir prestidigitateurs et acrobates japonais se livrant aux exercices de leur art. Il était tellement stupéfié de leur adresse quil voulut sen aller au bout de quelques instants. Ils font des diableries, Père, allons-nous-en ! On rentra. Mais quand on lui eut dit que cétait tout naturel, sans diablerie aucune, alors il voulait toujours aller voir ces farceurs-là, et on ne pouvait démarrer de là quavec peine.

    Ce fut lors de ce voyage quil fit nombre demplettes, japonaiseries utilitaires ou curieuses. Cest de là que vint le panier, lillustrissime panier japonais. Puis des boîtes à secret de toutes formes, des ufs de bois sencastrant les uns dans les autres, des vases, etc. Il achetait, il achetait. Ce nest pas tous les jours quon vient au Japon. Il achetait, et achetait : cétait si joli, si mignon, tandis quau Laos... Il achetait. Ah ! Quil allait étonner les Laotiens avec ces beaux petits riens qui prendraient auprès deux figure de richesses ! Il achetait toujours et ne payait jamais. Cétait lui qui achetait et... la Procure qui payait. Oh ! Cétait bien commode, la Procure ! On navait quà acheter, elle se chargeait de payer ! Oui, mais elle se chargeait aussi denvoyer la note à la Procure du Laos, et le total finissait par une importante soustraction au chétif viatique : une saignée à blanc ! On ne se rend pas compte, quand on achète sans payer soi-même et tout de suite, constatait-il avec quelque effroi. Rien de plus juste.

    La seconde joie lui fut donnée lors du sacre de Mgr Prodhomme. Il avait été le compagnon fidèle dans les peines, les travaux, les souffrances : il devait être le compagnon dans les honneurs et dans la joie. Il fut heureux daller à Saigon aux fêtes du sacre ! Il fit même, dans lintimité, son petit discours, quil aimait redire à ceux qui ne lavaient pas entendu et qui débutait ainsi : Quoique peu plié à la belle éloquence, je ne serai pas assez plat âne... Elle devait être bien, sa petite affaire, et faire éclore des sourires : et il était si heureux den amener sur les lèvres des autres.

    Puis il y eut la photographie du groupe, évêques et missionnaires ayant assisté au sacre. Quand le photographe eut prononcé le : Ne bougeons plus ! Le P. Xavier jeta négligemment dans le silence : Voilà qui va faire époque dans mon existence ! Tant que subsistera la photographie, leffet de cette constatation se lira sur la physionomie de quelques personnages.

    Ce fut au cours des fêtes du sacre quil fit une découverte dont on ne voulut pas reconnaître le bien fondé ! Sortant un soir avec le P. Couasnon, alors que Saigon brillait de tous ses feux, il sécria tout à coup :

    Tiens ! Comme la lune ici diffère de celle du Laos !
    La lune ? Où voyez-vous la lune ?
    Mais, là-bas !...

    Là-bas, cétait un globe électrique dans toute sa splendeur et la force de ses nombreuses bougies.

    Vous ny entendez rien, P. Xavier ! Ce nest pas la lune, cest lélectricité !
    Oh ! Voyez donc !... Comme mes yeux deviennent mauvais ! Mais cest bien imité quand même !

    CONCLUSION. En remémorant ces épisodes, jai revécu, comme en un rêve, les beaux jours de ma jeunesse apostolique passés auprès du P. Xavier. Si ce souvenir a ranimé de douces joies, il a ravivé aussi bien des regrets.

    Peut-être ces floretti sont-elles saupoudrées dun peu de malice. Le P. Xavier, le premier, en eût ri et leût pardonné à celui quil appela plus dune fois ce farceur là. Que tous pardonnent de même et y voient ce que jai voulu surtout y mettre : la plus profonde affection pour le meilleur des pères !

    Et maintenant, bien-aimé Père Xavier, jai fini de parler de vous qui neussiez jamais dû mourir ! Votre souvenir reste, parmi nous, vivant comme au premier jour. Il le restera toujours. Voilà 5 ans que vous nous avez quittés ! Nous quitter ? Oh ! Non, je veux croire et je crois que vous êtes avec nous plus que jamais, que vous veillez sur nous et travaillez toujours en intercédant pour votre Laos !

    Oui, veillez sur nous tous : sur le jeune chef de la Mission, qui, lui aussi, fut un bien cher vicaire dolim ; sur tous les confrères, que vous avez tant aimés et qui vous regrettent si douloureusement ; sur vos anciens vicaires, que la vie commune vous a fait aimer plus que les autres ; sur les chrétiens, pour qui vous avez été un ai bon Père ; sur les païens, dont vous aviez tant à cur le salut éternel.

    Veillez sur tous et restez avec nous. Restez toujours notre modèle, notre inspirateur, notre guide, jusquau jour où, le voile se déchirant, nous irons reformer le Laos, avec vous, là-haut, pour léternité !

    M.-C. DÉZAVELLE,
    Missionnaire du Laos.
    

    1924/565-576
    565-576
    Dézavelle
    Laos
    1924
    Aucune image