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Un pionnier de la brousse laotienne : Le Père Xavier Guégo (1855-1918) 2 (Suite)

Un pionnier de la brousse laotienne Le Père Xavier Guégo (1855-1918) (Suite)
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    Un pionnier de la brousse laotienne

    Le Père Xavier Guégo (1855-1918)
    (Suite)

    A pareille cuisine, les vicaires qui se succédaient nengraissaient guère. Il en gémissait et ne savait que faire. Il interdisait de prendre comme lui des fruits crus et autres... comment dirai-je ?... et autres extras ; mais il vous aiguillait sur les autres plats (pluriel qui était souvent un singulier). Et puis, il faisait une constatation désolante : Monseigneur ne lui donnait que des vicaires qui ne mangeaient pas ! Pourtant, malgré son manque denthousiasme pour la cuisine, il singéniait, autant quil le pouvait, à trouver quelque chose pour mon vicaire qui ne mange pas, comme il terminait toujours ses pressantes sollicitations. Un jour, il revint de Nong Seng lair radieux : son grand ami, le missionnaire de Don Dôn, venait de lui céder un fromage de Hollande. Cest pour vous ! Jai dit que vous ne mangiez pas ! On ouvrit la caissette où gisait la grosse boule rouge. Effondrée à tous les pôles, elle nétait plus ronde, mais ratatinée à souhait ! Et dun dur !!! La paille sur laquelle elle avait reposé ne fleurait point non plus les foins frais coupés. Aussi lair radieux du P. Xavier parut sassombrir et son enthousiasme baisser. Puis.., tout reprit bientôt son niveau : Jai ma petite idée. Je vais vous la confier : ça pourra vous servir plus tard. Voilà : le P. B*** (celui qui sait tout, un maître homme !) lui avait bien expliqué jadis ; on allait mettre à exécution la théorie lumineuse. Allons-y ! Remontés sur la maison, je le vis prendre son vilebrequin : Tenez bien le fromage, quil ne vire pas. Je hasardai, madressant au fromage : Attends un peu, quest-ce que tu vas prendre? Dun air indéfinissable, le P. Xavier rétorqua : Oh ! Mais.., ne riez pas ! Cest sérieux ! Vous navez donc pas confiance? Oh ! Si, Père-Xavier, allez-y ! Et il planta la mèche dans le délinquant, auquel il fit quatre trous, aux quatre coins ; car, grâce à son aplatissement, la houle était en possession des coins requis pour la démonstration. Les trous finis : Ah ! Le plus gros est fait ! Et maintenant ? demandai-je, intéressé et un peu inquiet. Précisément : cest ici et il ponctuait bien le mot, pour faire ressortir limportance décisive de ce qui allait suivre, cest ici quil ne faut pas se tromper. Il sengouffra dans sa chambre et revint, une bouteille dans chaque main. Voilà : ceci, cest du vin de messe, çà, du vinaigre. Il faut bien faire attention et il me regardait dans les yeux, de ne pas verser du même dans deux trous qui se suivent : il faut alterner. Eh ! bien, alternons ! Vous pouvez rire, ce sera fameux, vous verrez ! Cest une recette du P. B*** ! Et, précautionneusement, il appliqua la théorie. Quand ce fut fini, il termina lexplication : Il faut le laisser quatre jours comme ça, pour que linfiltration se fasse et ramollisse la pâte. Ah?... Alors.., dans quatre jours... ? Dans quatre jours, on foncera dessus ! Jétais bien fixé sur les tenants et les aboutissants de laffaire... Les quatre jours révolus, lincubation terminée, le P. Xavier essaya de planter un couteau dans le fromage. Il y mit vigueur, force et santé, comme disent les annonces de Journaux. Le fromage ne voulut rien savoir ! On leût- dit blindé ou, pour le moins, en ciment armé. Le Père eut un petit gloussement de surprise : Oh!... Enfin il put faire sauter un éclat de croûte. Il le tendit à son chien, un chien laotien, judicieusement nommé par lui Bêta. Voilà, Bêta, cest pour toi, parce que tu as le caractère exceptionnellement bon. Bêta flaira laubaine, puis, baissant la queue, sen fut vers la porte, sans toucher au fromage. Oh ! Nous ne pourrons pas en manger, le chien nen veut pas ! Le ton était tellement chaviré que je ne pus me retenir de rire aux éclats. Je le rassurai néanmoins : après tout, Bêta était Bêta, le bien nommé. Et on mangea le fromage : cétait dur, ce fut long, mais on en vint à bout.

    Après moi, il eut encore un vicaire qui ne mangeait pas. La fatalité le poursuivait ! Mais un jour, pour celui-ci, il eut une bonne aubaine : quantité danguilles frétillantes. On allait faire durer le plaisir ; on allait pouvoir parler de sa cuisine, ravitaillée à point nommé. Il mit en réserve dans une jarre les anguilles bien tassées, fit le plein avec de leau et couvrit la jarre. Le lendemain, elles étaient toutes mortes dans leur caque ! Surprise dautant plus grande que pourtant il avait mis de leau ! Il ne sortait pas de là : il y avait mis de leau ! Or, de consensu omnium populorum, un poisson vit dans leau ! Fallait-il donc les mettre dans la ferraille ? Il proposa la cruelle énigme à un Breton, qui laimait beaucoup, capitaine dun vapeur qui lemmenait un jour à Nong-Seng. Voyons, capitaine, vous qui êtes marin, expliquez-moi la chose. Et, durant lexposition du cas les mains tassaient des anguilles hypothétiques dans une jarre imaginaire... Cest bien simple, répondit le capitaine, vos anguilles étaient trop tassées. Tassées... tassées !... mais... il y avait de leau, voyons ! Trop danguilles et pas assez deau, Père Xavier ! Ah ! Vous avez raison : cest maintenant que je vois comment jaurais dû my prendre ! Jai bien fait de vous en parler : je men souviendrai ! Çà va encore enrichir ma petite expérience dun fait nouveau !

    Sa petite expérience ! Il en parlait avec tant de candeur ! Ah ! Oui-il la enrichie de bien des faits nouveaux, le cher Père ! Mais pourquoi les faits nouveaux se reproduisaient-ils invariablement dans un domaine toujours nouveau, lui aussi ? Que de trésors il a amassés ainsi, dont il na pu trouver lemploi !

    Quand on allait dans lune de ses nombreuses annexes pour ladministration, on ne trouvait évidemment aucune cuisine : cest le chef du village qui soccupait, avec les quelques sous quon lui donnait, dacheter et de préparer la pitance. Le menu ne variait guère : citrouille cuite à leau, poisson fermenté, poule concassée (os et viande hachés ensemble) baignant dans une eau noirâtre, supérieurement pimentée. Je me souviens même du jour où quelquun, que je connais intimement, mangea du singe pour la première fois. Assis sur le plancher de la paillote qui servait déglise et de maison, il prenait délicatement entre le pouce et lindex quelque morceau dans la sauce sus indiquée : cétait dur, coriace. Quest-ce que cela pouvait bien être ? Sachant à peine bégayer le laotien, il nosait interroger. Il comprit quand, allant plus au fond du bol, il ramena par le petit doigt, lonla, lonlaire, la main entière du macaque.

    Un confrère avait donné au P. Xavier ce conseil : Donnez donc de la graisse à votre vicaire quand il va dans les annexes ; au moins on pourra lui faire de meilleure cuisine.Tiens ! Vous avez raison. Je ny pendais pas ; cest une fière idée, ma foi ! Et, au voyage suivant, dûment muni dun flacon de la contenance dun demi-litre, rempli de bon saindoux, je men fus dans une annexe, me remémorant, tout le long de la route, les perspectives gourmandes que mavait fait entrevoir le bon P. Xavier, de par ma provision ! Le gamin qui maccompagnait me fit la cuisine. Hélas ! Il avait pris une marmite neuve et tonte la graisse, filtrant, avait disparu dès le premier essai. On nen parla jamais plus. Et je suis bien sûr, dailleurs, que le P. Xavier était convaincu que je ne verrais jamais la fin de mon demi-litre daxonge, si prolongé que puisse être mon séjour auprès de lui.

    Un jour il mavait envoyé dans une annexe, en me recommandant de le rejoindre tel jour sur le Mékong, dans un village chrétien, où il me prendrait dans sa barque, retour de Nong-Seng. Je men fus. Jen étais encore au temps de lacclimatation, qui, petit à petit, abat les forces, blanchit les couleurs trop fraîches, fond le peu de graisse que vous pouvez avoir, et vous laisse vidés et anémiés à souhait. Le séjour, pourtant si court, dans ce village, ne mavait pas réussi : javais déjà la fièvre avant dy arriver. Pour comble de malheur on ne trouva même pas une poule à acheter. Le premier jour, on mangea de la citrouille ; le lendemain, ce fut du poisson fermenté. Le troisième jour, ne rue sentant de goût pour rien, je suçais de temps à autre, au long de la journée et au hasard de linspiration, de la canne à sucre; Le quatrième jour, en route, à pied, on était en pleine saison des pluies, pour rejoindre le P. Xavier. Il était là quand jarrivai au village. De son ton de grande commisération, très ennuyé, il me dit dès quil maperçut : Oh ! Quelle figure de papier mâché ! Vous avez encore eu la fièvre ? Oui, mais cest fini. Eh ! bien, venez. Je vous apporte quelque chose de bon. Avez-vous faim ? Si javais faim ! Et il tira de son panier japonais, qui le suivait dans tous ses déplacements en barque, un pot de confitures de tomates quà Nong-Seng lui avait donné la bonne Sur Ursule, près de qui il sétait encore fait lavocat de son vicaire qui ne mangeait toujours pas. Voilà, dit-il, attaquez ! Je ne me fis pas prier et partis à lattaque avec un de ces crans ! Sur mon invitation il consentit à goûter et à mettre sur une boulette de riz gluant un peu de confiture. Est-ce bon, P. Xavier ? Çà doit lêtre, à en juger par la façon dont vous y allez ; mais moi je ne sens rien. Et il demanda à ses piroguiers un peu de poisson fermenté : Ah ! Cette fois, oui, cest fameux !

    Voilà la cuisine du P. Xavier. Finalement, en dirai du mal ? Non, je ne le puis. En dirai-je donc du bien ? Je ne lose. Et pourtant elle avait lavantage de dresser à se contenter de peu : cest appréciable et parfois fort utile par ici. Et puis, le P. Xavier avait une telle façon de dire : Pour moi, ça va comme cela ! Je sens bien que pour les autres il faudrait peut-être autre chose, mais je nai aucune idée là-dessus ! Il avait dailleurs, comme il le constatait. souvent, le goût aboli, ne percevant plus aucune saveur dans les aliments, sauf dans ceux fortement pimentés ou saturés de poisson fermenté.

    Le P. Xavier et la musique. Paulo majora canamus ! Il nest pas question ici duvre musicale inédite restée dans les cartons ; pourtant le P. Xavier aimait la musique. Méhul, Gounod Wagner, et tutii quanti ? Je nirai pas jusque-là, puisquil ny allait pas lui- même. Ce quil aimait, cétait la musique utilitaire et pratique. La preuve cest quil possédait quelques instruments sensationnels : cor de chasse, ophicléide, biniou. Pour les animer, de sa vaste poitrine sortait un souffle puissant, tel le vent du large. Ah ! Malgré le nombre de lustres passés en mission, il nétait pas asthmatique, comme certaine menue denrée, venue longtemps après lui, pour continuer lapostolat !

    A tout seigneur tout honneur ! Son cor de chasse ! Il aimait le son du cor, pas seulement le soir au fond des bois, et il aimait à en faire profiter tout le monde. Il la promené sur toutes les rives, la droite et la gauche du Mékhong, dans tous les villages de la plaine et de la forêt, par tous les temps, et à pied, et à cheval, et en barque. Instrument précieux qui lannonçait bien avant son arrivée au but ; précieux aussi pour rassembler des quatre coins du secteur et soyez sûrs que son souffle les atteignait, les chrétiens à lheure de la messe ou du catéchisme ; précieux encore pour lancer le signal dadieu et de départ vers dautres recommencements : précieux toujours pour donner une aubade aux confrères ou pour éveiller tous les échos des bords du Mékhong quand il y passait en pirogue. Etait-il devenu un virtuose ? Je suis incompétent pour en juger. Dailleurs le son du cor, par lui-même un peu flou et ne demandant du moins je me le figure, quune précision relative, lui permettait bien, de ci de là, de côtoyer dans ses grandes lignes le morceau quil voulait plaquer. Les roulements en tonnerre se chevauchaient en vagues serrées, pour finir sur un long point dorgue qui vous donnait, celui-là, une idée très exacte du son du cor. Par exemple le Roi Dagobert navait plus de secret pour lui : il y fignolait même, ajoutant chaque fois quelques notes de fantaisie qui lembellissaient. Javais essayé den jouer, moi aussi, voulant lui faire admirer certain air resté dans mes souvenirs de chasseur à-pied : je nen tirai que des sons extravagants. Je lui fis pitié. Cest pourtant si simple ! Mais encore faut-il savoir ! Et reprenant le cor il confirmait la véracité de laffirmation par un petit air improvisé. Quand on ignorait et, mon Dieu, cela arrivait, ce quil venait de jouer et quon lui demandait : Quel est cet air-là, P. Xavier ? Cest un air.., de cor de chasse ! Et il riait un bon coup devant votre ahurissement. Il emportait son instrument jusquà lEvêché, et là, il était particulièrement heureux, quand les confrères qui sy trouvaient de passage linvitaient à leur jouer un petit air. Il fallait insister, il est vrai, au moins pour la forme, mais si peu !

    Et son ophicléide. Cétait linstrument savant. Cétait aussi linstrument de tout repos. Je veux dire quil ne le promenait pas. Ceût été, dailleurs, assez encombrant. Mais que cétait précieux, Père ! Après de multiples tâtonnements, voire quelques cuirs désespérants, navait-il pas réussi, grâce à lui, à apprendre le Credo à ses chrétiens ? Et, tous les dimanches, en chur, durant la messe, les chrétiens chantaient le Credo. Certains farceurs (il y en a partout), imbus de ce principe quon ne prête quaux riches, ajoutaient même quil le faisait pousser même aux messes chantées pour les morts : je leur laisse la responsabilité de leur affirmation.

    Son biniou. Pour un Breton, cétait de rigueur ; et pourtant il nen eut un quassez tard, en 1906. Je men souviens, car il me lavait annoncé longtemps à lavance. Un de ses anciens condisciples, devenu chanoine, je crois, avait été sollicité par lui de lui envoyer linstrument national. Quand il le reçut, combien on ladmira dans sa peau neuve, sa rutilance, et pour les non-initiés ses complications ! Hélas ! En dépit de ses qualités extérieures, vu on ne put jamais rien en tirer. Quy manquait-il ? Oncques ne le sut. Le P. Xavier ne manqua pas de consulter pourtant. Un confrère était-il soupçonné davoir quelque vague notion sur le de cujus, il lattirait savamment dans sa chambre, et, après quelques détours superflus, quelques aperçus anodins, quelques paroles oiseuses, il lamenait subrepticement devant le biniou et lui soumettait le problème de sa sonorité perdue. Tout le monde y passa tour à tour, depuis le spécialiste relatif jusquà lignorant absolu. Au début de ces examens successifs, linquiétude du P. Xavier se nuançait de quelque lueur despoir. Mais il perdit toute confiance le jour où le Père B*** lhomme précieux, mais pas Breton : non datur omnibus ! lui eut déclaré que le mal était sans remède. On ne parla plus du biniou. Sil existe encore, la solution du problème subsiste intégralement.

    Il avait, en plus, un phonographe à rouleaux de cire, cadeau dun Français de Savannakhet. Les débuts furent enthousiastes. Le Père en était fier, les Laotiens en raffolaient. On demanda, sans doute, à lappareil plus quil ne pouvait donner. Les rouleaux se fendaient : il fallut les cercler à chaque bout dun fil de laiton. Le régulateur se cassait ; le mécanisme, dans sa fatigue, ne marchait plus ; le saphir était parfois ramené cinq ou six fois de suite dans le même sillon : cétait alors des répétitions cocasses, qui faisaient rire les auditeurs, mais qui amenaient une inquiétude visible sur le visage du Père. Bref, toujours en réparation ou, réparé, en instance de détraquement, linstrument fut mis au rancart et tomba dans loubli, emportant tous les regrets.

    Indépendamment de ces instruments académiques et de grand style, il en était dautres, siamois ou chinois, en lamelles de cuivre dinégale longueur, sur lesquelles, à laide dun maillet, on frappait pour en tirer les mélodies quaiment à entendre les oreilles extrême-orientales. Là, il ny avait pas de souffle à prodiguer ; aussi abandonnait-il ce menu fretin aux inspirations et aux fantaisies de ses orphelins, des enfants et jeunes gens du village.

    Il. y avait encore certain instrument quil affectionnait particulièrement ; mais il nen était pas le propriétaire. Un confrère, missionnaire chez les Sô, lavait reçu en cadeau. Ne me souvenant plus du nom, assez moderne, je pense, je vais en faite la description. Il avait laspect dun haut de piano droit. Haut de 40 cm. et long dun mètre environ, il se posait sur une table ; à un bout on engageait une feuille de carton perforé, se repliant sur elle-même ; le carton était mis en mouvement par une manivelle et des sons mélodieux récompensaient vos minces efforts. Ah! Çà, oui, çà lintéressait ! Je ne maventurerai pas à-dire que le P. Xavier ne se posa jamais la question : Comment my prendre pour en avoir un ? Parmi les différents morceaux joués, il y en avait un qui avait ses préférences. Le titre lui-même, sous le grand soleil du Laos, était dune fraîcheur si engageante : cétait Brise printanière ! Aussi, chaque fois quil allait chez le Père M***, il lui portait lantienne, comme il aimait à dire : Jouez-nous donc la Machine printanière ! Un jour que, déférant à ses désirs, le Père était en train de moudre la Machine printanière, le P. Xavier larrêta : Mais non ! Pas çà ! La Printanière ! Mais cest elle! Et il continua la mouture. Le P. Xavier, avant de porter un jugement décisif, prêta loreille et consentit à entendre quelques mesures supplémentaires... Non, il ne sy reconnaissait plus ! Ce nétait pas là lair entendu tant de fois. Mais non, voyons, ce nest pas cela! Mais puisque je vous dis que cest cela. Tenez : le nom est sur le papier Oh ! bien alors.., cest que vous le jouez à lenvers !!! Devant cette sentence définitive et originale on sarrêta net : les rires celui du P. Xavier comme des autres, ne permettaient plus daudition suivie.

    Pour finir le chapitre de la musique, donnons un souvenir au sifflet du P. Xavier. Il avait un coup de sifflet particulier, dont il était fier : cétait sa spécialité. Le pouce et lindex réunis en rond étaient introduits dans la bouche sur la langue repliée : son souffle, projeté avec force, tirait de cette combinaison des sons stridents qui sentendaient de fort loin. Il sen servait pour appeler les petits domestiques qui accouraient à ce signal, si loin fussent-ils. Il en usait encore quand il allait rentrer au village, pour annoncer son approche. Or, un jour quil était parti à Nong-Sen, son vicaire sappliqua à limiter. Après de nombreux essais infructueux et épuisants, il y arriva. A quelque deux jours de là, retentit, dans la soirée, le coup de sifflet du P. Xavier qui revenait en barque. Le vicaire descendit à la berge pour y attendre son curé. Dès que celui-ci leut aperçu, il donna un nouveau coup de sifflet. Ne voulant pas demeurer en reste, le vicaire y répondit de la même manière. A laccostage, le P. Xavier demanda aussitôt : Cest vous qui avez sifflé comme moi ? Oui ! Alors, dun ton de doux reproche mêlé dun peu dépouvante : Oh ! Mais il ne faut pas vous amuser à cela ! Les gens sont habitués : ils savent que cest moi. Alors.., ils ny comprendront plus rien. Cest personnel, cela ! Peu à peu ses inquiétudes disparurent cependant pour faire place à laffirmation suivante : Il ny a que mon vicaire et moi qui puissions y arriver.

    Quelques inquiétudes du P. Xavier. Il en eut dans sa longue vie apostolique si mouvementée. Jen dirai quelques-unes seulement qui nous divertissaient, nous, les jeunes (cet âge est sans pitié !).

    A propos de son clocher dabord. Car il avait un clocher entre sa maison et léglise. Ah ! Celui-là, sil pouvait parler ! Durant des mois et des années il fit passer le P. Xavier par toutes les affres de poursuites de solution ferme, définitive, péremptoire. Le clocher était imposant ; il avait parfaitement lair dun immeuble, comportait plusieurs étages, était ajouré, orné de cintres, tout ce quon voudra. Mais on ne pouvait mettre la cloche en branle : ça le faisait dangereusement vaciller sur ses bases : 4 colonnes énormes, carrées, hautes. Quel dommage ! La cloche ? Très belle. Cétait un héritage de son frère, le P. Mathurin, de Sam.- Bien des solutions avaient été essayées : jamais le problème navait pu être résolu à son entière satisfaction. On se contentait donc, faute de mieux, de tinter la cloche. Mais cela ne pouvait lui suffire. Le P. Xavier lavait déclaré : Je naurai de repos que quand je pourrai la mettre en volée ! Et il consultait. Car le P. Xavier ne demandait quà être éclairé. Il consultait même trop, disaient certains, au coup dil sûr, à la décision rapide.

    Cest bientôt dit ! Le P. Xavier les admirait, eux ; mais son admiration sans réserve laissait sa prudence sans fissure. Il nirait quà coup sûr, quand il naurait plus de doute. Il me faudrait un bon mouton, avec un volant. Il intéressa à sa petite affaire, comme il disait, le P. Raclot, alors Procureur à Marseille. Que de lettres il lui écrivit I Lettres pressantes, humoristiques, pétillantes, où perçaient, malgré tout, ses- soucis. Pendant que là-bas le P. Raclot soccupait à lui donner toute satisfaction, le P. Xavier continuait ici la série de ses consultations. Les uns proposaient telle solution transitoire, dautres telle amélioration de détail : le Père sessayait à la mise en pratique des recettes données ! Cela embellissait peut-être le clocher ; mais ne le fortifiait pas ! Telles les personnes pâles qui se contentent de fard, au lieu de recourir aux célèbres pilules. Or, un jour, à la retraite, pendant la récréation, il entretenait quelques confrères de son leit-motiv : le mouton ! Deux yeux noirs, derrière des lunettes, au fond dune vaste broussaille de barbe noire, brillaient de malice, pendant que leur propriétaire écoutait les considérants. Quand le P. Xavier eut fini lexposé, attendant plus quun encouragement, une solution, le P. Cancé, (mort aujourdhui), car cétait lui, prit la parole. De son plus pur accent du Rouergue il dit : Je ne vois quun mouton qui puisse vous tirer dembarras, il fait prime chez nous. Ah ! et lequel ? Le mérinos ! Rire général et consternation du P. Xavier. Alors quon parlait dune chose capitale, verser ainsi dans une plaisanterie dun goût douteux !...

    Enfin, il eut son mouton et son volant ! Finies les inquiétudes. On put mettre la cloche en branle. Quelle joie ce fut ! Ah ! On sest assez moqué ! Mais je voulais y arriver ! Et lorsquun Breton veut quelque chose... Quand les confrères venaient, il faisait sonner la cloche à toute volée. On était heureux de sa joie ; on admirait sans réserve. Il méritait bien cela pour récompenser sa ténacité et lui faire oublier ses angoisses, le cher Père !

    Il naimait pas beaucoup soccuper personnellement du travail de constructions, réparations, etc. Cétait encore une de ses inquiétudes et des plus cuisantes. Il navait quune confiance médiocre en ses capacités sous ce rapport. Il disait en jour, avec lexagération coutumière dans ses dépréciations personnelles : Quand je sais que jai une pointe à planter, je nen dors pas huit jours à lavance. Or, à quelque temps de là, il eut une pointé à planter dans le plancher de la maison des orphelins. Allons voir, dit-il, pendant que les enfants sont aux rizières. Vous la planterez bien, vous ? Moi ? Vous allez voir cela ! Il allait voir, en effet, ce que peut-être il navait jamais vu. La présomption dun nouveau ne sembarrasse, ne seffraye de rien. Une pointe ! Mais 10, mais 100, si on voulait ! On sen fut. Il me montra la planche. Je pris le marteau, et, dans le tas, une pointe. Ce fut vite enfoncé. Voilà, Père Xavier. Mais, chose curieuse, la planche rebondissait ! Il fut étonné. Moi aussi, mais si peu ! A lexamen rapide, le mystère fut vite éclairci : la pointe était trop courte. Je le déclarai tout uniment, sans ombre de honte. Choisissez bien, cette fois, fit-il, anxieux ! Je suivis le conseil.. Ça irait. Pan, pan et pan ! Nouvelle.., curiosité ; la planche rebondissait ! Il ne vivait plus ! Second examen : la pointe avait bien traversé, mais elle éraflait tout le côté de la poutre dans laquelle elle aurait dû senfoncer. Pour stigmatiser pareille aberration, les mots ne lui venaient pas ; il haletait et poussait, étouffés, des Oh ! Mon Dieu, mon Dieu ! Je pris une troisième pointe : ce fut parfait. Il retrouva sa voix : Enlevez vite les deux autres, car ces farceurs-là feraient encore-des réflexions. Il dut, ce jour-là, avoir une piètre mais bien juste idée du savoir-faire de son vicaire. Et quand, plus tard, on rappelait ce souvenir, de quelles réflexions désopilantes il lagrémentait ! Que de fois ne ma-t-il pas entonné, en riant de bon cur, un refrain quil affectionnait : Ah ! Père, nous deux, nous sommes pour la force brutale. Le reste cest pour les autres. Et quand, après une dépense defforts musculaires qui avait donné des résultats satisfaisants, je commençais le refrain, il le finissait gaiement, en voulant toujours sa part.

    Il eut une longue et grosse inquiétude à propos dun procès. Un Annamite, apostat, je crois, hargneux au possible, lavait insulté et menacé grossièrement devant ses chrétiens. On le poussa à accuser le triste individu au Commissariat français dont il dépendait. Cela répugnait à sa longanimité. Longtemps il sen défendit. On le persuada de le faire, sans cela il perdrait la face devant ses chrétiens. Bien à contre-cur, il se résigna et porta laccusation. La justice saisie, la procédure commença : on entrait dans le maquis. Et cest bien ce qui causait des inquiétudes au P. Xavier ! Enquêtes, contre-enquêtes, citations de témoins, convocations par ci par là ; il se méfiait de tout ce déploiement pour une chose si simple. Il dut finir par croire que cest lui quon allait condamner ! Enfin, son procès prit tournure, il arrivait à point, on allait porter le jugement. Un Français du Commissariat le lui annonçait du pont du vapeur accosté à la berge où se trouvait le P. Xavier. Le bateau sifflait et démarrait, quand le Français lança cette dernière question : Vous vous portez partie civile, nest-ce pas, Père? Partie civile? Cétait un terme trop spécial pour trouver place dans le répertoire des expressions usuelles du bon Père ! Ne voulant pas sengager, il répondit prudemment : Je réfléchirai, Monsieur, je réfléchirai ; je vous rendrai réponse dans huit jours. Très bien, Père. Remontant la berge, il disait à mi-voix : Partie civile, partie civile ? Quest-ce que cela peut bien être, cette nouvelle histoire ? Il faudra que je consulte le P. B*** ; il connaît sûrement cela, lui. Certain encore un qui ne prête quaux riches, donna cette version : Partie civile ! Comment peut-il me parler de partie civile, alors quil sait que je suis... ecclésiastique ? Cest encore un piège ! Laissons à celui-là la responsabilité de son assertion, quoique... Enfin, linquiétude se volatilisa quand lAnnamite eut été condamné.

    (A suivre) C. DÉZAVELLE,
    Miss. du Laos.

    1924/429-440
    429-440
    Dézavelle
    Laos
    1924
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