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Un pionnier de la brousse laotienne : Le Père Xavier Guégo (1855-1918) 1

Un pionnier de la brousse laotienne Le Père Xavier Guégo (1855-1918)
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    Un pionnier de la brousse laotienne

    Le Père Xavier Guégo (1855-1918)

    Le 29 mars 1918, Vendredi-Saint, mourait à Nong-Seng le premier missionnaire du Laos. Le premier dans tous les sens du mot, car sil arriva le premier au Laos avec Mgr Prodhomme, il fut aussi le premier dans la réalisation, aussi complète que possible, de lidéal du missionnaire, et il mérite bien, sur ce champ de bataille de lapostolat, le titre das qui fut décerné ailleurs à dautres vaillants. Sa notice nécrologique a paru dans le Compte-rendu de 1920, conjointement avec celle de son premier compagnon et chef, Mgr Prodhomme. Pendant près de quarante ans, ayant vécu la même vie apostolique, partagé les mêmes travaux comme les mêmes souffrances, mis en commun leurs efforts et leurs peines, les yeux fixés sur le même idéal et le même but à atteindre, il était logique et juste de leur consacrer une même notice, qui les confondît comme sétait confondue leur vie.

    Ce qui suit na pas la prétention de reprendre. cette notice, très bien faite, qui nous montra ce que peuvent la foi, lénergie, la sainte obstination pour étendre le royaume de Dieu, en dépit de la pauvreté, de la misère, des contretemps, des obstacles et parfois des crève-cur. On ne trouvera ici que quelques souvenirs personnels, quelques fioretti, glanes cueillies le long du rude chemin de cette vie apostolique, dont les notes dominantes furent toujours un grand esprit de foi, une charité très douce, une simplicité denfant, une humilité de saint, une piété solide et sans cesse grandissante : le tout enveloppé dune joie inaltérable, à laquelle on ne résistait pas.

    Notre bon Père Xavier, qui naurait jamais dû mourir, comme on la dit tant de fois depuis quil nest plus, était un Breton, un Breton pur sang : colosse au corps dacier, renfermant une âme de cristal, âme très grande et très hante.

    Il aimait, dans les épanchements de lintimité, à raconter sa vie et les aventures qui lavaient illustrée. Non pas, certes, pour tirer une vanité puérile de quoi que ce soit, mais pour mettre quelques gouttes de joie dans la vie parfois si dure que mène, en son secteur du front laotien, tout combattant de lapostolat.

    La vanité ? Il na jamais su ce que cétait. Chose remarquable et remarquée par tous, dans les histoires quil racontait et auxquelles il avait été mêlé, il se donnait toujours le rôle le plus ingrat, le moins reluisant, que, régulièrement, il stigmatisait de ces simples mots : Oh ! si cest bête ! Et il les prononçait lentement, la voix traînante et sourde, comme pour bien convaincre son auditeur de son infériorité manifeste. Naïf ? Il létait, oui, mais dune candeur qui ne fraya, jamais avec la duplicité. Il exagérait à dessein, content de trouver 1à un aliment à son humilité ; mais il na pu par cette tactique, tromper ceux qui le connaissaient, ladmiraient, laimaient, et de ceux là furent tous ceux qui lapprochèrent, aussi bien les Français de la colonie que les missionnaires. Oui chose extraordinaire, cet homme, au langage un peu fruste aux manières un peu heurtées, à lallure un peu lourde, dune élégance approximative, cet homme conquit les sympathies les plus dévouées, le respect le plus ému, lestime la plus entière de tous, fussent-ils incroyants et quelquefois hostiles.

    Son enfance. Il était né à Lanfains (Côtes-du-Nord) le 19 avril 1855. Il aimait à rappeler ses jeunes années. Il nous souvient à tous de lavoir entendu raconter ses distributions deau bénite le soir avant de sendormir. Je nai jamais vu de lit breton, mais je me figure que celui de la famille devait être, sinon un gratte-ciel, du moins un gratte-plafond. Or, un beau soir, partit de létage supérieur le commandement bref : Xavier, leau bénite ! Le petit Xavier, de par son billet de logement, était emmagasiné en dessous. Jétais si bien sous mes couvertures ! Me lever et courir au bénitier, cest bientôt dit, mais ça me coûtait ! Pour une fois, je nhésitai pas : jhumectai de salive le médius de la main droite et lélevant en lair : Voilà. Mais je métais trop pressé ! On comprit si bien quen si peu de temps je navais pu faire le déplacement nécessaire que... pan ! Une gifle ! Çà, de leau bénite ! Veux-tu Il ny avait plus quune solution réparatrice : quitter son cantonnement. Je ne fus pas long à rejeter les couvertures et à courir au bénitier, au vrai ! Ceci montre quà loccasion, le système D, naguère tant préconisé par les uns, tant dénigré par les autres, eût eu pour lui peut-être quelques charmes et lui eût procure quelque satisfaction facile en lui épargnant un effort, toujours rebutant.

    Il aimait aussi à parler de sa mère. Il mettait tant damour filial et tant de fierté en amorçant son récit de : Ma mère, Jeanne-Marie Lebarbu... La sainte femme lui avait fait éviter quelques corrections bien méritées pourtant, disait-il. Tel, ce jour, où, enfant, à laide dune serpe, il avait coupé des plans de vigne en espalier. Oh ! Mon enfant ! répétait-elle en joignant les mains. Ce fut tout ! Mais comme je compris mon méfait devant ce simple geste ! Je me le figurais plus grand encore que ma mère ne le constatait . Il racontait maint récit de linvasion de 1815 dont sa douce mère lentretenait en lui narrant les méfaits gastronomiques des Russiens et des Prusses, comme elle disait. Sur tous les membres de sa famille, il avait des souvenirs à rappeler. Il préférait les plus gais, quil savait raconter avec une bonhomie inimitable et quil ponctuait parfois avec un sérieux auquel on ne résistait pas de gestes graves, la main levée et lindex dressé vers le ciel, mais les yeux pudiquement baissés avec une conviction profonde. Tel oncle avait été cocher de lEmpereur! Quil faisait bon entendre le ton solennel, rigoureusement requis, pour énoncer ce titre ! Et dès que lempereur, et pour cause, navait plus eu besoin de cocher; loncle sétait établi marchand de vin dans sa Bretagne, où sévit le cidre ! Aussi, le dimanche, à la sortie de la Messe, il fallait entendre loncle monté sur une grosse pierre, faire larticle dalléchante façon : Du cidre ? Fi donc ! Venez chez moi : je ne veux que votre bien ! Et ce votre bien excitait la verve du neveu, qui donnait à ce mot en somme, linterprétation la plus naturelle, celle que visait loncle éminemment pratique.

    Elles foisonnaient aussi les histoires sur son oncle, labbé Lebarbu, curé au diocèse de Versailles, qui lui avait appris le rudiment. Et avec loncle curé, il y avait loncle instituteur, qui chantait au lutrin. La voix de lun comme de lautre navait sans doute pas de charmes irrésistibles ; en tous cas, rien des sirènes. Témoin cette conversation entendue, et retenue, par le petit Xavier : Mais, Julien, je ten prie, tu ferais mieux de ne pas chanter ; tu chantes faux, faux, si faux que ça fait mal ! Mais... vous chantez bien, vous, Monsieur le Curé ? Oui ; mais jy suis obligé ! Et encore, je prends la Préface qui nest point notée !

    Quand mon oncle arrivait à la Préface, il commençait dune voix de basse Per omnia scula... quil faisait suivre immédiatement de ce petit a parte Jai pris trop, haut, je narriverai pas ! Il baissait donc au Dominus vobiscum. Sa confiance nétait pas renflouée pour autant, car il disait aussitôt : Non, jamais je narriverai : cest trop haut ! Et il baissait, baissait, jusquà ce quil dût remonter, pour finir... comme il pouvait : il était arrivé quand même.

    Au Petit-Séminaire. Du Petit-Séminaire lui restaient des souvenirs contés avec humour. Qui na pas, au Laos, entendu parler de son condisciple, Jean-Marie Madrigo. Breton comme lui ? Lélève Madrigo devait, sans doute, broncher de temps en temps dans la. récitation dune leçon quelque peu ardue, car, bienveillant et secourable, le professeur, tout en jetant un coup dil sur son livre, glissait en même temps à lélève hésitant les mots qui reprenaient le fil de la récitation brusquement interrompue. Madrigo, au lieu dêtre reconnaissant, sénervait et marmonnait rageusement : Pas malin, toi, avec ton livre ! Cétait vrai, si lon veut ; mais peu respectueux, et moins encore reconnaissant.

    Quand il sagissait dun devoir en vers français sur un sujet donné, Jean-Marie Madrigo avait sa méthode à lui, bien à lui, qui na pas, que je sache, survécu à son auteur. Il avait coupé à la taille dun alexandrin un bout de ficelle. M. Jourdain faisait de la prose sans le savoir : M. Madrigo faisait de la prose en la croyant poésie : il alignait sa petite idée, sans souci de la mesure ni de la rime ; puis il tirait sa ficelle et mesurait. Si la ligne écrite dépassait la longueur de la ficelle, il était patent que le vers (?) ne valait rien ; il était condamné sans appel. Il biffait et recommençait jusquà ce que la mesure y fût. Et voilà pourquoi, malgré son nom, évocatif de poésie, Jean-Marie na pas laissé de gentil madrigal signé Madrigo. Il a dû finir arpenteur plutôt que poète.

    Est-ce après sa sortie du Petit-Séminaire que le jeune Xavier sen alla faire une retraite à la Trappe ? Je ne sais plus. Mais ces murs, ce silence, lui avaient laissé un souvenir daustérité affolante ! Toujours est il quen sortant, il inscrivit sur le registre des visiteurs, ces impressions brèves et décisives, en vers dignes de son ami Madrigo :
    Je suis venu à pied,
    Xavier ;
    Je men retourne au galop,
    Guégo !

    Ce nest peut-être pas dune facture irréprochable ni dune inspiration transcendantale ; mais, sûrement, Xavier ne serait pas Trappiste.

    Séminaire des Missions. Il ne fut pas Trappiste, du moins dans un cloître, car il entra au séminaire des Missions-Étrangères. Ce quil y fut, sa notice le dit : laspirant modèle. Ce quil y fut aussi, et ce que nous ne pouvions croire devant la force de résistance de ce grand et large corps cuit par tous les soleils et lavé par toutes les pluies, il nous le disait lui-même : une petite santé, toute petite, sujette à des évanouissements. Non, vraiment, on ne pouvait se figurer cela ! Un des souvenirs quil racontait de préférence pour sa plus grande hhonte, comme il disait, était celui de lAdoration de la Croix, un Vendredi Saint, à la chapelle de la rue du Bac. Tout le monde dûment déchaussé, était debout pour se rendre en ordre au baisement de la Croix. Lui aussi était debout ; mais perdu dans je ne sais quel rêve ou quelle méditation, le bon Xavier avait oublié denlever ses chaussures ! Tant quon fut sur le tapis qui mène au chur, cétait parfait ! Je ne me doutais de rien ! Mais en arrivant sur la mosaïque découverte du chur, ce fut autre chose. Le crissement des clous mémut : je sentais bien que cétait moi ! Ah ! que jaurais voulu à ce moment-là que mes souliers fussent aux pieds dun autre !

    Laventure eut son épilogue à la coulpe du jour de Pâques, quand le P. Cazenave releva les fautes commises pendant les cérémonies de la Semaine Sainte : Quant à celui qui est venu au baisement de la Croix avec ses souliers ferrés, cest tellement bête quon nen parle pas ! Il est douteux quun mot si dur ait été prononcé par le P. Cazenave ; mais il létait, et accentué, par le P. Xavier, qui concluait : Comme jétais honteux !

    Départ pour Siam. Désigné pour la mission de Siam, où était déjà son frère, le P. Mathurin Guégo, resté légendaire, le P. Xavier avait à cur dapprendre au plus vite la langue pour se lancer dans lapostolat. Il racontait sa première conversation avec un catéchiste de son frère. On lui avait dit quil savait le latin : cétait parfait, on allait sentendre tout de suite ! Il laborde : Potesne latine loqui ? Imperturbable, sûr de lui, le catéchiste, sans réticence, affirme : Poteo ! Cétait une faute ; mais elle mencouragea ! Il neut pas le temps dy apprendre beaucoup la langue car bientôt il fut désigné comme socius du P. Prodhomme, que Mgr Vey envoyait au Laos.

    Au Laos. Ah ! Les temps héroïques ! Et nous qui, parfois, osons nous plaindre de ces pays retardataires, de la vie dure, du manque de tant de choses, de linexistence des voies de communications, des courses trop longues, de la fièvre et du reste ! Et eux ! Eux, qui arrivaient nouveaux dans un pays tout neuf, après un voyage de 40 jours de char ! Recevant une fois par an leur courrier et leurs provisions pour lautel, quand ils allaient les chercher à Bangkok ! Eux qui vivotaient comme ils pouvaient, logés vaille que vaille, toujours en route, sujets à lhostilité de certains, à lhypocrisie mielleuse dautres, à lindifférence de tout le reste !

    Ces récits des premiers temps nous laissaient rêveurs et pleins dadmiration. On trouvait cependant que dans son zèle impatient, le P. Xavier exagérait un peu. Il sétait avisé darrimer à son dos, pour apprendre quelques mots à la pause, le dictionnaire français-siamois de Mgr Pallegoix ! Celui quà notre arrivée on nous donne en don de joyeux avènement est déjà respectable : cest celui revu par Mgr Vey. Mais lantique, sorti, sil vous plaît, des presses de lImprimerie Nationale, est de dimensions invraisemblables : on dirait dun immense livre de lutrin. Il pouvait servir de banc, de table, doreiller : cétait un avantage, mais qui ne compensait guère ses inconvénients. Peu importe, il en avait fait son compagnon inséparable.

    Une fois, sur son dos aussi, il porta pendant 60 kilomètres pour regagner Oubon, sa selle, que son cheval, en pâture pendant une halte, avait abandonnée sans avis préalable, regrettant sans doute les picotins quil savourait à la ville.

    Les débuts furent pénibles ! Menacés ? Ils létaient toujours ! Tranquilles ? Jamais ! Une nuit que le P. Xavier était couché dans une sala (maison sur pilotis pour les voyageurs, le plus souvent ouverte à tous les vents) un brigand, de ces Birmans qui razziaient le pays, ne savisa-t-il pas, se glissant sous la maison, denfoncer violemment un coutelas dans linterstice de deux planches à lendroit où reposait le P. Xavier, étendu sur une natte ? Heureusement jétais couché sur le côté, noccupant que la largeur dune planche. Il me rata, ce farceur-là !

    Mais pourquoi ne sarmait-il pas pour se défendre, direz-vous ? Soyez tranquille. Il était armé dun pistolet qui devait dater, je ne dirai pas des Croisades, mais peu sen faut. Alors pourquoi ne pas faire un tir de barrage ? Pour deux raisons que le P. Xavier a livrées lui-même en tonte simplicité : la première est toute naturelle : jamais le pistolet nétait chargé ! ; la seconde, bien que la première suffise à elle seule pour expliquer labstention, la seconde, vous ne la devineriez jamais si je vous la taisais : Pour tirer, dailleurs, je savais quil fallait viser, et, pour viser, quil fallait fermer un il. On a bien dû me dire lequel, mais je nai jamais pu men souvenir !

    Si ce nest pas là de lhéroïsme tranquille !

    Mais alors, à quoi lui servait son pistolet ? Mais, amadoué, à se défendre quand même ! Tel, le jour où il passait entre une troupe de Birmans fort excités et prêts à un mauvais coup : Je passai au milieu deux, avec, à bout de bras, en arrêt, mon pistolet: ils eurent peur ! Vous laviez chargé, cette fois-là ? Oh ! Non, fit il dune voix pleine de reproche pour une supposition si malveillante.

    La première fois que je le vis, jarrivais tout flambant neuf au Laos. Mon compagnon de départ était resté dans une chrétienté du Bas-Laos et ne devait rejoindre que huit jours plus tard. Jétais en compagnie dun missionnaire, qui, rentrant de Chine, nous avait attendus et accueillis à Saigon. Le bateau, montant vers lEvêché, passait à Sieng-Vang, village chrétien situé sur le Mekhong : là était le fief du P. Xavier qui, en plus avait une dizaine dannexes éparpillées un peu partout sur les deux rives du fleuve. Le P. D*** mavertit : Nous allons voir le P. Xavier, notre vétéran. Sûrement il montera avec nous, il aime bien présenter lui-même à Monseigneur les nouveaux missionnaires. Et en effet, on vit bientôt apparaître une haute silhouette aux épaules carrées, à la barbe grisonnante, aux énormes moustaches, aux sourcils broussailleux, à la peau ridée, tannée, cuite. Il impressionnait avec sa taille de cuirassier. Mais, tout de suite, quel bon géant ! Quel aimable sourire ! Heureux de revoir le confrère retour de Chine, heureux de voir larrivant de France, il fusait déjà en réparties gaies et bon enfant. A la bonne heure ! On nous envoie de grands hommes ! Et salignant à mon niveau il constata avec satisfaction quil me dépassait encore. Puis il entra avec le P. D*** dans une conversation très animée : il sagissait dune lanterne magique quon lui avait donnée : bonne aubaine pour illustrer ses catéchismes ! Il en faisait la description à peu près, ses grands bras tendus en avant pour expliquer la chose. Les gestes, jetés en vrac, toujours les mêmes, ne projetaient pas de lumières aveuglantes sur les explications ; mais cétait prenant quand même. Le tout se résumait en ceci : aux essais, devant lécran, ça navait rien donné. Et, en le constatant, son sourire sestompait en un air de tristesse désespérée. Et pourtant, il avait des plaques de verre toutes neuves, en noir et en couleurs, représentant des scènes bibliques ! Il devait y avoir quelque chose de dérangé. Il allait, de ce pas, consulter le P. B***: Un maître homme, Père ! Il sentend en tout ! Oh ! Cest précieux, un homme comme ça ! Mais ; objecta gaiement son interlocuteur, vous aviez peut-être fait comme le singe de la fable : vous navez pas allumé la lanterne ! Allumer ? Oh !!! Mais... il ne faisait pas nuit ! Je riais de bon cur : il en était heureux ! Par après, quand je leus connu, je me dis quil avait sûrement inventé la répartie finale pour amuser le nouveau confrère.

    Quelque trois semaines après, la retraite des missionnaires terminée, je fus désigné par Monseigneur comme vicaire du P. Xavier. Cest là que je devais apprendre la langue, minitier aux coutumes, commencer ma vie apostolique. Cette désignation meffraya un peu. Je ne le connaissais pas, ce Père, qui était déjà au Laos quand je nétais pas né ! Quallais-je devenir avec un si vieux missionnaire ? Ah ! si, au moins, Monseigneur mavait placé chez un plus récent, chez un que jaurais pu connaître au Séminaire ! Mais rien à faire ! Il fallait y aller, et jy fus ! Jallais prendre la place dun confrère qui y était déjà depuis trois ans et qui venait dêtre nommé à un autre poste. Il connaissait à fond son Père Xavier, dont moi jignorais tout ! Aussi il ne manquait pas de faire joyeusement des réflexions dans le genre de celle-ci : Ah ! Père Xavier, je vous plains ! Les nouveaux daujourdhui, vous savez, ça ne vaut plus ceux de mon cours ! Prenant un air surpris, le bon P. Xavier, tirant sur sa pipe, poussait un : Ah ?... Ah ! Oui ?... qui mendeuillait lâme. Revenant ensemble dune annexe où il mavait emmené à cheval, il rendait compte au P. Xavier de létat du village, et, impitoyable, ajoutait : Vous ne savez pas ce que les gens ont dit du Père nouveau ? Non ! Et profitant abusivement de mon ignorance de la langue, il répliquait : Khun pho mai, nuet deng on jang si, Khu si chai hai (Ce nouveau Père à barbe blonde doit être féroce). Et toujours le P. Xavier constatait dun simple : Ah ? Ah ? Voyez-vous ça ! Cétait trop ou trop peu : trop, parce que ça me maintenait dans toutes mes angoisses ; trop peu, parce que ça néclaircissait rien du tout. Il eut beau jeu le jour où, visant un chien, que lon supposait enragé, je tuai le chat dune religieuse indigène, qui vint se plaindre à lui. Que ne raconta-t-il pas, en laotien, au P Xavier ! Ah ! Que je lui en voulais ! Je ne le nommerai pas, puisquil est encore en vie, et même... ad multos annos !

    Bientôt commencèrent les leçons. Régulièrement, fièvre ou pas fièvre, il fallait se rendre à lappel du professeur émérite et combien patient ! Méticuleux aussi, comme il convient, ne laissant passer aucune faute de ton, faisant bien distinguer les longues des brèves, et veillant avec un soin jaloux à ce que laspiration ,dans les kh et les th se fit énergiquement sentir. Que de fois lai-je entendue, cette observation : Haspirez, comme dans phomme de therre ! A la fin de la leçon il donnait des encouragements : cétait toujours bien ! Puis, pour varier et se récréer, il disait : Lisez donc un article de votre livre de cuisine ! Javais un gros volume de recettes culinaires, cadeau dune personne prévoyante. Ce qui comblait dadmiration le P. Xavier, cétait les Cent recettes pour cuire le riz ! Lui qui nen connaissait quune (dont il laissait dailleurs lapplication à dautres) : cuire à la vapeur le riz gluant qui était son pain quotidien ! Inutile de dire que jamais aucune des recettes du livre ne put être mise en pratique : souvent il manquait un ustensile, toujours un ingrédient ! Mais enfin, on lisait quand même. Ça nous changera un peu de notre cuisine, disait-il simplement. Car sa cuisine, cétait un poème, qui aura son tour : nanticipons pas.

    Or donc, un jour, énumérant les titres, je lus : Escalope de veau. Il tomba en arrêt : Quest-ce que cest que cela ? Ma foi Lisez toujours, ça doit être fameux ! La recette, lue et écoutée avec grande attention, se terminait, après le détail de toutes les manipulations, par cette conclusion toute culinaire : Puis faites revenir Là, il ny tint plus. Passant dun geste qui lui était familier, sa main sur sa barbe et retroussant sa moustache, il dit, éclatant de rire : Voyez donc, ces farceurs-là ! Faites revenir ! Mais quils envoient dabord, et, si cest bon, on fera revenir!

    La cuisine. La cuisine du P. Xavier ! Voilà qui ne manque jamais, quand on lévoque, damener sur les lèvres de ceux qui lont connu, un de ces sourires ! Disons-le sans ambages : il ny avait pas en lui létoffe dun Vatel. Sa cuisine nétait même pas le dernier de ses soucis tant il se souciait peu doffrir à frère lâne des mets simplement présentables. Il avait deux cuisinières, deux surs, de la tribu des Sô : lune était sourde, lautre bègue : toutes deux faisaient la cuisine sans prétention aucune. Mais elles étaient admirables pour leur longue fidélité à leur fourneau et au service du Père, qui les présentait ainsi : Voilà mes deux Sottes ! Ce sont mes cuisinières. Oh ! Elles font ce quelles peuvent, les bonnes filles !

    Le régime laotien, dans toute sa splendeur, et presque son intégrité, lui suffisait : il ne connaissait que celui-là et, personnellement, sen trouvait bien. Inutile dénumérer ce que mange un Laotien : la liste en serait trop longue. Certes, le P. Xavier nallait pas jusquà déguster certaines delikatessen comme disaient ceux den face, qui répugnent absolument à nos goûts européens ; mais je me souviens parfaitement avoir entendu un Laotien sécrier : Ce nest pas moi qui mangerais cela ! devant une poignée de je ne sais quelles jeunes pousses darbre qui, froissées entre les doigts, y laissaient une odeur persistante de punaise écrasée. Le P. Xavier en faisait ses délices, moyennant un peu de sel. Dès que les mangues apparaissaient, grosses à peine comme des prunes, quelle hécatombe, au sel toujours, et agrémentées de padek, ou poisson fermenté, dont lodeur, tout à fait sui generis, avait le don, chez lui, de faire suinter les muqueuses ! Et la soupe de certaines fourmis et de leurs ufs, si rafraîchissante, Père ! Et le kapi, ou crevettes pilées et fermentées !

    Un de ses catéchistes dantan devenu prêtre, et avec lequel je passai deux ans dans un district, me racontait que, encouragé par cette incroyable facilité à se contenter de nimporte quoi, il lui avait jadis fait manger des crapauds ; cétait trop : Tu ne sens donc pas comme cest répugnant ? lui dit le Père, froissé dans sa délicatesse. Et je crois bien, ajoutait le bon P. Ambroise, quil me garda rancune quelque temps ! Il avait été un peu audacieux, il faut le reconnaître, en faisant passer un plat de crapauds pour des grenouilles.

    Oserai-je raconter ce quun jour lui fit manger son petit domestique : une secondine de bufflesse ! Quand il le sut, faisant la moue, il apprécia : Oh ! Ces Laotiens ! Moi je pensais : Oh ! Ce P. Xavier !

    Comme les Laotiens, il avait en horreur la viande de cheval. Et cependant un Père avait juré de lui en faire manger. Vous mangerez de celui-là ! lui disait-il en lui désignant un cheval, dont jadis le P. Xavier avait été propriétaire. Non, Père, je men apercevrais tout de suite ! Et pourtant il en mangea ! Il en prit et en reprit, sextasiant sur cette viande de buffle tendre comme la rosée ! Et quand on lui eut dit la vérité, il ne voulut point admettre quon lui eût fait manger des horreurs pareilles.
    C. DÉZAVELLE,
    (A suivre) Miss. du Laos,

    1924/364-375
    364-375
    Dézavelle
    Laos
    1924
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