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Un pionnier de la brousse laotienne : Le Père Xavier Guégo (1855-1918) 3 (Suite)

Un pionnier de la brousse laotienne. Le Père Xavier Guégo (1855-1918) (Suite)
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    Un pionnier de la brousse laotienne.

    Le Père Xavier Guégo (1855-1918)
    (Suite)

    Missionnaire ardent, zélé, ne plaignant pas sa peine, croyant, au contraire, nen faire jamais assez, le. P. Xavier avait parcouru, bien des fois et en tous les sens, le Laos : à pied, en barque, à cheval. Il aimait la barque, il jouissait daller à pieds mais... il ne raffolait pas du cheval. On eût dit que çà lui coûtait de hisser son grand corps sur le dos dun coursier. Çà linquiétait. Il avait peur de son cheval. Il en avait un, dénommé Deng (le Rouge) pour lequel il éprouvait une terreur que je trouvais comique et dont je mamusais sans vergogne. Voyez ces yeux, voyez comme il me regarde ! Il médite encore un mauvais coup ! Il men veut, et pourtant... je ne lui ai jamais rien fait ! Les chevaux vigoureux sont tous comme cela, P. Xavier. Oh ! Non, je nose pas le monter. Le monteriez-vous, vous qui êtes jeune? Jétais cavalier comme quelquun qui na jamais été à cheval. Mais un nouveau raffole de ce genre de sport, engouement qui passe, lasse, casse ! Je montais le cheval qui, ni plus ni moins quun autre, faisait très bien son office. Néanmoins il nen voulait plus. Il linquiétait par trop. Il en aurait un autre. Loccasion se présenta bientôt. Il était parti avec Monseigneur en tournée de Confirmation dans le Sud. Là-bas, le petit P, Juge lui fournit ce quil désirait, lidéal du cheval : fin, bien proportionné, doux à souhait. Il navait pas encore été monté, parce que jeune ; mais la belle affaire de dresser un cheval ! Cest celui-là qui lui convenait. Vaincu par tant de bonnes raisons, pressé par la nécessité le P. Xavier acheta le cheval quil fit ramener à Sieng-Vang, traîné à la corde par un gamin qui précédait à cheval. Là il fit la présentation, reproduisant de confiance tous les arguments qui lavaient décidé à lachat. Cette fois, il allait pouvoir, sans trop de crainte, faire de léquitation. Quand on a un cheval sûr, cest tout de même mieux que daller à pied. Celui-ci, il est vrai, navait jamais été monté ; mais il allait le dresser lui-même ; car ces gamins-là, ça vous abîme un cheval plutôt que ça ne le dresse. Et, avec un air de complète satisfaction et de confiance rassérénée. il respirait largement, comme quelquun délivré enfin dun grand poids.

    Arriva le jour de lessai, attendu peut-être avec quelque impatience. Le Père, couverture en sautoir, éperons aux pieds, descendait lescalier pour sen aller dans un de ses villages. On lui amena la bête. Il la caressa, lui redisant ses qualités. Puis, en selle ! Je regardais avec intérêt, du haut de la vérandah. Faut-il dire que je caressais, moi, un certain espoir inqualifiable ?... Le cheval restait sur place. Le Père lui donna un coup déperon, avec une douceur calculée. Le rossard recula, recula, malgré les you, you (arrête, arrête) du Père. Il recula tant et si bien quil vint buter de la croupe contre une colonne de la maison. Il resta là. Sûrement le Père devait être inquiet sur la suite de cette manuvre imprévue ! Si encore, au moins, le vicaire navait pas été là, à le regarder ! Mais ces jeunes! Ils sont toujours là où on se passerait bien deux ! Le jeune lui cria : Eh ! bien, Père Xavier, maintenant quil est bien calé, plantez-lui vos éperons et... il va prendre son élan ! La réflexion inconsidérée dut tomber sur un terrain mal préparé ; car, levant, autant quil le pouvait, sa tête casquée, le Père répliqua dun certain air : Faut pas plaisanter, Père ! Un cheval tout neuf ! Un accident est vite arrivé ! Cest peut-être justement parce que jai mes éperons que... ; le reste se perdit : le cheval, bourlinguant comme un crabe, était parti en quinconce, faisant des cabrioles peu rassurantes, et disparaissait là-bas derrière les arbres...

    Quand il revint, le Père prévint mes questions. La tactique a du bon, car elle permet de se placer sur un terrain bien choisi à lavance. Mon cheval ? Il sera fameux, Père ! Cest bien ce que le-petit Père Juge mavait dit. Pourtant.., à son départ... Oui, à son départ ; mais une fois lancé il va fièrement bien. Seulement vous navez pas pu voir à cause des arbres. Il avait raison : à cause des arbres je navais pu voir ; mais ce que je vis bientôt, cest quil sen défit au plus vite : Cétait un cheval bon pour un jeune. Ce fut de celui-là quil mangea, comme je lai dit plus haut. Fin peu glorieuse pour un coursier si bien qualifié !

    Quand ses vicaires avaient la fièvre, linquiétude le saisissait, mais une inquiétude de vraie maman. Il sapitoyait, proposait des remèdes, obligeait au repos, ne vivait plus ! Si la fièvre ne passait pas, avec quelle impatience, quil cherchait à dissimuler sans y arriver, nattendait-il pas le passage du vapeur pour envoyer le fiévreux faire un petit tour à lévêché. Le jour où le bateau devait arriver, mais des heures entières avant le moment habituel, des gamins étaient postés par lui, qui devaient avertir dès quils lapercevraient. Il fallait partir.

    Après plusieurs voyages dans les débuts, il arrivait que le vicaire jugeait superflu tout déplacement ; le P. Xavier alors se faisait suppliant : Oh ! Si, Père, montez, allez ! Je ne serais pas tranquille ! Dieu sait combien il eut de ces inquiétudes-là !

    Il en eut dautres aussi, dun genre différent, et à cause de ses vicaires toujours ! Ne devait-il pas les former ? Quelle responsabilité ! Or il en eut un qui navait pas grande mémoire : source dinquiétudes ! Pour la facilité du récit, supposons et ce ne sera peut-être pas une chimère, que cétait moi. Un jour, partant à cheval pour un village où je devais séjourner quelque temps, javais oublié de prendre un calice. Peut-on imaginer pareil oubli ? Où faut-il avoir la tête ? Au bout de deux heures de cheval, sur quatre à faire, je men aperçus. La belle avance ! Mettant pied à terre, je renvoyai à cheval le gamin qui maccompagnait, pour chercher le calice. Je lattendrai là. Deux heures aller, deux heures retour : javais le temps de méditer sur les inconvénients de pareil oubli.

    Quand le gamin fut de retour, prenant un air détaché, je lui demandai : Le Père na rien dit ? Non, il a seulement dit quelque chose en français : je nai pas compris. A part moi, je murmurai : Ton affaire est claire, tu vas être morigéné de belle façon !

    En rentrant de ma villégiature de Hat-sieng Di, il maccueillit par une algarade. Ne vous effrayez pas : dans une algarade du P. Xavier, il y avait plus de sucre que damertume! On na pas idée, non, on ne peut pas lavoir ! Oublier un calice ? Autre chose, passe encore, mais un calice ! La Messe, voyons, la Messe ! Un missionnaire doit penser à cela avant tout ! Oh ! Cest trop fort ! Après deux ans de mission, en arriver là : plus de mémoire! Mais quest-ce que vous ferez, quest-ce que vous oublierez alors, quand vous aurez mon âge ? Votre âge ! Ne parlez pas de malheur, Père Xavier ! Mais enfin comment oubliez-vous donc si facilement ? Je ne puis comprendre cela dun jeune missionnaire. Que voulez-vous que je vous dise, Père Xavier : jai eu tort, jen ai été bien puni en attendant quatre heures entières. Cest un oubli, quoi ! Le ton de mes explications-excuses ne devait pas revêtir un fort accent de contrition, car il reprit : Ah ! Vous êtes bientôt consolé, vous. Pourtant, oublier un calice ! Pourquoi ne faites-vous pas comme moi ? Jai une liste dobjets indispensables à emporter : je la consulte avant de partir : jamais je noublie rien ! Ah ! Voilà une bonne idée ! Et pratique ! Oui, une liste, je ferai une liste ! Je fis la liste, que jaffichai pharisien ! bien en vue. Quand il la vit, il eu éprouva un contentement visible : A la bonne heure ! Mais oui.. Cest si simple et si pratique. Cest bien, un peu ma faute : jaurais dû vous le dire plus tôt.

    Or, à quelque temps de là, il sen allait en barque, à son tour, vers Pak Bang Hieng, un village des bords du Mekhong. Il sortit son gros panier japonais, le panier, que tous ont connu, qui avait sa renommée urbi et orbi, aussi univers elle que la variété des objets quil contenait. Je nen ferai pas lénumération complète ; je nen sortirais pas, et jen oublierais ! Cétait, en petit, une succursale des Magasins Réunis : un ornement et ses accessoires, encrier, plumes, crayons, pointes, bougies, santonine, laudanum, quinine, poudre et plomb, papier à lettres et enveloppes, épingles, couteau, tire-bouchon, flacons variés, bouts détoffes, livres et revues, tabac et allumettes, coton, gaze à pansements, fil et ficelle, boutons, poivre... continuez tant que vous voudrez, vous en oublierez encore ! De omni re scibili et quibusdam aliis ! Ah ! quun panier japonais contient dobjets!

    Impertinent, je posai, dans un sourire, linsidieuse question : Vous noubliez rien, au moins ? Ah ! Ce regard triomphateur ! A défaut de réponse il parlait assez clair. Il partit sans que jeusse même, il était si sûr de lui ! la répartie quil faisait parfois sentencieusement : A sotte questions pas de réponse !

    Le lendemain matin, le soleil nétait pas encore levé, le malheureux ! marrivait, en nage, un Laotien. Cétait un envoyé du P. Xavier. Toute la nuit; il avait marché au clair de lune. Il me remit une lettre. Elle débutait : Bien cher Père, veuillez menvoyer par le porteur : 1º des grandes hosties, 2º.., 3º.. . Et cela allait jusquà 9º... : je nexagère rien.

    A dire vrai, je reconnais quà part le 1º, le reste était facultatif. Mais javais le 1º. Cétait bien suffisant, nest-ce pas ? Ça valait bien le calice ? Et il terminait gaiement sa lettre par cette constatation dépourvue dartifice : Ah ! Ce nest pas sur notre tombe quon osera jamais écrire : Ci-gît... dheureuse mémoire, mais bien plutôt : attendant le jugement.

    Quand il revint, dès quil maperçut, il cria : Ah ! Vous en avez, hein ! Des arguments ! Pas malin, cest moi qui vous les ai fournis. Et il riait ! Pour conclure ensuite : Comme quoi... il ne faut jamais se vanter. Ah ! le bon P. Xavier !

    Nous mettions en commun nos deux mémoires pour la confection de la liste des achats quil devait faire à la procure quand il montait à lEvêché. Il mappelait, lisait, et je navais quà compléter, si je remarquais un oubli. A chaque voyage il avait toujours besoin de quelque chose, car il donnait tout dans lintervalle, il faisait une grande consommation de santonine, que les gens de ses nombreux villages lui demandaient pour leurs enfants. Mais ça coûtait cher ! Un jour quil me lisait la liste préparée, je lui fis observer quil était bien bon dacheter toujours de la santonine qui était à des prix !... Pourquoi ne prendriez-vous pas, il y en a à la procure, et pas cher, du semen-contra ? Du quoi ? Du semen-contra ! Quest-ce que cela ? Ce sont des graines contre les vers Ah ! Mais alors pourquoi ne pas dire du contra verum. Il riait de sa bonne trouvaille et inscrivait : contra verum. Jamais le Procureur ne comprendra cela, voyons ! Solennel, il levait la main, et, lindex vertical, laissait tomber : Non, mais je lui expliquerai ma petite affaire.

    Le Père Xavier et la Médecine. Grand médecin des âmes, il ne négligea pas les maladies du corps. Témoins les médecines quil achetait et distribuait. Non pas quil eût des données complètes et spéciales en cet art ; mais il faisait tout ce quil pouvait, répondant à toute sollicitation, même importune, des chrétiens et des païens : pour lui, cétait le chemin de lâme.

    Pour son usage personnel, il avait sa méthode. Rarement il était malade. Quand il avait la fièvre, il interrogeait les autres : Je nai pas les yeux rouges ? Il me semble que jai la fièvre ! Et il délayait aussitôt dans leau de la quinine quil savourait au passage : Lamertume fait saliver et jai la bouche si sèche ! si sèche, ajoutait-il parfois, que je nose cracher par terre de peur dy mettre le feu !

    Allant à pied souvent, surtout à la saison des pluies, il revenait parfois avec les pieds et les jambes en sang, déchirés par les épines, piqués par les sangsues. Dès quil arrivait, il prenait de lalcool camphré, en vidait dans le creux de sa main, et frictionnait, que je te frictionne ! les plaies à vif. Il le sentait passer, car il aspirait lair entre ses lèvres avec un bruit significatif, en constatant que çà produisait son effet illico ! A défaut dalcool camphré il se rabattait sur lalcool de menthe.

    Ayant eu jadis (comme il aimait à le raconter,) à se féliciter davoir pris chez les Sô un médicament indigène dont leffet sétait fait sentir et lavait guéri, il avait une facile confiance aux médecins du pays. Un soir que sur sa vérandah il avait cru voir un chien, il voulut le chasser dun coup de pied. Un coup de pied du P. Xavier devait peser gros ! Malheureusement, il ny avait pas de chien pour arrêter le pied dans sa trajectoire. Il buta dans les barreaux à arêtes vives. Aïe ! Il eut une plaie profonde quil ne parvenait pas à guérir. Il consulta un médecin laotien renommé, ce ne sont ni les médecins qui font défaut, ni la renommée qui leur manque. Le spécialiste, après examen attentif, déclara quil ny avait quun remède : de la peau de crapaud ! Est-ce parce que cétait extraordinaire que le P. Xavier adopta la formule ? Toujours est-il quil mit sur sa plaie de la peau de crapaud. Plus il en mettait, plus la plaie senvenimait. Il dut finalement aller se guérir à lEvêché. Je ne parierais pas quaprès cet essai, concluant il eût perdu toute confiance en lempirisme de ces bons docteurs .

    Quand jétais avec lui, je vous parle de longtemps, comme disent les anciens, javais reçu, pour guérir les plaies, de lEau du Frère Eloi (réclame non payée), Javais eu loccasion de men servir : naturellement les résultats étaient merveilleux ! Le P. Xavier avait été frappé de la guérison rapide qui en suivait lapplication. Un jour que je men allais, il me demanda le flacon et les accessoires, parce que, durant mon absence, on ne savait jamais ce qui pouvait arriver. Je lui livrai le tout : flacon, coton hydrophile et taffetas anglais. Ce dernier article lui semblait de trop. A la rigueur il ny en a pas besoin, mais ça conserve humide le pansement, lui dis-je. Oh ! Alors, jen mettrai ; expliquez-moi. Jexpliquai : sur la plaie, coton imbibé ; du taffetas enveloppant le coton, et, sur le tout, une bande de gaze. Bon ! Parfait ! Quand je revins, il me rendit le tout. Il faudra en redemander, Père. Ah ! Cest fameux ! Il y a la petite X... à qui son petit frère avait fendu le bout du doigt avec un coupe-coupe. Elle est venue me trouver. La pauvre gamine pleurait et, me montrant le bout de son doigt : Cest là, Père. Je lui en ai mis une seule fois, et... elle a été guérie ! Ah ! Comment avez-vous mis cela ? Comme vous maviez dit ! Le regardant en dessous, jajoutai : Ça vous coûterait de me le répéter ? Oh ! Non ! Jai mis le taffetas, vous savez ? Puis jai bien imbibé le coton et jai ficelé ! Il me vit sourire. Mais...cétait bien cela ? Oui, tout y était, mais pas dans lordre : le coton dabord... Il rit à son tour : Cest fameux quand même et... elle doit être guérie, car... elle nest pas revenue !

    Un jour, dans un village lointain de la rive droite, quelques confrères étaient réunis auprès du missionnaire du lieu, qui était malade. Je ne sais plus de quoi il souffrait. Toujours est-il que, se consultant, les confrères se demandaient ce quon pourrait bien lui donner. Le P. Xavier en était. Il se rappela quau temps du prédécesseur du malade, il avait bu là, un beau jour, de la bénédictine qui lavait, ma foi, tout revigoré. Il ny avait pas de doute, voilà la panacée ! Il la proposa, sans hésitation dans son exposé, comme sans doute pour la réalisation. Oui, mais où en prendre ? Le P. Xavier alla droit à celui qui seul pouvait donner un renseignement utile, au malade. Où est votre bénédictine ? lui demanda-t-il bien simplement. Mais je nen ai pas ! Le P. Xavier prit un air que nont pas oublié les témoins et un ton dont ils se souviennent encore : Oh ! Mais... votre prédécesseur en avait toujours, lui ! Et soyez sûr que, dans cette constatation, il ny avait pas que du regret : il y avait aussi une nuance de reproche à ladresse de qui ne sait pas se débrouiller pour avoir une pinte de bénédictine à portée de main. En avait-il, lui ? Non ; mais dès lors quil jugeait que, dans le cas présent, ceût été bien utile, il devait y en avoir ! Le prédécesseur en avait bien, lui!

    Le P. Xavier et ses Confrères. Le P. Xavier avec ses confrères ! Ah ! Comme il les aimait ! Avec quelle joie enfantine il les recevait chez lui ! Quelle joie aussi il portait chez eux quand il y allait ! Toute sa vie il a réalisé le quam bonum et quam jucundum habitare fratres in unum ! Y a-t-il un confrère, un seul, à qui il ait fait de la peine ? Je ne le crois pas. Ni dans ses actes, ni dans ses paroles, on ne pouvait rien remarquer contre la charité. Parlait-on de telle ou telle façon de faire quon croyait sujette à la critique ? Aussitôt il trouvait des raisons excusantes. Quelquun allait-il un peu loin dans sa façon dapprécier ? Il avait son ton bien à lui, et pas agressif du tout, pour arrêter sur la pente.

    Il était le boute-en-train de toutes les réunions, surtout à loccasion des fêtes dans les postes où il pouvait se rendre. Il ny avait pas, dans le Nord, de fête complète si le P. Xavier ny était. Mais il nen manquait guère. Il fallait bien faire voir aux chrétiens que nos fêtes, même pour lextérieur, ne le cédaient en rien aux bun (fêtes) païens.

    Quand il arrivait, nu-pieds, son inséparable pipe à la bouche, le cor de chasse en bandoulière, si quelquun annonçait : Voici le P. Xavier, tous les visages devenaient souriants. On se précipitait. Il nétait pas encore arrivé au groupe, que déjà il lançait quelque fusée esspirituelle (un de ses mots) : cétait : Ego, Guégo ! Affectueux, familiers, taquins même (on pouvait toujours y aller !), les confrères lentouraient. Les questions, parfois, extravagantes, sentre-croisaient à son adresse : il ne se laissait pas démonter et chacun recevait sa réponse, adéquate à la question. Quil était heureux et quil faisait des heureux ! Et, durant toute la réunion, cétait, avec le plus entier abandon, des conversations sur certains moyens dapostolat, sur quelques ennuis quil pouvait avoir, sollicitant quelque conseil, exposant quelque doute, mettant, là où, il, le fallait, la note pieuse et lencouragement pour ceux qui voyaient plutôt en noir.

    Et puis il redisait ses petites histoires que lui rappelait tel ou tel mot entendu. Maintes et maintes fois il les avait racontées, mais chaque fois dans sa bouche et ses gestes, elles avaient une fraîcheur et une saveur nouvelles. Histoires de lancien temps, anecdotes sur tel ou tel disparu, aventures arrivées à tel ou tel, présent même ; simples mots de la fin, à la Calino ou à la Joseph Prudhomme, quil disait et redisait dune manière inimitable : il avait fort à propos des réminiscences de ces deux personnages dalmanach. Tel confrère, appréciant, par exemple, linstrument à Brise printanière nommé plus haut, venait-il à dire : Ce nest pas malin, il ny a quà tourner ! le P. Xavier complétait aussitôt, lindex piqué vers le ciel : Oui, mais il y en a tant qui tournent mal !

    Les découragés, ceux qui venaient davoirs un gros crève-cur, dassister, impuissants, à une apostasie venant doù ils lattendaient le moins, ceux-là trouvaient auprès de lui les paroles qui relèvent, guérissent et raffermissent : on sentait quil vivait si bien ce quil disait !

    Sa gaieté, ses bons mots, ne sexerçaient jamais au détriment de la charité envers ses confrères. Mais son admiration pour eux était toujours, et tout de suite, sans réserve. Un tel venait-il dentreprendre une tournée dans des villages complètement païens encore ? Ah ! Comme il rayonnait despoir, et comme il vantait le zèle du missionnaire ! Tel autre se lançait-il dans les constructions ? Ah ! Père ! Il fallait voir cela ! Comme cétait bien ! Quel homme ! Quelle compréhension de lutilité pratique et du fini des détails !

    Sa reconnaissance était acquise sans réserve à qui lui rendait le moindre service. Elle avait lallure et lélan de lenthousiasme pour tel Père, maintes fois cité déjà. Ah ! Celui-là! Tout, Père, il faisait tout ! Le phonographe était-il détraqué ? En un tournemain cétait réparé. Quest-ce quil avait ? demandait-on. Je ne sais pas, mais il a vu tout de suite. Sa grande horloge ne marchait plus ? Il lemmenait, avec ses poids, les poids de lhorloge du P. Xavier ont même eu leur temps de célébrité, ayant été oubliés à bord dun bateau et ayant fait un voyage circulaire sur le Mékhong, et le Père la remettait en mouvement. Cor de chasse et ophicléide marquaient-ils des hésitations ? Une cure de rien du tout chez le susdit, et il ny paraissait plus. Pour constructions, réparations, plans, solutions de omni re : toujours lui. Ah ! Que cest précieux un homme comme ça !

    A noter aussi que, pour ne pas manquer à la charité, il adoptait successivement, sur les faits du jour, les opinions différentes de tels ou tels confrères : il était toujours convaincu par les raisons irrésistibles et limpeccable logique du dernier qui avait parlé. On avait toujours le temps, si on voulait avoir le P. Xavier pour soi, de lui apporter ses raisons : on pouvait laisser passer les autres ! Il venait den entendre un lui exposer son opinion : Il avait raison ! En effet..., comme il disait si bien... Après celui-là, un second venait, mais qui était dune opinion diamétralement opposée, les opinions sont libres, nest-ce pas ? Au début le P. Xavier résistait à la pression ; il se rappelait ce que le précédent avait dit si bien! Petit à petit, sa résistance mollissait, ses barrages se faisaient plus faibles. Une dernière poussée : tout était emporté ! Ah ! En effet, je navais pas pensé à cela ! Mais, ma foi, vous avez bien raison !

    Et supposez maintenant cest arrivé, que, par un hasard heureux ou malheureux, comme vous voudrez, les deux antagonistes précités se soient trouvés encadrant le P. Xavier, la question revenant sur le tapis, lun disait : Nest-ce pas, P. Xavier, vous êtes bien de mon avis ? lautre reprenait : Nest-ce pas, P. Xavier, vous pensez bien comme moi ? Pris entre deux feux croisés dune précision gênante, allait-il succomber? Ah ! Mais non. Il étendait, de chaque côté, en rames, vers la poitrine des deux assaillants, ses longues mains et, sentencieux : Moi, je suis des deux opinions ! Et il riait dun tel air que les deux autres faisaient chorus. Cétait lui qui avait encore trouvé la meilleure solution sans courir après.

    Sil aimait ses confrères, ses égaux, quels nétaient pas ses sentiments envers son Evêque ? Parler ici dobéissance aveugle, de respect sincère, daffection profonde, ne serait pas assez : cétait une vraie dévotion. Lombre dun désir remarqué chez son Supérieur prenait pour lui la forme dun ordre, à la réalisation duquel il travaillait aussitôt.

    Quand il devait parler à son Supérieur dune affaire pendante ou dun cas pressant, il éprouvait parfois une inexplicable timidité. Il avait peur de ne pas sexpliquer clairement. Je vois bien ce quil faudrait dire, mais je ne sais pas comment le dire ! Il me souvient quun jour, nous voyagions en barque ensemble ; il avait un cas à soumettre à Monseigneur. Un homme venait dabandonner sa légitime et ne voulait plus en entendre parler. Il allait demander la conduite à suivre, les moyens à prendre pour ramener, si possible, lévadé au domicile conjugal. Vous me le rappellerez, si joubliais ! Voyons... il faut que je me précise bien le cas... Et il sabsorba.

    A lévêché, il va trouver Monseigneur. Il était paré dans la façon dexposer sa petite affaire, en ayant fouillé tous les détails, toutes les nuances. Sans ambages et sûr de lui, il pose la question.

    Monseigneur, jai un cas dans tel village.
    Ah ! Voyons...
    Cest vous le connaissez, Monseigneur, le mari de la fille de la vieille une telle...
    Le gendre alors ? Simplifie Monseigneur.
    Ou... ou... oui, Mons... oui, Monseigneur ; oui, le gendre.

    Il était désarçonné ! Le début était pourtant si bien ! Il mit, effaré, quelques secondes à se reprendre et à pouvoir continuer.

    Est-il besoin de dire quavec ses vicaires cétait lentente la plus cordiale ? Il était si bon, si doux, si paternel ! Et si gai toujours ! Oh ! Les bons, les heureux moments passés avec lui ! Il savait si bien encourager quand on saffaissait, si bien calmer quand on semballait ! Il se prêtait avec tant de bonhomie à écouter ce quou lui racontait ! Si cétait gai, ne manquant pas, au bon endroit, dajouter une réflexion savoureuse ; si cétait triste, sachant là aussi mettre une note sympathique, pour montrer quil était bien avec vous dans votre peine.

    (A suivre) C. DÉZAVELLE,
    Miss. du Laos.

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    1924/501-512
    501-512
    Dézavelle
    Laos
    1924
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