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Un Pèlerinage bouddhique en Chine 4 (Suite et Fin)

Un Pèlerinage bouddhique en Chine LE MONT OMI
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    Un Pèlerinage bouddhique en Chine
    LE MONT OMI
    X. Les Bonzes du Mont Omi. — On donne plusieurs chiffres pour la hauteur du Mont Omi. Quel est le plus exact ? M. Monnier lui donne 4.000 mètres, ce qui ferait 3.600 m. environ au dessus de la plaine, qui est à 400 m. à peu près au dessus du niveau de la mer. C’est peut-être un peu exagéré. Cependant M. Monnier est un habitué des montagnes, et il a, de ce fait, une certaine compétence. La durée de la neige ne dépasse pas six mois, il est vrai, du moins aux endroits exposés aux rayons du soleil ; mais si, au lieu d’être au bord de la plaine, dont la température plus chaude influe sur la sienne, le Mont Omi était situé à l’intérieur des montagnes, dans un milieu plus froid, la neige y séjournerait certainement plus longtemps. Or il en tombe encore au début de mai, et elle réapparaît dès la fin de septembre.

    Quoiqu’il en soit, quand de là-haut on regarde du côté de la plaine, au premier plan tout est déjà réduit à des proportions étrangement minuscules, et les plus gros villages ne semblent plus grand’chose. Les arbres vous apparaissent comme des fougères, les bosquets de bambous comme des touffes d’herbe, et les rizières, ridiculement réduites, font penser à ces travaux qu’exécutent les enfants dans leurs jeux.

    Le Mont Omi est propriété presque exclusive des pagodes, et il faut descendre bien bas, presque au pied de la montagne, pour trouver d’autres propriétaires. Les bonzes ne s’occupent pas de culture ; à part quelques carrés de légumes qu’ils se réservent autour des pagodes, tout le reste du terrain cultivable est loué à des fermiers, moyennant une redevance annuelle. Cette redevance est généralement très légère ; mais les arrhes sont fortes. Celles-ci servent de garantie contre le défaut de paiement des fermages et, chaque année, on en retient ce qu’il faut pour y suppléer. Il peut arriver que, le déficit augmentant de plus en plus, il ne reste plus rien de la somme de garantie : le fermier est mis alors dans l’obligation de s’en aller ou de fournir de nouvelles arrhes.

    On trouve des fermiers partout où il y a de la terre à exploiter ; mais plus on monte, plus ils sont rares, la terre devenant ou trop aride ou impossible à travailler à cause de la raideur des pentes. Il est étonnant de voir avec quelle audace ils s’aventurent, avec leur charrue et leur bœuf, sur ces pentes où l’on ose à peine faire quelques pas, et l’on a peine à comprendre que les accidents ne soient pas plus fréquents ; il est arrivé plus d’une fois cependant qu’attelage et charrue aient roulé pêle-mêle au fond d’un ravin.

    La culture principale est celle du maïs et, depuis plusieurs années, de la pomme de terre, qui y réussit bien. Il y pousse aussi quelques légumes, tels que les choux et plusieurs espèces de haricots. Mais la culture la plus rémunératrice pour les montagnards est celle du houâng-lien caractères chinois (picrie), plante médicinale très amère, d’un prix très élevé. Tout, dans cette plante, est utilisé, la racine, le pied et les feuilles, mais c’est la racine qui se vend le plus cher. Sa culture demande un travail de forçat. Le houâng-lien ne vient bien que dans les terres depuis très longtemps incultes, qu’il faut d’abord défricher par un travail des plus pénibles et soigner, pendant trois ans au moins, pour que la plante ait quelque valeur marchande, pendant 4 ans, 5 ans et davantage, si on la veut de plus en plus parfaite. Pour la cultiver de nouveau sur le même terrain, il faut qu’il soit devenu le plus inculte possible : un repos de 60 ans au moins lui est nécessaire.

    Le commerce du Mont Omi, qui consiste presque uniquement en articles nécessaires aux voyageurs chinois, voyageurs peu exigeants, se réduit à peu de chose. Aux premières terrasses, on trouve encore, comme partout ailleurs sur les routes, des gens du peuple occupés à ce commerce. Mais, à partir de Ouàn-nien-sé, tout est entre les mains des bonzes. Eux seuls tiennent auberge, fournissent nourriture et logement; eux seuls font le commerce, encore plus rudimentaire, des articles-souvenirs, tels que : objets curieux de la montagne, pierres, plantes médicinales, bâtons de pèlerins, parfois artistement travaillés, et des articles religieux, comme les cierges, les bâtonnets d’encens, etc.

    La faune de la montagne se compose de panthères, d’ours, de sangliers, plaie des champs de maïs et de pommes de terre, de singes, de loups, de chevreuils, de chèvres sauvages, de renards. Comme petit gibier il faut citer le lièvre, la perdrix, la tourterelle et surtout le faisan.

    Les bonzes du Mont Omi portent l’habit gris.
    On distingue, dans le Bouddhisme, trois sortes de couleur pour l’habit des moines : le rouge, le jaune et le gris. Le rouge fut posé, au XIIIe siècle, par Phagspa ou Bashpa, moine thibétain, maître et confident de Koubilaï, fondateur de la dynastie mongole. Il reçut le titre de “Roi de la Grande et Précieuse Règle” (caractères chinois), tá pào fa ouâng, titre équivalent à celui de Grand Maître ou Supérieur général du Bouddhisme. C’était au temps où catholiques et nestoriens affluaient à la Cour mongole, et c’est sans doute de cette époque que datent, dans le Bouddhisme, beaucoup d’autres usages, pris chez les chrétiens d’alors, tels que l’usage de la crosse, de la mitre, de la dalmatique, de la chape, de l’office à deux chœurs, de la psalmodie, de l’encensoir, des bénédictions, des processions, de l’eau bénite (P. Huc). Phagspa mourut en 1280.

    L’usage de l’habit jaune ne commença qu’au début du XVe siècle, époque où une nouvelle réforme fut introduite par Tsongkapa (caractères chinois). Né dans le pays de Koukou-noor (Amdo), il vécut jusqu’en 1419 et mourut à l’âge de 62 ans. Sa réforme, commencée au Thibet, s’étendit ensuite très loin au dehors.— “La réforme de Tsongkapa, dit le Père Huc, a triomphé dans tous les pays compris entre les Monts Himalaya, les frontières russes et la grande muraille de Chine. Elle a même pénétré dans quelques provinces du Céleste Empire, telles que le Kansou, le Chansi, le Petchili et la Mandchourie tout entière. Maintenant on distingue des lamas de deux espèces, les jaunes et les gris, c’est-à-dire ceux qui ont suivi la réforme et ceux qui ont persisté dans le culte primitif.

    En dehors de ces deux catégories, ne resterait-il plus rien des moines rouges de Phagspa ? Par ci par là on entend encore parler de lamaseries rouges. De plus, avant la Révolution, à chaque hiver, on voyait des Thibétains descendre des montagnes et parcourir le Setchoan ; ils portaient l’habit rouge, et les Chinois les appelaient lamas. Enfin, à la lamaserie de Koumboum, le Père Huc lui-même parle de lamas à mitre jaune, mais à vêtement rouge.

    Puisque les bonzes d’Omi portent l’habit gris, on doit en conclure qu’ils n’ont accepté ni l’une ni l’autre réforme. Mais cet habit gris est-il réellement l’habit primitif des moines bouddhistes ? Y avait-il même primitivement une couleur déterminée ? Le formulaire des moines n’en parle pas ; il se contente de dire que l’habit doit être décent et sans recherche. C’est, sans doute, parce qu’ayant fini par dominer peu à peu, la couleur grise est devenue, par la coutume, d’un usage général.

    Les bonzes d’Omi ne forment pas une association générale et n’ont pas de supérieur commun. Chaque couvent se gouverne lui-même sous la direction d’un supérieur particulier, qu’on appelle fàng-tcháng (caractères chinois) (littéralement “bâton carré”). On remarque cependant parmi eux un certain nombre de groupements : ils sont associés par clans ou familles, et chaque clan ou famille possède et gouverne 2, 3 ou 4 pagodes et couvents. A quoi correspondent ces groupements ? Ce sont des associations entre membres d’une même secte peut-être. En tout cas, tout bien, que ce soit pagode, couvent ou patrimoine, est propriété particulière d’un clan ou d’une famille, commune entre tous ses membres, à l’exclusion des autres. Aussi les pagodes sont-elles plus ou moins riches suivant le degré de fortune du clan auquel elles appartiennent. Cependant, bien qu’un clan ne partage pas avec les autres, tout bonze qui porte à la tête les points de feu qui l’ont fait moine à perpétuité, a droit d’asile gratuit partout et peut rester, aussi longtemps qu’il lui plaira, dans n’importe quelle pagode. C’est un avantage qui lui a été ménagé pour compenser un grand inconvénient : c’est que, avec ces marques indélébiles de brûlure, il ne peut reprendre la vie laïque sans être reconnu ; mais il a le riz assuré pour le reste de ses jours, puisqu’il est accueilli et hébergé partout.

    Les pagodes et couvents ont deux sources principales de revenus : leurs propriétés et les aumônes des pèlerins. Les propriétés ne sont pas toutes dans la montagne, ils en possèdent aussi, et de meilleures, en plaine. Les aumônes des pèlerins sont parfois élevées. Pour le commun d’entre eux, la quête se fait en public, et généralement le soir, quand tout le monde est réuni : un bonze circule parmi eux, les invitant à donner quelque chose, ou au moins à promettre. La promesse est consignée sur un registre, avec nom et adresse : muni de cette preuve, un bonze passera plus tard chez l’intéressé et recueillera l’aumône.— Pour les pèlerins plus cossus, la méthode diffère. Il est généralement inutile d’essayer de se cacher sous des dehors vulgaires : habitués à leurs clients, les bonzes sont habiles à les dévisager et reconnaissent facilement un riche sous son déguisement. Cette catégorie de pèlerins reçoit des soins particuliers et des bonzes de choix sont attachés à leur compagnie.

    Si les pagodes n’ont pas toutes le même degré de fortune, jusqu’ici cependant les moins fortunées ont pu vivre dans une large aisance. A l’avenir leur situation est exposée à quelques dangers. D’abord les guerres et les troubles continuels, qui durent depuis plus de dix ans, en rendant les routes peu sûres, ont fait baisser le nombre des pèlerins et contribué à faire tarir en partie une source de revenus. Ensuite les pagodes sont soumises, depuis quelques années, à des taxations si élevées qu’elles ont été obligées, pour contenter le fisc, de déterrer leurs cachettes d’argent. — On ne parle pas d’expropriation ; mais, si elle avait lieu, leur situation deviendrait de plus en plus difficile, car, n’ayant pas les moyens de s’y opposer, elles ne pourraient que se laisser dépouiller. Le fait ne s’est produit qu’une fois et seulement sur une petite échelle. En un certain endroit, il y avait un pavillon de bronze qui, faute de réparations, était tombé en ruine, il fut complètement démoli par l’ordre de l’autorité provinciale. Les matériaux, après avoir été coupés et sciés pour en faciliter le transport, furent dirigés, sans opposition, sur la Monnaie de Tchentou et convertis en sapèques, au profit du Trésor. C’était dans les premières années de la République. Une autre version a couru, d’après laquelle quelque audacieux aurait fait le coup sous le couvert de l’autorité. En tout cas, le pavillon en question a disparu ; les matériaux ont été enlevés et on n’a pas parlé d’indemnité.

    Quelles sont les occupations des bonzes ? N’ayant pas de domestiques, ils font eux-mêmes les petits travaux de l’intérieur. Ils accueillent les pèlerins et ils les traitent. Ils psalmodient des prières, lisent, étudient, méditent, flânent. La littérature bouddhique, connue sous le nom de Tripitaka, est considérable, et les grandes pagodes possèdent une bibliothèque. J’en ai vu une assez bien fournie, quoique dans une pagode secondaire ; j’en ai été surpris, n’ayant vu jusque là que des bonzes de 3e classe, gardiens de petites pagodes, qui n’ont pas d’instruction et qui passent leur temps à ne rien faire. Parmi les bonzes d’Omi, on en trouve qui sont très instruits.

    Théoriquement ils pratiquent l’abstinence perpétuelle et, devant les pèlerins surtout, ils n’oseraient pas enfreindre cette règle. La raison de cette abstinence vient du précepte bouddhique qui défend de tuer : manger de ce qui a été tué est une participation à cet acte défendu. En réalité, Bouddha permettait aux moines de manger tout ce qu’on leur donnait, même la viande. On a vu que ce n’est pas la seule dérogation faite à son enseignement. Les bonzes voudraient même que, lorsque vous venez chez eux, vous ne touchiez pas à la viande apportée par vous, et ils font des difficultés pour vous prêter ce qu’il faut pour la manger, à plus forte raison pour l’apprêter. On en trouve cependant qui sont moins pharisiens.

    J’ai goûté à leur maigre : il est excellent et, à ce régime, on peut très bien vivre. Le fond de leur nourriture est le riz, mais il ne vient pas dans la montagne. Aussi n’est-ce pas une petite besogne que de le fournir à tant de monde ; car il en faut et pour les bonzes, et pour les pèlerins, et tout transport se fait à dos d’homme. Porter une charge de riz au sommet de cette montagne est un rude travail. Il faudrait y condamner les socialistes conscients, ne fût-ce que pendant huit jours.

    Gens paisibles, en général, les bonzes ne suscitent pas d’affaires. La tranquillité et la douceur sont des caractères du Bouddhisme ; c’est, à ce point de vue, tout l’opposé du Taoïsme, secte de gens turbulents et révolutionnaires. “C’est le Taoïsme, dit le P. Wieger, qui, depuis 184 ap. J.-C., a donné le branle à toutes les révolutions chinoises, lesquelles commencent toujours par des brigandages isolés pour cause de misère populaire, violences coordonnées ensuite et unifiées sous un prétexte superstitieux. Il en fut ainsi depuis les Turbans Jaunes (184) jusqu’aux Boxeurs en 1900.” (Hist des Cr., p. 392). — Remarquons cependant que ce fut un bonze défroqué qui fonda, en 1380, la dynastie des Min (caractères chinois) sur les ruines de l’empire mongol. Il est vrai que la Révolution avait commencé sans lui ; mais il sut en profiter.

    XI.— Les Pèlerins du Mont Omi.— Faute de moyen de contrôle, il est très difficile, pour ne pas dire impossible, d’évaluer d’une manière à peu près satisfaisante, le nombre des pèlerins qui, dans le courant d’une année, font le pèlerinage du Mont Omi ; mais il est hors de doute qu’il est très considérable. Quel chiffre avancer ? Tout chiffre ne peut être qu’approximatif ; il a varié, d’ailleurs ; il varie encore dans de fortes proportions. Il y a eu un premier déchet important dès le lendemain de la Révolution, déchet thibétain occasionné par les hostilités entre la Chine et le Thibet. Elles durent encore, tenant les routes fermées. Ce premier déchet fut accompagné d’un autre, considérable aussi et uniquement chinois, dû à l’insécurité des routes, insécurité entretenue depuis 12 ans et considérablement augmentée par les guerres continuelles entre militaires ambitieux et par la rapacité des brigands.... J’hésite donc à émettre un chiffre. Si je hasarde le chiffre de cent mille, j’en vois qui vont sourire, nier, protester, prêts à faire des comparaisons désavantageuses.... tirées des pays d’Europe, etc.

    D’abord pourquoi nier, a priori, une chose qu’on ne connaît pas, protester contre une chose qu’on n’a pas vue ? J’avoue franchement qu’au fond j’aurais agi de même il y a quelques années, avant que j’aie eu la surprise de rencontrer, sur les routes d’Omi, une affluence de pèlerins à laquelle j’étais bien loin de m’attendre... Maintenant, s’il faut comparer, laissons de côté l’Europe : nous sommes en Extrême-Orient ; prenons les pays d’Extrême-Orient pour point de comparaison ; le milieu sera mieux choisi, la comparaison plus adéquate. Je ne citerai qu’un exemple, tiré du Japon, pays bouddhiste, donc de même religion. Je prends cet exemple dans le Bulletin de mars 1924. Nous voyons que, pour la fête principale d’un certain temple, “on ne compte jamais alors moins de 50 à 60 mille pèlerins.” Il est vrai qu’il y a des commodités qu’on ne trouve pas en Chine, surtout à Omi ; mais il est vrai aussi que ce grand concours de pèlerins a lieu en une seule fois et qu’il s’agit d’une petite ville ; tandis qu’au Mont Omi, outre l’affluence des grands jours, il y a un apport quotidien, moins fort, sans doute, mais continuel d’un bout de l’année à l’autre. Je dirai même que, dans les circonstances actuelles, quand l’insécurité des routes n’est pas trop grande, le chiffre de cent mille est probablement au dessous de la réalité ; et je laisse de côté l’appoint fourni par le district même d’Omi, c’est-à-dire par les environs immédiats dans un rayon de plus de 10 km. D’ailleurs, quand les gens d’Omi se rendent à la montagne, c’est moins dans un but de dévotion que pour une partie de plaisir ; leur tiédeur, sous ce rapport, est tellement légendaire qu’elle est passée en proverbe.

    Dans ces conditions, quel pouvait être jadis le nombre de pèlerins ? — Peut-être le double, peut-être davantage. En réalité, je l’ignore ; je n’ai vu Omi que plus tard, du temps de la République. Or, tous les ans, à certaines époques, me trouvant de passage sur la route d’Omi à Kiating, je l’ai trouvée bondée de pèlerins, et leurs théories, longues et continues, rendaient la circulation réellement gênante. Une fois, pendant une halte, j’ai passé mon temps à compter ceux qui allaient dans le même sens, et, en moins d’une demi-heure j’ai en compté près d’une centaine ; et, si cette route est la plus fréquentée par les pèlerins, elle n’est pas la seule. — Mais il n’en est pas toujours ainsi. — Non, sans doute, et heureusement, sinon nous devrions ajouter un zéro à notre chiffre.

    L’immense majorité des pèlerins se compose de gens du peuple. Rappelons-nous qu’il s’agit d’un pèlerinage bouddhique et que le bouddhisme est la religion du peuple principalement. Tout Chinois païen, en général, pratique trois religions, et aucune n’est le partage exclusif d’une catégorie. Mais c’est le Bouddhisme qui a toujours eu, parmi les trois, les sympathies du peuple, tandis que les intellectuels, les lettrés, lui ont de tout temps préféré le Taoïsme. Pourquoi ? Le peuple préfère le Bouddhisme parce que plus à sa portée ; les intellectuels le Taoïsme, parce que sa doctrine est plus élevée, plus abstraite. “Comme doctrine, dit le P. Wieger, généralement parlant, parmi les païens chinois, les pieux vont plutôt au Bouddhisme, les intellectuels au Taoïsme. Le Taoïsme, exigeant plus de ses adeptes que le Bouddhisme, a toujours été, par rapport à celui-ci, numériquement inférieur, intellectuellement supérieur. Les théories taoïtes dépassent le peuple.” (Taoïsme, t. I, p. 27).

    Cette affirmation du P. Wieger est facile à vérifier sur un chemin de pèlerinage. Elle est l’évidence même. Le monde des pèlerinages bouddhiques se compose presque uniquement de gens du peuple. Je l’avais constaté sans en savoir la raison.

    A Omi il se compose de beaucoup plus d’hommes que de femmes, quoique les femmes soient fort nombreuses. Les hommes vont ensemble ; les femmes de même : ce sont des gens généralement entre deux âges. On ne voit, à ce pèlerinage, ni jeunes femmes, ni jeunes filles, ni enfants au bras ou à la traîne ; on pourrait peut-être faire une exception pour le district d’Omi, tout proche, et encore !…. Rarement aussi on y voit des adolescents, à moins qu’ils ne soient des pays limitrophes.

    Les pèlerins sont rarement isolés. Ils voyagent presque toujours, accompagnés d’un drapeau où est inscrit le nom de leur pays, par groupes plus ou moins nombreux de 3 ou 4 individus, de quelques dizaines, quelquefois même de 100 ou 200 à la fois.

    Ces groupes nombreux sont fournis spécialement par les régions environnantes. Membres d’une société religieuse ou délégués d’une pagode, ceux qui les composent font le pèlerinage au nom d’une communauté et emmènent avec eux, portée sur un brancard et logée dans une niche, une de leurs idoles. Reconnaissables à ce signe distinctif parmi les autres groupes de pèlerins, ils se font encore remarquer par la profusion des drapeaux, par un costume spécial porté par quelques-uns du groupe, et surtout par le tapage des pétards et de la musique. Le costume spécial que portent un certain nombre des délégués est assez joli à voir ; il consiste en une large bande de soie jaune, terminée par des franges, qui descend des reins jusqu’aux genoux. Ces délégations n’ont lieu qu’au temps des fêtes principales. Quand un groupe, accompagné de son idole, arrive près d’une pagode, celle-ci envoie à sa rencontre une délégation pour la recevoir ; et tout le monde réuni conduit le dieu pèlerin dans la maison du dieu de céans, au son de la musique et au bruit des pétards. Ces groupes spéciaux de pèlerins forment des bandes fort joyeuses, contrastant avec les autres.

    Ceux-ci, qui fournissent la majorité des pèlerins, sont composés de gens sérieux qu’on ne voit ni folâtrer, ni flâner, soit en route, soit à la montagne. C’est même assez curieux, car tout Chinois authentique est doué d’une affection particulière pour la flânerie. On les voit avancer sur les routes comme des automates, d’un pas régulier, sans lenteur ni précipitation, se suivant en file indienne, les habits relevés pour la facilité de la marche, un peu courbés sous un paquet de hardes jeté en bandoulière, chaussés de sandales de paille, munis d’un parapluie. Les femmes jasent ; les hommes parlent moins. Ils s’arrêtent le temps qu’il faut, pas davantage, pour se reposer, boire une tasse de thé, prendre un repas. Ils saluent, en passant, les idoles champêtres au bord des routes, et continuent. Fatigués, ils prennent une chaise pendant quelque temps, puis, reposés, redeviennent piétons. Arrivés à la montagne, ils commencent leurs dévotions dès la première pagode. Ils passent d’une idole à l’autre avec le même rit : un bâtonnet d’encens allumé et une prostration à chacune ; c’est tout. Quand ils ont fini dans un endroit, ils passent à un autre. Je m’attendais à les voir flâner, comme c’est leur habitude ; pas du tout. Ils ont l’air de faire un travail pressé, et ils le font sans perdre de temps. C’est vite expédié. — Quand ils sont en groupe plus nombreux, ils chantent, en montant les côtes, quelque chose qui ressemble à un chant de litanies : quelqu’un du groupe entonne, les autres répondent.

    Dans quel but les païens font-ils ce pèlerinage ? Pour accomplir un vœu ? Pour obtenir une faveur, devenir riche ou obtenir de vivre longtemps ? Il y a, sans doute, un peu de tout cela dans les intentions de ces pauvres gens, dont chacun, en venant là, a eu un but spécial. Mais quoi que ce soit qu’ils demandent, il serait difficile de soutenir qu’ils ne le demandent pas sérieusement et qu’ils ne mettent pas, pour être exaucés, une certaine bonne volonté. Ils parcourent, par tous les temps, cette route si longue pour beaucoup d’entre eux. Préférant la bonne saison, mais bravant aussi les froids de l’hiver et les chaleurs de la canicule, on les rencontre sous la pluie froide et la bise glaciale des mauvais jours comme sous le soleil ardent et les pluies diluviennes de l’été, pataugeant dans l’eau et la boue, suant sous le soleil, sans que rien les décourage. Ces femmes surtout, si mal partagées pour la marche avec leurs pieds estropiés, ne s’avançant que péniblement, appuyées sur un bâton, crottées, mouillées et, malgré des conditions si dures, poursuivant quand même leur route des journées entières, dira-t-on aussi qu’elles s’amusent et ne croient pas à ce qu’elles font ? — Sur les pentes du Mont Omi, j’en ai rencontré une qui m’a tellement fait pitié que le souvenir m’en est resté. Brisée par la douleur et la fatigue, elle ne pouvait monter d’un trait que 3 ou 4 marches ; elle s’asseyait alors pour reprendre haleine, puis reprenait sa marche avec une énergie farouche, la figure bouleversée, semblable à une folle. Dans quel état lamentable est-elle rentrée chez elle, si elle a pu rentrer vivante ?

    Il paraît que, chez les Mongols, peuple pèlerin par excellence, c’est encore bien autre chose : certains dévots font tout leur pèlerinage par prostrations ; ils n’avancent pas autrement. Une prostration faite est suivie d’une autre immédiatement, là où a fini la précédente, et ainsi de suite jusqu’au bout. N’avançant chaque fois que d’une longueur de corps, il leur faut une journée entière pour faire quelques kilomètres, et au prix de quelles fatigues !… Les Chinois ne se livrent pas à ces exagérations. Ils font leurs pèlerinages en y mettant de la bonne volonté et du sérieux; mais c’est fait rondement.

    S’il n’ont pas la dévotion des Mongols et leur esprit religieux, cependant l’habitude des pèlerinages est entrée profondément dans leurs mœurs L’anarchie révolutionnaire y a causé un arrêt relatif et a amené une décadence, en arrêtant surtout les pèlerins éloignés. On ne sait jamais, par ces temps de troubles, sur quelle distance une route est sûre ; et offrît-elle assez de sécurité pour garantir, à l’aller, contre les incidents fâcheux, on n’est jamais assuré d’être également favorisé pour le retour. Ce temps d’anarchie est comme un temps d’orage, où une éclaircie ne signifie rien tant que l’état de l’atmosphère, restant menaçant, expose à des surprises désagréables. Dans ces conditions précaires, on n’ose se mettre en route, entreprendre un long voyage, et le pèlerinage du Mont Omi devient de plus en plus le monopole des habitants du Setchoan. Ce sont eux qui, de tout temps, en ont fourni l’appoint principal ; mais jadis, de même qu’ils allaient beaucoup ailleurs, surtout à Pouchan, à la Kouan-in de la Mer du Sud, de même on aimait à venir chez eux. M. Monnier rencontra, sur la cime du Mont Omi, un dévot qui arrivait de Pékin après un voyage de plusieurs mois. Tout est changé maintenant, mais le changement vient plutôt des circonstances défavorables que d’un nouvel état d’esprit, et cette décadence momentanée cessera plus tard avec une paix durable. Ce jour-là, le Mont Omi reverra grossir le nombre de ses visiteurs et retrouvera son ancienne clientèle. “Les religions ont la vie dure”, a dit Gaston Boissier, à propos du paganisme de Rome qu’il avait beaucoup étudié. Le paganisme chinois, lui non plus, n’est pas près de mourir.

    XII.— Conclusion.— Voilà ce pèlerinage du Mont Omi, si célèbre et si ancien, rendez-vous religieux le plus important du Setchoan et l’un des premiers de Chine. Que de générations sont venues, combien viendront encore là, demander un peu de bonheur et un soulagement à leurs maux ! Générations de malheureux aveugles, dignes de la plus grande pitié, étanchant leur soif à l’eau bourbeuse et malsaine d’un cloaque, à côté de l’eau limpide et bienfaisante une source qu’ils ne voient pas ! La divine Providence attendra-t-elle longtemps encore avant de leur tendre une main secourable, pour les conduire à cette source d’où jaillit l’eau salutaire de la vie éternelle ? C’est le secret de Dieu.

    Cependant quel lieu d’évangélisation incomparable ! Quel milieu favorable de propagande que ce centre religieux, rendez-vous perpétuel d’une clientèle pieuse, simple et si nombreuse ! Et, devant l’impuissance où l’on est d’en tirer aucun parti, comment ne pas jeter sur lui un regard douloureux et ne pas penser, en le voyant dans l’abandon, à ces enfants affamés, dont parle l’Ecriture, qui demandent du pain et n’ont personne pour leur en donner ? Qu’y a-t-il de mieux qu’un centre pour exercer une influence ? Dans tous les domaines, les centres sont recherchés par quiconque veut produire un effet plus prompt et plus certain, obtenir un succès plus étendu. Sans sortir du domaine religieux, n’est-ce pas par les centres importants que l’Evangile a commencé et continué d’être annoncé au monde ? Nous voyons Notre-Seigneur mourir à Jérusalem et choisir, pour cela, un temps de grande fête. C’est encore là et dans des circonstances semblables que les Apôtres commencèrent la prédication de l’Evangile, le jour de la Pentecôte. Antioche, Ephèse, Corinthe, Alexandrie, Rome, où nous les trouvons après la dispersion, sont des centres aussi, des nœuds de grandes routes. Leurs successeurs, dans tous les temps, dans tous les pays, ont adopté la même méthode et l’ont suivie jusqu’à nos jours, autant que la prudence le permettait. Pour ne parler que de la Chine, nous voyons, les apôtres des XIIIe et XVIIe siècles s’établir à Pékin, la capitale ; et au Setchoan, c’est par Tchentou, la capitale provinciale, que l’évangélisation a commencé avec deux Jésuites, un Italien et un Portugais.

    Le centre d’Omi est de nature différente : il est uniquement religieux. Mais c’est parce qu’il est religieux qu’il est très favorable ; il a même, à cause de cela, un avantage considérable sur les autres, avantage accentué encore par ce fait que sa clientèle est composée de l’élite des païens pieux, se rendant là dans un but uniquement religieux, et libres, provisoirement, de préoccupations étrangères. C’est un ensemble de circonstances avantageuses très difficiles à réunir une seule fois ailleurs, tandis qu’ici on les rencontre tous les jours. Grâce à elles, ce rendez-vous pourrait devenir un centre d’influence incomparable, destinée à s’étendre jusqu’aux coins les plus reculés de la province et à pénétrer dans les provinces voisines, comme ces sources d’eau vive qui, suivant qu’elles sont utilisées ou non, apportent la fertilité dans un domaine ou le laissent dans la stérilité. Et chacun peut juger, d’après l’orage soulevé dans Ephèse contre la prédication de saint Paul par les orfèvres et les marchands d’idoles aux abois, de l’effet, désastreux pour le paganisme, que peut produire la parole évangélique prêchée dans un centre religieux et un lieu de pèlerinage.

    Que ne suis-je riche, millionnaire, pour consacrer ma fortune à une œuvre de ce genre. J’occuperais cette route des pèlerins, car il la faut. S’établir ailleurs, à l’écart, serait perdre son temps et frapper dans le vide : on puise l’eau là où elle est. J’occuperais donc cette route à l’endroit le plus favorable, là où tous les chemins se réunissent en un seul pour entrer dans la montagne, à l’entrée de la gorge. J’y mettrais tout ce qu’il faut pour attirer et retenir les voyageurs, et profiterais de leur passage pour leur annoncer la Bonne Nouvelle, qu’ils porteraient ensuite et quotidiennement aux quatre coins du ciel. Que d’industries ne pourrait-on pas imaginer dans ce but, et d’autant plus sûres de réussir que les Chinois, loin de fuir nos oratoires, nos cérémonies et nos sermons, manifestent, au contraire, certaines dispositions qui les portent vers nous et que nous pouvons satisfaire : ils ont un grand faible pour ce qui frappe les yeux, ils sont friands de discours. Il faut les voir, nos jours de fête : si on leur ouvre les portes de nos résidences, elles sont aussitôt envahies par des foules de païens, d’ailleurs respectueux... Oui, que de choses ne pourrait-on pas trouver dans ce champ, pour ainsi dire illimité, des industries évangéliques, pour attirer et intéresser le monde païen, en lui servant des appâts de son goût et faire ainsi des pêches merveilleuses. Que de rêves j’ai faits, que de châteaux en Espagne j’ai bâtis sur ce thème, depuis dix ans, réduit à l’impuissance !… En attendant qu’ils soient bâtis en Chine, j’ai confié la montagne à la garde de saint Benoît, dont j’ai semé des médailles jusqu’au sommet le plus élevé. Que le grand Saint intercède auprès de la divine Providence, afin qu’elle hâte la réalisation d’une œuvre qui, suivant toutes les apparences, servirait si bien ses intérêts.

    Mais ce dont je suis incapable et ce qu’une Mission si chargée d’œuvres ne pourrait peut-être pas entreprendre, un Ordre religieux le réalisera, sans doute, un jour ou l’autre. Les monastères ont été, de tout temps, des milieux de sanctification personnelle et des foyers d’influence au dehors. Sans quitter leur cloître, des religieux trouveraient à exercer ici un genre de propagande digne de leur glorieux passé et conforme à leur vocation. De ce milieu, resté l’un des plus paisibles de Chine et destiné, à rester ce qu’il est, à cause de son éloignement des grandes voies de communication, ils apporteraient, à l’œuvre de l’évangélisation du Setchoan et des provinces voisines, une aide inappréciable ; ils seraient assurés d’exercer, pendant des siècles, dans les milieux païens, une influence profonde et étendue, capable de promouvoir rapidement le règne de Notre-Seigneur... Adveniat regnum tuum !

    P.L. R.





    1925/185-200
    185-200
    Anonyme
    Chine
    1925
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