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Un Pèlerinage bouddhique en Chine 3 (Suite)

Un Pèlerinage bouddhique en Chine LE MONT OMI VIII. — Une célèbre secte bouddhique : Le Tantrisme. — Le Tantrisme (tchên-iên-tsong (caractères chinois) date du 11e siècle avant J.-C. Il vit le jour dans l’Inde deux siècles après la mort de Bouddha. Il ne paraît pas en Chine avant le VIIe siècle au VIIe ce fut la secte dominante.
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    Un Pèlerinage bouddhique en Chine
    LE MONT OMI
    VIII. — Une célèbre secte bouddhique : Le Tantrisme. — Le Tantrisme (tchên-iên-tsong (caractères chinois) date du 11e siècle avant J.-C. Il vit le jour dans l’Inde deux siècles après la mort de Bouddha. Il ne paraît pas en Chine avant le VIIe siècle au VIIe ce fut la secte dominante.

    “Du mélange de très peu de Bouddhisme avec beaucoup de Yogisme et de Sivaïsme, sortit le Tantrisme, ainsi nommé parce qu’il use et abuse de tantras ou mantras, formules, incantations. Il doit son origine à des solitaires bouddhistes qui voisinèrent avec yogis et des sivaïtes.” (Bouddhisme, I, 101).

    “Il fut théiste à la manière du Yogisme ”, et, à ce point de vue, il fut bien supérieur au Bouddhisme, avec sa Loi fatale au lieu de divinité personnelle. Le Yogisme, en effet, reconnaissait “un Dieu unique, sans égal ni pareil, éternel, omnipotent, omniscient, immuable incapable de toute modification même apparente, tout bon et secourable à l’homme qui désire sa délivrance, créateur de toutes choses, des âmes et de la matière.” (Bouddhisme, I, 75). Il semble qu’il ne devint polythéiste que vers le IVe siècle, donc bien avant son apparition en Chine.

    Vraisemblablement ce fut au Yogisme que le Tantrisme emprunta aussi sa notion de l’âme, notion plus pure que celle du Bouddhisme ; et c’est à la même source qu’il puisa sa doctrine ascétique. Les ascètes yogistes pratiquaient l’ascétisme avec beaucoup de conviction : mais ils s’y appliquaient avec une ardeur excessive, qui les rendait ridicules et les conduisait à la folie.

    Cette secte tantriste a un caractère très spécial. Elle s’occupe de l’enseignement de ses adeptes et possède pour cela une hiérarchie d’instructeurs qui se rendent à domicile, instruisant famille par famille. C’est un zèle et une méthode qu’on ne trouve pas ailleurs. Elle possède un enseignement et des pratiques secrètes. On y mène un genre de vie retiré, ce qui l’a fait appeler Pi-mi-kiao (caractères chinois), école du mystère. “Ils attendent la venue de Maitreya (Mi-le-fou (caractères chinois) le Bouddha à venir, lequel, disent-ils, dicta ou inspira à, Asangha (Oû-tchou (caractères chinois) la doctrine qu’ils pratiquent ... Cela les rendit suspects comme société ayant peut-être un but révolutionnaire. La secte fut interdite, mais ne disparut pas pour cela. Les vrais adeptes s’enfoncèrent dans un mystère plus profond.... Leur morale est sévère, leur vie très austère... De nos jours, des adeptes de cette secte se convertissent souvent au christianisme et deviennent vite d’excellents chrétiens, leurs mœurs ayant été bonnes et leur croyance au surnaturel étant très vive.” (Hist. des Croyances, p. 533-534).

    Ailleurs le P. Wieger, comparant amidistes et tantristes, dit : “Je me demande s’il n’y a pas, parmi ces amidistes dépourvus de philosophie, beaucoup d’âmes qui, à travers les voiles de leur culte, adorent le vrai Dieu, croient, aiment, lui demandent pardon de leurs péchés et secours dans leurs misères.— Je me pose la même question pour ces tantristes, eux aussi, vierges de philosophie, qui appellent de tous leurs vœux le Messie à venir, qu’ils nomment Maitreya, encore un vocable qui ne signifie rien, encore la foi en une révélation obscure et l’amour du Dieu voilé ” (id., 568).

    Il est regrettable qu’à une doctrine si bonne, à une morale si pure, les tantristes aient mêlé le polythéisme, la sorcellerie, les incantations. Cependant ce n’est pas le Tantrisme qui a importé en Chine le polythéisme bouddhique ; car, quand il y pénétra, le polythéisme y était déjà acclimaté depuis au moins un siècle ; mais les tantras sont bien de lui, quoique le Taoïsme semble y avoir accrédité avant lui quelque chose du même genre.

    On appelle tantra ou mantra, en chinois tchin-ien (caractères chinois), des formules efficaces, c’est-à-dire capables de produire un effet déterminé : c’est du sanserit translittéré, donc incompréhensible pour les Chinois. S’adressant à un dieu protecteur, on prononce ces formules soit contre les démons, soit contre les personnes, pour le conjurer, les empêcher de nuire ; et l’effet désiré est produit si les formules sont bien choisies, dites de cœur et à temps.

    Ces formules sont accompagnées de mudras, en chinois fa-in (caractères chinois), gestes appropriés aux paroles efficaces. En prononçant la formule, on fait le geste, et les deux réunis contribuent à produire l’effet demandé ; la plupart du temps on réunit le geste et la formule et on les emploie en même temps : mais quelquefois le geste seul est employé.

    C’est au moine indien Asangha (Ou-tchou) qui vécut probablement au IVe siècle, qu’est due l’innovation du polythéisme modéré dans le Tantrisme ; mais les tantras y ont été en usage de tout temps, et c’est de là que vient son nom. Au VIIIe siècle le polythéisme de la secte devint tout à coup d’une richesse prodigieuse et le formulaire incantatoire s’enrichit dans les mêmes proportions : le Tantrisme dégénéra en une école de magiciens et de sorciers ; on n’en vit plus que ce côté, devenu le côté dominant. Ce fut l’œuvre du moine indien Subhakara, de la famille de Bouddha, arrivé en Chine en 716 âgé de 80 ans, mort en 735. Il porte le nom chinois de Chan-ou-oui (caractères chinois). Quand il arriva en Chine le Tantrisme n’était rien ; quand il mourut il était devenu la secte à la mode. Il fut aidé dans son œuvre par un fameux moine chinois I-hin (caractères chinois) et par deux autres indiens de caste brahme, Vajrabodhi (en chinois Kin-kung-tché (caractères chinois) et Amogha (Pou-kong (caractères chinois), mort en 774.

    Subhakara, en arrivant à Si-gan-fou, voit du premier coup ce qui empêche la diffusion du Tantrisme et ce qui peut la favoriser. L’obstacle, c’est le temps perdu à philosopher avec le peuple chinois incapable de philosophie. Au lieu de philosopher, il faut, au contraire, pour le gagner, satisfaire son penchant naturel à la superstition.

    En novateur hardi et dépourvu de scrupule, Subhakara commence aussitôt ses ravages dans le domaine tantriste, tout en l’enrichissant à sa façon : il sacrifie au succès tout ce qui est nécessaire, les théories, la tradition, le dogme, les explications, la philosophie. Il ne voit que le but et, malgré ses 80 ans, il déploie pour l’atteindre une activité et une imagination de jeune homme : il accepte toutes les idoles, dieux hindous et dieux chinois, créant pour chacun d’eux une mission à remplir auprès du peuple souffrant ; à ce nombre d’idoles, déjà grand, il ajoute un millier d’autres dieux, tous de pure invention, qu’il dote aussi chacun d’une mission générale ou particulière, bien déterminée ou mal définie, peu importe, mais dans le goût populaire ; dieu protecteur, dieu sauveur, dieu des pécheurs, dieu des condamnés à l’enfer, déesse des voyageurs, etc., etc.

    Et, en même temps, il apprend au peuple à les invoquer par des formules efficaces. — Dans le monde des démons et des lutins, son imagination inépuisable fait des découvertes encore plus sensationnelles ; il en trouve partout, dans les coins et recoins, et porte leur nombre à 60.049 espèces différentes, qu’il faut conjurer par des formules ad hoc et dont le nombre, nécessairement, grossit dans des proportions analogues. Tel est le monceau de nouveautés accumulé par vingt ans d’activité incroyable, offert en cadeau au peuple chinois et accepté avec tant d’empressement que, le stock des formules ne suffisant plus pour satisfaire les demandes, on prit le parti d’aller aux Indes et à Ceylan pour en rapporter de nouvelles marchandises.

    Ces formules servent contre les lutins, les démons : ‘‘démons des montagnes, des bois, des steppes, des sables, des champs, des cimetières, du feu, de l’eau, de l’air, des arbres, des chemins ; démons des habitations, de la porte, de la cour, des galeries, du puits, de l’âtre, des latrines ;… âmes des pendus, des noyés, de ceux qui sont morts de faim ou de froid, des tués à la guerre, de tous les cadavres non encore ensevelis,” etc., etc., jusqu’à la 60.049e catégorie inclusivement. Il y a encore les formules “contre les bêtes féroces, les voleurs, les brigands, les mandarins, les satellites, et bien, d’autres dangers.”

    “Pour s’exciter à produire des invocations fréquentes et pour les compter, les Tantristes ont inventé et portent sur eux un nién-tchou (caractères chinois) ce qu’on a appelé le chapelet bouddhique, une enfilade de grains mobiles sur un cordon. Le nombre des grains varie : 1080, ou 180, ou 54, ou 27. ” (Histoire des Croyances, 535).

    De plus, “le Tantrisme fait encore usage d’une gymnastique respiratoire pour condenser le souffle, d’une sorte d’hypnose qui produit des hallucinations, le tout emprunté au yogisme.” (Bouddhisme chinois, I, 107).

    A lire ces lignes, on se demande si les horribles fétiches O-mi-to-fou (caractères chinois), vulgairement appelés tenkeul (caractères chinois), ne sont pas d’invention tantriste. Tout le monde, en Chine, en a vu, dressés au bord des routes ; au Setchoan ils ne sont pas rares. Ce sont des pierres taillées en forme de borne kilométrique, sur lesquelles on a grossièrement sculpté une figure ; la langue, démesurément longue, pend jusqu’au dessous du menton. Au bas il y a les 4 caractères, O-mi-to-fou, nom chinois d’Amitabha ou Amida. Ce serait un autre emprunt fait aux yogistes, qui ont, en effet, dans leur thérapeutique spirituelle, un exercice analogue. Voici ce qu’en dit le P. Wieger : “On coupe le filet de la langue et cet organe est soumis à des tractions fréquentes, pour l’allonger, jusqu’à ce que sa pointe puisse atteindre l’entre-deux des sourcils, au haut du nez. Il a alors la longueur et la liberté nécessaires pour pouvoir être retourné dans le gosier pendant l’exercice de la méditation.” (Bouddhisme, I, 78).

    “ C’est encore le Tantrisme qui apprit aux Chinois des VIIe et VIIIe siècles toutes les superstitions qu’ils pratiquent encore à l’égard des défunts”, sans en excepter l’usage du papier-monnaie, si populaire.

    Voici la doctrine des tantristes sur la mort et le culte des défunts. “Après la mort, l’âme descend aux enfers pour y être jugée. Le pardon des péchés, la préservation des supplices, si souvent promis aux dévots, sont expliqués par les tantristes, non comme une dérogation à la justice, mais comme l’effet d’un appel interjeté, en faveur de l’âme coupable, par tel protecteur transcendant. Cet appel obtient à l’âme une vie nouvelle, sorte de sursis durant lequel elle pourra se racheter en faisant des bonnes œuvres, en place de l’expiation par les tortures de l’enfer. La secte croit que les juges infernaux préfèrent le rachat comme plus distingué et plus fructueux que l’expiation, et défèrent toujours volontiers à l’appel qui sollicite cette faveur. — Quiconque, ayant été dévot tantriste, a demandé avant sa mort à renaître dans le domaine de tel ou tel Bouddha, est censé en avoir appelé lui-même, et il lui est fait selon sa demande. Quant à ceux qui n’ont rien fait pour se sauver eux-mêmes, pécheurs et mécréants, leurs parents et amis ou les bonzes peuvent interjeter appel en leur faveur, même après leur mort. Mais il faut que cet appel soit fait dans les 21 jours après le décès, car l’encombrement des tribunaux infernaux est tel qu’aucune âme n’est jugée avant le 21e jour. Une fois ce terme passé, le jugement étant prononcé et la peine ayant commencé, il n’y a plus moyen d’intervenir. La dévotion des tantristes pour le salut des défunts est très grande. C’est elle qui fait vivre les bonzes... Supposé, disent les textes, qu’un membre de votre famille ait été mis en prison, que ne feriez-vous pas pour le soulager et pour l’en tirer ? Il faut faire de même pour les défunts, qui sont allés dans la grande prison des enfers. Se repentir pour eux efface leurs fautes. L’aumône faite pour eux leur est comptée. Surtout il faut obtenir des bonzes qu’ils les délivrent par l’efficace des rits ad hoc, psalmodie, lanternes, drapeaux, musique.” (Histoire des Croyances, p. 534).

    Les Chinois du Setchoan, pour les cérémonies en faveur des défunts, invitent indifféremment des bouddhistes ou des taoïstes.

    Le VIIIe siècle vit l’apogée du Tantrisme chinois, dont la célébrité fut due principalement, nous l’avons dit, à l’activité du vieux moine Subhakara et à l’influence du brahme Amogha, successivement favori de trois empereurs, ayant rang de ministre et comblé de titres. Le premier, par sa hardiesse, transforma le Tantrisme et visa surtout au grand succès, à la quantité ; le second, moins aventureux, chercha surtout la qualité.

    C’est Amogha lui-même qui fut député aux Indes et à Ceylan, quand, débordé par les demandes de formules et les exigences de la clientèle, on fut obligé d’en augmenter le stock. Député officiellement par le gouvernement impérial, il ne revint qu’après cinq ans, rapportant 500 nouveaux manuscrits. “A noter que, dans les nombreux recueils signés par lui, on ne trouve rien de ces choses immondes, que les auteurs compétents reprochent au Tantrisme sivaïte indien et thibétain.” (id., p. 533).

    “Que reste-t-il maintenant des efforts d’Amogha ? Il reste cette liturgie d’invocations et de conjurations, accompagnées de gestes et de musique, avec lanternes, drapeaux et pétards, dont vivent encore aujourd’hui en Chine tant de bonzes de bas étage, appelés dans les familles pour guérir les malades, pour délivrer les morts, pour procurer à tous bonne santé et bonnes affaires. Ni eux, ni leurs clients ne savent au juste à qui ils s’adressent; mais le rit est bon, est efficace, cela suffit.— C’est là de la décadence. Amogha exigeait avantage de ceux qui lui demandaient l’affiliation. Il les instruisait, les éprouvait, et n’accordait l’initiation qu’à ceux qu’il avait reconnus être de la “graine de diamant ”, kin-kang-tchong (caractères chinois). L’initiation se conférait par le Kouan-tin (caractères chinois), qui consistait à verser de l’eau rituelle sur le sommet de la tête, après un acte solennel de contrition et de dévotion semblable à celui des Amidistes, ( id. p. 533 ).

    D’après ces données, le Tantrisme apparaît comme une sorte de vêtement fait de deux morceaux très disparates, un mélange hétéroclite composé de deux éléments qui jurent d’être ensemble : d’un côté une doctrine qui fait des hommes honnêtes ; de l’autre, des pratiques de sorcellerie, de magie et d’hypnose, qui conduisent à la folie. Chacun de ces éléments semble un système à part, se suffisant à lui-même et facile à séparer de l’autre. De fait, cette séparation a eu lieu ; elle dure peut-être encore. Elle se produisit quand le Tantrisme, accusé de visées révolutionnaires à cause de ses allures mystérieuses, fut interdit ; ses vrais adeptes s’enfoncèrent alors dans mystère plus profond, tandis que les bonzes musiciens et sorciers continuèrent de vivre au grand jour leur vie tapageuse. — Cette séparation ne durerait-elle pas encore ? On voit bien que les bonzes sorciers et magiciens ne manquent pas, non plus que les musiciens ; mais il paraît difficile de leur attribuer la formation de ces adeptes sérieux, qui passent du Tantrisme au Christianisme et dont on a parlé plus haut. — Au Japon n’en serait-il pas de même ? On lit dans le P. Wieger à propos du Tantrisme : “Cette secte a duré jusqu’à nos jours”; de même au Japon sous le nom de Shingon-shû. D’après l’étude du P. Duthu ( Bulletin, mars 1924), nous voyons que le Shingon-shû, (caractères chinois) s’est aussi scindé en deux systèmes distincts : le Kogi (caractères chinois) et le Shingi (caractères chinois)

    Une remarque sur la mentalité religieuse des païens.
    “Que de savants, dit le P. Wieger, s’imaginent que les païens ont des dogmes précis, les savent, les croient, y tiennent. Fort heureusement pour eux, la religion de l’immense majorité des païens se réduit à un nom de secte, sous lequel sommeille latent le fond que je viens de dire, c’est-à-dire une croyance obscure en la divinité.” (Hist. Cr., p. 568).

    Chaque secte bouddhique, dans ses livres, expose, sans doute, sa doctrine particulière ; mais les sectes sont tolérantes les unes à l’égard des autres. Elles ont des divinités communes, propres au Bouddhisme, admises indifféremment dans tous les temples ; mieux que cela, les bouddhistes en ont emprunté un grand nombre au Taoïsme et au Confucianisme, et ceux-ci, de leur côté, en ont pris aussi au Bouddhisme. Toutes ces idoles sont logées sous le même toit sans aucune répugnance. Quant au peuple, il est encore moins difficile. Il a embrassé les trois religions, prenant de tous côtés, selon la vogue et les inclinations personnelles, pratiquant tantôt l’une, tantôt l’autre. Heureux de trouver à sa portée et logés ensemble les dieux à qui il a affaire, il s’adresse tour à tour à l’un à l’autre, selon les circonstances, sans s’occuper ni d’où ils viennent, ni de celui qui les présente. Il trouve cela très naturel, n’ayant pas vu faire autrement, et ne s’embarrasse pas des contradictions de tous ces systèmes. — J’ai même surpris maintes fois, dans mon église, des dévotes païennes faisant leurs inclinations devant la statue de la Sainte-Vierge et de Saint Joseph.

    Voilà la mentalité religieuse des païens : impossible à imaginer, difficile à comprendre pour un catholique. Mais c’est un fait.

    IX. — Dernière partie de l’ascension : de Ouan-niên-sé au sommet. — Continuons notre ascension. Vous rappelez-vous qu’il nous reste encore 2700 mètres à grimper ? Il y en a peut-être un peu moins, mais c’est la partie la plus difficile : Ouan-niên-sé est le point terminus pour les palanquins et les chevaux. Les employer jusqu’ici est déjà une grosse difficulté ; après, c’est impossible, car il n’y a pas qu’à monter, il faut aussi descendre. Or il n’y aurait, pour les chevaux, qu’une manière de descendre ces escaliers, c’est de rouler en bas. — Au revoir donc, Ouan,-nien-se, Pagode des dix mille ans ! Te voilà sur ton deuxième mille ; je te souhaite de ne pas le finir !

    Si l’on est mauvais marcheur, on peut se faire transporter à dos d’homme. Cependant la montée à pied, quoique un peu fatigante, est très praticable : elle est nécessairement lente, d’abord ensuite il fait toujours frais, sinon froid, à partir de Ouan-niên-sé. Les porte-faix qui font le service dans la montagne se servent, pour le transport des voyageurs, d’une espèce de cadre en bois, fait de façon à épouser la forme du dos et des reins, auxquels il s’attache solidement ; il est muni d’un siège et d’un accoudoir. C’est un instrument simple, solide et bien compris, mais qui n’a rien d’esthétique, surtout quand la clientèle est installée dessus, Est-ce commode ? est-ce incommode ? je ne saurais le dire, n’ayant pas employé ce moyen de locomotion ; mais il ne peut être, évidemment, que d’un confortable très relatif. De plus il m’a paru trop lent pour la montée et dangereux pour la descente ; cependant si je l’avais pris pour descendre la montagne, j’aurais évité un mal de jambes qui m’a tenu huit jours.

    Les pagodes succèdent aux pagodes, presque sans interruption, les unes plus spacieuses, les autres plus réduites, sans rien de particulier, sans beauté et nécessairement basses dans ces régions où le vent souffle souvent en tempête. Les Chinois prétendent que les plus grandes peuvent loger des milliers de pèlerins ; on en peut mettre au moins plusieurs centaines. Toutes sont bâties sur le même plan et présentent la même disposition générale : d’abord le vestibule, avec les dieux-portiers ; puis la grande salle du ou des dieux principaux ; derrière celle-ci, une autre salle pour la plèbe des dieux, les 18 lô-han (caractères chinois) etc. et, tout à fait à l’arrière, les logements des pèlerins. Les appartements des bonzes sont sur les ailes.

    Certaines pagodes sont bien tenues ; dans d’autres, au contraire, la propreté est visiblement insuffisante ; une épaisse couche de poussière recouvre tout, même les épées, les lances, les divers emblèmes et jusqu’aux idoles elles-mêmes. Pour la construction des charpentes, le bois seul est employé ; la toiture est en tuiles ; les idoles sont d’argile le plus souvent, de bronze quelquefois ; mais les peintures et les dorures qui les recouvrent empêchent de distinguer, au coup d’œil, de quelle matière elles sont faites. Le bois le plus usité est un sapin léger et sans dureté, qui croît bien et vite dans la montagne, mais ne réussit pas en plaine : les Chinois l’appellent len-cha (caractères chinois). On en fait de très belles colonnes. De ci de là, on en voit des pièces toutes préparées, rangées au bord de la route, prêtes pour le transport : certains endroits ressemblent à des chantiers. C’est que ces pagodes, grandes et nombreuses, construites en mauvais bois, la plupart du temps noyées dans le brouillard et rongées par l’humidité, exigent des réparations fréquentes.

    Outre les pagodes, on rencontre un grand nombre de pagodins dédiés au “Roi de la montagne ”: chan-ouang-miao (caractères chinois). Quel est ce roi, objet de tant d’hommages ? Ne croyez pas que ce soit Pou-hien ou quelqu’un de ses collègues ; ce “roi de la montagne” n’est autre que la panthère. J’avais bien lu que dans le paganisme on honorait les bêtes ; néanmoins je restai tout interdit devant le premier pagodin de ce genre que je rencontrai, tellement j’étais loin de m’attendre à un tel spectacle. Représentée en peinture ou en statue, la panthère est toujours seule dans son pagodin ; elle est pourvue du vase plein de cendre ou de sable où l’on pique les bâtons d’encens qu’on brûle en son honneur. Les Chinois lui rendent un culte assidu tout le long de la route : à chaque pagodin, les restes de bâtonnets d’encens, dont sont bourrés les vases destinés à cet usage, ont là pour en témoigner. Pour apaiser le “roi”, pour le rendre inoffensif, on le flatte, on lui rend des hommages ; malheureusement ce culte est une nourriture insuffisante, et de temps à autre le “roi de la montagne” satisfait son appétit et fait des victimes. Il y a danger à voyager seul.

    La première rampe, en quittant Ouan-nien-se, longue et raide, aboutit au belvédère de Kouan-in (Kouan-in-ko (caractères chinois). Une seconde nous conduit à la station, au nom poétique et consolant de l’“apaisement du cœur” (Si-sin-so (caractères chinois). Deux escalades de ce genre, c’est plus qu’il n’en faut pour mettre le cœur à bas, et ce n’est pas trop d’un peu de repos pour le ramener dans son assiette. Après une petite descente, on se trouve au pied d’un troisième escalier, au haut duquel se trouve la pagode de Tchang-lao-pin (caractères chinois).

    J’y ai passé une nuit, dans la pluie et le brouillard, au bruit monotone d’une cascatelle, musique très agréable sous le soleil et la chaleur, mais assez triste dans les conditions où je me trouvais. Comme je faisais, le lendemain matin, une petite ronde, je vis que tout y était rongé par l’humidité : c’est comme si l’on avait bâti sur une source. J’en ai gardé très mauvais souvenir, bien qu’ayant été favorisé d’un entretien avec le supérieur du couvent et d’un thé d’honneur accompagné de gâteaux.

    Les supérieurs des couvents bouddhiques s’appellent fang-tchang (caractères chinois) (littéralement “bâton carré”). D’où vient ce nom ? Ces supérieurs ont-ils droit à la crosse ? On sait que dans le Bouddhisme non seulement la crosse est en usage, mais aussi la mitre. Les porte-t-on ici ? Je ne l’ai pas vu, n’ayant assisté à aucune grande cérémonie.

    Autre chose curieuse. Les bonzes ont une façon spéciale de saluer, qui n’est pas chinoise : elle consiste à joindre les mains devant la poitrine, comme le prêtre à la messe, puis à les élever à la hauteur du visage et à les rabaisser sans les disjoindre.

    Quelque temps après mon passage, la pagode de Tchang-lao-pin reçut la visite des brigands. N’ayant pas trouvé l’opération assez fructueuse, ils se saisirent du supérieur ; — ce n’était pas celui que j’avais connu, celui-ci se trouvant alors en pèlerinage à la Kouan-in de la Mer du Sud. — Le supérieur n’avouant rien, les brigands l’arrosèrent de pétrole, avec menace d’y mettre le feu s’il persistait dans son silence, ce qu’ils firent en effet. Le pauvre malheureux s’élança, tout en flammes, dans un grand baquet d’eau qui se trouvait là et réussit à éteindre le feu ; mais il mourut peu après des suites de ses brûlures.

    Avant de quitter Tchang-lao-pin, un coup d’œil jeté vers la plaine, nous permit de voir, grâce à une éclaircie, le ruban du Min-kiang, à plus de 150 km au sud-est. Vite, vite en route pour le sommet, d’où le champ de vision est plus étendu encore. On monte les premières marches avec une ardeur fébrile, ralentie bientôt par la raideur des pentes. Obligé de se modérer, on reprend philosophiquement le pas de sénateur, avec des pauses fréquentes, se dédommageant du paysage qui échappe par celui qui se présente, beau d’ailleurs à tous les plans.

    Nous traversons ainsi des pagodes aux noms évocateurs. Voici celle du “Lotus de pierre” (Lien-houu-che (caractères chinois). Le lotus est la fleur sacrée des bouddhistes : leurs livres en parlent continuellement ; ils font à leurs idoles des trônes et des couronnes en forme de lotus ; ils ont mis le lotus dans la plus célèbre de leurs invocations : Om, mani padmé, houm ! “Oh ! le joyau dans le lotus, amen !” Leurs ciels sont couverts de lotus sur des espaces immenses. — Puis voici le “Bain de l’éléphant” (Si-siang-tche, (caractères chinois), bassin en pierre rempli d’eau. Si c’est ici que l’éléphant de Pou-hien vient se baigner après ses courses, il peut lui arriver aventure pire que celle de Ouan-nien-se, car, à cette altitude, l’eau est toujours d’une fraîcheur dangereuse. Cependant l’habitude aidant...

    Nous rencontrons ensuite la pagode du “Grand Véhicule” (Ta-tch’en-se, (caractères chinois), autre souvenir bouddhique, éveillant l’idée des luttes qui eurent lieu entre les deux grandes écoles, celle du “Petit Véhicule” Hinayana (Siao-tch’en (caractères chinois), école primitive d’un bouddhisme plus authentique, et celle du “Grand Véhicule” Mahayana (Ta-tch’en (caractères chinois) école plus récente, définitivement victorieuse. C’est du Mahayana, Grand Véhicule, que sont sorties presque toutes les sectes chinoises.

    Enfin les pagodes du “Nuage blanc” (Pe-yuin-se (caractères chinois), de la “Caverne du Tonnerre” (Loui-tong-pin (caractères chinois), de la “Porte du Ciel” (Tien-men-che (caractères chinois), et, tout à fait au sommet, la “Pagode dorée” (Kin-tin-ti’en (caractères chinois) dont la toiture est couverte de dorures.

    Vers le “Lotus de pierre”, il y a bifurcation ; deux routes aboutissent là : la grande, que nous suivons, et la petite, que nous laissons à gauche ; celle-ci beaucoup plus difficile que la première, puisqu’il faut s’aider des mains pour monter et descendre ; cette petite route est même dangereuse, car elle côtoie le bord des précipices. C’est par là que se trouve la célèbre caverne des victimes de la faim.

    En approchant du sommet, parmi les tombeaux, on en remarque quelques-uns qui ont une forme spéciale, assez semblable à celle des petites tours funéraires, dont parle le P. Huc dans son “Voyage en Tartarie.” Les Tartares riches font quelquefois brûler leurs morts et conservent leurs cendres dans des tours de ce genre. Ici ce ne sont pas des morts qu’on aurait brûlés, mais des vivants. Il y aurait eu des moines bouddhistes, qui auraient poussé la folie jusqu’à se faire brûler vifs, et c’est pour perpétuer le souvenir de ces suicides, qui passent pour des actes de vertu héroïque, qu’on aurait donné à leurs tombeaux cette forme particulière.

    Avant de parvenir au plateau du sommet de la montagne, on rencontre une dernière croupe qu’il faut contourner assez longuement. Parti du pied de la montagne en direction ouest, on finit l’ascension en marchant dans le sens opposé. On parvient ainsi à la “Pagode dorée”, au bord du grand précipice, face à l’est et à la plaine.

    Quand, arrivé là, on découvre dans tous les sens cette vaste étendue de pays, on reste fasciné et comme anéanti par la grandeur du spectacle. Partagé, sous l’effet saisissant de cette immensité, entre sentiments complexes d’étonnement et de frayeur, on sent une sorte de tremblement nerveux dans tout le corps et le besoin de se raidir pour assurer ses pas ou se tenir debout. D’après M. Monnier, qui a visité les deux mondes, c’est l’un des panoramas les plus étendus qu’il lui ait été donné de contempler. Quand, par une nuit étoilée, on considère attentivement la voûte céleste, c’est plus par l’effort de l’esprit que par la puissance du regard qu’on arrive à pénétrer dans les profondeurs de ce champ sans limite ; spectacle sans égal, mais trop fréquent et trop éloigné pour émouvoir au même point. Ici, au contraire, le tableau est nouveau et à portée humaine ; c’est pourquoi il est d’un effet si saisissant. A l’est, la plaine du Setchoan, s’étendant à perte de vue, à une distance énorme, impossible à fixer dans la brume qui en dérobe les dernières lignes derrière un voile bleuâtre. Dans les autres directions, du premier plan jusqu’au dernier, c’est un moutonnement serré de montagnes de toute grandeur. Les plus éloignées ne se distinguent pas toujours des nuages. A quelle distance sont-elles ? On les met, au hasard, à 10 jours, à 15 jours ; peut-être sont-elles plus loin. Personne n’y est allé ; c’est un domaine inconnu. Et leur hauteur ? On l’ignore également. On les voit seulement portant encore aux plus fortes chaleurs leur couronne de neige, qui brille au soleil, et, de ce fait, on les range dans la catégorie des plus hautes montagnes. De quelque côté que l’on se tourne, quel spectacle grandiose !

    Et dire qu’un si beau domaine reste l’apanage presque exclusif du démon ! Il a perdu de ses fidèles, c’est vrai ; il en perd même de plus en plus ; mais, sur le nombre qui lui reste, que compte celui qui l’a quitté ? Cependant la lutte est engagée contre lui ; elle se poursuit, vive et étendue, surtout là bas, dans la direction de l’est, très avant dans cette plaine immense qui s’étend à nos pieds. C’est là que s’est produit ce grand nombre de conversions qui a mis, pendant plusieurs années, le Setchoan Méridional au premier rang des Missions de notre Société pour les baptêmes d’adultes. Plusieurs ouvriers évangéliques, pleins d’ardeur et d’optimisme, y mènent contre le diable une offensive sans répit, lui arrachant chaque année de ses adeptes par centaines. Ils n’ont qu’un cri : “Des prières ! De l’argent !” qui rappelle un autre cri de détresse, celui des soldats impuissants, au début de la guerre, réclamant des munitions, des canons. Il nous faut cela, disent-ils, pour étendre nos conquêtes ; et ils les étendent, en effet, continuellement, dans la mesure de leurs ressources. Quel beau travail, restreint, hélas ! faute du nécessaire ! Et quelle différence entre nos moyens de propagande et ceux des missions protestantes, où tant de richesses affluent tous les ans et qu’un riche Américain vient encore d’accroître d’un don de 100 millions de dollars pour les seules missions de Chine. On pense alors avec reconnaissance aux cœurs pieux et généreux qui ont contribué à allumer le feu, mais aussi aux égoïstes, souvent plus fortunés, qui pourraient tant faire pour intensifier son action, et qui ne font rien. Mais grâce à Dieu, le feu est dans la maison. Le diable, qui le voit, est sur ses gardes. Il surveille jalousement les abords de sa citadelle et n’en livre aucune porte...

    Quand on descend d’Omi à Kiating, on rencontre, à 15 km. de cette ville, une ligne de collines d’où le regard embrasse, vers l’est, un vaste horizon. C’est un paysage ravissant, une miniature de celui qu’on embrasse des hauteurs du mont Omi. Que de fois ne me suis-je pas arrêté là, un instant, pour jouir de sa beauté ! Puis considérant cette grande étendue de pays, il me semblait voir la grâce descendre, comme une pluie bienfaisante et continue, sur les païens de cette région, jadis aride, devenue tout à coup fertile et couverte de belles moissons. Et je me demandais avec émotion pourquoi, arrivée au pied de ces collines, la grâce divine n’allait jamais plus loin ? Hélas ! la sécheresse sévit toujours, la moisson ne lève pas. Omi reste, de ce côté, la limite bien nette où s’est arrêté le mouvement récent de conversions. Que Dieu le prenne en pitié ! Que les âmes charitables prient pour lui !

    (A suivre) P. L. R.




    1925/125-139
    125-139
    Anonyme
    Chine
    1925
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