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Un Pèlerinage bouddhique en Chine 2 (Suite)

Un Pèlerinage bouddhique en Chine LE MONT OMI V. — Ascension du Mont Omi jusqu’à Ouán-nièn-sé (caractères chinois) la“Pagode des dix mille années.” — Nous voici depuis longtemps devant le Mont Omi, à l’examiner sous le double aspect de sa beauté réelle et de son auréole trompeuse de gloire païenne. Si nous montions ?
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    Un Pèlerinage bouddhique en Chine
    LE MONT OMI
    V. — Ascension du Mont Omi jusqu’à Ouán-nièn-sé (caractères chinois) la“Pagode des dix mille années.” — Nous voici depuis longtemps devant le Mont Omi, à l’examiner sous le double aspect de sa beauté réelle et de son auréole trompeuse de gloire païenne. Si nous montions ?

    Le changement va être aussi brusque que complet. Les habitations vont devenir plus rares. Nous les trouverons, isolément accrochées aux-flancs des collines ou sur des plateaux minuscules, au bord des précipices. Elles seront plus rares encore, à mesure que nous avancerons, et disparaîtront complètement à mi-hauteur, où nous ne verrons plus que des pagodes et des couvents bouddhiques.

    Quelle différence avec ce que nous laissons derrière nous, dans la plaine d’Omi fertile et riche, coupée de canaux innombrables, où coule l’eau des montagnes, et quadrillée de rizières ; plaine sans relief sensible sur 40 km. de long et 30 km. de large ; pays de petits et moyens propriétaires, aisés plutôt que riches, mais dont l’aisance est rehaussée par une particularité si rare ailleurs, ou du moins si rarement généralisée : des murs d’enceinte, blanchis à la chaux, autour des maisons, qui font croire qu’il y a partout des propriétaires cossus. Toutes les agglomérations de maisons possèdent, en effet, un mur de clôture, et elles sont innombrables, espacées à moins de cent mètres, quelquefois placées côte à côte, tant la population est dense ; pays charmant aussi avec ses frais bosquets de bambous autour des maisons, ses jardins de mûriers, ses rideaux d’arbres à cire sur le talus des rizières, et sa ceinture de montagnes bleues comme horizon ; pays qu’un Allemand de passage me disait “idyllique”; pays magnifique, en tout cas, malgré quelques défauts.

    Dans la montagne tout est plus rude, la vie plus difficile, le sol plus ingrat. L’habitant est moins propre et moins raffiné, mais plus franc et plus simple. Sa nourriture, plus grossière, est faite surtout de maïs, que, dans la plaine, on réserve pour les bêtes et les distilleries d’eau-de-vie.

    Un coup d’œil vers la cime suffit à nous convaincre qu’elle est inabordable de front : cette muraille à pic, et qu’on dirait d’un bloc, nous obligera à serpenter par les gorges latérales et sur le flanc des collines surplombant des précipices. C’est plus long ; mais au moins les difficultés ne sont pas insurmontables.

    Voici l’entrée : c’est une gorge longue et tortueuse, étroitement resserrée entre deux montagnes escarpées. Un torrent coule au fond.. Cette gorge s’appelle la “Porte du Dragon.” La montagne est bien gardée ! La terrible bête a son antre près de là, sous la route qui suit la rive droite du torrent. Le va-et-vient continuel des passants ne tient pas toujours le Dragon éveillé, et il en oublie sa mission, qui est de veiller sur le temps ; il doit le distribuer d’une manière convenable. Son sommeil se prolongeant, parfois outre mesure, il faut recourir aux grands moyens pour le rappeler à ses devoirs : on tire alors des salves de mousqueterie et d’artillerie à faire trembler les montagnes. A la longue, le Dragon finit toujours par revenir à lui ; car il est plutôt rare que, du 1er janvier au 31 décembre, il n’y ait ni un jour de pluie, ni un jour de soleil. En 1919, année de sécheresse exceptionnelle, on fit autour du Dragon un vacarme proportionné, à la joie et au profit des marchands de poudre, et il arriva, comme d’habitude, qu’on fut bien servi avant la fin de l’année.

    On longe, d’abord, sur une pente douce, la rive droite du torrent, qui, arrivé au bas de sa course, se repose et s’étale en une nappe d’eau verdâtre. De la route qui le domine, on peut voir les poissons s’ébattre à la surface de l’eau. Quelqu’un, un jour, crut y distinguer des truites. Y a-t-il des truites en Chine ? Si ce qui distingue la truite est le pointillé rouge qu’elle porte sur les flancs, je doute qu’il y ait des truites, au moins dans notre région. Les Chinois que j’ai interrogés ont été unanimes à dire qu’ils ne connaissaient pas ce poisson, et, pour ma part, je n’en ai jamais vu. Il y a bien, dans la montagne d’Omi, une espèce de poisson dont le goût rappelle celui de la truite ; mais il ne porte pas de taches ronge.

    Tout en suivant la rive droite, on peut voir, sur la rive opposée à un niveau assez élevé, de curieuses bouches d’eau. La première fois que je passai là, je les pris pour des brèches pratiquées dans le talus d’un canal qui aurait longé la montagne. En réalité, il n’y a là ni canal, ni aucune espèce d’aqueduc : cette eau sort directement de la montagne par plusieurs ouvertures à la fois. J’ai demandé où elle venait : les indigènes m’ont dit qu’elle venait de la rivière Ya-hô. Le Ya-hô ? Mais il coule à plus de 30 km. de là, et, à cette distance, le niveau de ses eaux est très inférieur à celui de ces ouvertures ; il faudrait donc admettre que c’est plus haut, à plus de cent km., qu’il communique avec elles ; ce qui ferait un canal souterrain de plus de 100 km., tout entier sous le massif. C’est peu probable. D’ailleurs l’eau qui sort d’ici est toujours claire, tandis que celle de la rivière en question est souvent trouble. J’ai pensé que cela pouvait provenir de l’eau du torrent, à un niveau plus élevé ; mais aussi loin que je l’aie remonté, la différence de niveau était telle que toute communication paraissait impossible, sans compter la difficulté de concilier la nature des deux eaux, l’une toujours limpide, l’autre quelquefois trouble. La présence d’un lac dans le voisinage, au sommet des montagnes, expliquerait le fait, mais il n’y pas de lac. Reste l’hypothèse d’un immense réservoir intérieur, dont ces bouches d’eau seraient les déversoirs. En tout cas, c’est extrêmement curieux.

    Voici, fait par Marcel Monnier, le récit de la première partie de l’ascension.

    “Presque au sortir d’Omi, nous sommes déjà en pleine montagne, gravissant le sentier aux dalles usées par les pas des pèlerins ; un étroit sentier qui d’abord file à flanc de coteau, puis brusquement se redresse en escaliers fort raides. Les degrés, très hauts, parfois disjoints, menacent ruine. L’ascension est rude, mais la fatigue s’oublie vite dans ces belles forêts pleines de senteurs résineuses, égayées par des concerts d’oiseaux, par un murmure d’eau vive. Tous les quarts de lieue, en moyenne, un temple émerge des futaies, architectures capricieuses, clochetons, portiques rouge et or, sous lesquels erre un peuple de bonzes en toges couleur de cendre, le chef rasé. Les dorures sont défraîchies, la peinture craquelée ; mais à distance, dans ce demi-jour de crypte, l’effet est saisissant.

    Halte d’une heure à la pagode de Souen-yang-tsien, près de laquelle un torrent se précipite dans un abîme, dont il est impossible de scruter la profondeur, à travers la végétation folle et le rejaillissement des eaux pulvérisées. Un peu avant la nuit, au sommet d’une dernière rampe, plus dure encore que les précédentes, nous arrivions aux portes du grand monastère de Chen-ouan-nien-sé, le “Monastère des dix mille années.” Par une voûte très basse, pratiquée dans la muraille cyclopéenne, on accède dans une première cour dallée, devant un pavillon abritant un magnifique Bouddha, en bronze doré, de 20 pieds de haut. La statue, autant qu’il est permis d’en juger dans la pénombre, est un intéressant spécimen de l’art du fondeur au temps des Song.

    De ce premier sanctuaire on s’achemine, par un large escalier, vers le couvent proprement dit : les vastes bâtiments occupent plusieurs terrasses ombragées de beaux arbres. Le monastère est bâti au pied de l’arête principale d’Omi : l’altitude est de 1300 mètres. De l’entrée on embrasse un immense horizon de montagnes découpées en dents de scie et, par une échancrure, les plaines de Kiating, où les cours sinueux du Min-kiang, du Tong-ho, les rizières inondées, luisent sous le soleil couchant.

    Bien que desservi par des bouddhistes, Ouan-niên-sé est un temple plutôt cosmopolite. Sans doute Çakya-mouni et ses incarnations, Milé-Bouddha et Amitha-Bouddha, y tiennent la place d’honneur ; mais, à côté de cette trinité et dans la même enceinte, les dieux de l’Inde et de la Chine ont aussi leurs autels. J’ai aperçu là le dieu de la Guerre, le dieu de la Médecine, la Kouan-in aux cent bras, déesse de la miséricorde ; Poù-sien, le dieu de la lumière, venu, dit-on, de l’Inde sur un éléphant blanc. Poù-sien dispose d’une chapelle à part, très richement ornée. Le dieu est représenté sur sa monture favorite ; celle-ci est placée sur un superbe piédestal formé de quatre fleurs de lotus d’un mètre de diamètre. La hauteur totale de ce chef-d’œuvre de la métallurgie chinoise est de 10 mètres. Le monument date du 10e siècle. Les proportions en sont admirables, le modelé très pur ; le métal a pris, avec les années, une patine étrange, d’un ton très chaud, que je n’avais jamais observé jusqu’ici.

    Dix heures de marche nous séparent encore du sommet de la montagne, qui domine de 2700 mètres les terrasses de Ouán-niên-sé ; dix heures de marche et 40 pagodes, plantées comme des nids d’aigles au creux des rochers.”

    Laissons pour plus tard cette seconde partie de l’ascension. Reposons-nous ici, l’endroit est agréable. Nous sommes dans le temple de Pou-hiên (Samatabhadra), le dieu tutélaire de toute la montagne ; à son propos, il y aura bien des choses à dire.

    M. Monnier semble étonné de rencontrer là un temple cosmopolite : c’est cependant la règle générale des temples bouddhistes, probablement sans une seule exception. Le bouddhiste a commencé par être athée ; il s’est rattrapé depuis et est devenu, non seulement polythéiste, mais polythéiste cosmopolite, ayant ses dieux à lui, et en prenant encore ailleurs, dans d’autres religions.

    Les statues et autres œuvres de bronze ne sont pas rares ici ; en dehors des idoles il y a, en particulier, dans une pagode au bas de la montagne, une magnifique stûpa, en bronze ciselé, avec 4 mille figurines, et ailleurs des clochetons de même matière. Quelle en est la provenance ?

    Il n’y a de fonderie de bronze ni à Omi, ni dans ses environs. La montagne, paraît-il, à des gisements de cuivre et, au dire des indigènes, il y a un endroit qu’on appelle la “mine de cuivre.” Elle est fermée. Depuis quand et pourquoi ? Personne ne le sait. D’autre part, le charbon est abondant et l’exploitation des mines est active. Il y aurait donc tout ce qu’il faut pour travailler le bronze. Cependant nulle part on ne trouve trace d’ancienne installation de ce genre ; s’il y en a eu, le souvenir en est perdu.

    Quelqu’un qui s’occupe un peu de questions bouddhiques me disait un jour que l’éléphant de bronze de Ouán-niên-sé avait été coulé sur place par des ouvriers indiens venus exprès de l’Inde pour faire ce travail. Si l’éléphant est une œuvre indienne, il doit en être de même de son colossal cavalier et du Bouddha voisin, haut de 20 pieds. Sur quoi est basée cette opinion ? Je croirais plutôt que c’est une hypothèse.

    Je trouve plus naturel d’admettre que ces travaux de bronze ont été faits ailleurs et amenés ici par morceaux. Cela se pratique aujourd’hui, pourquoi pas il y a mille ans ? Dans ce domaine-là, la Chine n’a pas changé : les routes sont les mêmes qu’il y a dix siècles, les moyens de locomotion aussi, et les difficultés ne sont pas plus grandes. Vers 1845, le P. Huc, dans la relation de son voyage en Tartarie, raconte avoir vu partir des fonderies de Tolon-noor (1), (en chinois Lamamiao) pour le Thibet, une caravane de 84 chameaux chargés des pièces d’une statue. Or, comme distance, il faut compter au moins 4 à 5000 km., à travers le désert. L’immense Bouddha, en bronze doré, haut de près de 100 pieds, qui se trouve à Ourga, sort des mêmes fonderies et a été amené à pied d’œuvre de la même façon, malgré une distance de plus de 1000 km. à vol d’oiseau et la difficulté de traverser aussi le désert. “Les immenses ateliers de Tolon-noor, dit le P. Huc, envoient dans tous les pays soumis au culte bouddhique, des statues, des cloches et divers vases usités dans les cérémonies idolâtriques.”

    Pourquoi recourir à la main-d’œuvre indienne, alors qu’en ce temps-là, comme aujourd’hui, il y avait certainement en Chine des fonderies de ce genre, pourvoyeuses des temples, et sans doute déjà anciennes, car, du nord au sud, la Chine tout entière était bouddhiste depuis 500 ans ? Etait-ce ailleurs, ou déjà à Tolon-noor, qu’on fabriquait, dès le 10e siècle, ces œuvres monstrueuses ? Il est difficile de le dire ; mais, sans être téméraire, on peut opter pour Tolon-noor. A cette époque, en effet, non seulement le bouddhisme régnait là comme ailleurs, mais c’est précisément dans cette région de la Chine qu’il commença de prospérer et de faire des progrès durables, dès 335 ap. J.-C., grâce à la puissante protection des rois huns ou turcs du royaume de Tcháo (caractères chinois).

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    (1) Au nord-ouest de Jéhol, dans le Pétchili.


    VI. — Quelques anecdotes sur Ouan-nien-se. — Quoiqu’il en soit de la provenance de ces œuvres de bronze, il y a au moins un travail, en bois, exécuté autour du chef-d’œuvre de Ouán-niên-sé, sur lequel on est fixé. Ce travail est purement local et assez récent : c’est une simple barrière à claire-voie qui permet aux regards de plonger à l’intérieur, mais empêche les curieux de toucher le monument ; elle n’a rien d’artistique, mais son histoire est curieuse. La chose s’est passée il y a quelque vingt ans, au temps de la sanguinaire Tsê-hî (caractères chinois). On raconte que cette célèbre impératrice tomba malade un jour, souffrant des jambes. Le mal durant longtemps, elle eut recours à la science d’un bonze, qui lui dit : “C’est d’un mal analogue que souffre l’éléphant sacré de Ouan-niên-sé à Omi-chan, au Setchoan. Il est causé par les pèlerins qui, sous prétexte d’emporter chez eux des sous porte-bonheur, les frottent continuellement contre la cuisse de l’éléphant : elle en est devenue endolorie. Tout le mal vient de la stupidité du peuple, et Votre Majesté l’ignore ; mais si elle veut guérir, il faut faire cesser cet abus, seule Votre Majesté a assez d’autorité pour le faire sans soulever les murmures.” D’où un décret impérial, avec ordre d’élever une barrière protectrice enfermant l’éléphant sacré et son cavalier dans un enclos infranchissable, à l’abri des outrages. Ce fut une grande joie, sans doute, pour le cœur de Pou-hiên et un grand service à lui rendu ! Voyageur infatigable en déplacements perpétuels, il put continuer ses pérégrinations, sans être obligé de mettre à la réforme sa monture favorite, et se soustraire aux moqueries des autres dieux, ses collègues, témoins irrévérencieux de ses va-et-vient continuels sur une bête boiteuse !

    Cette barrière existe toujours et ne s’ouvre que devant les visiteurs de marque, qui seuls ont la faveur de pénétrer dans la cage. Ayant eu l’honneur de leur être assimilé, j’en profitai pour examiner à loisir cette œuvre d’art, et j’eus l’occasion, en même temps, de constater par moi-même que cette affaire de frotteurs de sapèques n’était pas un conte inventé. Obligé, à cause de l’obscurité de la pièce accrue encore par un temps pluvieux, de me tenir tout près de l’éléphant et presque collé à lui pour bien voir, je fus vivement rappelé à la consigne par le gardien, accouru en coup de vent, croyant que j’étais en train de frotter mes sapèques contre l’animal sacré. J’ai pu voir aussi que la cuisse gauche portait la trace de frottements : elle en était toute polie et luisante. Pendant que j’étais là, un pèlerin vint à passer ; il profita de la porte ouverte pour pénétrer à l’intérieur et vint, à l’insu de la sentinelle, frotter ses sapèques contre la statue. Les plus enragés n’en prennent pas leur parti : à l’aide d’un bâton passé à travers les barreaux, ils s’efforcent de réussir la petite opération. Il ne manque pas d’endroits ailleurs pour la faire ; il y a, en particulier, au sommet de la montagne, certain petit clocheton de bronze qui porte la marque de frottements continuels et sur lequel j’ai vu des pèlerins travailler ; mais c’est l’éléphant qui semble avoir le plus de faveur.

    En économisant sur ses achats de pendules et d’horloges, l’impératrice Tse-hi avait là une belle occasion d’élever une barrière digne de la beauté du monument. Une balustrade en bronze ciselé ou en belles pierres sculptées aurait fait un très bel effet, tandis que cette vulgaire barrière en bois, sans aucun travail, jure avec le reste. Epouse d’un “Fils du Ciel”, mère d’un autre, très mêlée, par conséquent, au monde céleste, elle avait plus d’une raison de se mettre au niveau de la société des dieux et d’agir comme en famille.

    Il n’y a pas moins de sans-gêne de la part de la Cour dans le fait suivant, qui, vers la même époque, fit beaucoup de bruit. Un beau jour arriva à Tchentou un mandat impérial, portant à la connaissance du vice-roi que l’Empereur, — ou peut-être l’Impératrice, je ne sais plus, — avait fait le vœu d’un pèlerinage au mont Omi, et que lui, vice-roi, avait à prendre ses mesures pour qu’il fût accompli. Le vice-roi délégua le préfet de Kiating, qui le sous-préfet d’Omi, qui un sous-ordre. On ne s’arrêta qu’au dernier échelon de la hiérarchie, et le vœu impérial fut finalement accompli par un simple employé de sous-préfecture.

    Quelle est cette fatalité qui pèse sur le mont Omi d’être mêlé si souvent, en ces derniers temps, à des histoires impériales ? C’est à faire croire que, si la dynastie déchue remontait sur le trône, il serait encore question de lui. En 1916 ou 1917, un aventurier inconnu, qui se disait descendant des Min (caractères chinois), s’y proclama empereur, à Ouan-niên-sé même, et dans la pagode où nous sommes. Il devait avoir quelques adeptes avant d’entreprendre son projet ; mais il paraît certain que le plus grand nombre d’entre eux furent recrutés sur place, au petit bonheur, parmi les pèlerins de passage : ils pouvaient être 100 ou 200. Après une nuit passée à faire des superstitions dans un vacarme épouvantable, on dit qu’ils pouvaient disposer de moyens diaboliques dans le genre de ceux des Boxeurs. En tout cas la population prit peur. Toutes les gardes nationales des environs furent mobilisées contre les révoltés, et les soldats d’Omi appelés au secours. Malgré une supériorité écrasante en nombre et en armement, les assaillants cependant n’osaient approcher qu’à distance respectueuse. Cela dura deux ou trois jours, au bout desquels les rebelles furent mis à la raison ; leur chef, qui s’était réfugié derrière le monument de bronze, fut arrêté et exécuté à Omi.

    Cependant l’aventure avait échauffé les têtes et on ne parlait plus d’autre chose. Le mandarin, de son côté, pour faire valoir son mérite, avait exagéré ses rapports. Tout cela fit que très loin on parla de l’affaire, que les pèlerins déjà en route rentrèrent chez eux et que le chemin du pèlerinage resta un moment désert. Les étrangers devaient tous être massacrés : un Anglais, alors en excursion dans la montagne, devait être la première victime. Si l’aventure avait duré plus longtemps, il aurait risqué gros.

    VII. — Introduction du Bouddhisme en Chine. — Traitant un pèlerinage bouddhique, et au temple de Poù-hiên, fondateur d’une secte, il est difficile de ne pas dire un mot du bouddhisme et de son introduction en Chine.

    M. Marcel Monnier, parlant de la montagne d’Omi, l’appelle “la plate-forme d’où les premiers apôtres du bouddhisme s’élancèrent, il y a bientôt 2.000 ans, à la conquête du Setchoan et de la Chine du Nord.”

    Sous cette belle image, il y a une grosse erreur. Déjà pour Kiating, l’illustre voyageur s’était trompé des deux tiers en lui donnant 15.000 habitants au lieu de 50.000. La seconde erreur est plus grave ; car ici, non seulement il n’y a rien de vrai, mais c’est tout le contraire de la vérité. Si le bouddhisme a fait du mont Omi l’un de ses bastions les plus solides, ce n’est cependant ni lui, ni aucun autre lieu du Setchoan qui lui servit de tremplin pour s’élancer à la conquête du reste de la Chine.

    J’ignore où l’écrivain a puisé ses renseignements, mais il n’a pas eu la main heureuse. Peut-être s’est-il laissé influencer par le voisinage du Thibet pour émettre cette opinion. Le Thibet est devenu la forteresse impénétrable du bouddhisme. Il est voisin du Setchoan. L’idée que cette citadelle du bouddhisme ait d’abord conquis le Setchoan, et celui-ci la Chine, se présente naturellement à l’esprit et a priori la chose paraît plausible. Mais, au fond, ce n’est pas aussi simple (1).

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    (1) Le bouddhisme fut introduit au Thibet par un roi de ce pays au VIe siècle de l’ère chrétienne (Bailleau, le Bouddhisme dans l’Inde).


    Sans compter que le Setchoan d’alors était trop peu sûr de ses frontières occidentales et n’avait pas assez d’influence pour se prêter à une telle mission, les montagnes d’Omi elles-mêmes se trouvaient encore, sinon au pouvoir des Barbares, du moins sous leur menace continuelle. Aujourd’hui même, après deux mille ans, ils n’en sont qu’à deux jours, et la Chine, pour avoir la paix, s’est résignée à leur payer un tribut annuel. Ce n’est pas que les Chinois eussent été incapables de pousser plus loin leurs conquêtes, mais, jugeant que l’enjeu n’en valait pas la peine, ils ont refusé d’y mettre le prix. Et, ici comme ailleurs, l’intérêt a été la règle de leur avance : très avisés, avant tout utilitaires, ils ont poussé aussi loin qu’ils l’ont trouvé utile, occupant toutes les bonnes terres, n’y ajoutant de mauvaises que tout juste le nécessaire pour protéger les bonnes, pas plus. Cette opération du parcage des Barbares dans les montagnes fut longue et laborieuse, à cause des difficultés naturelles plus grandes et des continuels retours offensifs des vaincus. Aussi étaient-ce là des conditions trop défavorables pour faire d’Omi un foyer de propagande, qui eût d’ailleurs, été trop excentrique.

    Les études du P. Wieger mentionnent les premiers foyers de prosélytisme bouddhique : elles permettent de suivre les progrès continuels du bouddhisme en Chine. Les centres principaux de propagande ont été :

    1º de 65 à 220 ap. J.-C., à Loyang (caractères chinois) (Honanfu caractères chinois actuel), dans la province du Honan (caractères chinois);

    2º de 220 à 280, au temps des 3 royaumes, dans le royaume de Oui (caractères chinois) (Honan (caractères chinois) et Shansi (caractères chinois) et le royaume de Ou (caractères chinois) (Kiangsu (caractères chinois); le Setchoan à cette époque, érigé en royaume sous le nom de Chou-koue (caractères chinois), ne fut pas favorable au bouddhisme;

    3º dans le royaume hun de Tchao (caractères chinois) au Nord (Shansi nord (caractères chinois) et Tcheli (caractères chinois), après 335. C’est là que le bouddhisme commença ses premiers progrès durables ;

    4º à partir du 4e siècle jusqu’à l’avènement de la dynastie des Song (caractères chinois), en 960, sous une dizaine de dynasties grandes et petites, on compte 167 traducteurs étrangers des livres bouddhiques indiens ou auteurs chinois travaillant dans les villes suivantes : Loyang (caractères chinois); Tchanggan (caractères chinois) (Siganfu (caractères chinois); Kienie (caractères chinois) et Kienkang (caractères chinois) (Nankin (caractères chinois); quelques villes du Nord et de l’extrême Ouest dans les Lan-chan (caractères chinois), au nord du Koukounoor ; on en cite même un travaillant à Canton ; mais au Setchoan, pas un.

    Le bouddhisme a pénétré en Chine par le même chemin que les Chinois, c’est-à-dire par le nord-ouest, et, comme la civilisation chinoise, il s’est développé d’abord dans le bassin du Fleuve Jaune (1). De ce centre il s’est répandu peu à peu dans toutes les directions, envahissant d’abord le nord, puis le sud. L’histoire officielle reconnaît, d’ailleurs, que dans le nord, vers l’an 400, 9 familles sur 10 étaient bouddhistes, et qu’en 500 le bouddhisme avait envahi toute la Chine du nord au sud. Il avait donc fallu moins de cinq cents ans à la tache d’huile pour s’étendre partout.

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    (1) Je n’ai jamais compris pourquoi le P. Wieger, se basant sur la structure de certains caractères, avait émis l’opinion que les Chinois devaient venir des pays du Sud, alors que toute la première partie de leur histoire se passe principalement au Nord-Ouest et dans le bassin du Fleuve Jaune. Dans son livre La Chine à travers les âges, édité en 1920, il opte pour l’opinion qui les fait venir du Nord-Ouest.


    VIII. — Qu’est-ce que le Bouddhisme? — A l’origine ce ne fut un système religieux original ; mais, appliqué judicieusement, il devint praticable pour tout le monde, contrairement à ses devanciers, faits pour une élite : c’est ce qui fit sa fortune et le rendit populaire. Mais ce qui en fait le fond existait, avant Sakya-muni, dans les différents systèmes religieux de l’Inde, qui avaient tous un certain fonds commun : le nirvana et la métempsycose. Le nirvana était pour les uns, le repos définitif, pour les autres, l’extinction finale complète, après une série plus ou moins longue de réincarnations (métempsycose). On admet tantôt une divinité personnelle primordiale, comme dans le Védanta et le Yoga ; tantôt on la rejette, comme dans le Samkhya. Bouddha, autrement dit Sakya-muni, admit les deux principes fondamentaux du nirvana et de la métempsycose mais rejeta toute divinité personnelle.

    Voici le bouddhisme, tel qu’il sortit des mains de son fondateur.
    Tout ne finit pas avec la vie : celle-ci, après un arrêt nécessité par la récompense du bien ou le châtiment du mal accompli pendant une existence, recommence dans un autre être (métempsycose), et recommence autant de fois qu’il est nécessaire pour l’expiation de la dette morale (karma) contractée dans les différentes existences. Toute nouvelle existence n’est qu’une punition, donc une misère nouvelle. Le danger, le cauchemar est de recommencer sans cesse ces existences, comme un travail mal fait, et de tourner indéfiniment dans la “roue de la métempsycose.” Il faut donc en finir ; il faut sortir le plus tôt possible de ce cercle fatal pour entrer au nirvana. Voilà le problème. Comment le résoudre ? 1o Il faut éviter le mal, cause de ces recommencements sans fin ; il faut en détruire jusqu’aux racines, en étouffant toutes les passions, toutes les affections, tous les égoïsmes et désirs internes. — 2o Il faut faire du bien, surtout l’aumône spirituelle aux ignorants, et l’aumône matérielle aux moines. En agissant ainsi, tout le monde réussira à sortir de la “roue”: les bons moines après une seule existence, les bons laïques au bout de 7 réincarnations. — Pour diriger les efforts des uns et des autres, il y a des préceptes à suivre : les uns sont faits pour les laïques, les autres pour les moines seulement.

    Qui veille à la sanction ? Personne. C’est là une loi fatale, aussi inéluctable que celle qui fait qu’une pierre lancée en l’air retombe à terre, où est son lieu de repos à elle et où elle tend nécessairement.

    Et les austérités ? Inutiles. — Et les prières, les rites, les sacrifices ? Inutiles aussi, puisqu’il n’y a pas de divinité à qui les offrir. Evitez le mal et faites le bien : le chemin de la délivrance est là, pas ailleurs.

    Voilà ce qu’était la doctrine primitive du bouddhisme, et son fondateur, Sakya-muni, avait prescrit de la garder telle quelle, défendant absolument les discussions. L’essentiel, disait-il, est d’être délivré ; les discussions, non seulement n’y aident pas, mais sont un obstacle. Croyez ma parole, vous vous en trouverez bien : vous serez tranquilles et vous réussirez.

    Si le bouddhisme a varié à tel point qu’il n’est plus que l’ombre de lui-même, c’est faute d’avoir tenu compte de cette recommandation. Un ou deux siècles après, les discussions commencèrent et continuèrent depuis. Plusieurs sectes ou écoles en sont sorties, prétendant toutes être les dépositaires fidèles des enseignements du Bouddha, depuis les plus polythéistes jusqu’à la plus nihiliste, qui n’en laissa rien debout, ni âme, ni péché, ni mérite, ni morale, ni sanction, ni loi, ni nirvana. Il est à peine croyable que des enseignements aussi contradictoires aient pu être présentés comme reflétant tous la pensée de Bouddha : mais c’est la vérité. Voici le raisonnement. Les uns disaient : “Tout ce que Bouddha a dit est bien dit ; or voici sa doctrine, c’est nous qui la suivons”. Les autres répondaient: “ Tout ce qui est bien dit. Bouddha l’a dit ” implicitement, et ils mettaient à son compte leurs propres inventions, qu’ils trouvaient bien dites, naturellement. — Aussi le bouddhisme chinois actuel n’est plus le bouddhisme authentique. Chaque école a pris dans l’ancien système ce qui lui convenait et a rejeté le reste, imitant en cela la conduite de Bouddha lui-même à l’égard des systèmes religieux de son temps.

    Parmi toutes ces variations, celle qui frappe d’abord et le plus fortement, quand on connaît le bouddhisme du début dépourvu de divinité, c’est la présence de tant d’idoles dans les temples bouddhiques actuels. La différence est, en effet, radicale entre cette armée de dieux protecteurs, chargés du salut des hommes, et la doctrine primitive, qui le faisait dépendre des efforts de chacun ; mais elle n’est, en somme, que la résultante de la révolution qui s’opéra d’abord dans les idées avant de passer dans les faits. Plusieurs causes ont contribué à amener cette révolution, et elles ne sont pas toutes extrinsèques au bouddhisme, même authentique, car on en découvre le germe dans l’enseignement de Sakya-mouni lui- même. En effet, en disant que le laïque, par ses aumônes, aidait le moine à se libérer, il fit naître l’idée que, dans l’autre vie, le moine libéré devenait l’obligé et le protecteur de son bienfaiteur laïque ; et cette hypothèse, simple et commode, que le salut pouvait faire avec l’aide d’un protecteur reconnaissant, prévalut peu à peu contre l’explication abstraite que Bouddha donnait de la doctrine de la libération qui, d’après lui, se faisait par un travail personnel déterminé suivant une loi fatale, et non par protection. Ce nouveau concept du salut bouddhique se trouva renforcé par un autre article de l’enseignement du fondateur, qui ordonne aux bouddhistes d’étendre leur amour à tous les êtres. De là, pour les plus zélés, l’idée de continuer, après leur mort, à pratiquer cette charité universelle en se dévouant à la délivrance des malheureux ; de là aussi, pour les tièdes et les paresseux, l’espoir d’être aidés et l’idée de demander protection, chose beaucoup plus facile que de travailler péniblement à se délivrer soi-même. C’est de ce concept d’avoir des protecteurs dans l’autre monde, que sont nés peu à peu les dieux bouddhiques actuels. Cette révolution dans les idées modifia la nature du premier enseignement et, en passant dans les faits, changea, en même temps, l’aspect extérieur du bouddhisme par l’introduction des idoles. Elle commença la décadence de l’école primitive dite Hinayana (siao-tch’en, caractères chinois) “Petit Véhicule”, qui basait le salut de chacun sur ses efforts personnels. La décadence commencée s’accentuera de plus en plus devant l’exemple contagieux des autres religions à culte idolâtrique, et grâce au goût des foules pour ce genre de culte et à l’ambition des novateurs désireux d’attirer les prosélytes et d’étendre leurs conquêtes. Ainsi s’éleva, sur les ruines des théories hinayanistes, la fortune de l’école nouvelle, qu’on appelle Mahayana (ta-tch’en, caractères chinois) “Grand Véhicule”, “dont les Bouddhas (pousa) innombrables luttent entre eux à qui procurera à tous les êtres le salut à meilleur marché.” (Hist. des Croyances, p. 561). Elle a fait du salut bouddhique une affaire de protection, un marché au rabais au lieu d’être, comme à l’origine, le résultat du travail personnel. Les sectes issues de cette école se livrèrent, pendant longtemps, à une lutte de surenchères au sujet de ce salut à bon compte. La victoire est restée à celle qui en a trouvé la formule la plus heureuse et le moyen le plus facile, c’est-à-dire à la secte amidiste.

    Le système dominant en Chine depuis le 10e siècle, esi l’“Amidisme”, culte d’Amida ou Amitabha, en chinois Omitojou (caractères chinois). “C’est une religion faite de prières et d’invocations, accompagnées d’actes de repentir, n’ayant de bouddhique que quelques apparences empruntées, sous le couvert desquelles elle s’introduisit. Ce culte d’une déité miséricordieuse et indéfinie supplanta en Chine le vrai bouddhisme, fut embrassé par les foules parce que simple et aisé.” (Bouddhisme, I, 107). De la dizaine de sectes diverses issues du bouddhisme et qui eurent des moments de faveur, il n’y en a que 2 ou 3 qui aient tenu devant l’Amidisme et duré jusqu’à nos jours. De ce nombre est le Tantrisme, en chinois tchen-yen-tsong (caractères chinois) fondé par l’indien Samantabhadra, Pou-hien, devenu le dieu tutélaire du mont Omi, avec son temple à Ouan-nien-se.

    (A suivre) P. L. R.



    1925/63-76
    63-76
    Anonyme
    Chine
    1925
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