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Un Pèlerinage bouddhique en Chine 1

Un Pèlerinage bouddhique en Chine LE MONT OMI
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    Un Pèlerinage bouddhique en Chine
    LE MONT OMI

    Parmi les sites nombreux qui font le charme du Setchoan Méridional, on en compte deux plus célèbres, ou du moins plus visités que les autres par les étrangers de passage. Le premier, les Salines de Tse-lieou-tsin (caractères chinois) avec les puits de feu, se trouve au centre de la Mission, dans la sous-préfecture de Fouchouen ; le second, le Mont Omi (caractères chinois), est situé dans la sous-préfecture du même nom, au nord-ouest de la Mission. J’ai passé plusieurs années dans le voisinage de cette montagne ; j’en ai fait l’ascension ; j’en ai entendu parler beaucoup. C’est ce qui m’a donné l’idée de la faire connaître aux lecteurs du Bulletin. Si je ne réussis pas à les intéresser, j’aurai, du moins, essayé de leur être agréable.

    Les principaux pèlerinages bouddhiques de Chine. — Le Guide Madrolle, édité par la librairie Hachette et Cie, énumérant les principaux pèlerinages bouddhiques de Chine, dit que celui du Mont Omi occupe le troisième rang.

    “Au Nord, sur les terrasses de Ou-tai-chan, le culte s’adresse à Manjucri ; à l’est, dans l’île de Pou-to-chan, on vénère Avalokitesvara sous les aspects de la Kouan-in miséricordieuse ; à l’Ouest, à O-mei-chan, il y a sanctuaire, statues et grottes en l’honneur du bodhisattva (pousa) Samantashadra (Fou hien), le plus parfait du Bouddhisme mahayana.”

    Ce Ou-tai-chan (caractères chinois) serait donc, pour les Chinois, le plus célèbre de leurs pèlerinages bouddhiques. Des quatre lamaseries “les plus vénérées et les plus visitées par les Mongols”, celle de Ou-tai-chan occuperait aussi le premier rang, passant avant Ourga, avant Koumboum, avant Lhassa. Cette montagne, que le P. Huc appelle “les Cinq-Tours,” se trouve dans la province du Chansi (caractères chinois). On y vénère l’idole indienne, indifféremment appelée Manjucri, Manjusri ou Manjusiri, en chinois Ouen-tchou-fou (caractères chinois), qui, d’après le P. Wieger, n’a jamais existé comme personnage historique. C’est une divinité inventée, une déité imaginaire. “C’est la personnification de la spéculation philosophique” de l’école nihiliste, cette secte bouddhique qui veut arriver par cette voie à la libération de la métempsycose et à l’extinction finale. La fable place son séjour habituel à Tsin-leang-chan (caractères chinois), l’un des pics méridionaux de Ou-tai-chan.

    Comme célébrité, vient, en second lieu, le pèlerinage de Pou-to-chan (caractères chinois) : c’est une île de la baie de Hangtcheou (caractères chinois), en face de Ningpo, dans le Tchékiang (caractères chinois). Il est connu au Setchoan sous le nom de Lân-hâi kouan-in (caractères chinois) (Kouân-in de la mer du sud), mais plus communément appelé pèlerinage de Lan-hai. D’après le P. Wieger, cette divinité n’est pas plus réelle que la précédente. Son nom indien est Avalokitesvara, qui, traduit non d’après l’assonance, mais d’après le sens du nom, a donné, en chinois, Kouan-in (caractères chinois) : qui perçoit les accents, les échos, les appels de secours, de prière, de repentir...

    Comme la précédente, cette divinité indienne est une personnification : elle représente le salut bouddhique, c’est-à-dire la libération de la roue de la métempsycose et le repos final du nirvana, opéré par la pitié et la miséricorde. Kouan-in est une création d’une autre école bouddhique, la secte amidiste, qui veut arriver au repos final par l’intermédiaire de cette divinité secourable. C’est un dieu, non une déesse, quoique honoré comme telle dans plusieurs temples où il est présenté au culte des femmes ; originairement, en effet, il était uniquement représenté comme dieu, et maintenant encore, “aucun texte, aucune prière ne s’adresse à Kouan-in comme à une femme (1) et c’est un dieu secondaire, malgré sa popularité de plus en plus envahissante. Kouan-in, en effet, dans la triade amidiste, n’a que rang d’assesseur, dont il partage les fonctions avec un autre dieu indien, Mahasthama, en chinois Ta-che-tché (caractères chinois), auprès du dieu principal, indien aussi et tout aussi imaginaire, Amitabha ou Amida, en chinois O-mi-to-fou (caractères chinois). Kouan-in a sa fable aussi, naturellement, fable fastidieuse et fatigante, avec son tissu d’extravagances invraisemblables.

    Passons au Mont Omi, troisième pèlerinage bouddhique. Le dieu tutélaire est encore un indien, Samantabhadra, mais lui, au moins, personnage historique. Son nom chinois, traduit d’après le sens indien de Samantabhadra, est Pou-hien (caractères chinois), qui signifie grand sage, immensément, universellement sage. Quelquefois, mais rarement, on l’appelle Ta-hin (caractères chinois), grand opérateur. Il vécut à une époque assez proche du début du christianisme. Le renseignement n’est pas très précis ; mais l’Inde est le pays du vague par excellence : les souvenirs n’y sont pas plus clairs que les idées. L’époque de Bouddha lui-même a été discutée pendant longtemps, et cependant il est beaucoup plus connu. Aujourd’hui on paraît être fixé sur son compte, grâce à une découverte récente ; et il serait mort en 479 ou 477 av. J.-C. C’est un rajeunissement notable,...de plusieurs centaines d’années.

    Pou-hien a été fondateur d’école : il a créé l’école tantriste, l’une des sectes bouddhiques ; aussi ses disciples n’ont pas manqué d’en faire un dieu. La fable de Pou-hien place son séjour au Mont Omi, dont il nous faut parler maintenant.

    Le Mont Omi (2). — Les Chinois comptent au moins quatre ou cinq monts Omi : en réalité, ce sont des pics différents d’un même massif montagneux, le massif qui sépare, dans leur cours inférieur, les deux rivières Tông-hô (caractères chinois) et Ya-hô (caractères chinois), jusqu’à 6 km. en amont de Kiâtin (caractères chinois), où les eaux du Min-kiang (caractères chinois) viennent grossir celles des deux autres. Les pics secondaires sont distribués à droite et à gauche du pic principal sur une ligne nord-sud, satellites géants autour du grand seigneur.

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    (1) P. Wieger, Histoire des Croyances, p. 567. — (2) La position géographique du Mont Omi est environ à 29o 5’ de latitude nord et à 101º 3’ de longitude est de Paris.


    Leur versant occidental n’a rien de particulièrement frappant ; il est à pente douce et relié à d’autres montagnes très proches ; mais au versant oriental, à l’est du massif, où la plaine commence et s’étend à perte de vue, la montagne d’Omi se dresse de toute sa hauteur, presque droit dans le ciel, comme une muraille, à plus de 3.000 mètres d’altitude. Elle domine la plaine, elle l’écrase, et, tirant sur l’horizon la ligne dentelée de sa crête orgueilleuse, elle bouche la vue à toutes ses rivales et ne partage avec aucune la joie de son triomphe. “Le spectacle, suivant la juste expression de M. Monnier, est d’une majesté incomparable” (1).

    Ainsi vue de la plaine, avec la ligne élevée de ses crêtes et sa structure massive, elle a vraiment grand air et attire toujours l’attention, de loin aussi bien que de près. Outre cet aspect d’ensemble, majestueux, qu’elle présente dans sa masse quand elle daigne sortir des nuages, elle offre encore, suivant la distance où l’on se place, une foule d’autres aspects aussi variés qu’étranges. Vu du côté est, de très loin, le pic principal ressemble à quelque chose comme un éléphant, aux formes colossales, dressant haut dans le ciel sa silhouette de monstre fantastique. Plus près et à mesure qu’on avance, la ligne des crêtes, avec ses irrégularités, prend les formes d’un géant couché tout de son long, tandis que l’arête méridionale “éveille l’idée d’un éperon de navire” (M. Monnier). Plus près encore et pendant que les premiers aspects disparaissent peu à peu à mesure qu’on distingue mieux les détails, d’autres, aussi nouveaux et aussi bizarres, prennent forme successivement sous le travail des yeux et de l’imagination.

    C’est un jeu facile, dira-t-on. C’est vrai ; il est même puéril, si vous voulez, bien que beaucoup de grandes personnes le pratiquent à l’occasion. Et en dehors des autres raisons, plus importantes, qui ont pu influer sur le choix du Mont Omi pour en faire un lieu de pèlerinage et favoriser le développement de sa célébrité, je ne voudrais pas assurer que cette raison spéciale n’y ait été pour rien. Les Chinois, malgré leur esprit positif, sont doués d’une imagination très vive et, sous leur apathie, on découvre un caractère très impressionnable.

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    (1) Tour d’Asie, p. 302.


    Le massif montagneux d’Omi n’est pas isolé : excepté à l’est, il est relié très fortement à d’autres montagnes. Au sud, il tient à la chaîne qui se prolonge jusqu’à la vallée du Fleuve Bleu et au Yunnan, et qui, dans sa partie la plus montagneuse jusqu’au Kientchâng, est habitée par la peuplade indépendante, jamais encore soumise, des Lolo. Au nord, le massif serre de près la rive droite du Ya-hô et passe derrière Yatcheou (caractères chinois). De là d’autres montagnes, sous d’autres noms, continuent la chaîne en se prolongeant dans la direction générale du nord ; elles dessinent, autour de la fertile et vaste plaine de Tchentou (caractères chinois), un grand demi-cercle plus ou moins régulier, s’approchant et s’éloignant tour à tour de la capitale du Setchoan. Mais c’est à l’ouest que se trouvent les plus hautes montagnes ; du sommet on les voit, en prolongement indéfini, disposées comme en gradins, les pics les plus élevés à l’arrière-plan, toujours couverts de neige.

    Toutes ces hauteurs, qui viennent côtoyer la plaine du Setchoan, se rattachent à un système montagneux fort éloigné : elles sont le prolongement et les derniers contreforts de la longue chaîne des Kouen-lên (caractères chinois) dont les racines sont à Pamir. Les cartes du P. Wieger, insérées dans ses Textes Historiques, donnent de cette chaîne et de ses prolongements une claire vue d’ensemble : c’est comme un bras dont le coude est à Pamir, un bras démesurément long, tendu entre deux déserts, celui de Gobi au nord, celui de Khor au sud ; le bras se termine, au sud du cours supérieur du Houâng-hô (caractères chinois) (Fleuve Jaune), comme par une main, le pouce dirigé vers l’est et prolongé jusqu’à la mer, les autres doigts rabattus vers le sud, en direction parallèle, laissant passer, entre leurs intervalles, trois grands fleuves, dont le Fleuve Bleu et le Ya-long. La province du Setchoan, mais principalement sa plaine, est comprise presque tout entière dans l’angle du compas formé par le pouce et l’index.

    Il est possible que le Mont Omi ne soit pas le pic le plus élevé parmi ceux qui se dressent sur le pourtour de cette longue ligne et s’avancent jusqu’au bord de la plaine, et parmi ses émules il en est peut être plus d’un qui, par certains côtés, lui soit supérieur. Mais aucun, sans doute, ne présente à la fois tant de côtés attrayants et ne réunit avec autant de bonheur la richesse des détails et l’harmonie de l’ensemble.

    Toujours est-il qu’un voyage au Mont Omi est l’excursion classique, traditionnelle, pour tout étranger de passage : résidents de la capitale ou personnel des canonnières, quand celles-ci poussent jusqu’à Kiatin leur croisière d’été. Et c’est encore le Mont Omi qui a eu la préférence des pasteurs protestants lorsqu’ils ont voulu choisir un endroit pour leur villégiature d’été. Leurs bungalows, bâtis aux flancs de la montagne, couvrent toute une colline. Le site est agréable assurément, car les pasteurs y passent trois mois tous les ans ; ils y viennent de fort loin quelquefois, et de plus en plus nombreux.

    Disposition des temples bouddhiques. — Genèse de leurs pèlerinages. — En s’établissant là, les bonzes ont donc eu la main heureuse, car le choix était très judicieux. Dans ce domaine, d’ailleurs, ils ont le coup d’œil juste. Ils ont le sentiment des beautés de la nature : on le voit au goût sûr qui préside au choix de leurs installations. En pays de plaine, c’est une préférence marquée pour les moindres éminences ; en pays accidenté, c’est le choix, presque constant, du flanc ou du sommet des collines, d’accès plus pénible pourtant et souvent difficile, mais où les pagodes sont si gracieuses, dans leur cadre de verdure, et surtout très bien orientées, tels des belvédères, en face d’un beau paysage, dans un air pur et loin du bruit. Ce souci du cadre pittoresque est assez frappant dans un pays et chez un peuple d’où la poésie semble bannie ; mais c’est un fait indéniable ; tout le monde en est témoin, car c’est la même règle partout et les pagodes foisonnent.

    Qui n’a admiré, s’il les a vus, ces deux îlots rocheux qu’on appelle le Grand et le Petit Orphelin, si mélancoliques au milieu des eaux du Fleuve Bleu ? On n’y trouverait peut-être aucun autre habitant, mais il y a des bonzes et des pagodes.

    En face de Kiatin, sur la rive gauche du Mîn, orientés vers les montagnes d’Omi, on remarque deux rochers analogues, aux contours arrondis, d’aspect très pittoresque. Ils se dressent au-dessus de la rivière, droits comme un mur, l’un à 70 mètres, l’autre à 100 mètres de hauteur. Une forêt de beaux arbres toujours verts couronne leur sommet et leur donne de loin l’apparence de deux immenses corbeilles de verdure posées au bord de l’eau. Naturellement on y trouve sanctuaires et couvents bouddhiques. Le plus ancien remonterait, paraît-il, à la dynastie des Tâng, donc à plus de mille ans. A ses pieds on peut admirer une statue de Bouddha assis face au fleuve, haute de 60 mètres, taillée dans le rocher, et qui serait, au dire des spécialistes, la plus colossale du monde.

    Voici, faite par le P. Huc, la description de la lamaserie de Koumboum, conçue dans le même esprit. “La lamaserie de Koumboum compte à peu près quatre mille lamas. La position offre à la vue un aspect vraiment enchanteur. Qu’on se figure une montagne coupée par un large et profond ravin, d’où sortent de grands arbres incessamment peuplés de corbeaux, de pies et de corneilles au bec jaune. Des deux côtés du ravin et sur les flancs de la montagne, s’élèvent en amphithéâtre les blanches habitations des lamas, toutes de grandeur différente, tontes entourées d’un mur de clôture et surmontées de petits belvédères. Parmi ces modestes demeures, dont la propreté et la blancheur font toute la richesse, on voit surgir çà et là de nombreux temples bouddhiques aux toits dorés, étincelants de mille couleurs et environnés d’élégants péristyles “. (1)

    On peut lire, dans une étude sur la Mongolie, parue dans l’Echo de Chine du 1er mars 1924, la description du site magnifique de Tcho-miao, devenu le siège d’une autre lamaserie et d’un sanctuaire bouddhique. Où-tai-chan du Chansi apparaîtra alors comme quelque chose qu’il est difficile de surpasser : Tcho-miao, malgré toute sa beauté, n’est, en effet, que la miniature de l’autre, et souvent appelé, pour cette raison, le “petit Où-tai-chan ”.

    Il est inutile d’insister. Apporter de nouveaux témoignages ne servirait de rien ; c’est une loi constante, facile à vérifier partout : du plus petit au plus grand, c’est là le dispositif général, le cadre traditionnel des temples bouddhiques, et c’est la même sollicitude qui a veillé au choix de la montagne d’Omi.

    Cependant, si ce cadre pittoresque suffit pour faire le charme et la beauté d’une installation, il n’est pas suffisant pour lui donner de la vogue et attirer les foules ; car la dévotion populaire ne se nourrit pas que de poésie : ce qu’il lui faut surtout, c’est du merveilleux. Que si l’on crée, autour d’une pagode, une atmosphère de ce genre, alors non seulement la pagode, mais encore ses environs jouiront du même prestige. Comme un verre de couleur, appliqué sur les yeux, fait prendre à un paysage ses propres teintes, comme l’odeur d’un parfum envahit et imprègne tout autour de lui, ainsi cette atmosphère de surnaturel païen, créée autour d’un temple, envahit, imprègne tout le voisinage et projette sur lui ses teintes superstitieuses. Sous son action de parfum malfaisant et de verre trompeur, tout, dans les alentours, prend un caractère faux : la terre est considérée comme sacrée ; les formes, les aspects du paysage deviennent des représentations divines ; les phénomènes naturels ne sont plus vus sous leur vrai jour ; les sites sont peuplés de génies ; les bêtes malfaisantes même sont respectées, quelquefois honorées d’un culte, etc. C’est une transformation à laquelle le démon a pu coopérer directement ; le reste, sous son influence néfaste, est venu de la supercherie, de la mauvaise foi, de l’imagination et de l’ignorance.

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    (1) Voyage en Tartarie et au Thibet, II, p. 95.


    Cette atmosphère de merveilleux fait sentir son influence dans tous les lieux de pèlerinages ; elle les domine, elle les environne. Elle a mille façons différentes d’exercer son emprise, de créer un état d’esprit, de faire des victimes. A Tcho-miao, elle a accrédité, auprès des Mongols, la fable que les idoles du lieu ne seraient pas une œuvre humaine, mais un présent des dieux ; à Pou-to-chan, Kouan-in aurait abordé dans cette île sur des feuilles de lotus ; à Ou-tai-chan, c’est le dieu Manjucri qui fait son séjour habituel de cette montagne devenue terre sacrée par excellence, surpassant toutes les autres, capable d’assurer, à tout mort qu’on lui confie, une heureuse transmigration. A Omi également on trouve son action : on la trouverait dans cent autres endroits plus ou moins fréquentés, entretenant la dévotion locale et attirant des pèlerins plus éloignés.

    Telle est la genèse des pèlerinages païens, ce qui les crée, les entretient, les développe. On y trouve la trace visible des continuelles singeries du diable, calquant toujours son culte à lui sur celui qui est rendu au vrai Dieu.

    Pour ce qui regarde Omi, voici quelques exemples à l’appui de ces remarques.

    Causes de la célébrité du pèlerinage d’Omi. — Dans les fables bouddhistes on lit que le séjour du dieu Ouen-tchou-fou (caractères chinois) (Manjusiri) est à Ou-tai-chan, celui de Pou hien (caractères chinois) (Samanto-bhadra), au Mont Omi etc. En voici un récit d’après le P. Doré, s.J.

    “Dans un grand banquet des dieux sur le Mont Sumeru, Hôho (caractères chinois) demanda à son voisin les noms de quelques-uns des convives et des renseignements sur les dieux présents au festin. Voici la réponse qu’il reçut à propos de Ouen-tchou fou (caractères chinois) (Manjusiri). “Le compagnon de gauche de Kouan-in est Ouen-tchou-fou ; il habite Ou-tai-chan...” Au même banquet, Pou-hien siégeait à la droite de Kouan-in,. Le cicérone continua : “Sa résidence est située sur le Mont Ngo-mei-chan (caractères chinois) (Setchoan). Il change constamment de figure et se transforme à chaque fois qu’on le prie. Bien que son habitation ordinaire se trouve sur la montagne ci-dessus nommée, il aime à voyager et change souvent de demeure. A peine l’a-t-on invoqué qu’il arrive. Sa vertu ne le cède en rien à sa majesté ; et c’est la raison qui lui a valu le titre d’Esprit puissant à la grande allure” (1).

    Comme relique, les bonzes présentent à la vénération des pèlerins ce qu’ils appellent une “dent de Bouddha.” C’est un bien commun à deux pagodes, qui en ont la garde, à tour de rôle, chacune pendant un an. J’ai vu cette relique : ce n’est pas une dent, c’est une mâchoire ; mais est-elle humaine ?... Dans un de ses volumes sur les superstitions, le P. Doré raconte l’aventure d’un bonze, qui se disait aussi possesseur d’une “dent de Bouddha”. Il la vantait beaucoup : elle pouvait, disait-il, briser les plus durs métaux et ne pouvait être attaquée par aucun. Un Chinois, moins crédule que les autres, eut l’idée de la soumettre à une épreuve originale : il la frappa avec une corne de chèvre et la brisa. Si l’on soumettait la “dent” du Mont Omi à une épreuve scientifique, non pas sur sa dureté, mais sur sa provenance, il est probable que ses propriétaires n’auraient pas lieu d’être plus fiers que leur collègue.

    De temps en temps il se passe au sommet du Mont Omi un phénomène curieux, très naturel, mais frappant. Il a lieu sur la grande cime, quand les conditions atmosphériques favorables se trouvent toutes réunies, car c’est d’elles qu’il dépend. Les indigènes regardent ce phénomène comme une manifestation de Bouddha, comme une apparition divine et ils l’appellent, pour cette raison, la “Gloire de Bouddha”. Je n’ai pas assisté à ce phénomène ; mais en voici une description, faite par le voyageur Marcel Monnier.

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    (1) Recherches sur les superstitions. Panthéon chinois, VI, p. 91-93.


    “A mesure que le soleil monte, l’ombre de la montagne se projette en vigueur sur les brumes blanches des vallées, comme sur un écran ; peu à peu, sous la poussée de la lumière, elle grandit, paraît envahir tout le ciel. C’est ce phénomène, analogue au spectre du Broken dans les montagnes du Harz, que les indigènes appellent la “Gloire de Bouddha”. Alors l’enthousiasme des pèlerins ne connaît plus de bornes. Parfois même des exaltés s’élancent, les bras tendus, vers l’apparition céleste et vont s’écraser, 4.000 pieds plus bas, contre les rochers. C’est en vain que les bonzes, désireux de prévenir ces accidents, ont établi une barrière entre la pagode et le précipice : la fascination de l’espace, l’attirance de la “Gloire” est telle pour certains dévots, en particulier pour les Thibétains qui pendant les mois d’hiver fréquentent la cime sainte, que ces suicides sont encore fréquents.”

    Dans le même ordre d’idées, je citerai un autre phénomène, moins frappant et tout aussi naturel, mais qui passe, aux yeux des indigènes, pour être de nature extraordinaire. Les détritus et les pourritures de toute sorte qui se sont accumulés peu à peu au fond de ce gouffre de 4000 pieds sont sans doute un bouillon de culture favorable à l’éclosion des insectes, surtout des espèces phosphorescentes. Toujours est-il que durant les belles nuits d’été, on voit parfois monter du fond vers les hauteurs une multitude de ces bestioles, lucioles lumineuses et vers luisants. Rampant ou voletant le long des parois, elles viennent chercher en haut un peu de fraîcheur dans l’air plus pur. Cette excursion nocturne frappe l’imagination des indigènes, qui la regardent comme l’accomplissement d’un devoir religieux. Ces pauvres bêtes, disent-ils, viennent, tout comme les hommes, rendre leurs hommages à Bouddha. — Le soir que je passai sur cette cime, je fus invité par un bonzillon à aller voir ce spectacle. Dehors il ventait fort et le froid était vif, bien qu’on fût au moins de juillet. Je n’avais guère envie de quitter le coin du feu ; cependant la curiosité l’emporta et je finis par me diriger du côté du précipice. J’en fus quitte pour ma peine, car je ne vis rien du tout. Les prudentes bestioles avaient été plus sages ; averties par leur instinct qu’il faisait froid là-haut, elles n’avaient pas quitté leur refuge, remettant à plus tard leur pèlerinage à Bouddha.

    Ce gouffre aux bestioles a une autre attraction. La mort dans ce précipice assure, dans l’autre vie, de grands avantages, analogues à ceux que l’on attribue à la terre de Ou-tai-chan, autre “terre de Bouddha”: une transmigration heureuse ou une métamorphose en génie, ou autre chose semblable. — M. Monnier donne à ce gouffre une profondeur de 4.000 pieds ; il en a peut-être davantage, car il n’a jamais été mesuré et on n’en voit pas le fond. Se jeter là, ce n’est plus seulement la mort certaine, c’est la destruction immédiate. Mais, dans l’espoir d’être mieux partagés dans l’autre vie, beaucoup de malheureux s’y sont précipités, à l’occasion du phénomène de la “Gloire de Bouddha” ou en d’autres temps.

    Un peu plus bas se trouve une caverne célèbre, qui jouit d’une réputation analogue : le procédé diffère, — c’est le procédé de la mort par la faim, — mais le résultat serait le même. On dit que cette pratique a cessé, mais elle a fait plus d’une victime jadis.

    Voilà quelques exemples qui donnent une idée de ce qui fait la renommée et la gloire des sanctuaires païens : fables inventées de toutes pièces, phénomènes interprétés de travers, crédulité facile exploitée grossièrement et qui ne demande qu’à l’être ; tout cela embelli, exagéré et propagé au loin par parole et par écrit, assure une célébrité incroyable, fait affluer des dons princiers, attire des foules de pèlerins, et, en maintenant sur les yeux un voile qui empêche de distinguer l’erreur de la vérité, cause la perte de tant de malheureux.

    (A suivre) P.L.R.




    1925/1-11
    1-11
    Anonyme
    Chine
    1925
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