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Un mariage difficile

Un mariage difficile
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    Un mariage difficile

    Donc cétait en hiver, et la journée mavait paru longue. Ma demeure, une habitation assez vaste, à ciel ouvert en plein milieu, mais pourvue dun étage. Le rez-de-chaussée sert de chapelle. Sur un côté, un escalier aux marches branlantes et inégales conduit à ma chambre, où, pour le regard même le plus discret, il ne peut y avoir rien de caché, car seul un pan de cloison fait séparation dans une immense salle, et il ny a pas de porte. Lété, la chaleur y est opprimante ; lhiver, le vent et le froid sy cachent dans tous les coins. Heureusement, pour me dédommager de lincommodité du local, mes chrétiens, bien que nayant que deux ans de baptême, ont la foi vive et se montrent bons et prévenant à mon égard. Je suis chez eux depuis hier, et aujourdhui je dois bénir un mariage qui, daprès les coutumes du pays, naura lieu que ce soir à la nuit. La fiancée narrivera, en effet, quaprès coucher du soleil. Les cris aigus des flûtes, le grondement sourd des gongs, la plainte retentissante des cymbales accompagneront sa chaise fleurie et fermée de la maison paternelle à sa nouvelle demeure, tandis que, sincèrement ou non, elle sappliquera, daprès les rites, à pleurer et à crier, pour exprimer le chagrin dont son cur doit déborder en quittant ceux quelle a aimés depuis sa naissance. Il est 9 heures du soir. Un bruit assourdissant et trois fortes détonations annoncent larrivée du cortège. Dabord ce sont les présents que la famille de la mariée offre aux nouveaux époux. Souvent il y a de bien belles choses, même de précieuses, qui ne dépareraient pas le trousseau dune élégante Parisienne. Parfois aussi, en dehors de quelques meubles dun rouge éclatant agrémenté dun simple filet dor, rien qui retienne lattention, sauf peut-être quelques objets disparates, hétéroclites, que lon sétonne de voir porter en si grande cérémonie. Puis, marchant à pas précipités avec un faux grand air, car à leurs propres yeux ils sont des personnages importants, viennent les musiciens, hirsutes, une espèce de manteau pourpre sur les épaules, et faisant le plus de vacarme possible. Enfin la chaise dapparat à quatre porteurs passe lentement entre les rangs pressés des spectateurs, qui se poussent, se bousculent, à qui sera au premier plan afin de voir la jeune fiancée descendre du palanquin. Debout à lentrée de la chapelle se tient le futur mari, vêtu dune longue robe et coiffé du chapeau de cérémonie. Une écharpe écarlate jette de léclat sur ses habits chatoyants et fait ressortir le teint mat de son visage ; il est ému, car cest lui qui, recevant des mains de lentremetteuse la petite clef dorée, doit ouvrir les portes de la prison fleurie de celle quil attend et qui va devenir sa compagne. Tous alors de se pencher, mais la curiosité ne peut être satisfaite et, à la lueur des flambeaux, napparaissent que les couleurs variées de longs habits brodés. Le visage ne peut être vu ; un foulard de soie le dérobe aux regards indiscrets. Est-elle jolie ? Ses yeux ont-ils une expression lumineuse ? Le front est-il bombé ? Loreille est-elle fine et petite ? Autant de détails que les curieuses voudraient connaître pour en tirer des pronostics sur le sort heureux ou malheureux de la belle-mère. En Chine, le choix dune bru dépend uniquement des parents et, le plus souvent même, au jour de leur mariage, les deux jeunes gens ne se connaissent pas ; ils se sont peut-être vus, mais sans savoir que leur destinée était déjà fixée et quils étaient retenus lun pour lautre. Peut-être doit-on attribuer pour une bonne part à cette manière de conclure les alliances la désunion qui se produit dans beaucoup de ménages.

    Deux jours auparavant, la jeune fille sétait préparée au mariage par la réception des sacrements ; le jeune homme, de son côté, était prêt. Aussi, dès larrivée, tout le monde de rentrer dans la chapelle, qui pour la cérémonie avait été ornée de quelques fleurs naturelles et de guirlandes, tandis que des inscriptions de bienvenue couraient le long des murs saluant le nouvelle mariée eau termes élogieux et flatteurs. Après quelques prières récitées par la communauté chrétienne, je mavançai revêtu des ornements liturgiques vers les fiancés agenouillés lun près de lautre au pied de lautel. Pierre, acceptez-vous Marie ici présente comme votre légitime épouse selon le rite de notre sainte Mère lEglise ? La réponse ne se fit pas attendre : elle fut catégoriquement affirmative et prononcée dune voix forte, bien quun peu tremblante. Interrogeant alors Marie, je lui demandai aussi son consentement: aucune réponse. Après un instant, je renouvelle ma demande, mais sans plus de succès ; la jeune fille restait devant moi immobile, ne faisant aucun geste, narticulant aucune parole. Une troisième fois, ce fut la même chose... Dans lassemblée, tout le monde était consterné, langoisse crispait tous les visages. Paternellement, jadressai alors quelques exhortations à la récalcitrante, lui disant quelle était complètement libre daccepter ou de refuser, mais quelle devait me dire oui ou non. Confiant dans mon éloquence et croyant lavoir persuadée, de nouveau, pour la quatrième fois, je lui demandai si elle voulait accepter Pierre comme son légitime époux selon les lois de notre sainte Mère lEglise ?... A mon grand étonnement, je maperçus que je perdais mon temps : elle garda encore le silence... Que faire ?... Au bout de quelques minutes, bien ennuyé, je décidai de remettre la cérémonie au lendemain ; sur quoi je déposai surplis et étole et montai à létage qui me servait de chambre, laissant tout mon monde à la chapelle. Il était tard et il faisait froid ; aussi me disposai-je aussitôt à prendre du repos après avoir récité, non sans quelques distractions, ma pauvre prière du soir. Accrochant ma soutane à un des bambous qui soutiennent ma moustiquaire, je quitte souliers et chaussettes et me prépare à métendre sur ma natte, quand soudain jentends un immense brouhaha. A peine ai-je le temps de masseoir sur le bord de ma couchette que ma chambre est envahie. Père, Père, elle est décidée à parler. Interrogez-la, elle vous répondra. Et en même temps mes deux jeunes gens se mettaient à genoux devant moi. A ma demande de consentement Marie ne fit aucune difficulté de répondre affirmativement et dune voix bien claire. Tous les assistants purent lentendre... Enfin on me laissa seul et, tout en remerciant le bon Dieu que tout se fût arrangé aussi facilement, je ne pus mempêcher de sourire eau songeant dans quelle tenue jétais !... Javais béni le mariage sans soutane, pieds nus, assis sur le bord de mon lit, les pans retombants de ma moustiquaire encadrant ma pittoresque silhouette.

    Puisque cétait fini, je navais plus quà me coucher ; je me mis donc eau quête de mon bonnet de coton, ce fidèle compagnon qui préserve et des névralgies et des maux de tête. Je le cherchai longtemps : impossible de le trouver... Je me lève, je cherche encore : rien. Et cependant je lavais tout-à-lheure... Où laurai-je fourré ?... Par distraction, je porte la main à la tête : il y était... Et cest ainsi que, pour la première fois de ma vie, jai fait un mariage en nayant pour tout ornement quun vulgaire bonnet de nuit. Jen demande pardon à Dieu et aux hommes ; mais honni soit qui mal y pense !

    1924/238-241
    238-241
    Anonyme
    France
    1924
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