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Un joyau de notre couronne : Le Père Jean Bastide 2 (Suite)

Un joyau de notre couronne. Le Père Jean Bastide Missionnaire de Pondichéry. (Suite)
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    Un joyau de notre couronne.

    Le Père Jean Bastide

    Missionnaire de Pondichéry.

    (Suite)

    En ce temps-là, c'était moi le malade, et je dus rentrer en France. Au commencement d'octobre nous descendîmes ensemble de Bhamo, et il m'accompagna jusqu'à Rangoon. Non pas pour l'unique plaisir de voyager en ma compagnie, mais ayant l'oeil à tout, il avait remarqué une autre lacune chez moi : le soin des malades me prenait trop de temps ; il choisit donc parmi mes orphelins celui qui lui parut le plus intelligent, Lao Hpa, un jeune homme de 17 ans, qui, en plus du shan sa langue maternelle, parlait très bien le birman et passablement l'anglais, ayant passé le septième degré en l'une et l'autre langue. Il l'emmena à Rangoon à la Clinique des Frères Francis & Co. pour en faire un infirmier. Il lui ferait apprendre à diagnostiquer les cas de malaria, de typhoïde, de dysenterie, les maladies les plus communes de la région shanne ; à administrer les remèdes les plus usuels : quinine, sels de magnésie ; à panser les plaies, à vacciner, tout ce qu'un laïque peut faire aussi bien qu'un prêtre, en vue d'économiser le temps du missionnaire. Riche idée ! Ce fut un échec par la faute du jeune homme qui, le travail ne lui plaisant pas, nous opposa la force d'inertie.
    Le matin de mon départ de Rangoon, il me passa cette consigne : \ Maintenant que ma mère voit tout du haut du ciel, je n'ai plus de raison de cacher aux miens que je suis lépreux ; ça me fatigue et ça me répugne de toujours simuler dans ma correspondance ; tu iras à Cunlhat et à St Etienne (et il me donna différentes adresses) et tu publieras que je suis lépreux. Vas-y franchement sans mettre des gants ; fais-leur comprendre qu'il n'y a pas l'ombre d'un péché même véniel à être lépreux, et que je veux désormais être connu et que l'on prie pour moi comme tel. Le bon Dieu m'a envoyé cette croix, je veux en tirer tout le bénéfice possible et pour cela j'ai besoin que tous ceux qui m'aiment et tu verras qu'ils sont nombreux, prient pour moi. A ce compte, je ferai un bon malade. Compris ?
    Promis ? " " Oui ". On s'embrasse et on se sépare. Pour que l'imagination des siens ne batte pas la campagne et ne le défigure pas trop dans leur esprit, j'emportai une photographie prise la veille, dans laquelle nous avons en notre compagnie le jeune Shan Lao Hpa, l'infirmier manqué. Rien de sa maladie n'y est encore visible.
    Quelques jours après mon arrivée en France, l'abbé Fustier, alors curé de Grammont, vint me rencontrer à Roanne, et je sus que le secret avait été quelque peu éventé. Et même je connus l'étourdissante nouvelle que le P. Bastide était proposé par M. Soulié, maire de St Etienne, pour la Légion d'honneur, au titre du Ministère des Colonies. Une réponse favorable du ministre d'alors, l'honorable E. Daladier, est datée du 3 janvier 1925. Mais le P. Bastide avait devancé le ministre : aussitôt qu'il avait appris qu'on s'occupait ainsi de lui, il avait adressé au maire de St Etienne une lettre très digne, dans laquelle il déclinait catégoriquement l'honneur qu'on voulait lui faire. Cette lettre est datée du 5 décembre 1924. Il se demandait comment diantre se justifiaient ses titres, il n'arrivait pas à trouver quel mérite il peut y avoir à devenir lépreux. Malgré, ou plutôt à cause de l'estime qu'il avait pour la Légion d'honneur, il riait de ce qu'il appelait l'aventure.
    Quant au message dont j'étais chargé, j'allais m'en acquitter assez facilement ; l'abbé Fustier avait brisé le cachet du secret en informant lui-même le frère et les soeurs du P. Bastide ; il ne restait qu'à les persuader de dire toute la vérité aux neveux et nièces : c'était la volonté formelle de l'oncle Jean, et mon amitié y était engagée. La nouvelle fut reçue avec une douleur silencieuse et résignée ; de l'estime, on sentait que mon.. tait à la vénération dans l'esprit des neveux et des nièces Tant que l'oncle missionnaire allait par monts et par vaux à la conquête des âmes, on allait la tête haute avec une légitime fierté ; maintenant que l'oncle est condamné à souffrir de plus en plus, longtemps, longtemps, sans espoir de guérison, on s'incline sous la main de la Providence, mais on garde sa fierté, car le bon Dieu a choisi l'oncle comme victime pour le rendre plus semblable à son Fils et l'associer plus intimement à l'oeuvre de la Rédemption. Votre oncle, mes enfants, n'en est que plus parfait missionnaire. Soyez fiers et dignes de lui. Surtout, priez pour lui afin qu'il soit à la hauteur de son rôle, c'est lui qui vous le demande avec instance.

    * * *

    Quand je rentrai en mission, après plus d'un an d'absence, je m'aperçus, hélas ! Que la maladie avait continué son cours : le changement était sensible, et en dépit de sa belle barbe, les ravages devenaient perceptibles. On prônait de nouveaux traitements, tous plus efficaces les uns que les autres ; il essaya de plusieurs. Ce fut d'abord le "Sodium Morrhuate", à base d'huile de foie de morue au lieu d'huile de Chaulmoogra, en injections sous-cutanées ; ce traitement était moins douloureux que celui au Chaulmoogra, parce que les injections se résorbaient plus vite, mais les réactions fébriles étaient plus fortes. Puis il essaya des préparations au camphre qu'il abandonna bien vite, à cause de certaines réactions, plus pénibles moralement que physiquement douloureuses.
    De toutes ces injections, il récolta abcès sur abcès, et il dut souvent recourir au bistouri. Il n'en gardait pas moins sa bonne humeur, son pauvre corps lui semblait indifférent. Je le vis une fois, en septembre 1927, je crois, à la paroisse St Antoine de Rangoon, lors d'une neuvaine préparatoire à la fête de la Nativité de la Ste Vierge. Il marchait péniblement, il avait les traits tirés, on voyait qu'il souffrait, mais on ne savait pas au juste ce qu'il avait. Il devait prêcher vers les cinq heures, et son ami le docteur Donoghue vint une demi-heure avant le sermon avec sa valise à pansements. Je demandai : " Qu'est-ce qu'il te veut ?" " Ce n'est rien ; j'avais deux abcès qu'il m'a ouverts avant-hier, il vient changer le pansement, mais je souffre beaucoup moins. " J'assistai à l'opération. Pas grand chose, avait-il dit, mais deux plaies aux cuisses où, pour les laver, le docteur pouvait entrer la main. La dernière bande fixée, en avant pour le sermon, clopin-clopant et le sourire aux lèvres. Deux sermons par jour pendant une neuvaine, dans cet état, et quand on sait que pour les Tamouls un sermon qui ne dure pas au moins une heure ne compte pas, on plaint et on admire un tel prédicateur. Cette neuvaine terminée, un dernier pansement, et bien qu'il ne fût pas guéri, il partit pour Moulmein où il avait promis une retraite aux élèves des Soeurs de St Joseph de l'Apparition.
    C'est de 1926 à 1931 surtout qu'il exerça le ministère de la prédication un peu partout ; la veille des grandes fêtes on l'appelait pour les confessions, spécialement pour les fêtes où les Tamouls viennent en foule : 11 février à Nyaunglebin, 8 septembre à Rangoon, le Rosaire à Chanthagon, 3 décembre à Mandalay ; il passait alors la journée et une partie de la nuit au confessionnal.
    Bien qu'étant malade, il ne le cédait à personne pour les corvées pénibles. Où il y avait du travail, il voyait son devoir. Pour la gloire de Dieu et le salut des âmes, pour le service de ses confrères, son activité était toujours en éveil. Constatait-il un besoin, une lacune, son esprit n'avait de repos qu'il n'y ait remédié dans la mesure du possible. Dès son arrivée à Mandalay, il se rendit compte que la paroisse tamoule était handicapée faute de religieuses ; aussitôt qu'il put convaincre les autorités compétentes, il fit des démarches pour faire venir de Pondichéry les Soeurs de St Louis de Gonzague : ce qui donna à la paroisse St-François Xavier une toute autre figure. Es questions matérielles, constructions, réparations, etc. ... il était expert ; et pour rendre service en cette branche, il ne ménageait ni son temps ni sa peine. Il avait une mine inépuisable de petites industries pour économiser le temps et l'argent des confrères de la brousse qui recouraient à lui. Pendant que je construisais l'église de Nanhlaing, il se tenait à Mandalay à l'affût de bonnes occasions dans les ventes aux enchères : c'est ainsi qu'il me procura à des prix avantageux toute la ferraille nécessaire à la carcasse du béton armé, du teck de première classe provenant de démolitions de vieilles maisons birmanes, des portes et des fenêtres qu'un coup de rabot remettait à neuf et qui, étant donnée la qualité de ce vieux bois, auraient dû coûter dix fois plus cher. Quand les PP. du Sacré Coeur de Bétharram vinrent à Nanhlaing pour étudier le shan, quand les PP. de St-Columban arrivèrent pour prendre notre place, il nous procura de cette même manière tout le mobilier nécessaire. Il ne laissait échapper aucune bonne occasion, sans cependant tomber dans la prodigalité, n'étant pas de ceux qui achètent indistinctement tout ce qui peut servir : il savait nos besoins, et ce qu'il achetait trouvait son emploi immédiat. Les services qu'il a ainsi rendus sont aussi nombreux qu'inappréciables.
    Il se serait fait un cas de conscience de s'autoriser de sa maladie pour garder un repos béat. J'ai entendu dire, c'était même une sentence courante, que cette activité, en le distrayant de son mal, l'aidait à le supporter. Oui, tant qu'on voudra, mais il n'en reste pas moins qu'il faut une certaine dose de courage pour faire fi de ce mal et marcher quand même. Ceci me rappelle une jolie réplique de Mgr Cardot. Le vieux Père Tardivel, un ascète de 50 ans de mission, faisait ses vingt minutes d'action de grâces le matin et sa demi-heure de visite au St Sacrement l'après-midi, à genoux, sans appui. Mgr Cardot le proposait en exemple à un jeune missionnaire qui crut faire de l'esprit en disant : " Oh, ce n'est pas difficile, il en a l'habitude. " " Eh ! Repartit Monseigneur, prenez-la donc, l'habitude. " Tout est là, l'habitude, et si je ne me trompe, ces efforts qui créent l'habitude ont d'intimes rapports avec ce que l'on appelle vertu.
    (A suivre.) C. ROCHE,
    Miss. de la Birmanie."
    1940/780-785
    780-785
    Roche
    Inde
    1940
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