Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un essai dEmigration 4 (Suite et Fin)

Un essai dEmigration Bolognano 1882-1884(Fin) Visite dun couvent de Capucins.
Add this
    Un essai dEmigration
    ____

    Bolognano
    1882-1884 (Fin)


    Visite dun couvent de Capucins.
    Vers le milieu du mois de juillet, un Capucin venu pour prêcher le panégyrique de St Laurent de Brinde, nous avait fait promettre de visiter son couvent. Des circonstances indépendantes de notre volonté nous avaient empêchés, jusquici, de mettre ce projet à exécution. Par un beau jour du mois doctobre, toute la communauté dirige ses pas vers la vallée qui abrite, dit-on, les meilleurs prédicateurs de la province de Venise. Après une course rapide, mais fort chaude, nous heurtons à la porte du couvent. Le frère portier ouvre un guichet et demande ce que nous désirons. A la vue de nos soutanes il ouvre la porte sans attendre une réponse. Refermant soigneusement la porte, il nous conduit directement à la salle des étrangers. Le Père Paolo est-il ici ? A ce nom sa face séclaire dun large sourire et il donne lordre à un novice, qui passe dans la cour, daller chercher celui que nous demandons. Au-dessus de la porte, une inscription en grosses lettres frappe nos yeux : Une seule chose est n6cessaire, le salut. Dans la salle, une grande table couverte de revues, des chaises en paille et, appendus aux murs, sept à huit portraits de St François, faits par des moines artistes. Tandis que les autres feuillettent les revues, un aspirant demande au portier si ces portraits sont bien ressemblants ? Pourquoi donc demande celui-ci ? Parce quon a représenté ici votre saint fondateur tantôt la figure rasée, tantôt avec une barbe en fleuve. Or, il est raconté dans sa vie quil porta toujours la barbe courte et quaucun rasoir neffleura sa figure. Indigné, le brave portier allait répliquer par de vertes paroles, quand la porte souvre vivement, livrant passage au Père Paolo. Délivré par son supérieur, le portier alla reprendre sa faction sans avoir tranché la question.

    Après nous avoir fait servir un verre de bière pour nous rafraîchir, notre hôte nous propose une promenade plus courte que celle que nous venons de faire. Allons dabord saluer le maître de céans. La chapelle avec ses stalles en bois de chêne, son autel splendidement orné, ses fenêtres mesurant avec parcimonie la lumière du jour, ses murs élevés mais nus, porte au recueillement et à la prière. Il saute aux yeux que les fils du Poverello dAssise vivent toujours dans les sentiments de pauvreté de leur séraphique fondateur. Passant par le cloître nous entrons dans la salle du chapitre où lon nous explique quelques points du règlement, les avantages de la coulpe pour la correction de ses défauts et son progrès spirituel, etc.. Un aspirant de sécrier alors : Cest si beau que je vais demander mon admission dans votre ordre. Le Frère Paolo, émerveillé, dajouter aussitôt : Nous avons des missions en Chine et si vous conservez plus tard le goût des Missions, nos Supérieurs ne manqueront pas de tenir compte de vos préférences. Tout en félicitant le frère de sa nouvelle recrue, nous arrivons au réfectoire. Au dessus de la porte nous lisons : Sive manducatis, sive bibitis, etc, omnia in gloriam Dei facite, (1) ou encore : omne quodcumque facitis in verbo aut in opere, omnia in nomine Domini, etc. (2). Un grand crucifix appendu au mur, une chaire pour le lecteur, trois grandes tables dans le sens de la longueur et une centaine descabeaux, voilà tout lameublement de la salle. A tous vient spontanément cette réflexion : Cest bien nu ! De là nous passons au jardin, vaste enclos qui fournit assez de légumes et de fruits à toute la communauté. Nous admirons des pommes et des poires de belle venue, qui se demandent que quelques jours de soleil pour arriver à maturité. A côté du jardin sont les étables pour les vaches laitières. Notre dernière visite est pour les cellules. Un petit lit, une chaise et une table. Pour tout ornement une croix. En voyant le matelas de 8 à 10 centimètres dépaisseur et une couverture grise roulée à ses pieds, laspirant-Capucin de tout-à-lheure demande si en hiver la literie nest pas augmentée ? Non, répond le frère Paolo, elle est la même, hiver comme été. Alors je retire ma parole, dit notre confrère. Et le frère Paolo de lui répliquer aussitôt : Nemo mittens manum suam ad aratrum, et respiciens retro, aptus est regno Dei (3).

    Pour une couverture, notre confrère perdit sa vocation de franciscain.

    (1) I Cor. X, 31. (2) Coloss III, 17. (3) Luc IX, 62.


    Un mois plus tard nous retrouvions le frère Paolo au pèlerinage de Notre-Dame du Sacré-Cur auquel prennent part, tous les ans, les paroisses du doyenné dArco. A la foule le frère adressa la parole avec son éloquence accoutumée. Après le sermon, la procession. Unis à ces pieux pèlerins par les mêmes sentiments de foi, damour et de reconnaissance, nous unissons aussi nos voix dans le chant du cantique à Notre-Dame du Sacré-Cur.

    A la fin de la cérémonie nous fîmes nos adieux à cet apôtre du peuple et lui demandâmes un souvenir dans ses prières pour nous et nos missions. Et réciproquement, dit-il, priez aussi pour mes missions du Tyrol, plus difficiles quelquefois que les vôtres !

    Au commencement du mois de décembre, le P. Péan nous annonce que les 4 diacres seront ordonnés prêtres aux quatre-temps de Carême 1883, mais avec cette particularité que trois le seront à Paris, et le quatrième à Trente. Ce dernier devra faire encore un sacrifice lourd à la nature, mais certainement fort agréable à Dieu.

    La veille du premier de lan, les trois diacres débarquaient à Paris après un voyage intéressant à travers la Suisse.

    A Bâle, la Rome protestante, ils firent la connaissance du curé catholique de cette populeuse cité. Il nous montra son église délabrée en face de 17 temples protestants, semblables aux plus belles cathédrales de France. Pauvre, comme le saint curé dArs, il nous prêta, sur nos mines, trois billets de cent francs dont nous avions besoin pour arriver chez nous. Que neût-il pas fait pour garder lun des voyageurs ?

    Le jour même de notre arrivée au Séminaire, nos Supérieurs renvoyèrent à ce bon curé largent quil nous avait prêté si à propos, en le remerciant et en linvitant, si jamais il allait à Paris, à descendre au Séminaire de la rue du Bac où il serait reçu à bras ouverts. En descendant de voiture, les trois diacres faillirent être étouffés par les aspirants, anciens et nouveaux, qui voulaient voir de près les revenants. Deux jours durant, ils eurent à répondre à des milliers de questions, à décrire les lieux quils venaient de quitter, etc., puis tout rentre dans lordre. Ne fallait-il pas préparer lordination et le départ ?

    Ici devraient finir ces pâles souvenirs, mais deux lettres, épargnées par les fourmis blanches, nous feront connaître les faits et gestes de la petite communauté de St Paul jusquà son retour à Paris. Voici la première de ces lettres :

    Bolognano, 7 Mars 1883

    Cher Ami,
    Ma main tremble au souvenir des grandes choses quelle va vous esquisser. La semaine de notre ordination a été féconde en mémorables événements. Puisse ma plume, en vous les décrivant, rester toujours à la hauteur de son sujet ! Je ne vous parlerai pas de notre voyage à Trente, vous lavez fait et vous savez que rien ne peut être plus agréable. Comment, dailleurs, pour nous aurait-il pu en être autrement quand nous avions pour compagnons de route, en allant, le saint recueillement de la retraite, et au retour, les douces émotions de la paix la plus pure ? La première messe de notre cher confrère, M. Grangeon, fut fêtée en famille. Grand gala, toasts joyeux, voire même quelques-uns des chants que vous connaissez. Jarrive maintenant au récit de la grandissime réjouissance qui eut lieu, le dimanche suivant, à léglise de Bolognano, à loccasion de la première messe solennelle de notre confrère. M. le Curé lavait annoncée davance. Il avait également averti ses paroissiens dune cérémonie quil se proposait dorganiser. Cétait non pas le baisement des pieds, mais le baisement des mains. Aussi, chaude recommandation aux mamans de fournir, ce jour-là, des mouchoirs à toute la gent enfantine. La fête se prépare par un triduum solennel. Pendant trois jours, on sonne les cloches à toute volée, le matin, à midi et le soir. On envoie des émissaires dans les vallées dalentour afin de convier à lallégresse tous les hommes de bonne volonté. Le samedi soir le carillon se fit entendre plus joyeux et plus prolongé, et des salves dartillerie annoncèrent aux échos de la montagne que demain serait un grand jour.

    Enfin laurore du dimanche paraît. Le Lion sillumine des premiers feux du soleil. Jaurais voulu avoir les ailes de laigle et planer dans les airs afin de contempler à mon aise les groupes de pèlerins qui venaient des vallées voisines. Il en vient de Gardonne, de Padonne, de San Félice, de Loppio et Nago-Braïla ; Drena, Dro et Canige fournissent aussi leur contingent. Venez braves montagnards ! Venez encore de Teno, Vigne, Campi, Riva et Arco. Accourez à Bolognano, il y a un nouveau prêtre.

    A 5 heures du matin nous fûmes réveillés par les détonations de lartillerie. Elles se continuèrent jusquà lheure fixée pour la grandmesse. Nous y allâmes tous, parés de nos habits de fête. Certes, ce fut une grandmesse : Entrée solennelle, diacre, sous-diacre, maître de cérémonies, etc., rien ny manque. La chorale de la paroisse nous inonde de ses flots dharmonie. Elle avait eu le temps de se préparer, car elle sexerçait depuis une semaine. Elle chanta un Veni creator au commencement, un O Salutaris à loffertoire, et, je crois, un Tantum ergo à la communion. A lélévation, de terribles coups de canon rehaussaient la majesté de ce moment solennel. Vraiment, cétait magnifique ! Et le peuple ! comme il avait lair impressionné ! Léglise était remplie ; les enfants, si tapageurs dordinaire, étaient sages comme de petits anges. Tous semblaient dire : oh ! que cest beau, cest comme au Ciel ! Enfin la messe sachève. Sortie solennelle et nous nous retirons. Le jeune prêtre reste en aube et en étole. On le fait asseoir à lentrée du chur sur un beau fauteuil. On lui met sur les genoux un magnifique coussin brodé sur lequel il pose ses deux mains, et toute lassistance, chacun à son tour, vient se mettre à genoux devant lui pour baiser ses mains consacrées par lonction de lhuile sainte. M. le curé se tenait à sa droite, tenant un linge. De temps en temps il essuyait les mains de notre cher confrère. Cette touchante cérémonie dura trois quarts dheure. A midi, nouvelles détonations pendant le repas. M. le curé dînait avec nous. A 2 heures, vêpres accompagnées par de nombreux coups de canon, chants magnifiques. Une surprise attendait alors notre cher confrère. Un nouveau-né était présenté aux fonts baptismaux. Notre nouveau prêtre en fit un chrétien, et le père de lenfant lui promit de le lui amener de temps en temps à la maison. Nous apprenons que ce pauvre petit est à larticle de la mort. Il sappelait Damiano. Enfin cette journée sans pareille se termina par un salut solennel qui, par sa beauté, fut un résumé de la fête entière. Lartillerie nous poursuivit de ses détonations jusque fort avant dans la soirée. Voilà, mon cher ami, un faible tableau de ce qui sest passé à Bolognano le troisième dimanche de carême. Malgré tous mes efforts javoue que tout en disant la vérité, je suis bien loin de lavoir dignement décrite. Le P. Tessier est parti lundi, enchanté de son séjour à Bolognano, mais non dune promenade que nous lui avons fait faire à Bey. Le P. Chibaudel partira la semaine prochaine pour Rome. Il y passera la Semaine Sainte et les têtes de Pâques. Mes amitiés à mon ancien voisin de table. Il doit regretter le Trentino et son bon vieux voisin qui était toujours là pour lui réparer sa montre et y appliquer une nouvelle aiguille en bois, quand la précédente disparaissait. Je vous présente é voveri de M. le curé, toujours alerte.

    A quand votre départ ? A Dieu et priez pour moi.

    J. LECLERC

    Voici la seconde lettre, reçue en Mission.

    Bolognano, 20 Juin 1883.

    Cher Ami,
    Vous dire avec quel plaisir, avec quel bonheur jai lu votre dernière lettre est chose inutile. Dieu soit béni et sa Sainte Mère pour lheureuse traversée dont vous avez été favorisé. Bien souvent sans doute votre souvenir sest reporté au milieu des montagnes du Tyrol. Voici donc quelques détails sur Bolognano. Il y a du nouveau depuis votre départ. Un projet prévu depuis quelque temps va être mis à exécution ; toute la petite communauté doit rentrer à Paris pour le commencement des vacances. Depuis plus dun mois nous sommes au courant. Nos confrère de Paris le savent-ils, officiellement du moins ? nous lignorons.

    Les populations, dont vous connaissez lattachement pour nous, regrettent fort notre départ. Beaucoup même ont peine à y croire : Moi pare una roba impossibila dit Eligio en frisant violemment sa moustache. Le docteur en est très affecté. M. le curé a écrit au P. Rousseille pour le faire changer didée ou du moins pour obtenir que nous passions ici nos vacances. Le coppo-Commune (1) promet de nous bâtir un palais su la montagne, si nous restons.

    De tous côtés, à Riva, à Ledro, etc., on nous offre des maisons. Que de lettres sur ce sujet reçues par le P. Péan ! Du moins chaque Tyrolien qui nous rencontre veut avoir un ricordo (2) des missionnaires : médailles, images, chapelets, etc.. On en a donné des milliers déjà, mais le moyen de satisfaire tout le monde ?

    (1) Le Maire. (2) Un souvenir.


    Depuis lannonce de notre départ, nous profitons des jours de congé pour faire encore quelques excursions, les dernières, à travers monts et vallées. Mais le temps ne nous favorise guère. La pluie tombe si fréquemment, quà deux reprises, on a craint de nouvelles inondations. Cependant le Seigneur a épargné cette épreuve à ces pauvres populations. Depuis notre visite, que vous connaissez bien, le lac de Ledro nous a vus deux fois parcourir ses rives et sillonner ses flots : la première, avec le P. Chibaudel, la deuxième, avec le P. Péan qui est venu en voiture à cause de sa jambe toujours faible, renforcée dune entorse prise dans sa chambre, pas bien grave heureusement. Les vaillants dIsraël sont revenus par la montagne. Dans une descente un peu précipitée le bréviaire de M. Elberbach a perdu cartes et couvertures sans parler dautres incidents presque comiques. Les plus pacifiques ont accompagné le P. Péan chez lancien archiprêtre dArco, retiré dans un charmant village à une heure au-dessus du lac. Le bon vieillard nous a prouvé par des arguments pratiques que notre visite lui était agréable. Les populations de tous les villages échelonnés sur le parcours se sont montrées pleines dattentions sympathiques, bien différentes de celles que nous avions reçues lors de notre première visite, comme vous devez vous en souvenir.

    Le P. Péan et les aspirants ont été enchantés de la promenade. Teno, le lac et castel Toblino ont eu aussi notre visite dadieu, par une pluie battante jusquà midi. Peu nous importait, nous étions en voiture ; en voici la raison : le P. Péan avec la jeunesse devait aller à Trente, tandis que nous les attendions à Toblino. Toute la communauté était en campagne. Angela avait été constituée maëstra di la casa. Après le déjeuner, ceux qui étaient casernés au Castel simprovisent pilotes et les voilà ramant à toute force, mais sans ensemble. La petite barque se met à tourner en tous sens et les deux rameurs trouvent rames et barque tant soit peu revêches. Peu à peu la barque se rapproche du bord. On forme de nouvelles équipes : P. Chibaudel et Mary sur la première barque, M. Tissandier et votre serviteur sur la seconde. Le P. Chibaudel nous donne une leçon. Notre coup dessai fut un coup de maître. Nous sommes tous fiers davoir appris à manier laviron, et en cas de besoin plus tard, pourra-t-on se tirer daffaire tout seul. Pendant notre randonnée M. Leclerc nous suivait à la nage.

    Le lac sillonné en tous sens, nous rentrons au château, croyant que nos voyageurs de Trente ne tarderaient pas à nous rejoindre. Six heures, sept heures sont déjà passées et ils napparaissent pas à lhorizon. Sachez que, le matin, leur voiture, déjà surchargée, en ayant accroché une autre, stationnaire sur la route, sest à demi-démolie, et nos voyageurs, y compris M. le curé de Bolognano, avaient dû attendre sous la pluie quon la réparât avec des cordes. Ils arrivent à Toblino à 8 heures passées, ayant laissé chez Pistorelli (don Lapizzi) M. le curé menacé de perdre tout son sang par le nez. Enfin à 8 heures 35 nous quittons Castel Toblino, mais avec des chemins remplis de boue et des chevaux fatigués la voiture navance guère. Dix fois on est sur le point de mettre pied à terre. A onze heures et demie seulement nous sommes chez nous. Jugez dans quelles transes se trouvait Angela, sans parler dEligio. Ce fut au milieu du rapide souper que nous apprîmes le véritable état de M. le curé. Francesco et les autres au courant de la situation en étaient effrayés. On se retire un peu tristes et rêveurs... Le lendemain, nous apprenions que M. le curé était rentré à une heure, par une voiture particulière. Deux jours après il put lui-même venir nous dire Deo gratias.

    Mercredi dernier le P. Chibaudel nous a conduits à la montagne pour faire les adieux à la malga Marosi, à la Nigritie, à Gardonne et à Pannone. Demain, cest le plateau de Bey qui doit nous offrir son beau tapis de verdure pour notre déjeuner champêtre. En voilà bien assez sur ce su jet.

    M. Grangeon nous a quittés la semaine après la Trinité pour aller embrasser ses parents et, de là, rentrer à Paris. Il fait partie du départ qui aura lieu le jour de la St Pierre. Ils sont 5 : MM. Grangeon, Hervagault, Irigoyen, Auvé et Gouarin. MM. Grangeon et Irigoyen iront rejoindre M. Iribarne..

    Le P. Bareille, Basque, ancien missionnaire des Indes, beau vieillard à la barbe blanche, est arrivé la semaine dernière, accompagné du P. Beauté. Il doit garder la maison avec Francesco. Il ny voit presque plus. Cest pour cela quil est rentré des Missions où il a passé 30 ans de sa vie. Il dit tous les jours la messe de la Ste Vierge. Il nous intéresse beaucoup par ses histoires quil raconte fort bien ; son répertoire est riche et varié. Le P. Beauté ne perd pas son temps : avant-hier, il est allé voir la cascade de Varonne ; hier, la malga Marosi la vu passer, aujourdhui, il est à Trente avec le P. Chibaudel.

    Il doit nous accompagner à travers la Suisse. Nous partons lundi prochain (25 juin). Nous aurons le bonheur de faire un pèlerinage à Notre-Dame dEnsielden, le plus célèbre pèlerinage en lhonneur de Marie après le sanctuaire et la grotte de Lourdes. Je me propose bien de ne pas vous oublier devant limage de Marie Immaculée. M. Sibuet est parti ce matin directement pour la Savoie, où il passera une quinzaine de jours. Ses rhumatismes le tracassent encore ; il leur doit, je pense, le plaisir daller voir sa famille. Il vous serre dans ses bras et vous écrira sans tarder.

    Vous avez sans doute appris la mort de G. Béchet, m. au Tonkin, décapité par les païens. Faut-il avoir de la chance ! Heureux martyrs ! Ce quil y a de fâcheux, cest que sa mère qui habite Lyon, a appris sa mort par le journal : la nouvelle était arrivée au ministère par dépêche télégraphique et on navait pas eu le temps de la prévenir. Ce même jour, le Cardinal et deux grands vicaires se sont rendus auprès de la mère du nouveau martyr et nont pu que lui confirmer le triomphe de son fils par une dépêche reçue directement du Séminaire des Missions-Étrangères.

    Meudon 3 Juillet.
    Il est bien temps, mon cher ami, que je continue ma lettre interrompue à Bolognano. Cest ce que jai lavantage de faire installé dans une cellule de notre maison de campagne. Et dabord, quelques détails sur notre voyage : nous sommes partis de Bolognano, le 25 juin, à 5 heures du matin. Les populations étaient vivement affligées de notre départ. La veille, ce fut une procession continuelle dhabitants qui nous souhaitaient bon voyage et sen allaient vite pour cacher leurs larmes. Le matin, M. le curé, le signor dottore, le maire, etc., etc., étaient venus une dernière fois nous serrer la main. Tous les yeux étaient mouillés de larmes ; la pauvre Angela était inconsolable. La foule formait dans la rue une double et triple haie. Cétait émouvant, mais Dieu le veut, en avant pour-Dieu et les âmes. Au revoir au Ciel ! Arrivés déjà sur le bateau, nous apercevons le docteur venu avec sa voiture, pour nous serrer la main une dernière fois et nous apporter en même temps les vifs regrets de tous ses compatriotes. La traversée du lac neut rien de remarquable sinon, rapporte lhistoire, que M. Leclerc eut le mal de mer. A Dezenzano nous allons voir léglise et prier dans la chapelle de Ste Angèle, que vous connaissez. Avant 4 heures, nous étions à Milan. Visite à la cathédrale et à léglise St Ambroise. Vers 7 heures, le rapide nous emportait vers la Suisse. Oh ! la pittoresque Suisse ! Vous lavez vue à la clarté de la lune, nous, à la lueur des éclairs. Cétait grandiose et majestueux, surtout quand lécho du tonnerre se répercutait de montagne en montagne par un roulement ininterrompu. Le mardi matin, à 4 heures, nous étions à Swichtz. Une voiture nous emporte aussitôt vers Notre-Dame dEnsielden. Un peu avant neuf heures, Marie nous voyait prosternés devant son image bénie. Tous nous avons eu le bonheur de faire la communion des mains du P. Péan, dans la chapelle privilégiée. Nous étions heureux. Vous savez que dans ces moments, où lon ne touche plus à la terre, on aime à piler lauguste Marie pour ses amis.

    Après laction de grâces nous avons visité le sanctuaire dans tous ses détails : il est vaste, riche, mais un peu surchargé dornementations Après le déjeuner, visite dune manufacture où lon fabrique des objets de piété. Plus de 600 ouvriers y travaillent tous les jours, et, ils ne parviennent pas à exécuter les commandes quon leur fait de partout, mais surtout dAllemagne. Dans une maison particulière nous avons admiré la petite ville de Bethléem avec la grotte de la Nativité, lapparition des anges, ladoration des bergers et des mages toutes les stations de la voie douloureuse le tout en bas-relief, et exécuté par un chrétien qui navait quun bras. Cet artiste catholique, mort depuis une dizaine dannées seulement, a représenté de même le sanctuaire de Notre-Dame dEnsielden avec le beau et grandissime monastère qui lavoisine. Après une dernière visite à Notre-Dame nous partions à 3 heures du soir pour Switchz, à travers un pays enchanteur dont le pittoresque était agrémenté par un nouvel orage. Nous passons la nuit à Switchz. Réveil à 3 heures et demie, à 4 heures nous reprenons le rapide où se trouve le P. Chibaudel. Ce bon Père était resté à Bolognano pour terminer larrangement des affaires. A 11 heures nous touchions le sol de la patrie. Vive la France ! A 8 heures du soir le Séminaire des Martyrs nous recevait dans ses murs. On sortait du souper. A peine a-t-on aperçu les revenants quon court à eux les bras ouverts. Il a fallu en recevoir et en donner des embrassades... Animation extraordinaire, joie sur toute la ligne, on ne laisse même pas le temps aux voyageurs de faire un peu de toilette ; on finit cependant par nous laisser un petit instant de liberté. On en profite, car ce nest pas le besoin qui manque.

    Le voyage sest opéré sans le moindre accident. Le bon P. Péan a voulu payer lui-même les dépenses du pèlerinage. En le remerciant, sa petite famille lui a promis une prière quotidienne auprès de Dieu et de Notre-Dame des aspirants. La communauté est fort nombreuse : plus de 150 aspirants. Je nen connais pas la moitié, mais on aura le temps de les connaître à la maison de campagne où nous sommes tous, à part les 8 ou 10 qui sont de semaine. La joie et la gaîté règnent parmi nous comme il est de tradition au Séminaire.

    Joubliais de vous dire que le P. Beauté nous a accompagnés jusquà Lucerne. Plus dune fois sa belle barbe a excité ladmiration des étrangers, surtout à Milan. Nous entendions les enfants disant sur notre passage : Oh ! ché barba !

    Le P. Delpech est arrivé de Rome avec M. Roudière, le lendemain de notre retour. Ce bon Père est fatigué. Daigne Notre-Seigneur nous le conserver longtemps encore.

    La plupart des appels sont faits. Le soir de la St Pierre, Dieu, par la voix de mon directeur, ma dit quil veut faire de moi un prêtre, à lordination de septembre. Est-ce possible ? La joie et la frayeur se partagent mon cur. Jamais je nai eu un besoin si pressant du secours de vos prières.. Venez donc à mon aide..

    P. GANTON

    Là se terminent les souvenirs de notre confrère.
    Plus dun lecteur se demandera peut-être ce que sont devenus les anciens colons de Bolognano. Durant le demi-siècle écoulé depuis lors, la mort a fait son uvre. Les uns, comme le P. Ellerbach, nont fait que paraître en mission ; dautres, comme le P. Sibuet ou le P. Canac, nont rendu les armes quaprès 40 années dun laborieux apostolat. Mais si vous alliez à Quinhon, vous pourriez offrir vos hommages et vos félicitations à un vétéran de Bolognano, Mgr Grangeon, qui, après 48 années de mission, dont 30 dépiscopat, ne croit pas troubler le recueillement de sa retraite en réveillant parfois les doux souvenirs de son ordination et de sa première messe dans les montagnes du Tyrol.

    *
    * *

    On se rappelle (Bulletin de janvier 1931) que, par mesure de prudence, les Directeurs du Séminaire de Paris avaient tenu secret le nom du lieu où étaient les PP. Péan et Chibaudel avec leur petite communauté. Le secret, bien gardé, finit cependant par être découvert.

    Voici, racontée par le P. Le Tallandier, (1) la circonstance fortuite qui fit connaître aux aspirants le nom de Bolognano :

    Il y avait près dun an que le P. Péan avait quitté la France, quand le hasard nous fit connaître ce que jusque-là les Directeurs singéniaient à nous cacher, cest-à-dire le nom du lieu où sétait fixé le P. Péan avec quelques aspirants.

    Un jour que nous jouions aux boules sur la terrasse, près du vieux bâtiment, sous les fenêtres de la chambre du P. Chirou, lun de nous, en ramassant ses boules, remarqua un morceau denveloppe portant un timbre-poste étranger. Il saisit le morceau de papier : cétait un timbre autrichien, et on y lisait, clairement imprimé, le nom de la poste de départ : Bolognano. La même pensée nous vint à lesprit à tous : Cest là que se trouvent le P. Péan et ses compagnons. Nous courons à la petite bibliothèque, consultons un dictionnaire géographique et lisons : Bolognano, petite ville du Tyrol. Il ny avait pas à en douter, létablissement provisoire était situé à Bolognano.

    Le Père Rousseille, mis au courant de la découverte du timbre-poste, fut plutôt ennuyé.... mais quy faire ? toute la communauté parlait de Bolognano... Enfin, un soir, à la lecture spirituelle, le Rév. P. Supérieur nous dit que les raisons pour lesquelles on avait tenu, jusque-là, secret le nom de la région où était installée la petite communauté nexistaient plus ; par conséquent il pouvait nous dire clairement que cétait Bolognano... Dès lors la censure cessa, les aspirants de Paris et Bolognano purent correspondre librement.

    Fin

    (1) De la mission de Canton, mort le 25 décembre 1931.
    1932/251-262
    251-262
    Anonyme
    France
    1932
    Aucune image