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Un essai dEmigration 2 (Suite)

Un essai dEmigration Bo1ognano 1882-1884 (Suite) A la montagne.
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    Un essai dEmigration
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    Bo1ognano
    1882-1884 (Suite)


    A la montagne.
    A toutes les récréations, nous apercevons devant nous le Monte stivo, dont il fut souvent question dans la dernière guerre ; ses pieds se baignent dans le lac, et, sa cime, à 1800 mètres au-dessus du niveau de la mer, couronnée de neige, se confond avec lazur du ciel. De quel panorama ne doit-on pas jouir du haut de ce piton ? Au second congé, les directeurs étant retenus par des visites, toute la bande apostolique décide délucider ce point. Comme les beaux sites, les cimes attirent lhomme. Munis dun frugal repas, par un temps sec et froid qui fouette le sang et délie les jambes, nous grimpons au milieu de cailloux qui se dérobent sous nos pieds et des touffes de buissons blancs de givre. Nous rencontrons des paysans avec des ânes chargés de bois de chauffage. A un tournant apparaissent des câbles en acier transportant avec économie de forces et de temps les fagots de bois à proximité des villages. Durant la grande guerre on a, par ce moyen, transporté dune montagne à une autre vivres, munitions, canons et même les blessés. Nous montons toujours. Après la forêt nous rencontrons la prairie, source de richesses pour le pays. De ci de là des fermes-laiteries où lon fabrique pendant lété, les fromages parfumés que nous savourons tous les jours. Encore un effort et nous arrivons tout près de la couche de neige, dure comme le roc, que nos yeux ne peuvent regarder sans fatigue. Il est midi passé. On fait halte auprès dune cascatelle dont leau cristalline va nous servir de boisson durant notre déjeuner. Une bouteille de Bordeaux aurait mieux fait notre affaire, mais nous savons déjà :

    Rire de la misère
    Ainsi que du bonheur,
    A maigre et bonne chère
    Faire toujours bon cur.

    Après le déjeuner, ceux qui sont fatigués se découvrent un talent inné pour le dessin et la sculpture. Leurs lignes et leurs statues ne répondent certainement pas à toutes les règles de lart, mais ces occupations dartistes en herbe leur font trouver moins longue labsence des vaillants qui ont grimpé jusquau faîte. Munis de jumelles à longue portée ceux-ci admirent la vallée qui sétend sous leurs pieds avec tout son décor et tous ses détails : les villes et les villages en pleine activité comme des abeilles au travail, le fleuve avec ses sinueux méandres, dessinés par de longs peupliers sans feuilles ressemblant à cette distance, à une rangée de poteaux télégraphiques : le lac sillonné par les embarcations des touristes et la petite chaloupe à vapeur qui fait le service entre Riva et Dezenzano. Mille monts plus élevés les uns que les autres nous cachent Trente et Roveredo. Puisque ces villes se dérobent à nos regards, une autre fois nous irons à leur découverte. Devant les pitons arrondis ou hérissés de pointes, ces amoncellements diluviens qui chantent un hymne à linfini, notre esprit reste confondu. Le maître de chant entonne le cantique Benedicite omnia opera Domini Domino que tous reprennent en chur.

    Rude avait été la montée, aisée fut la descente. La première nous avait coûté cinq heures ; en moins de deux heures nous rentrions à St Paul, lair frais et dispos, les muscles plus souples, lappétit plus aiguisé et les joues plus empourprées. Ces excursions furent un palladium de bonne santé. Si elles augmentèrent parfois la note du boulanger, elles diminuèrent dautant la note du pharmacien ; quand la communauté rentra à Paris, ce bon pharmacien avoua au P. Chibaudel que nous avions été de bien mauvais clients. Comme lavare son trésor, il regrettait les profits apprêtés davance.

    Le Dimanche suivant, le docteur, en venant passer la récréation avec nous, comme il en avait lhabitude quand il était libre, nous demande : Est-il vrai que vous faites concurrence aux chamois ? Les gendarmes vont vous prendre pour des braconniers et vous dresser procès-verbal. Vous nignorez pas qu

    Au service de lAutriche
    Le militaire nest pas riche !

    Aussi ces braves saisissent-ils avec empressement toutes les occasions daugmenter leur maigre traitement. Gardez-vous donc des gendarmes et des entorses!

    Ce dernier conseil nétait pas superflu. Tous les jours de congé, nos excursions changent, lattrait et lémerveillement ne varient pas. Après une visite aux vallées de Gardonne, de Pannone, de San Félice, de Lopio et de Nago, nous nous dirigeons un jour vers la vallée de Varone. Par un sentier pittoresque, en corniche, frôlant tantôt de gros arbres, tantôt des quartiers de rocher suspendus sur nos têtes, nous débouchons tout à coup devant un pont en bois, lancé dun rocher à un autre au-dessus dune cascade de 60 pieds de haut, dont les flots tombent avec fracas sur un rocher, creusé en évier. Lécume en rebondissant reflète les couleurs de larc-en-ciel, et, quand elle retombe, elle est si blanche quelle éblouit les yeux.

    Le gardien du pont nous offre des rafraîchissements variés, des cartes postales et des articles fabriqués dans le pays, que les touristes emportent comme souvenir. Nous fîmes comme les touristes, non sans espoir de retour.

    Lexamen écrit et oral eut lieu quelques jours après, en même temps quà Paris. Les professeurs furent satisfaits du résultat. Le lendemain, au milieu du repas de midi, la porte du réfectoire souvre brusquement, la crosse du gigot que nous venions de dévorer à belles dents apparaît dabord, puis un bras, puis enfin M. le Curé, criant à haute voix : Tarde venientibus ossa. Deo gratias ! Grand fut notre étonnement, plus bruyante lhilarité. Un congé supplémentaire nous est accordé en récompense de notre effort à létude, tout le monde décide daller revoir la montagne en fête. La neige a déjà disparu du sommet, les arbres se couvrent de tendres couleurs, lherbe est verdoyante, les fleurs multicolores ondulent sous la brise, le chant des oiseaux est plus varié et plus musical, le soleil lui-même est plus brillant. Nous allons goûter le charme qui sattache au réveil de la nature, hier encore endormie sous les frimas de lhiver. Hélas ! les torrents grossis par la fonte des neiges nous arrêtent à mi-pente. Retourner en arrière ? La promenade est manquée. Passer à gué le torrent ? Nous serons emportés comme un fétu de paille. M. Iribarnes qui ne fait jamais les choses à demi, trouve une solution plus expéditive. Dun saut il est sur lautre bord... étendu de tout son long. Un petit caillou quil navait pas aperçu, est cause de sa chute et dune forte entorse. Par un énergique effort il se remet sur ses pieds et nous conseille de ne pas limiter. Nous revenons sur nos pas. Arrivés à un pont de fortune qui relie les deux rives nous attendons vainement notre confrère. Quatre ou cinq aspirants vont à sa recherche et, un quart dheure après, ils nous rejoignent. Le blessé, qui boite fortement, est obligé de sappuyer sur les épaules dun ami. Partis joyeux et triomphants nous rentrons tristes et loreille basse. Le docteur appelé aussitôt, après un examen minutieux, juge le cas fort sérieux et se fâche tout rouge : Vous êtes des imprudents. Ne vous avais-je pas prévenus ? Si vous ne mécoutez pas, vous ferez des chutes autrement graves, mais alors ce nest pas moi qui vous soignerai. Après cette virulente sortie, il panse la partie lésée avec les attentions dune mère angoissée, voulant à tout prix soulager la douleur de son enfant, et le guérir vite. Mais la guérison, malgré leau-de-vie camphrée et les douches à haute pression, se fit longtemps désirer. (Plus ça durera, mieux ça vaudra ! disait le patient,) empruntant une parole à lhéroïque Théophane Vénard. Voisin de table et de lit de ce cher confrère, je me permis, un jour, de lui reprocher ses imprudences qui retardaient sa guérison. Dieu fait bien ce quil fait, me répondit-il, jusquici je navais pu remporter quune demi-victoire sur mon caractère violent et emporté, je profite de loccasion pour me dépouiller complètement du vieil homme et acquérir la vertu de patience dont jai le plus grand besoin. Cet aspirant, qui avait fait son ascension par échelons opiniâtres, fut jugé digne de la récompense promise au bon et fidèle serviteur, à laurore de sa carrière apostolique. Parti le 28 mars 1883, il cueillit la palme du martyre, le 19 août 1885, au Phu-yen (Cochinchine Occi.).

    Visites de Grands Personnages.
    Une quinzaine de jours avant Pâques, un brillant carrosse sarrête devant notre porte. Francesco reçoit une carte et la porte au P. Péan. Avant que celui-ci ne soit à la porte, une dame en grand deuil fait son entrée et se dirige, guidée par notre factotum, vers la salle de réception. Lentretien dure un gros quart dheure. Ensuite la visiteuse demande à voir la chapelle et le jardin. Le soir, le P. Péan nous dit que cette dame en deuil, voulant rester inconnue, demandait le secours de nos prières pour ses défunts et quen revanche elle nous payerait une statue de la Ste Vierge pour présider à nos jeux, comme la Vierge de lOratoire à Paris.

    Le jour de Pâques, elle nous envoya des pâtisseries et des ufs de Pâques délicieux. Quelques jours après la statue arrivait à bon port, et, dès quelle fut en place, son fin sourire accueillait nos chants et nos prières.

    A quelques jours de là, deux cavaliers à la tournure militaire, lun déjà avancé en âge et lautre jeune encore, mettent pied à terre devant le Séminaire St Paul. Le P. Péan, prévenu, se porte à leur rencontre et les introduit au parloir. Après un quart dheure dentretien, le P. Péan appelle les aspirants pour venir saluer lArchiduc Albert, le vainqueur de Custozza et frère de lempereur dAutriche. Très simplement lArchiduc et son aide de camp serrent les mains à tous les aspirants et demande dans quelles régions nous serons appelés à exercer nos travaux. Le P. Péan répond pour tous que les destinations ne sont connues que le jour de lordination. Voyant appendue au mur une carte de nos missions, le prince demande alors quel est le peuple qui nous donne le plus despoir au point de vue du progrès civilisateur. Sont-ce les Annamites ou les Chinois ? Pour ce moment ce sont les Annamites, mais lavenir est aux Chinois, plus grands, plus forts et surtout plus nombreux. Le Père Péan alors de demander : Monseigneur, vous parlez français comme un vrai Parisien, voudriez-vous nous dire où vous avez appris cette langue ? Avec ma nourrice répond-il. Dans nos familles princières on donne au bébé autant de nourrices quon veut lui faire apprendre de langues ; chaque nourrice garde le poupon pendant au moins deux heures de temps et il lui est défendu de parler une autre langue que la sienne. Cest ainsi que jai appris six langues en jouant et en buvant du lait. Après ces propos et dautres, lArchiduc nous souhaite bonne chance à tous et se dirige vers la porte, où lattend une double haie de gamins et de gamines qui crient à tue-tête : Evviva, Evviva ! Sur un signe de son maître, laide de camp envoie sur ces têtes une pluie de menue monnaie. Coup de théâtre : comme un château de cartes, ces futurs soldats tombent à terre, se poussent, se bousculent, se disputent la pièce blanche quun troisième larron leur ravit de force, tandis que les deux antagonistes boxent sans se relever en ramassant, au lieu de lauriers, toute la poussière du chemin. LArchiduc riant de bon cur, ordonne une nouvelle distribution de monnaie, et sans effort, comme un sous-lieutenant de 20 ans, se met en selle, malgré ses 65 ans et part au petit galop, bientôt rejoint par son semeur de bonheur et dhorions.

    Quelque temps après, lévêque de Trente, faisant sa tournée de Confirmation dans les paroisses voisines, voulut bien se détourner de sa route pour nous honorer de sa-visite. Sa Grandeur, sollicitée par le P. Péan de nous adresser quelques paroles dédification, improvise aussitôt un petit discours sur lamour de Dieu et la sublimité de notre vocation. On eût dit St François de Sales prêchant à ses filles de la Visitation : même sourire sur les lèvres, même élévation de pensées, même grâce dans la dignité de sa démarche et de ses gestes, même amour de Dieu et des âmes.

    Après nous avoir promis une ordination aux Quatre-Temps de septembre. Mgr della Bona, dont le nom ne saurait mentir, daigne bénir de tout cur nous, nos familles et nos Missions. En le remerciant nous laccompagnons jusquà sa voiture fort simple, bien digne dun ascète et dun saint. A peine rentrés, les cris de joie et les enthousiastes Evviva des habitants de Bolognano nous disent bien haut laffection, lestime et la vénération quils ont pour leur évêque.

    Le jour de Pâques, cette religieuse population, nous édifia par la profondeur de sa foi. La veille, toutes les cloches annoncèrent par leurs carillons la Résurrection de Notre Sauveur. Lartillerie, qui est de toutes les fêtes, ne cessa de réveiller tous les échos dalentour quà une heure avancée de la nuit. A laurore de la fête, cloches et bombes appellent tous les fidèles à léglise. Au moment de la communion, tous, jeunes et vieux sapprochent de la sainte table. A 10 heures grandmesse avec diacre et sous-diacre. A trois hs., vêpres avec chants de circonstance, et sermon par un Franciscain qui nous paraît posséder toutes les qualités de lorateur. Le soir, tous les habitants se livrèrent au jeu de la morra, et, par leurs cris nous empêchèrent de dormir une bonne partie de la nuit.

    Au temps des cerises.
    Au retour du printemps les arbres du jardin sétaient couverts de fleurs pour le plaisir des yeux. Les fruits arrivent à leur tour et nous voyons apparaître fraises, cerises et groseilles. Au bout de lallée principale sélevait un gros cerisier dont lombre nous abritait contre les rayons du soleil déjà piquant, dont les fruits dun rouge incarnat nous fascinaient quelque peu. Après létude dune leçon chacun en cueillait un ou deux et rentrait dans sa chambre, de telle sorte que bientôt il ne resta plus que quelques cerises aux extrémités des branches. Elle sont trop vertes, disaient la plupart des aspirants. Elles sont trop belles, se dit lun des plus jeunes (1). Aussitôt il monte sur larbre, glisse comme un écureuil dune branche à lautre, croque dabord ce quil peut atteindre, puis, hypnotisé par un gros bouquet de cerises, il avance toujours sans sapercevoir que la branche ploye insensiblement sous le poids de son corps. La main va atteindre le fruit convoité, quand soudain la branche casse. Il tombe si malheureusement quil reste étendu par terre... sans mouvement.

    (1) M. Tissandier ; plus tard missionnaire à Pondichéry.


    Au bruit de sa chute tous les aspirants accourent. On essaye de le relever, il retombe. Nous improvisons un brancard. Quand nous le déposons avec précaution sur les couvertures, il gémit faiblement. Quatre aspirants lemportent au pas. Les autres, tristes et silencieux comme à un enterrement, suivent les porteurs. Tout à coup le blessé nous dit : Voyez le bel âne que vous portez. On rit aux éclats, et, cest au milieu de joyeuses conversations quon le dépose sur son lit. Quand le docteur eût examiné le blessé, il fallût déchanter. Dun ton bourru il parla de paralysie des jambes, de déviation de la colonne vertébrale etc. etc., au reste, il ne pourrait se prononcer quaprès un examen minutieux et journalier. Pendant huit jours, notre confrère demeura dans un état inquiétant ; enfin sa robuste constitution prit le dessus, mais quand il voulut se lever, ses jambes lui refusèrent tout service. Etonné tout dabord, mais doué dune énergie peu commune, le malade partagea son temps entre létude et la prière. Demanda-t-il à N. D. de Lourdes de le guérir assez pour quil pût aller en mission ? En tout cas il fit ce pèlerinage avant de partir pour Pondichéry. Un mois et demi après sa chute, il put faire quelques pas, appuyé sur des béquilles. Comme on le félicitait de son retour à la santé, il nous dit avec son fin sourire : Croyez-moi, je reviens de loin. Et le docteur toujours pessimiste de nous dire : Je ny comprends rien, il aurait dû mourir dix fois. Quoiquil ne soit pas hors de danger, jai quelquespoir de le sauver.

    Trois semaines après eurent lieu les examens de fin dannée. Le lendemain le P. Péan, après nous avoir dit quil était content de nous, ajouta : A cause des fortes chaleurs, nous avons loué la malga (1) Marosi dans la montagne. Cest là que vous passerez vos vacances. Ce sera le Meudon du Séminaire St Paul.

    (1) Ferme.


    En vacances.
    Le grand jour tant désiré par les écoliers de tout âge et de tout pays est arrivé. Après le petit déjeuner, Francesco attend devant la porte avec une pacifique monture, sur le dos de laquelle nous hissons le malade. Pour nous remercier celui-ci nous salue dun large coup de chapeau en disant : Asinus asinum portat. Un accès de fou rire nous prend et nous empêche pendant un gros quart dheure de faire nos préparatifs de départ. Quand nos paquets de livres et de linges, que la bourrique nous rapportera dans la journée sont prêts, toute la communauté, directeurs en tête, se dirige vers sa maison de campagne. Dès les premiers pas dans le sentier caillouteux, que nous avions déjà parcouru deux fois, nous sommes charmés par le tapis de verdure et de fleurs qui sétend devant nos regards émerveillés. La forêt elle-même est plus accueillante avec ses feuillages de diverses couleurs, ses mousses épaisses, ses hautes herbes et ses fleurs multicolores aux mille parfums qui invitent les voyageurs au repos, à ladmiration et à la reconnaissance envers le Créateur de lUnivers. Tous les fronts sont mouillés de sueur. Une halte simpose. Ce spectacle féerique nous aurait retenus longtemps encore, mais nous étions pressés darriver, afin de mettre tout en ordre avant le déjeuner. Le signal du départ est donné à 11 heures. Au sortir de la forêt, les prairies naturelles, que nous avions vues couvertes de neige, apparaissent maintenant dans tout leur éclat de fraîcheur et de verdure tachetée de-ci de-là de couleurs voyantes. Derrière un bouquet darbres de haute venue nous voyons une maison. Cest la malga Marosi. Le malade assis devant la porte nous invite à prendre notre place au logis. Nous entrons. Devant le petit nombre et la petitesse des chambres, nous éprouvons un étonnement que dissipaient bientôt les indications du Père Péan : Ici auront lieu les exercices en commun et les repas; le dortoir, que nous irons voir après déjeuner, est à un kilomètre dici, dans une autre malga plus petite. Le premier repas fut exquis : minestra (1), meilleure quà Bolognano et polenta (2), assaisonnée de beurre frais. Après déjeuner visite à notre dortoir : quelques lits rustiques fabriqués à coups de hache dans la forêt voisine, quelques tables à peine équarries et 3 ou 4 chaises en paille composent tout le mobilier. Après une installation sommaire nous continuons notre promenade jusquà la laiterie dont les fromages, semblables au Gorgonzola, paraissent tous les jours sur notre table depuis notre arrivée au Tyrol. En route nous rencontrons un troupeau de vaches, qui paissent lherbe parfumée, sans se détourner vers les passants. Trois Tyroliens fort aimables nous font les honneurs de leur ferme. ils nous montrent dabord les écuries fort propres, puis la laiterie lavée à grandes eaux, les moules à fromage et enfin leur chambre à coucher, voisinant avec la fromagerie où sur des étagères mûrissent les fromages qui seront expédiés plus tard dans toutes les villes de lAutriche, et même de lItalie.

    (1) Soupe de riz. (2) Gâteau fait avec de la farine de maïs.


    Au moment de prendre congé, nos hôtes nous offrent une grande jarre de lait, en nous invitant à revenir souvent. Nous acceptons le lait et linvitation. Durant toutes nos vacances, avec quelques menues pièces de monnaie, nous pûmes faire une saison de petit lait.

    Sur la montagne depuis une semaine le bon air, les promenades matinales, et, laprès-midi, les flâneries à lombre des grands arbres avaient déjà rétabli les santés, fatiguées par les chaleurs de la plaine, quand une dépêche nous annonça la visite du P. Delpech. Venant directement de Rome il passa huit jours avec nous. Dans les entretiens sur les beautés de la ville des Césars et des Papes il nous retenait de longues heures suspendus à ses lèvres. Un jour il nous raconta incidemment, comment, à son âge, il avait dû passer un examen avant dobtenir les pouvoirs de confesser. Il ny a rien détonnant à cela, se hâta-t-il dajouter, puisque tous les prêtres étrangers sont soumis à la même obligation. Interrogé sur une question morale que javais enseignée bien des fois à Penang et au Séminaire de la rue du Bac je me permis dexposer la question... citant les auteurs qui lavaient traitée à fond. Etonnement des examinateurs. Le plus digne des trois me dit alors avec un sourire satisfait: Non solum confessiones audire sed et docere potes. Il ignorait le brave homme, aussi était-il bien excusable, que toute ma vie je navais pas fait autre chose. Quand il nous quitte, le lundi suivant, pour rentrer à Paris, ce nest pas sans un sentiment de tristesse que nous le vîmes partir.

    Deux jours après, le P. Tessier, venant de Rome, où il aurait voulu rencontrer le Père Delpech, nous surprit au moment du déjeuner. Il fut désappointé en apprenant le départ de notre procureur général. Il serait reparti le jour même, si nos directeurs ne lavaient retenu pendant trois ou quatre jours. Par ses histoires de mission il nous intéressa vivement pendant son trop court séjour.

    Départ du premier colon.
    Le 1er juillet 1882, une lettre de Paris rappelait le Père Perret, destiné à la mission de Birmanie. Comme les 5 aspirants prêtres, restés au Séminaire, il allait passer quinze jours dans sa famille, rentrer à Paris pour faire ses préparatifs et sembarquer le 2 août. Le P. Péan fixa le jour du départ au 5. Ces 4 jours furent employés par le partant à faire ses adieux à tous ses amis de Bolognano, de Pannone et de Gardonne. Le soir, réunis en cercle, les aspirants fredonnaient le chant du départ et évoquaient les souvenirs de la grande famille des Missions-Étrangères. De sa belle voix le P. Chibaudel nous chantait les neuf Martyrs de Corée quil avait connus au Séminaire, et avec une telle flamme que les yeux se mouillaient de larmes et que les curs brûlaient du désir du martyre.

    La veille du départ nous chantâmes à notre partant les strophes suivantes de la composition de M. Sibuet.

    I.
    Heureux ami, brise ta chaîne,
    Voici le jour tant désiré
    De quitter cette plaine
    Le terme est expiré.

    II.
    Loin du sol de notre patrie
    Emporte avec toi notre cur,
    Et vole en Birmanie
    Y chercher le bonheur.

    III.
    Fier champion quun saint zèle anime
    Quitte ces plages de Riva ;
    Pour ta mission sublime
    Dieu te conservera

    IV.
    Laisse ces terres étrangères
    Vers lIndochine envole-toi ;
    Mais de tes tendres frères
    Oh ! toujours souviens-toi !

    V.
    Adieu, frère, adieu pour la vie,
    Mais malgré notre divers sort,
    Nos âmes sont unies
    A la vie, à la mort.
    Surpris notre doyen ne put que dire : Oui, je ne vous oublierai pas là-bas... une prière pour le partant, et il embrassa tous ses confrères... moins heureux que lui. Le lendemain son compatriote et un ami laccompagnèrent jusquà Dezenzano. Dans la voiture qui emportait les trois voyageurs vers Riva, le chant de la veille, chant de circonstance sil en fut, résonna si fort et avec tant dentrain, quà leur arrivée le cocher leur dit : Vous êtes donc des conscrits ? Non, dit le P. Perret, je suis soldat du Christ ; jai déjà ma feuille de route pour aller faire la guerre au diable, en Birmanie. Capisco (1), cest pour cela que vous êtes si contents.

    La traversée du lac de Garde en chaloupe fut fort calme et fort agréable. Il restait une bonne demi-heure avant le départ du train. Les voyageurs en profitèrent pour visiter léglise et aller prier dans la chapelle de Ste Angèle de Merici, dont nous avions célébré la fête le 31 mai Avant de monter dans le train, le partant dit aux deux restants : Portez mes derniers adieux à tous les colons ; la séparation est pénible sans doute, mais baste ! ce nest pas la première, elle ne sera pas la dernière. Du reste la vie nest faite que de séparations répétées. Depuis lors, que de séparations ! que de vides dans nos familles et dans la grande famille des Missions-Étrangères !

    (1) Je comprends.


    Au soir de ce jour, le P. Péan nous annonce quil est rappelé à Paris et quil partira le lundi suivant. Bien entendu, ajoute-t-il, je me chargerai de vos lettres et de vos commissions. Loccasion fut saisie au vol, et quand le P. Péan partit, la valise diplomatique était pleine jusquau bord. Deux jours après, une dizaine daspirants, conduits par le P. Chibaudel, partaient de bon matin, vers Roveredo, par monts et par vaux à travers des sentiers fréquentés seulement par les chasseurs et les bûcherons. Les invalides et les fatigués, en raison de la distance, avaient été constitués gardiens de nos maisons de campagne. En arrivant, nous allons voir léglise couverte de fresques, représentant des scènes de lEcriture Sainte, nous les admirons pendant quelques minutes, trop courtes à notre gré, car le P. Chibaudel, soucieux de notre santé, nous invite à sortir. Léglise est trop froide. Après notre course et une transpiration intense, quelquun pourrait prendre mal. Nous faisons une courte prière et nous sortons sur une place publique, ornée de quelques arbres et dune statue plus grande que nature de Rosmini. Sur notre droite, le P. Chibaudel avise un hôtel dassez belle apparence : Allons déjeuner, dit-il, nous pourrons nous informer en même temps sil y a une route meilleure que nous avons suivie ce matin. Notre amphitryon mit les petits plats dans les grands et nous indiqua effectivement une belle route qui passait à10 kilomètres de notre résidence. Nous la parcourons sous les rayons dun soleil brûlant, et, quand nous arrivons au chemin de traverse, nous constatons que nos montres ont fait aussi un long chemin. Un peu plus haut la forêt nous attend. A lombre de ses grands arbres un petit ruisseau nous désaltère. On fait halte. Chacun sétend à sa guise sur lherbe drue ou sur la mousse, flexible comme du coton. Un confrère qui sétait écarté sécrie : Des fraises, des fraises des bois. Aussitôt tout le monde est debout, toute fatigue a disparu comme par enchantement ; on cueille les fruits quon savoure à loisir puis nous arpentons à grandes enjambées le sentier qui conduit à la prairie, et de la prairie, cest chez nous. Lheure du repas du soir a déjà sonné depuis longtemps, mais nos gardiens ont voulu nous attendre quand même. Déjà inquiets ils tenaient conseil pour décider sils iraient à notre rencontre, quand le bataillon de marche au complet dévala rapidement la dernière pente. Au repas et durant toute la soirée, il ne fut question que de Reveredo, et des divers incidents de la route. Le 21 juillet, fête de St Victor, tous les aspirants étaient réunis autour du P. Chibaudel. Dune humilité parfaite, dune bonté toujours en éveil, cherchant toutes les occasions de faire plaisir à quelquun, ce directeur savait compatir aux souffrances de lâme et à celles du corps. Aussi avait-il obtenu lestime et la vénération de tous ceux qui lapprochaient.

    Après le souper, pour lui donner un faible témoignage de notre affection et de notre reconnaissance, le P. Tissandier lui offrit un gros bouquet de toutes les fleurs des bois que nous avions pu cueillir dans la journée. En même temps le maître de chur lui chantait les couplets qui suivent, tandis que tous les assistants reprenaient le refrain à lunisson :

    A notre cher et vénéré Père !

    Refrain

    Aimables aspirants, pour ce bien-aimé Père,
    Célébrons ce beau jour, formons mille souhaits
    Et tous à lunisson, disons dun cur sincère :
    Oh ! quil vive à jamais ! (bis)

    I.

    Cest pour lenfant un bonheur doux et tendre
    Que de fêter un Père bien-aimé ;
    Ainsi le jour souvent se fait attendre,
    Pour notre cur de désirs enflammé.
    Pour nous aussi nous attendions la fête
    De notre Père et si tendre et si bon
    Venons donc tous, que chacun lui souhaite
    De notre cur (bis) le plus précieux don.

    II.

    O St Victor, penchez un peu le trône
    Où vous brillez dune vive splendeur,
    A notre Père, offrez une couronne
    Ornez aussi des palmes de lhonneur.
    Et nous, montrons notre reconnaissance
    En lui chantant des cantiques damour
    Et prions Dieu quéloigné de la France
    Dans le Tyrol (bis) il soit heureux toujours.

    III.

    Joyeux amis, faisons une prière
    Qui monte au Ciel comme un suave encens ;
    Que le Seigneur centuple à notre Père
    Tous les bienfaits quil rend à ses enfants !
    Quil soit béni pour les soins quil se donne
    A nous doter des vertus des héros !
    Et quà jamais nous soyons la couronne
    Quil portera dans léternel repos !

    J. E. SIBUET.


    Cette fête de famille, préparée dans le plus grand secret, causa au P. Chibaudel une vive émotion. En nous remerciant il promit de célébrer, le lendemain, la sainte messe à nos intentions ; en retour il nous demandait le secours de nos prières pour laider à bien remplir son devoir ici-bas afin quil pût trouver, à sa mort, la porte du paradis Le lendemain, à trois heures du soir, il nous fut donné de contempler un phénomène de la nature bien connu des alpinistes : un orage éclate sous nos pieds : les éclairs sillonnent les nuages opaques qui nous cachent radicalement la plaine ; les coups de tonnerre, se suivant à courts intervalles, nous arrivent assourdis, répétés par tous les échos dalentour ; la pluie tombe à torrents et nous sommes en plein soleil ombre et lumière, image de la vie et de la mort.

    (A suivre)
    1932/97-110
    97-110
    Anonyme
    France
    1932
    Aucune image