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Un essai dEmigration 1

Un essai dEmigration Bolognano 1882-1884
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    Un essai dEmigration
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    Bolognano
    1882-1884

    Un certain mercredi de novembre 1881, jour de promenade, les aspirants ne furent pas peu étonnés de constater à Meudon labsence de sept de leurs confrères. Au retour à Paris, surprise plus grande encore : les sept nétaient pas au Séminaire. Un directeur, M. Chibaudel avait également disparu. Que sétait-il donc passé ?... Vainement on interrogea les professeurs : ils gardaient un silence obstiné. Lanxiété était grande et intense le désir déclaircir ce mystère, lorsque, un jour, un aspirant trouve dans le jardin une enveloppe, emportée là par le vent ou jetée par mégarde, portant un timbre de la poste autrichienne et le nom dune petite ville du Tyrol.

    Le secret étant à moitié divulgué, on apprit alors que, pendant les vacances, M. Péan avait fait un voyage en Italie et pays circonvoisins, à la recherche dune installation éventuelle pour tout ou partie du Séminaire, dans le cas où lorage qui menaçait alors les Congrégations religieuses viendrait à sabattre aussi sur la Société des M.-E..

    Sur des indications venues de Rome, il sétait dirigé vers le Tyrol autrichien et avait trouvé à louer, à Bolognano, non loin du lac de Garde, une grande maison bourgeoise entourée dun vaste enclos.

    Le local trouvé, restaient à faire les réparations nécessaires pour lapproprier à sa nouvelle destination. Sous la direction de M. le Curé de Bolognano, les travaux furent poussés activement ; vers la fin du mois doctobre ils étaient terminés. Un premier groupe de 7 aspirants partit donc vers le 15 novembre sous la conduite de M. Chibaudel, suivi 15 jours après dun nouveau groupe de 5, ce qui porta à 12 le nombre des membres de cette lointaine annexe du Séminaire de la rue du Bac. Létablissement fut baptisé Séminaire Saint-Paul; M. Péan en fut le Supérieur, avec M. Chibaudel comme co-professeur.

    Lexistence du Séminaire Saint-Paul ne fut que de deux années. Un des membres de la petite communauté, mort depuis peu, a laissé des souvenirs sur cette période de sa préparation à lapostolat, et nous avons pensé que les lecteurs du Bulletin trouveraient plaisir à connaître cette page écrite comme en marge de lhistoire de notre cher Séminaire.

    (N.D.L.R.)

    Départ des premiers Colons.
    Au commencement de novembre 1881, quand le P. Péan annonça quil avait pris possession du Séminaire Saint-Paul à Bolognano (1), les directeurs avaient choisi déjà ceux des aspirants qui lui seraient envoyés. Mais cest avec une profonde surprise que les autres apprirent le départ du P. Chibaudel et de sept aspirants (2). Cette nouvelle répandue avec la rapidité de léclair par un téléphone invisible ne laissa pas que de produire la plus vive émotion. Personne napportant la clé de lénigme, et pour cause, aux multiples questions qui se croisaient en tous sens, un ancien donna la réponse quil fallait:

    (Nous sommes tous des oiseaux de passage
    pour divers cieux
    un peu plus tôt, un peu plus tard, ça na pas dimportance.)

    Les imaginations battirent la campagne pendant quelques jours encore, mais, comme les directeurs gardaient un silence obstiné, on se remit à létude avec ardeur.

    (1) Petite commune du Trentin : la paroisse dépend du diocèse de Trente et du doyenné dArco.
    (2) MM. Ellerbach, Ganton, Lefebvre, Migeon, Sibuet, Tissandier, Verscheure.


    Loubli sétait déjà fait, quand, 15 jours après, se produisit un nouveau départ aussi mystérieux que le premier. Un quart dheure avant le départ de la communauté pour Meudon, cinq aspirants se trouvaient réunis chez M. le Supérieur. Avec son plus gracieux sourire le P. Rousseille leur dit : Vous nirez pas à Meudon aujourdhui ; vous allez rentrer dans vos cellules pour faire vos préparatifs de départ. Vous irez rejoindre les PP. Péan et Chibaudel. Peut-on faire ses adieux à nos confrères ? hasarde quelquun. Comme votre départ doit rester secret, je me charge de la commission. Je vous reverrai avant votre départ. Allez et pas un mot à qui que ce soit. La consigne était de se taire, on se tut, mais comment faire taire les émotions et la folle du logis ? A 3 heures p. m., les 5 partants (1) se trouvaient réunis autour de M. le Supérieur pour recevoir ses dernières instructions. Aux conseils pratiques sur le voyage, le Père Rousseille joignit le nécessaire viatique et un indicateur marqué à la page (Paris-Trieste) viâ Modane et Milan. Une croix rouge au-dessus de Mori nous indiquait clairement la station darrivée.


    (1) M. Perret, prêtre. MM. Canac, Iribarne, Grangeon, Wilhelm, sous-diacres.


    Munis de ces précieux conseils, nous descendons nos couvertures et nos valises, et, après une dernière prière au pied du tabernacle nous montons en voiture.. en route vers linconnu.

    Incidents de voyage.
    A travers les rues de Paris, que nous ne reverrons peut-être jamais, la voiture nous emporte rapidement vers la gare de Lyon. On dit que les grandes douleurs sont muettes. Eprouvions-nous une grande peine à ce moment ? Non certes, mais toute séparation subite et inattendue est un sacrifice et le sacrifice étreint le cur et fait jaillir les larmes. Aussi seul le silence convenait à notre situation. Notre pensée, senvolait vers le village natal perdu dans un coin de cette France que nous ne verrions plus demain, vers la grande famille des M. E. qui nous cherchera en vain, à son retour de promenade, vers la salle des Martyrs dans laquelle on prie avec tant de ferveur. Le corps et lesprit ballottés, les voyageurs arrivent à la gare sans sen apercevoir. Il faut que le murmure confus de la foule, le bruit strident des portières que lon ouvre et que lon ferme, les appels qui se croisent réveillent les partants et les rappellent à la réalité. Peut-être à ce moment un observateur attentif aurait-il pu voir quelques mains essuyant à la dérobée une larme furtive ! La nature réclame toujours ses droits : mais un instant après, son étonnement eût été au comble en voyant lentrain avec lequel les partants prenaient dassaut un compartiment encore vide pour voler en exil. Nous achetons quelques journaux, nous installons nos colis et prenons nos Bréviaires pour réciter Matines et Laudes avant la nuit. Les voyageurs arrivent toujours, et, quand le chef de gare donne le signal du départ il fait déjà nuit et notre wagon est plein à déborder. Après deux heures de marche le froid nous saisit. Pour nous réchauffer le doyen propose de vider de son contenu le panier à provisions. A peine avons-nous fini quun employé crie tout le long du train : Laroche, demi-heure darrêt, buffet. Par une malheureuse inspiration quelquun propose de prendre quelque chose de chaud. Devant la perspective dune nuit plutôt fraîche tout le monde accepte sans barguigner. A deux pas de la gare, nous entrons dans un café brillamment éclairé. Notre entrée a le don dexciter le rire des consommateurs et des employés. Derrière les portes vitrées du fond apparaissent cinq à six têtes au regard sombre et malveillant et nous entendons bientôt lécho étouffé de leurs lazzis. Voilà des gens qui naiment guère les curés, dit notre doyen ; voudraient-ils se payer notre tête ? Le garçon, qui nous avait demandé ce que nous désirions, avait disparu derrière les portes vitrées et ne reparaissait pas. Enfin après un gros quart dheure il vient à pas comptés vers nous, dépose un plateau contenant 5 verres de liquide brûlant et disparaît vivement derrière les portes vitrées. Les rires fusent toujours. M. Grangeon assis en face de la pendule et constatant quil ny a plus que cinq minutes sempresse de vider son verre. Ses compagnons essayent de limiter, mais en vain. Le liquide sur lequel surnage une poudre grisâtre est fade et amer, nous laissons nos verres demi-pleins et nous remontons en voiture. Un quart dheure après notre confrère change tout à coup de couleur. Il a des nausées, il éprouve des frissons : nous linstallons dans un coin avec des couvertures qui ne réussissent pas à le réchauffer. Tous, dailleurs, nous ressentons des tiraillements dentrailles, mais à un moindre degré. Bientôt le malade ne peut tenir en place. Les journaux, qui devaient nous distraire le lendemain, servent à un autre usage et passent lun après lautre par la portière. Tout malade est un blessé qui mérite soins et sympathie. Nous avons la sympathie, mais les remèdes manquent. Un peu de lait ferait bien mieux notre affaire. A Culoz nous en cherchons vainement, les provisions étant épuisées à cette heure avancée de la nuit (1), quand un catholique Lyonnais nous indique une crèmerie cachée sous des arbres. A la vue de nos mines fatiguées, il nous accompagne et veut connaître la cause de notre malaise. Il nous conseille alors de télégraphier à Laroche pour mettre la justice en branle et donner une leçon à ces mangeurs de curés ? Lancer une affaire qui ferait du bruit, lui répondons-nous, serait aller contre les intentions de nos supérieurs quil faudrait dabord mettre au courant. Du reste ceux qui ont versé une drogue dans notre café ont eu le temps de faire disparaître le corps du délit. Enfin ne sait-on pas quaujourdhui les curés, comme les catholiques, ont toujours tort ?

    (1) Il était 2 heures du matin.


    Ce bon Samaritain, se rend à nos raisons et ne nous quitte que lorsque nous sommes installés dans notre compartiment. En le remerciant nous prions Dieu de le récompenser pour les témoignages de sa bienveillante sympathie. Cependant le lait a calmé nos douleurs. Le malade, nétant plus agité comme auparavant, peut reposer un instant. M. Sibuet, Savoyard, nous parle de son pays, du mont Blanc et des excursions quil a faites dans les montagnes de St. Jean de Maurienne, dAix-les-Bains, rendez-vous des heureux de ce monde, de labbaye de Haute-Combe, sépulture des princes de Savoie, du lac chanté par Lamartine. Ces récits endorment nos souffrances et abrègent la longueur de la route. Après Modane nous entrons dans le tunnel du Mont-Cenis qui a 12 kilomètres de longueur et a coûté 12 années de travail. Les uns dorment, les autres récitent le rosaire. Soudain un enfant crie sous nos portières : (arangio arangio). Nous sommes en Italie. Des mendiants, qui nont guère lair dêtre estropiés ou manchots, nous tendent une casquette déjà fatiguée par un long service, et, avec une grimace qui veut esquisser un sourire, ils nous demandent un soldo. Ceux qui ont étudié lItalien dans leurs classes essayent de leur dire quelques mots, mais les bribes que nous en connaissons ne constituent quun mince bagage et notre vocabulaire est bientôt épuisé. Après avoir reçu un ou deux sous ces mendiants vont continuer ailleurs leur chanson et leurs grimaces.

    Le train repart à belle allure. Confortablement assis sur des banquettes rembourrées nous dévalons ces pentes que les héros en guenilles franchirent en sabots, quelques-uns nu-pieds, à la suite de leur jeune général Bonaparte. Verrons-nous le théâtre de leurs exploits : Lodi, Arcole, Rivoli ? Nous parlons encore de cette étonnante campagne dItalie quand on annonce Turin, lancienne capitale des rois du Piémont. Si le temps nous leût permis, nous aurions été heureux de visiter les monuments de la Ville et surtout les établissements de Don Bosco, le Vincent de Paul de lItalie, déjà avantageusement connu en France, en Belgique et en Amérique. Depuis lors, la méthode salésienne pour léducation et linstruction des orphelins a fait ses preuves dans les cinq parties du monde. Dun enfant ramassé dans le ruisseau elle fait un homme, un citoyen utile à sa patrie et par-dessus tout un bon chrétien. Mais le train nattend pas et nous emporte vivement vers Milan où nous arrivons à la nuit. La ville est déjà brillamment illuminée. Pas grande différence avec Paris : même largeur des avenues, même hauteur et somptuosité des maisons, même affluence de gens affairés et pressés, même mélange de costumes cosmopolites. Un grand nombre de voyageurs se précipitent vers les voitures, et, pour ne pas perdre nos places, nous regagnons la nôtre, fidèlement gardée, pendant notre absence, par notre malade. Après une fervente prière nous essayons de nous endormir sous la protection de notre Mère du Ciel et sous laile de notre ange gardien. Notre train, qui na de rapide que le nom, sarrête à toutes les stations et nous réveille à chaque instant par le brouhaha que font les voyageurs et les employés, annonçant à haute voix le nom de la station. Notre doyen, chargé de nous conduire au port, achève de troubler notre sommeil en nous recommandant vivement de prêter loreille au nom de Mori, où nous arrivons vers 5 heures du matin. En attendant la voiture qui doit nous emmener, nous prenons à la hâte notre petit déjeuner. Ce frugal repas était à peine terminé quun grand gaillard, coiffé du chapeau tyrolien à plume, nous remet un billet du Père Chibaudel nous souhaitant la bienvenue et nous priant de confier au porteur et nos personnes et nos bagages. En un tour de main la voiture est chargée, et, à 7 heures, au trot allongé de nos chevaux, nous commençons la dernière étape de notre voyage, mais la belle ardeur de notre équipage sémousse vite quand nous attaquons la montée fort pittoresque du mamelon frontière (1).

    Arrivée au Tyrol.
    Quand nous parvenons au faîte du raidillon, le panorama qui se déroule devant nos yeux attira vivement notre attention. En face de nous les crêtes les plus élevées, encapuchonnées de neige, ressemblent à des miroirs scintillant de mille feux sous les rayons du soleil levant, tandis quà mi-pente les yeux éblouis se reposent avec délices sur la couleur sombre des futaies de pins et de sapins dont les cimes à cette distance ressemblent à des lances plantées vers le ciel ; à notre gauche, les petites villes de Dezenzano, de Salo et dArco, des vignes en terrasses bordées doliviers, damandiers, etc.; de-ci de-là des villas aux murs blanchis à la chaux et entourées de verdure et de jardins plantés darbres fruitiers ; à droite le lac de Garde, chanté par Virgile : Fluctibus et fremitu assurgens Benace marino, quelquefois en colère comme une mer en courroux mais aujourdhui calme et paisible comme une rivière aux eaux profondes et dormantes ; à sa pointe la ville de Riva, le Nice Tyrolien, station thermale pour quelques Italiens mais surtout pour les riches Allemands, de Vienne, de Munich et dInnsbruch. Tandis que nous admirons ce paysage enchanteur la voiture sarrête à Arco pour déposer le courrier. En reprenant les guides notre automédon, désignant du bout de son fouet un village situé à environ 4 kilomètres, nous dit : Voilà votre nid. Vingt minutes après, au milieu dune foule de curieux et dune cinquantaine de gamins à lair futé, nous descendons de voiture devant le Séminaire St-Paul.

    (1) A la fin de la grande guerre le poteau frontière surmonté du double aigle, a été reporté aux frontières du Trentin, mais sans aigles cette fois.


    Le tour du propriétaire.
    Les Pères Péan et Chibaudel nous entraînent vivement à lintérieur pour nous donner une chaleureuse accolade comme on sait en donner à la rue du Bac. Des mains des directeurs nous tombons dans les bras des premiers colons heureux de retrouver des condisciples, quelques-uns des compatriotes, tous des amis et des frères. En un clin dil nous sommes installés dans nos chambres, vrais dortoirs à 4 lits qui serviront aussi de salles détude. Après un peu de toilette, le Père Péan nous conduit à la chapelle, installée dans lancien salon de la maison. Nos remerciements montent du fond du cur vers Dieu qui nous a visiblement protégés durant notre voyage. De la chapelle nous passons au réfectoire. Le Père Chibaudel, procureur en titre, nous en fait les honneurs avec son amabilité accoutumée. Il nous offre un verre de vin blanc du pays, pétillant comme du Sauternes, qui délie les langues et rend les couleurs aux figures fatiguées. De là nous passons à la cuisine où trônent les deux serviteurs de la maison : Angela et Francisco, le cordon bleu et lhomme à tout faire, choisis entre mille par don Giacomo, le vénérable curé de Bolognano. Ces braves gens nous reçoivent avec des cris de joie et des saluts qui nen finissent pas. Examinez bien cette cuisine, nous dit le Père Péan, vous nen aurez pas dautre en missions. Combien de fois cette cuisine a-telle servi de modèle ? Les anciens colons pourraient seuls le dire. Notre dernière visite est pour le jardin, clos de murs et planté darbres fruitiers. Sous le hangar nous voyons un jeu de boules, des balles et des pelotes basques. Devant ce confort rustique, cet air pur et chaud, cette atmosphère de vive sympathie, les voyageurs oublient leurs fatigues et refoulent leurs regrets au fond du cur. Les douleurs de lexil font place aux saintes joies des enfants de Dieu !


    Hommes et choses du TyroI.
    Quand nous rentrons, le Père Péan nous présente le docteur quil a mandé pour donner ses soins à notre malade. Don Luigi a déjà dépassé la cinquantaine. De taille moyenne, figure avenante et colorée, dun abord facile et dégagé, il serre cordialement la main aux nouveaux venus. En même temps le Père Péan décline nos noms : dom Giovanne, dom Damiano, dom Domenico, etc. tous abbés de monastère nullius, dit un pince sans rire. Après avoir examiné notre confrère, le docteur nous dit : Fer Bacco, le malade est bien touché, mais avec quelques remèdes énergiques il sera guéri avant peu. Effectivement, huit jours après le malade ne ressentait plus aucun malaise si non lamer souvenir du café de Laroche. Le docteur ayant une nombreuse clientèle venait à peine de nous quitter pour aller rejoindre ses malades quon nous annonce M. le curé de Bolognano. Grand, front découvert, figure ascétique, sourire bienveillant, don Giacomo nous serre vigoureusement la main en demandant nos noms quil noubliera plus. Voici, dit le Père Péan, le fondateur du Séminaire St-Paul Cest pour cela que je suis invité à partager votre déjeuner, répond-il. Avec un sourire plein de finesse et de bonhomie il nous souhaite un heureux séjour dans ce pays qui, pensons-nous, ne vaut pas sûrement la France, mais qui peut lui être comparé à beaucoup de points de vue, comme nous pourrons nous en rendre compte dans la suite. A table le Père Péan cède sa place à M. le curé. Le lecteur avait à peine lu quelques versets dEcriture sainte que notre président doccasion dit Deo gratias dun ton si comique que tous les convives éclatent de rire. Le Deo gratias devait se répéter bien des fois durant notre séjour au Tyrol. Pour éloigner le cafard de ces curs de vingt ans, ce bon curé avait reçu une invitation générale. Disons une fois pour toutes quil nen nabusa jamais. Chaque fois quil venait par ses nouvelles, ses bons mots et ses réflexions primesautières il semait loubli en déridant les fronts. Quil soit béni et remercié pour les heures de joie pure quil nous a fait passer !

    Au soir de ce jour, de repos pour les voyageurs, de congé pour les premiers colons, le Père Péan mit tous les curs à laise par lordre du jour quil nous donna : Tous les jours classes comme à Paris, étude dans vos chambres ou au jardin à volonté, en dehors des récréations silence de rigueur, promenade tous les mercredis avec ou sans directeur, liberté dexcursion dans tout le pays à condition dobserver la modestie ecclésiastique afin de donner le bon exemple à la population catholique qui nous donne lhospitalité. Il ajouta : Si vous écrivez en France, datez vos lettres de X ou dun pays inconnu... Bien des lettres furent datées de la lune, comme on le voit, la discipline nétait pas sévère. Personne nabusa des libertés accordées. Traités en hommes raisonnables et sérieux, tous par le travail et lobéissance à la règle, tinrent à honneur de payer de retour laffection et le dévouement que les directeurs nous témoignaient en toute occasion.

    Lettre de Paris.
    Depuis 15 jours déjà, pris dans la filière des exercices et des prescriptions du règlement, nous étions accoutumés à notre nouvelle situation, lorsque celui qui écrit ces lignes reçut dun ami de la rue du Bac la lettre suivante : (1)

    Séminaire des Martyrs
    5 février 1882.

    Cher Ami,

    Lhomme propose et Dieu dispose ! Voilà ce que jai pensé bien souvent depuis votre départ. Qui aurait pu prévoir une séparation si subite et si prompte ? Je vous avoue que jétais loin de my attendre et les autres aspirants nont pas été moins surpris que moi. Il faudrait des volumes pour rendre tous les propos quon a tenus sur votre compte. A Meudon, tout le mercredi, on parla des pauvres confrères qui nous quittaient sans quil nous fût permis de leur dire adieu. Alors un aspirant prêtre (2) fit la proposition suivante : Messieurs, comme nous pouvons tous être pris au dépourvu et condamnés à partir plus tôt que nous ne voudrions sans même pouvoir avertir nos amis et leur serrer la main, il ne nous reste plus quune chose à faire : nous réunir tous les mardis pendant la récréation du soir, et répéter la séance du premier de lan ; embrassade universelle accompagnée dun baisement de pieds général. Tout le monde dapplaudir et de féliciter lorateur. Chacun promit davoir ces jours-là ses souliers bien cirés. La lecture spirituelle allait sonner. Durant le jour avait couru le bruit que M. le Supérieur nous donnerait des explications. Jugez sil tardait que le réglementaire se suspendît à la cloche. Chacun avait pris la résolution dêtre attentif et de ne pas perdre un mot. Voilà lheure : en un clin dil chacun occupe sa place et se tient aux aguets. Cependant M. le Supérieur se fait attendre. De temps en temps quelque retardataire, qui sétait oublié dans sa chambre, arrive doucement, et entre sans bruit, croyant la séance déjà commencée. Tous aussitôt de braquer les yeux sur la porte. On croyait voir apparaître M. le Supérieur, et ce nest quun aspirant : éclat de rire général. Enfin on entend du bruit dans le corridor. Pour le coup, cest lui. Jamais veni sancte ne fut récité avec tant de dévotion. Enfin, nous disions-nous, le mystère va être dévoilé, dans quelques instants nous aurons le nom de ce pays fortuné, véritable pays de cocagne et où tout abonde. Cétait trop nous promettre. Voilà à peu près ce que nous dit le Père Rousseille : En me voyant arriver ce soir, contre mon habitude, vous vous attendez sans doute à quelque mauvaise nouvelle. Eh bien ! non, rassurez-vous ; cinq de vos confrères sont encore partis aujourdhui. Vous savez en effet quil faut prévoir les événements et quune nouvelle maison a été fondée. Cest simplement une mesure de prudence car nous ne sommes pas plus menacés aujourdhui quhier. Ne plaignez pas ceux qui sont partis, ils vont dans un pays où ils seront parfaitement logés. Nen parlez point au dehors. Si on vous demande où ils sont, répondez quils sont partis pour quelque temps du côté de lItalie. Cest là à peu près tout ce quil nous dit. Du reste il ne parla que 4 à 5 minutes, puis fit reprendre la lecture. Lorsque la cloche sonnait la fin, il ajouta : Si vos confrères sont partis sans vous avertir, cest que cela aurait fait trop de tapage et il faut que tout demeure très secret. Ils ont demandé à vous faire leurs adieux, je leur ai répondu que je men chargeais. Je vous transmets donc leurs amitiés, et, sil y a chez vous du mécontentement, cest sur moi quil doit retomber. Vous voyez que nous navons pas appris grandes nouvelles et que nous savions à peu près tout. Cela ne ma pas empêché, de vivement ressentir votre départ. Toutes les semaines nous nous attendons à en voir partir dautres, ou à partir nous-mêmes pour aller vous rejoindre. En attendant il faut bien préparer un peu son examen. On nous a officiellement annoncé que nous aurions une composition écrite.... Vous allez nous écrire sans tarder, car nous désirons vivement avoir des nouvelles de votre voyage et du charmant pays que vous habitez. Nous pensons souvent aux absents, on prie beaucoup pour vous. Veuillez ne pas oublier tout à fait votre ami.

    (1) M. Bessière, mort en 1906 provicaire du Haut Tonkin.
    (2) M. Guimbretière mort au Kwangsi en 1888.


    Ces impressions du Séminaire de la rue du Bac, ce mystère qui planait dans la maison à notre sujet égayèrent fort la petite communauté pendant les jours qui suivirent. Quand nos lettres, enfermées dans une grande enveloppe adressée à M. le Supérieur, et que nous appelions la valise diplomatique, arrivaient à Paris, les aspirants tournaient et retournaient la petite enveloppe pour y découvrir un cachet de la Poste ou une indication quelconque. Hélas ! la petite enveloppe était vierge de tout cachet et de toute marque. Pour que le secret restât inviolé, papier et enveloppes venaient de Paris.

    Promenades et excursions.
    Le premier jour de congé, le P. Chibaudel nous conduit à Arco, petite ville de 3.000 h.. nayant de remarquable que sa vieille église et son château fort, perché comme un nid daigle sur un rocher à pic. Notre première visite est pour léglise. Les peintures murales et deux ou trois tableaux attirent notre attention. En sortant dans les rues peu fréquentées nous jetons les yeux sur les magasins et les enseignes en italien et allemand qui ornent leurs devantures. Lune dentre elles en allemand attire lil par sa grandeur démesurée. Elle compte vingt-cinq lettres, tout lalphabet, dit quelquun. En voyant une librairie le P. Chibaudel se souvient que nous devons faire lacquisition de quelques articles de bureau.... Avec une exquise politesse et un bagou de marchand forain, le libraire nous vante ses crayons et ses plumes, son papier et ses livres de toute langue et de tout format. Par curiosité nous désirons connaître les titres des livres français : rien que des livres pornographiques signés dauteurs inconnus sauf ceux de Zola, trônant en première place. Notre directeur de sécrier : Voilà des livres qui ne doivent pas donner une bonne idée de la France.

    Jusquà la grande guerre, en effet, la France nétait connue au dehors que par cette littérature faisandée qui inspire le dégoût à tous les honnêtes gens... Fort nombreux sont les livres en allemand. Vous avez donc une nombreuse population allemande, demande notre doyen ? A peine 400 individus, presque tous fonctionnaires, et les autres faisant toute sorte de métiers et de commerce. Avez-vous de bons rapports avec eux ? Niente, les rapports de service que nous ne pouvons éviter ; à part cela les deux races vivent côte à côte sans se mélanger. Italiens dorigine, de langue et de sentiment nous ne pouvons frayer avec le Tedesco, et nous ne serons contents que lorsque nous serons rattachés à la mère-patrie. (Ce retour a eu lieu en 1918.)

    Le libraire nous indique le chemin qui conduit au château. Cest un sentier en lacet, taillé dans le roc et glissant comme un parquet ciré, que de générations ont dû passer par là Quand nous débouchons sur la terrasse, le gardien, un vieux soldat, couvert de blessures et de décorations, vient au-devant de nous. Habitué aux touristes il nous montre la grande salle remplie de panoplies et de vieilles armures, les tableaux de famille accrochés en bonne place, puis les appartements du côté nord, encore en bon état, mais déparés de leur air féodal par de grandes fenêtres vitrées. Notre cicérone débite son boniment avec tant de volubilité que nous avons de la peine à saisir quelques mots. Les appartements du côté sud sont en ruine. Des lichens, des fleurs sauvages et des ronces poussent au milieu des pierres enchevêtrées dans un fouillis inextricable. Doù viennent ces ruines demandons-nous à notre guide ? Ce sont les canons de Napoléon qui ont démoli cette aile et personne na songé à la relever. Il ajoute aussitôt : On craignait votre général qui se trouvait toujours là où on ne le croyait pas, mais on ne laimait pas. Ne faisait-il pas coucher ses soldats dans les églises et les couvents ? Cétait un impie.

    Nous lui répondons que Napoléon est mort en chrétien, à Sainte Hélène. Sa face, couverte de rides et barrée par une forte moustache blanche, taillée en brosse, séclaire dun large sourire en disant : Tant mieux sil a bien fini ! Nous serrons la main à ce brave patriote et à ce fier chrétien et nous regagnons Saint-Paul par la route la plus directe. Les paysans, occupés dans leurs champs, en nous voyant passer, nous saluent dun coup de chapeau, les femmes et les enfants dun buona sera qui chantait encore à nos oreilles bien longtemps après notre retour. Il en fut toujours ainsi. Puisse cette population vaillante à louvrage et profondément attachée à sa religion conserver toujours ces sentiments de vénération et de respect envers son clergé séculier et régulier !

    (A suivre)
    1932/18-30
    18-30
    Anonyme
    France
    1932
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