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Un essai

Un essai Est-ce effet du hasard ou simplement du mauvais esprit d'un malin qui a voulu se jouer de moi ? On a divulgué la création au centre de mon district d'une association de \petits chanteurs". C'est à peine si on n'y a pas ajouté... la croix de bois. Mes petits chanteurs iraient dans les villages, même assez éloignés, afin d'assurer aux défunts des obsèques convenables, sans aucune rétribution de la part de leurs familles. Une sorte d'entreprise de pompes funèbres, si je comprends bien : car le char funèbre est lui aussi en préparation."
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    Un essai

    Est-ce effet du hasard ou simplement du mauvais esprit d'un malin qui a voulu se jouer de moi ? On a divulgué la création au centre de mon district d'une association de \petits chanteurs". C'est à peine si on n'y a pas ajouté... la croix de bois. Mes petits chanteurs iraient dans les villages, même assez éloignés, afin d'assurer aux défunts des obsèques convenables, sans aucune rétribution de la part de leurs familles. Une sorte d'entreprise de pompes funèbres, si je comprends bien : car le char funèbre est lui aussi en préparation.
    Là-dessus, un confrère charitable m'écrit pour s'enquérir si j'ai songé à fonder un capital, condition de la pérennité de l'oeuvre ? Un autre, plus soucieux d'Action catholique, me demande qui paiera les frais de route et nourriture de mes chantres au cours de leurs déplacements ? "L'Action catholique, dit-il, comporte la participation aux frais". Un troisième enfin a mieux compris l'esprit d'équipe ; désireux de me soutenir dans l'affaire, il me promet un beau fanion aux couleurs splendides : étendard qui mènera mes gars à la conquête des trépassés !...
    Il ne s'agit pas de cela. J'ai toujours présente à l'esprit la parole de Notre Seigneur : "Laissez les morts enterrer les morts". Pour le moment il s'agit d'une oeuvre de vivants, d'une oeuvre d'Action catholique.

    Parlant de mes chrétiens, l'un de mes prédécesseurs m'écrivait au début de 1949: "Il faut non pas les conduire, mais les pousser dans le chemin du ciel. Estimez-vous heureux si vous les amenez en purgatoire". Et il ajoutait : "Je ne vous dis pas cela pour rire".
    Je ne riais pas du tout à cette époque-là. J'étais en butte à des difficultés nombreuses venant de la part de certains opiomanes et d'autres brebis galeuses dont je voulais préserver mon bercail.
    Exposant un peu plus tard ces ennuis à mon prédécesseur immédiat, j'en reçus la réponse suivante : "Chez vous une seule solution possible : former une génération nouvelle." Sur ces paroles encourageantes je me mis, comme a dit l'autre, à "faire l'étude du milieu, en vue d'établir un plan d'action".1
    Le milieu ? Pas très beau ! Surtout quand on le regarde à travers des lunettes noires. Inconsciemment, c'est bien ainsi que je regardais mes agneaux ; ils en devenaient presque des loups Naturellement j'en arrivais à penser, avec d'autres : "Il n'y a vraiment rien à faire". Rien à faire avec les opiomanes invétérés : aucune drogue, aucune force ne pourra jamais les guérir. Rien à faire avec les jeunes, jeunes filles, jeunes gens, qui communient aux quatre grandes fêtes, parce que, ces jours-là, tout le monde communie. Rien à faire avec ces villageois d'une grossièreté de langage qu'ils sont seuls à vouloir ignorer et dont ils ne se corrigent point, malgré mes exhortations ou mes semonces. Rien à faire avec ces paysans pour les amener à observer la moitié de dimanche qu'on leur demande comme une aumône. Rien à faire avec cette masse de païens, de lettrés surtout, dont l'apathie est telle qu'aucune propagande n'a prise sur eux et quorum deus venter est !...
    De tout cela je me rendais bien compte, et avec la plus grande douleur. Hélas ! Lignorance de la langue, la solitude, augmentaient en moi ce complexe d'infériorité dont a très justement parlé Somniator. Une certaine méfiance instinctive me tenait à l'écart des classes instruites. Combien de problèmes actuels, combien de questions d'ordre historique, politique, scientifique étaient, et sont encore, en dehors du champ de nos possibilités linguistiques, nous empêchant ainsi de causer avec ceux qui volontiers voudraient frayer avec nous ! Serait-ce donc qu'en Mission, pour une seule question de langue, la lampe resterait sous le boisseau ?
    Au milieu de ces sombres pensées j'entendais murmurer en moi cette phrase on nous avait jadis engagé à la supprimer de notre répertoire : "J'y suis, j'y reste !"

    (1) Voir dans le Bulletin 1950, N° 26, p. 485: Dans le sillage de l'Église.

    Par devoir, non par enthousiasme, je continuai à travailler, sinon " dans le sillage de l'Église, du moins dans le sillage de mes prédécesseurs, sans rien innover bien sûr : cela eût été mal vu. Tout en m'adonnant à l'étude nécessaire de la langue, sans trop m'en faire, je m'occupais des chrétiens, très peu des païens.
    Je commençais à m'accommoder de cette situation quand le Bulletin parla d'un certain marasme de l'apostolat : "Rien ne se fait, rien ne semble devoir se faire de longtemps".
    A ces mots, je bondis ! Les jeunes, tous les jeunes, mériteront-ils, eux aussi, ce reproche : "Rien ne se fait, rien ne semble devoir se faire de longtemps ?"
    Me tournant et me retournant sur mon oreiller, je tâchais de trouver une solution. J'en passais des nuits blanches. J'avais une vague idée de l'efficacité de l'Action catholique. Mon évêque, il y a longtemps, m'avait invité à essayer cette méthode. Mais, "s'il est vrai que le missionnaire devra former une élite, infuser l'esprit de prosélytisme aux chrétiens", il faut reconnaître aussi que "ce ne sera pas chose facile". Cela est vrai en Chine comme dans l'Inde, vu l'apathie innée et l'égoïsme héréditaire de nos chrétiens. N'a-t-on pas dit de certains groupes de fidèles et le mien en est : ils considèrent leur religion comme un privilège à sauvegarder de toute ingérence étrangère ? Souvent j'ai essayé de faire appel à leurs services ; je me suis heurté toujours à un refus formel ou du moins à la force d'inertie. Comment donc former des élites, levain dans la masse ?
    J'avais beau ruminer les directives de X..., auteur de l'article : Dans le sillage de l'Église, affirmant : "Le missionnaire de ce nouvel âge doit lui aussi regarder bien en face, faire du neuf s'il le faut, et aller de l'avant". Je me rendais compte que ni moi ni mes chrétiens nous "ne pouvions plus vibrer à l'unisson de l'univers qui nous entoure", et Dieu sait à quel rythme il vibre !
    Je résolus, à tout hasard, de jouer à mes ouailles un petit tour à ma façon. Les Chinois aiment les belles cérémonies, les beaux chants. Je fis mine de vouloir laisser passer la fête de Pâques comme inaperçue : pas de messe chantée, aucune solennité extérieure, surtout pas de pétards. J'avais de bonnes excuses : dangers divers, situation politique tendue, etc... Avant la fête on vint me dire: " Ne pourrait-on pas faire comme par le passé?" Je fis la sourde oreille. Une fête de Pâques comme un dimanche ordinaire, insipide, banale. On vint m'exprimer des doléances. Je répondis: " La religion n'est pas affaire du Père seulement ; si les chrétiens n'organisent rien, je ne ferai non plus rien pour eux".
    Ma réflexion se répéta... La poule couva ses oeufs, et un beau jour elle se présenta à moi avec une belle couvée de trente poul... ains. Ils voulaient chanter...
    Chanter ! Ce mot pour un fils de ce "petit peuple qui chante et danse au pied des Pyrénées" a des charmes inconnus du commun des mortels. S'il ne connaît pas toutes les finesses de l'art, tout rythme trouve en lui des résonnances mystérieuses.
    Sur un air basque je collai des caractères chinois ; sous les notes du chant des zouaves j'adaptai un texte de conquistadores, et nous chantâmes. J'allais pouvoir réaliser mon idée de derrière la tête et fonder un groupe d'Action catholique sous le nom chantant de Shing ko woui (mot à mot : sacri cantus associatio).
    Le règlement de l'association a été établi par voix de vote à la majorité absolue. Les membres actifs doivent avoir au moins seize ans: une dizaine ont plus de vingt-deux ans, certains sont déjà pères de famille. L'assistance aux réunions quotidiennes de chant et d'étude est obligatoire : elles ont lieu à la nuit tombante. Participation à toutes les cérémonies comportant du chant. Présence aux obsèques de tous les chrétiens, sans aucune rémunération: on ne pourra prendre part au repas traditionnel après l'enterrement. Enfin, les membres devront contribuer aux diverses activités ayant pour but de développer la vie religieuse du district. Chacun tâchera de sacrifier ses propres intérêts au profit de tout le groupe dont la seule raison d'être est de servir l'Église, de diffuser la pensée chrétienne, de propager la foi catholique auprès des non-croyants.
    Les païens attachent une grande importance au culte des morts, à la cérémonie des funérailles en particulier. Un de leurs principaux griefs contre la religion catholique, grief couramment exprimé ici, c'est l'indifférence des chrétiens envers leurs morts. Il n'est pour se convaincre du bien-fondé de cette objection que d'aller voir leurs cimetières et leurs tombes, ou de voir un enterrement sans l'assistance du prêtre.
    Je me disais : ne pourrait-on par de belles cérémonies gratuites imposer silence à ces reproches des païens ? Cela aurait d'autant plus de chance d'impressionner les gens que les dépenses faites aux funérailles païennes sont énormes. Souvent ils vendent leur unique buffle et leurs rizières pour inviter le bonze et ses acolytes !
    Ce projet soulevait de grosses difficultés. Par tradition, seules se rendent aux obsèques les personnes conviées à prendre part au repas qui suit ; du moins, tous les membres du cortège sont, comme on dit, invités à "curer les os de l'ancêtre". Comment amener mes jeunes gens à adopter envers les morts une mentalité chrétienne ?
    Je me suis mis à faire apprendre les chants d'enterrement, en latin, bien sûr, laissant à l'avenir le soin de m'assigner une ligne de conduite. En ce pays moins qu'en tout autre les hommes ne peuvent se vanter de diriger les événements.
    Un pauvre bonhomme vint à trépasser. Profiterais-je de l'occasion pour tenter un essai? Mes jeunes gens avaient fait des progrès en chant. Mais "cela " ne s'était jamais fait : quelle serait la réaction? Et puis, cette question du repas !...
    J'étais là, perplexe, quand plusieurs garçons vinrent me dire : "Père, on chante ?" "Eh bien, oui, répondis-je, ce serait parfait !"
    Aussitôt ils courent chercher leurs collègues ; et, chose jamais vue, le papa de l'un, le grand-père ou la grand-mère de l'autre vont aux champs relever fils ou petit-fils à garder le buffle afin qu'ils puissent aller chanter pour le mort.
    Ah! Quelle fut belle et émouvante cette première cérémonie d'obsèques solennelles. "Il en a eu de la chance, ce pauvre défunt !" disaient les gens. La famille s'empressa de venir me témoigner sa reconnaissance. Païens et chrétiens les vieux surtout dont le tour de mourir approche sont venus nombreux exprimer leur admiration et leurs encouragements enthousiastes.
    Les jeunes chantres, spontanément et d'un seul coeur, promirent ce soir-là d'assister désormais, gratuitement, à tous les enterrements, même à ceux des villages environnants, uniquement dans un but de propagande religieuse.
    Le premier pas était réalisé. Grande était ma joie ! La méthode s'avérait féconde. Ce succès me révéla les possibilités d'action d'une élite si on réussit à en toucher la fibre sensible. Mes verres de lunettes avaient changé de couleur... Je me rappelai la parole de Gandhi : "L'homme est naturellement bon; il répondra infailliblement si l'on fait appel à ce qui est noble en lui". Et quoi de plus noble en l'homme que l'amour de la liberté et l'expression la plus authentique de cet amour : le sens de l'initiative. Ce sens de l'initiative, je m'efforce maintenant de le développer chez mes jeunes. Quand l'action est le fruit de leurs propres délibérations ils s'y attachent plus tenacement ; ils font de bon gré don de leur temps et de leurs efforts.

    Deux faits m'ont orienté vers la forme actuelle de mon groupe de jeunesse.
    C'était en mars dernier. Un jeune homme de dix-sept ans, blessé par un éclat d'obus, me fut amené au dispensaire. Je lui accordai hospitalité. La blessure était ancienne, les médicaments employés avaient été d'une aseptie douteuse, le tétanos s'était déclaré. De lui-même, le malade demanda à être baptisé ; il mourut peu après. Sa famille vint assister à l'enterrement. Émus par tant de pompe, les parents nous ont remercié chaudement : ils n'avaient pas idée du culte catholique. Ils ont fait célébrer depuis lors plusieurs messes pour le repos de l'âme de leur jeune disparu, demandant chaque fois de faire "aussi beau".
    Le jour de l'Assomption, après les prières ordinaires du matin on commençait la messe solennelle. A ce moment, un groupe de soldats de la Grande Armée vint se poster derrière l'assistance. J'étais inquiet... Les soldats restèrent jusqu'à la fin de la cérémonie, immobiles, prenant visiblement intérêt à nos chants, à nos mouvements dans le choeur. Jamais je n'avais vu tant d'ordre et d'entrain chez nos chrétiens, ni autant d'attention chez les spectateurs de l'autre bord. Le soir, la chorale vint me dire : "Le chant ne rendait pas assez ; il faudra répéter encore".
    Nous avons polycopié de petits livrets contenant l'ordinaire de la messe en latin. Maintenant nous chantons une messe par mois, à deux choeurs : jeunes gens et jeunes filles. D'ici cinq ans, je l'espère, toute l'assistance saura par coeur l'essentiel de nos chants. Cela pourra être un puissant instrument d'apostolat auprès des païens. L'essai vaut d'être tenté.
    Nous allons préparer aussi une procession du Saint-Sacrement. Je la voudrais des plus solennelles en vue d'attirer l'attention de la masse païenne.
    Ce que nous faisons à la résidence, nous le ferons aussi dans les villages des alentours et dans les plus gros centres du district, en demandant, cependant, aux localités de prendre leur part des frais de déplacements.
    Nous envisageons de faire des sorties de ce genre dans les villages païens. Une section de théâtre faciliterait l'exécution de ce projet. Pour le moment le trésorier oppose son "veto" : la caisse est vide... depuis le premier jour.

    Nous ne saurions négliger l'essentiel : la présentation aux masses qui l'ignorent, de la doctrine, du message de Jésus. Mes jeunes gens s'y préparent. C'est un plaisir de les voir étudier la doctrine religieuse avec plus d'ardeur peut-être que les matières de l'école. Déjà ils contribuent à la distribution des livres de religion et de toutes sortes d'imprimés. Ainsi par leur zèle, plus que par mon action personnelle, le Christ est de plus en plus connu ; la semence est jetée à foison ; elle germera le jour où le Seigneur jugera opportun d'accorder l'incrementum.
    L'insigne qu'ils portent, non sans fierté, désigne les messagers aux infidèles : l'écusson porte une croix rouge traversée des deux clefs de saint Pierre, sur fond azuré.
    Les jeunes gens me rendent un grand service dans l'entretien matériel de l'église. Ils se chargent de bien des corvées pour lesquelles je devais peiner seul jusqu'ici. Ils sont fiers de pouvoir "servir", heureux d'avoir ma confiance. Et moi, j'éprouve une grande joie de voir leur entrain tout nouveau, tout enfantin.
    "Mais, dira-t-on, y a-t-il un changement dans la conduite de vos garçons ?"
    J'ai constaté chez eux et chez les chrétiens une amélioration sensible du langage.
    Les trente jeunes gens faisant chefs de file, l'assistance aux offices est plus nombreuse et plus régulière ; les prières sont plus chantantes et plus belles ; la fréquentation des sacrements progresse à un rythme accéléré.
    Il y a chez les jeunes gens union des coeurs, véritable esprit d'équipe. En voici un exemple récent. La pauvreté empêchait un garçon de faire partie du groupe. Les vingt-neuf coéquipiers se sont cotisés pour lui payer la tenue réglementaire.

    L'oeuvre tiendra-t-elle ?
    Monseigneur m'écrivait dans une lettre récente : "Toutes les oeuvres que nous entreprenons souffrent en Chine du même mal : elles se dégonflent régulièrement. Aussi faut-il beaucoup de patience et d'énergie chez le missionnaire pour refaire le plein chez ses collaborateurs. C'est toujours à recommencer".
    Si mon oeuvre meurt, je tâcherai de faire comme nos anciens : je recommencerai, et recommencerai toujours.
    " Il est dur d'échouer, disait Roosevelt ; mais il est plus dur de n'avoir jamais tenté de réussir".

    THOMAS ELHORGA,
    missionnaire de Pakhoi.
    "
    1951/27-35
    27-35
    Thomas Elhorga
    France
    1951
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