Aller au contenu. | Aller à la navigation

Outils personnels

Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle : Mgr des Achards de la Baume 5 (Suite et Fin)

Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle Mgr des Achards de la Baume Evêque dHalicarnasse. (Suite et Fin)
Add this
    Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle
    Mgr des Achards de la Baume
    Evêque dHalicarnasse.
    (Suite et Fin)


    Le convoi funèbre partit donc de la résidence des Propagandistes italiens, cest-à-dire de lendroit où est actuellement la Distillerie de Phu-Cam ou de celui tout à côté où était le couvent jusquà ces derniers temps. On sembarqua sur le fleuve qui traverse le milieu de la ville, par conséquent, on remonta à pied, en suivant la berge, le canal de Phu-Cam, jusquau confluent du grand fleuve. Outre que les expressions dont se sert lAbbé Favre indiquent cette manière de faire, il faut considérer que le cortège dont on nous parle demandait, pour se déployer, une certaine étendue et que, si lon sétait embarqué au canal même, à côté de la résidence où était mort Mgr dHalicarnasse, lespace aurait manqué.

    Les trois prêtres qui accompagnaient le corps étaient, avec lAbbé Favre, M. de La Court, qui, on la vu, assista aux derniers moments du Visiteur, et peut-être M. Bennetat, du Séminaire de Paris, peut-être le Père Séraphin de Borgia, dont la résidence était non loin de là, à Phu-Cam même 1. Les deux Pères Jésuites qui résidaient à Hué à ce moment-là, le P. Siebert, mathématicien de la Cour, et le P. Britto, chargé de la chrétienté qui était aux environs du Palais, et le supérieur, le P. Lopez, parurent au souper qui précéda les funérailles et suivirent quelque temps en palanquin le convoi funèbre, depuis le débarcadère de Tho-Dúc jusquà léglise française de cette chrétienté ; mais, pour des raisons quil serait trop long de dire, ils nassistèrent à aucune des cérémonies religieuses. Les deux Pères Franciscains qui étaient à Hué, le P. Jérôme, de la seconde chrétienté de Tho-Dúc, et le P. François, qui desservait une chrétienté située dans lIle royale, à Soingua, ne semblent pas, pour plusieurs motifs, avoir assisté aux obsèques.

    On mentionne, dans le convoi, un groupe de vingt quatre écoliers revêtus de surplis. En 1740, Mgr de la Baume avait poussé M. de La Court à établir un séminaire à Tho-Dúc, pour y former des prêtres et catéchistes. La maison avait été construite et, sans doute, peuplée. Chaque missionnaire devait préparer deux élèves par année 2. Ce sont ces enfants que nous devons voir, sans doute, parmi les membres du cortège.

    LAbbé Favre nous parle, plus loin, des Dévotes. Il désigne, par ce mot, les Amantes de la Croix, ou religieuses annamites. M. Sennemand en avait établi un couvent à Tho-Dúc. A larrivée de Mgr de la Baume, il restait quatre religieuses, excommuniées, privées de tout secours religieux. Le Visiteur réconcilia ces bonnes filles et réorganisa le couvent 3. Cest elles qui, avec laide de veuves pieuses qui sétaient agrégées à la communauté, les Dames, préparèrent le repas pour tous ceux qui avaient assisté à lenterrement.4


    1. On voit également à Hué, au moins de temps en temps, pendant la durée du séjour du Visiteur, M. Rivoal, des Missions-Étrangères de Paris.
    2. Favre, p. 104. 3. id, pp. 130-132. 4. id, p. 163.


    Après la messe le Prêtre Chinois interprète de feu M. dHalicarnasse, prononça dans la langue du pays une oraison funèbre qui fut fort goûtée, elle contenoit le précis de sa vie et quelques réflexions touchantes pour relever ses vertus. Lorateur avoit animé son discours de beaucoup de zèle et dune onction apostolique : je ne doute point quil ne se transmette de pères en fils, dautant que tous les Grands et les Catéchistes en conservent des copies.1

    Hélas ! lespoir de lAbbé Favre a été déçu : aucune copie de cette uvre oratoire ne nous est parvenue. Au fond, cétait le secrétaire de lévêque qui lavait préparée, comme lui-même lindique : Il [le Prêtre Chinois] la composée sur les mémoires que je lui donnai en Latin. 2 Par conséquent, la prétendue traduction que nous avons 3 est en réalité, loriginal, sans doute revu et considérablement augmenté, lors de limpression des Lettres de lAbbé Favre. Cest une composition dans le genre ampoulé et faux qui caractérise les mauvais orateur du XVIIe et du XVIIIe siècle ; les figures, les allégories, les hyperboles, jetées à profusion, en rendent la lecture curieuse, mais fatigante. Certains missionnaires y sont fort malmenés, sans quon les nomme expressément, et lon comprend que les Jésuites et les Franciscains naient pas tenu à entendre ce discours, surtout sil a été prononcé tel quon nous le donne. Au moins, il nous montre ladmiration et lamour que lAbbé Favre avait pour son évêque, encore quon préférât le voir exprimer ces sentiments en termes moins grandiloquents et plus naturels.

    Après cette oraison, nous fîmes lenterrement : le cercueil fut déposé dans un tombeau de briques, bâti en terre ; chaque chrétien venoit à son tour lui jetter de leau bénite, et une poignée de terre suivant lusage du pays.

    Il fallut encore suivant lusage faire rafraîchir le convoi ; ceux qui sarrêterent à dîner furent servis promptement ; il ny en eut quenviron trois mille qui prirent place sur le gazon tout autour de léglise. Les Dames et les Dévotes avoient eu le soin de faire préparer ce dîner : on y employa deux bufs, quatre cochons, plus de six cents poules, tout autant de canards et une infinité de poissons et de ris : Avant que de me retirer, je fis graver en gros caractères Romains sur la pierre du Tombeau cette Epitaphe :

    Hic Jacet Invictus Veritatis Amicus : Elzearius Franciscus Des Achards de La Baume, Avenione Natus, Dei Gratiâ et Sanct Sedis Episcopus Halicarnasseus, etc. Visitator Apostolicus a SS. Pontifice Clemente XII. ad has Oras missus; in decursu Sacr Visitationis multa passus, nunc vivit in Clo. Obiit Anno 1741, 2. Aprilis, ætatis suæ 62 a. 2 m. et 2 d. 4


    1. Favre, p. 163. 2. id, Préface, p. VI. 3. id, pp. 255-280. 4. id, p. 163.


    Nous possédons encore la pierre tombale de Mgr de la Baume. Cest une pierre qui, sans contredit, a servi jadis de tympan dans un ancien monument cham. Tout le prouve, et la nature de la pierre, un grès assez tendre comme en employaient les Chams pour leurs stèles et leurs statues ou les parties sculptées de leurs monuments ; la forme semi-circulaire de la pierre ; enfin lendroit où la pierre a été employée, au pied des murs de lancienne citadelle chame des Arènes. Cette pierre tombale fut trouvée par le P. Renauld, un ami éclairé, mais malheureusement trop modeste, des choses anciennes et des vieux souvenirs, au petit cimetière situé derrière lemplacement où était jadis léglise de la paroisse de Tho-Dúc desservie par les Missionnaires français. A quel endroit précis ? il est aujourdhui impossible de le savoir. Transportée au Grand Séminaire, lorsque cet établissement était à Tho-Dúc et que le P. Renauld en était le supérieur, elle fut laissée là lorsque la Mission vendit le terrain. Elle était déposée près du puits et servait de pierre à aiguiser et dévier tout à la fois au nouveau propriétaire. Layant vue dans cet état, lors dune promenade que nous faisions avec Mgr Caspar, nous la fîmes transporter à léglise de Tho-Dúc, où elle est actuellement, dans un endroit, malheureusement, qui nest pas favorable à sa bonne conservation.

    De fait, la moitié presque de linscription a été rongée par les intempéries du temps ou par laction des hommes. La partie qui reste nous fait voir que lAbbé Favre a pris, avec le texte, quelques petites libertés. Sans doute, il navait pas emporté le libellé exact de linscription, et, lorsquil a voulu en donner le texte dans ses Lettres, il a cité de mémoire. Sa mémoire, il faut le reconnaître, malgré quelques inexactitudes, a été assez fidèle.

    Voici ce quon peut encore lire sur la pierre 1 :


    D. O. (?) [m]
    HIC JACET [ami] CV [s veritatis invictus]
    ILL AC RDD ELZEARIVS F[ranciscus des Achards de la Baume.]
    VISITATOR APLICVS AVE[nione natus.]
    A SS PONTIFICE CLEMENTE XII AD [has oras missus.]
    MVLTA IN VISITATIONE APOSTOLIC [a passus.]
    SED VSQUE AD MORTEM DIGNE MVNERE [suofunc] TVS
    NVNC VIVIT IN CLO
    OBIIT 2 APRILIS 1741 : ÆTATIS[suæ]62.


    1. Les caractères romains minuscules et entre crochets indiquent les restitutions.


    Lévêque dHalicarnasse fut enterré dans léglise de la chrétienté de Tho-Dúc. Au milieu du XVIIIe siècle, il y avait à Tho-Dúc deux églises, lune, desservie par les Franciscains espagnols, située sur le bord du fleuve, à lendroit, dit-on, où sélève léglise unique actuelle ; lautre dépendant des Missionnaires français, située sur les collines, au pied du mur Est de lenceinte chame, et en dehors du mur.

    Mais à quel endroit précis était cette dernière église ? La question demanderait de longues explications, et nous naboutirions pas à des conclusions absolument certaines. Voici, en résumé, quelles sont les données du problème.

    Vers 1833, léglise de Tho-Dúc fut démolie par ordre de Minh-Mang et, sur son emplacement, on construisit le đình, ou maison commune du village de Duong-Xuân Ha 1. Cet édifice indique donc la place de léglise de Tho-Dúc de 1833. Il est situé tout à côté du mur cham et il y a, derrière lédifice et au pied du mur cham, un cimetière de onze tombes, dont deux en maçonnerie, où sont enterrés, dit la tradition, des missionnaires français, ou des prêtres annamites, ou des élèves des séminaires.

    Léglise de Tho-Dúc qui existait dans les premières années du XIXe siècle, dès 1802, était située aussi au pied du mur cham 2. Mais, bien que ce soit très probable, je ne saurais dire avec une certitude absolue quelle occupât le même emplacement que léglise de 1833.

    En 1780, le 26 Octobre, M. Halbout transféra dans une église quil avait fait construire à Tho-Dúc les restes de Mgr de la Baume et de M. de Flory 3. Il ny avait plus déglise à Tho- Dúc depuis une trentaine dannées.

    Vers 1747, les missionnaires français rebâtirent leur église 4, et cest là que résidait Mgr Lefèvre, évêque de Noélène. 5 Elle était située au pied du mur cham et M. de Flory y était enterré. Cette église fut détruite un peu après 1751.


    1. Daprès un Mémoire sur létat des chrétientés de la Mission de Hué lors de la persécution de Minh-Mang. (Archives des Missions-Étrangères, vol. 1082, pp. 97-123).
    2. Michel Duc Chaigneau : Souvenirs de Hué, pp. 84, 85 ; et acte de mariage de J.-B. Chaigneau, dans J.-B. Chaigneau et sa famille, par A. Salles (Bulletin des Amis du Vieux Hué, 1923, Nº 1).
    3. A. Launay : Mémorial, II, sub verbo Halbout. Ibid, sub verbo de Flory : En 1780, le 26 octobre, Halbout fit transporter son corps à Tho-Dúc, ainsi que celui de Mgr de la Baume... et les fit enterrer lun auprès de lautre dans un endroit fort décent. La notice renferme des détails qui sont en contradiction avec les documents que jai en mains.
    4. Mémoire de Verthamont.
    5. Ibid ; et Actes de la Visite de Mgr de Coryce.


    En 1741, il y avait léglise où fut enterré Mgr de la Baume le 10 Avril et où M. de Flory avait été enseveli quelques jours auparavant. Il est à peu près certain que cette église occupait le même emplacement que celle de 1747.

    Comme on le voit, il serait possible darriver, en ce qui concerne lemplacement exact de léglise de 1741, à une solution qui présenterait une probabilité assez grande, si lon ne nous disait pas que M. Halbout, en 1780, transféra dans une église quil avait fait construite, le corps de Mgr de la Baume et celui de M. de Flory. Qui dit transfert, dit exhumation ; donc la nouvelle église nétait plus sur lemplacement de celle de 1741. Malgré la difficulté que dut présenter ce transfert, étant donné lépaisseur des planches et le poids du cercueil du Visiteur, et le caveau en maçonnerie, peut-être même en béton au sucre, quil fallut démolir 1, je suis obligé de tenir compte du renseignement et je ne puis pas conclure que léglise de Tho-Dúc de 1741 était au même emplacement que celle de 1833, par conséquent sur lemplacement du đình actuel du village de Duong Xuân Ha.

    Mais admettons une double hypothèse : la maison commune actuelle de Duong-Xuân Ha indique lemplacement exact de léglise de 1741, et, par le fait même, du tombeau de Mgr de la Baume, lequel, dans ce cas, naurait pas été transféré en 1780 ; ou bien, cette maison commune indique lemplacement de léglise construite par M. Halbout, et où ce missionnaire fit transporter, en 1780, le corps du Visiteur.

    Dans un cas comme dans lautre, est-il possible dadmettre que le village de Duong-Xuân Ha, qui connaissait lexistence de tombeaux dans ce lieu, puisque, sans parler de la tradition, il y avait au moins la pierre tombale du Visiteur, ait élevé en 1833 sa maison commune, c'est-à-dire le temple de ses génies tutélaires, sur ces tombeaux ? Une telle manière de faire répugne à toutes les croyances, à toutes les pratiques annamites.


    1. Tous les vieux tombeaux de missionnaires datant du XVIIIe siècle sont construits sur terre ou au dessous du sol, en un béton en chaux, sable et sucre, aussi résistant que le ciment.


    Nous pouvons donc conclure de deux façons :
    Ou bien lemplacement de léglise de 1741, ou celui de léglise deM. Halbout, qui ne sont pas celui de la maison commune de Duong- Xuân Ha, nous sont complètement inconnus pour linstant, et le corps de Mgr de la Baume repose encore dans son premier sépulcre inviolé ou dans celui que lui construisit M. Halbout, à un endroit inconnu, mais certainement pas très éloigné de la maison commune de Duong Xuân Ha

    Ou mieux, le village de Duong-Xuan Ha, lorsquil construisit sa maison commune sur lemplacement de léglise de 1833, cest-à-dire sur lemplacement au moins de léglise de 1780, peut-être même de celle de 1741, exhuma les restes mortels qui souillaient cet emplacement. Et, dans cette hypothèse, ou bien ces ossements furent dispersés ; ou bien, plus probablement, ils furent inhumés, soit par les payens, cest conforme à leurs croyances et à leurs pratiques, soit par les chrétiens, dans un endroit décent, qui ne peut être que le petit cimetière situé derrière la maison commune, au pied du rempart cham.

    Nous devrions chercher alors le tombeau de Mgr de la Baume parmi les onze tombes de ce cimetière. Si nous savions à quel endroit précis la pierre tombale de Mgr de la Baume se trouvait lorsque le P. Renauld la prit et la fit transporter au Grand-Séminaire de Tho-Dúc, peut-être pourrions-nous indiquer plus exactement lequel, parmi ces onze tombeaux, est celui du Visiteur. Faut-il le chercher parmi les deux tombes en maçonnerie ? Je ne saurais le dire. Des fouilles permettraient darriver à un résultat plus certain : le cercueil de lévêque, aux planches en bois de fer épaisses de près de 0 m. 15, na pas dû pourrir, et les inscriptions, dont quelques-unes sur lames de plomb, quil renfermait, sans parler de la croix pectorale ou dautres insignes, permettraient de déterminer la personnalité du mort.

    Mais laissons les morts reposer en paix. Mgr de la Baume a assez souffert pendant sa vie : Multa passus ! Nunc vivit in clo !

    O Agneau sans tache qui éface les péchés du monde, pourriez-vous oublier après cela ce quil a fait pour vous et par vous, écoutez, nous vous en conjurons, écoutez les vux ardens que tant de peuple convertis, tant daveugles éclairés, tant de vierges innocentes, tant de brebis ramenées dans le sein de votre Eglise, vous ofrent pour le repos de sa belle Ame. Ouvrez vos tabernacles éternels au Restaurateur de votre culte, à lOracle de votre Vicaire, au soutien de vos autels, à lazile de la veuve et de lorphelin, au Pére, au Consolateur de votre Peuple, à ce saint Prélat dont le cur étoit comme une place darmes doù il foudroyoit les orgueilleux Philistins, et les Puissances de des ténèbres, et doù il ramenoit les dispersions dIsrael : lavez dans votre sang adorable les fragilités de ce grand Evêque ! Il a fait régner votre saint Nom sur la terre, faites régner le sien dans la Sainte Sion, afin quen prenant possession de la couronne immortelle, il nait point à regretter la pourpre Romaine qui lui étoit destinée en récompense de sa douceur, de ses vertus, et de ses travaux Apostoliques. Amen1.

    L. CADIÈRE,
    Miss. de Cochinchine Sept.


    1. Favre, Oraison funèbre, p. 280.


    1923/412-419
    412-419
    Cadière
    Vietnam
    1923
    Aucune image