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Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle : Mgr des Achards de la Baume 3 (Suite)

Un Délégué Apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle Mgr des Achards de la Baume Evêque dHalicarnasse (Suite)
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    Un Délégué Apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle Mgr des Achards de la Baume
    Evêque dHalicarnasse
    (Suite)

    Mgr de la Baume resta huit mois à Macao, soit parce que la saison où il éait arrivé nétait pas propice à entreprendre un voyage en Cochinchine, soit pour dautres raisons quil est inutile de mentionner. Il en partit, le 16 de Mars 1739 à une heure de nuit 1, et arriva à Canton au bout de deux jours. Là, il fit marché avec un patron de jonque chinois, qui avait fait plusieurs fois déjà le voyage de Cochinchine. Le prix du voyage était de cent écus par tête. M. Carbon et M. du Freney accompagnaient le prélat. Une autre jonque emmenait deux Père Jésuites, le P. Siebert ; envoyé comme mathématicien du roi, et le P. Grueber, missionnaire plein de zèle, qui devait mourir saintement à Baria, le 23 Juillet 1741 2.

    On sembarqua le 7 Avril 3. Malgré la haute dignité dont était revêtu le chef de la troupe et le prix fort quon avait exigé des passages, linstallation navait rien de luxueux : Je vais vous donner lidée du logement que M. dHalicarnasse avoit ocupé dans le Vaisseau Chinois ;


    1. Favre, p. 19. 2. Mission de la Cochinchine, p. 271. 3. Favre, p. 22.


    sa chambre, et pour mieux dire, le trou où il se reposait, étoit à peu près comme un four à petits pâtés : elle avoit cinq pieds sept pouces de longueur, trois et demi de largeur et autant de hauteur ; il ne pouvoit y séjourner que couché ou assis, jugez de ce quil y souffrit : mais si le maître fut maltraité, les serviteurs auroient mauvaise grace de se plaindre 1. Où sont les cabines de luxe de nos paquebots modernes ?

    Le voyage fut plein de péripéties. M. Carbon y joua, contre son gré, un rôle plutôt burlesque, tandis que le secrétaire, lAbbé Favre, sy attribue, suivant son habitude, quelque honneur et quelque mérite. Ecoutons ce dernier. 2

    Dès que lancre fut levée, nous courûmes à pleines voiles jusquau parrage de lIsle dAinam, nous essuïâmes alors les caprices des vagues, des vens et des orages, et le calme ayant succédé, la marée et les coulans contraires nous arrêterent pendant douze jours. Enfin nous découvrîmes le sommet 3 des montagnes de ce Royaume [la Cochinchine] : Alors les Chinois exprimèrent leur joye par ces cris redoublés, ho la la-ho la la. Nous bordâmes fort heureusement jusquà la vue du Port de Han.

    Les voyageurs, venant de Hainan, et poussés au Nord par la mousson du Sud-Est, déjà établie à cette époque de lannée, durent atteindre la côte de Cochinchine à hauteur de Quang-Tri ou même de Dong-Hoi. De là, ils longèrent la côte et arrivèrent en vue de la passe de Tourane. Ce nom de Hàn désigne spécialement aujourdhui, dans la bouche des Annamites, la baie et la ville de Tourane. Mais au XVIIIe siècle et chez les navigateurs européens, les noms de lieux de cette partie de la Cochinchine navaient pas un sens bien précis. Voici comment sexprime un document daté dune quarantaine dannées plus tard : Le port de Tourane ou Huchau 3, que les Portugais nomment Faypho, Hoïane 4 nommé par les Cochinchinois. Ce port a deux entrées, celle du S. et celle du N. Celle du N. est la plus fréquentée, quoique toutes les deux soyent également bonnes... Si lon vouloit entrer par la passe du S. il faudroit en lapprochant prendre garde à quelques Islots qui se trouvent en dehors. Le port de Tourane est le plus sûr et le plus vaste quil y ait dans ces parages ; il est fermé par lIsle qui porte le nom de Tourane et la grande terre5.


    1. Favre, p. 26. 2. id. pp. 22. et suivantes. 3. Sans doute Huê-Châu distinct de Hue. 4. Hôi-An, nom dun village à Faifo. 5. Projet dInstruction relatif à la reconnoissance à la côte de Cochinchine et particulièrement du port de Tourane, du 25 Février 1786, dans H. Cordier : La correspondance générale de Cochinchine, p. 8.


    Il y aurait beaucoup à dire pour expliquer les détails de cette description de la région de Tourane. Signalons seulement les deux entrées que lon y indique, lentrée du N. , qui est la passe proprement dite de la baie de Tourane, et celle du S. , qui est lembouchure du fleuve de Faifo, ou Cua-Dai. Le Visiteur arrive, après avoir longé la côte de Cochinchine, au large de lentrée de la baie de Tourane, mais ny entre pas, car sa jonque se dirigeait plutôt vers lembouchure du fleuve de Faifo.

    Nous y serions entrés, continue le secrétaire de lévêque, sils avoient voulu : mais retenus par un motif de superstition, ils carguèrent leurs voiles et commencèrent à se réjouir. Le Bonze fit tourner plusieurs fois le baton de la Déesse de la mer ; Ensuite ils lui firent un sacrifice dun cochon, et tout lEquipage invoquant la puissante Machou (a) et le bienfaisant Pouça (b) redoubloit ses cris et sa joye, dans la ferme espérance que le lendemain le tems seroit favorable pour ancrer. Mais le lendemain notre joye se tourna en tristesse, lorsque nous vîmes succéder le calme qui nous laissoit en pleine Mer sans pouvoir avancer. Le Soleil donnoit à plomb sur nos têtes, et nos chambres étoient des fournaises ardentes. En-vain désirions-nous les ombres des forêts voisines 1 ; en-vain le Bonze apelloit à notre secours les Dieux des ces Montagnes : il faisoit même signe aux Montagnes de venir à nous : elles étoient aussi immobiles que le vaisseau.


    (a) Cest le nom de la Déesse [Note de lAbbé Favre]. Peut-être faut-il comprendre Ma-Chu, caractères chinois, le démon seigneur; mais je crois plutôt que cette appellation, mal transcrite par Favre, rend les deux mots : Bà Chúa, la dame souveraine, esprit féminin auquel les Annamites du bord de la mer étaient très dévots aux XVIIe et XVIIIe siècles. Voici ce quen dit le P. de Rhodes dans son Histoire du royaume du Tonkin (Reproduction de la Revue Indochinoise, année 1908, p. 438. Comparer : Tunchinensis histori libri duo, p. 83.)
    Après avoir raconté lhistoire de la déesse, il ajoute : La ville non seulement lui donna sépulture, mais lui dédia le port, comme à une déesse tutélaire, et lui donna le nom quil porte encore aujourdhui, Cua cuja (ailleurs, Tunchinensis histori, p. 83 : Cua Cuia ; id, p. 11 : Cina ; en orthographe de nos jours : Cua Chua), c'est-à-dire, le port de la Reyne. Et de ce lieu la superstition sest tellement épandue par tout le Royaume dAnnam, quil ny a point de port en toute la côte, où il ny ait un temple dédié à cette infâme fille, à laquelle tous les marchands et les mariniers rendent de grands honneurs, toutes les fois que les vaisseaux sortent du port, ou quils y abordent, comme à la déesse et à la gouvernante des mers.
    (b) Cest le Dieu du Vaisseau [Note de lAbbé Favre].En sino-annamite Bô-tát caractères chinois, bodhisattva, employé par les Européens du XVIIIe siècle pour désigner toute espèce dimages de divinités.
    1. Les montagnes du col des Nuages ou celle de Tien-sha, qui encerclent la baie de Tourane.


    Après trois jours datente, les Chinois réitérèrent leur sacrifice à Machou et à Pouça, et les parfumerent : Machou et Pouça Chinois tristes et confus murmuroient et juroient : Quelques-uns plus fidèles à leurs Dieux, se mirent à blasphémer contre nous et le Dieu des Chrétiens, se plaignant que nos prières irritoient leurs Divinités, et que nos Dieux brouillons avoient mis les leurs de mauvaise humeur. Le Bonze eut encore une idée très ridicule : Il dit que M. du Carbon habillé à la Chinoise étoit la cause du calme, que par cet habit emprunté il avoit voulu tromper la Déesse Machou, quil faloit quil le quitât, et quil reprît celui de son pays. M. du Carbon eut beau faire résistance et leur donner des raisons, il falut quiter lhabit Chinois : Tandis que ces importuns Valets de chambre le deshabilloient à la hate, il nous disoit en haussant les épaules, Cadedis, si ces gens-la ne sont pas fous, le Roi nest pas noble ; il neut pas achevé cette période, quil étoit déja en chemise : mais cette nouvelle décoration nopéra rien dans lair ; ces Marins évoquerent alors Tao leur grand Dieu : O Tao, disoient-ils, nous vous réclamons ; ils ladorèrent par trois profondes inclinations de tout le corps, heurtant du front contre le tillac, et lui immolerent le reste de leurs poules, de leurs canards.

    Ce même soir ils allumerent des papiers dorés et argentés tout à lentour du bâtiment, et pendant cette illumination, ils jeterent dans la Mer un petit vaisseau de papier dont ils firent présent. au Diable, qui devoit, selon eux, sembarquer sur ce vaisseau, et mettre les eaux en mouvement.

    Le Diable ne voulut pas sembarquer, et la calme dura tout le quartier de la Lune, et pendant tout ce tems, ils murmurerent, désolés plus encore par la faim, que par le défaut de vent ; car les vivres au moins les bons, manquoient.

    Cest ici que lAbbé Favre apparaît en sauveur.
    Le frère du Capitaine me prit pour un Astrologue, parce que jobservois quelquefois les phases de la Lune, et le mouvement des astres : M. lAstrologue, me dit-il, quand est-ce que le vent viendra ? Je lui répondis : demain ; la Lune étoit pleine et enflammée, jétois sûr par là de deviner : il alla dire aux Pilotes, préparez-vous, car celui qui connoit les étoilles ma assuré que nous aurions demain du vent. En éfet vers la minuit la Mer commença à gazouiller et à la pointe du jour, ayant hissé la grand-voile, nous enfilâmes entre deux Isles dont jignore le nom. Nous allâmes mouiller à la Baye de Coulau, qui est le bon endroit, pour monter ensuite au Port de Fayfo.

    La jonque de lévêque dHalicarnasse avait donc été retenue au large en vue, du côté Nord, les montagnes de la presquîle de Tien-sha et du col des Nuages et, à peu près en face, les quatre îles du groupe Cù-lao Chàm, qui sont situées devant lembouchure du fleuve de Faifo. Le 18 Septembre 1695, un commerçant anglais, Thomas Bowyear, arrivant a Faifo, fut également arrêté quelques jours par le calme plat en face des îles Champello, ou Cù-lao Chàm1 . Cest entre deux de ces quatre îles que passa Mgr de la Baume, sans doute entre lîle centrale, la grande Cù-lao Chàm, et lîlot le plus septentrional. La jonque mouilla alors sur la côte Ouest de la grande Cù-lao Chàm, dans une petite baie, où elle était à labri des vents du large et où stationnaient tous les bateaux étrangers, pendant que les fonctionnaires des douanes annamites procédaient aux opérations préliminaires du débarquement.

    Ces opérations étaient longues et compliquées 2. Lévêque nen attendit pas la fin. Profondément affaibli par les vingt-quatre jours quavait duré la traversée, à peu près le temps que met un voyageur actuellement pour venir de Marseille à Saigon, il descendit à terre, accompagné de M. de Carbon et de son chirurgien, laissant à bord lAbbé Favre et M. du Fréney.

    Ces derniers nétaient pas arrivés au bout de leurs tribulations. Pendant que les femmes dune certaine classe faisaient. au vu de tout le monde, des propositions dune nature particulière aux matelots chinois, un violent orage survint, le câble de lancre se rompit, et la jonque alla sensabler sur une des îles ; les passagers se jetèrent à leau, mais eurent heureusement moins de mal que de peur ; la jonque fut remise à flot par la mare montante. Quelques jours après, il nous fut permis daller débarquer à la douane de Faifo ou Fayfa; mais lAbbé Favre fut obligé de lâcher quelques piastres entre les mains des douaniers, et il en rendit responsable le bonze de la jonque 3.


    1. Bulletin des Amis du Vieux Hué, 1920, p. 190.
    2. En voir le détail dans : Les Européens qui ont vu le Vieux Hué : Thomas Bowyear, dans Bulletin Amis Vieux Hué, 1920, pp. 218-220 ; et dans Revue dExtrême-Orient, de H. Cordier : Mémoire sur la Cochinchine, par Poivre, commerçant français qui vint en Cochinchine à peu près à la même époque que Mgr de la Baume.
    3. Le voyage des PP. Siebert et Grueber, qui, on la vu, sétaient embarqués en même temps que Mgr de la Baume, mais sur une autre jonque, ne fut pas moins agité : Je partis donc de Canton, raconte le P. Siebert, avec le P. Grueber, à bord dune méchante embarcation chinoise. Malgré le prix exorbitant exigé pour le passage, nous fûmes, pendant toute la traversée, enfermés dans une espèce de cage, et nous ne respirions quun air vicié ; nous y étions privés de la lumière du jour et presque de toute nourriture. La résignation, un entretien continuel avec Dieu, adoucirent seuls nos souffrances La Sainte Vierge, sous la protection de laquelle nous avions mis notre voyage, veillait sur nous. Dans une affreuse tempête, où capitaine et matelots, également sans expérience, croyaient tout perdu, nous avons la confiance davoir dû notre salut à lintervention de cette bonne Mère. (Mission de la Cochinchine et du Tonkin p. 262.) Les deux jésuites abordèrent à Nuoc-Man, dans la province de Qui-Nhon.


    Mgr de la Baume était dabord descendu et sétait logé tout près de la résidence du Procureur de Jésuites ; Ce Père reçut bien le Visiteur Apostolique, et le traita avec des marques dafection. Cétait, daprès dautres passages, et au moins en 1741, le P. Antoine de Vasconcellos, Portugais. LAbbé Favre, lui, préféra descendre chez le Procureur des Franciscains, qui, en venant de la douane, était le plus à notre portée 1. Ce missionnaire franciscain était sans doute le P. Philippe, qui, daprès un autre passage 2, sétoit établi à Faifo en concurrence des Jésuites.

    Dans quel emplacement précis étaient situées toutes ces procures des diverses Congrégations religieuses, ces églises rivales, que nous voyons établies à Faifo dans le courant du XVIIe et du XXVIIe siècle ? La tombe du P. Sanna, Jésuite, près de la caserne de la Milice, nous indique peut-être lendroit où était la résidence des Jésuites, au moins vers 17263. Mais, en dehors de ce souvenir, rien ne subsiste. Les florissantes communautés chrétiennes, japonaise, chinoise, ou annamites, qui emplissaient le grand marché de Faifo, nont pas même laissé de survivance. Je changerai le chandelier de place, a dit Celui de qui vient toute grâce, de conversion comme de persévérance !

    Le Visiteur, de Faifo était monté à Ke Toa, aujourdhui Mi-Xuyên 4, où lAbbé Favre était allé le rejoindre, et doù il adressa, le 2 Juin 1739, à tous les missionnaires et aux chrétiens de la Cochinchine, du Cambodge et du Champa, une lettre pastorale leur exposant le motif de la Visite. Puis il se rendit à Hue, où il dût arriver vers le milieu de Juin 5. LAbbé Favre nous dit que le voyage, qui se fit par voie de mer, ne fut pas exempt de dangers 6.


    1. Favre, p. 26. 2. id, p. 68. Comparez, id, p. 192.
    3. Sur cette tombe, voir Dr. A. Sallet : Le Vieux Faifo, dans Bulletin Amis Vieux Hué, 1919, pp. 516 et suivantes. Sur les souvenirs chrétiens de Faifo, voir le P. Durand : A Faifo en 1682, dans Mémorial Indochinois Septembre 1921, pp. 534-543.
    4. Daprès le P. Durand, ibid, p. 538.
    5. La lettre de lAbbé Favre qui rend compte du voyage à Hué et des premiers actes du Visiteur, est datée du 9 Août; mais on y cite une lettre du Prélat datée de Hué, le 17 juin. 6. Favre, p. 42.


    Le chemin est difficile par mer et par terre, à cause dune affreuse montagne quil faut doubler 1. Nous nous embarquâmes à bord dun champan, dans lespérance de courir ces trente lieues sans mettre à terre. Notre première journée fut assez calme ; mais la nuit suivante sosbcurcit dune manière à vouloir nous faire trembler : nous essuyâmes la tempête et lorage dans des ténèbres profondes ; nous ne voyions que la lueur des éclairs, nous nentendions que le bruit du tonnerre et le siflement des vagues, et des vents : la pluye nous inondoit de toutes parts dans le Vaisseau ; en sorte que nous y étions presque à nage. M. dHalicarnasse imploroit sans cesse le secours du Ciel. Le Père Séraphin tremblant de fièvre invoquoit de son côté Saint François. Pour moi déja un peu acoutumé aux tempêtes, je paroissois moins saisi de frayeur. Le jour ayant paru, on reprit la manuvre et un vent favorable ne tarda pas à nous conduire à Hué. Nous allâmes descendre au quartier apellé Phu-Cam

    Nous naccompagnerons pas, pour le moment, Mgr dHalicarnasse et son secrétaire dans la visite quils firent des diverses chrétientés de la Mission de Cochinchine. Au sujet de lobjet même de la visite, quil suffise de dire que le Prélat ne réussit pas comme on aurait pu lespérer. Il se heurta à des oppositions puissantes, qui décidèrent Rome à réviser une partie des dispositions quil avait prises. Les Directeurs du Séminaire de Paris, du moins, reconnurent la sagesse de ses décisions : Nous devons cette justice à Mgr lévêque dHalicarnasse que le compte quil a rendu à la Sacrée Congrégation de sa visite apostolique était si modéré et si rempli de droiture, quon y a déféré en tout, les actes de sa visite ont été confirmés ; quoiquil fût déjà connu et estimé à Rome, la manière dont il sest acquitté dune commission si épineuse et si difficile lui a acquis une grande réputation.2

    Son âge avancé, les privations de toutes sortes qui étaient, à cette époque, le lot des missionnaires, surtout les amertumes dont il fut abreuvé, amenèrent sa mort. Elle fut à la fois triste et consolante.


    1. Le col des Nuages. 2. A. Launay : Histoire générale de la Société, I, p. 538.

    *
    * *

    Cest à Phu-Cam que séteignit le Prélat. Cest là, nous lavons vu, quil sétait fixé, dès son arrivée à Hué. Nous allâmes descendre au quartier apellé Phu-Cam, où le dernier Evêque avoit établi sa Résidence : son Palais est un grand enclos, où il y a une Eglise, deux corps de logis, et deux huttes, lune pour le Concierge, et lautre pour les chiens.1 Nous ferons plus tard létude des diverses églises qui ont été élevées à Phu-Cam vers cette époque. Contentons-nous de dire aujourdhui que la résidence dont on parle ici avait été construite par Mgr Alexandre de Alexandris, évêque de Nabuce, barnabite italien, mort en 1738, et quelle était située sur le territoire du village de Duong-Xuân-Ha, à peu près à lendroit où était le couvent de Phu-Cam, dont le terrain vient dêtre acheté par la Société des Distilleries.

    Nous sommes au 21 Mars 1741. Mgr de la Baume, considérarablement affaibli, venait de se voir abandonné de son cuisinier, un noir qui le servoit depuis Macao avec beaucoup de fidélité, et qui avoit été dressé par un marchand François qui lui avoit apris à faire la cuisine. 2 La perte fut sensible, car nous navions plus personne qui sçut lui faire un bouillon et cétoit là son aliment ordinaire. Son chirurgien le quitta aussi, emportant tous les remèdes du Visiteur.3 Tous les deux passèrent au service du P. Siebert, le mathématicien du roi. Turco lui-même, son chien fidèle à faire la garde, qui ne laissoit entrer personne dans les apartemens de M. le Visiteur, à moins ne fut conduite par quelquun de connoissance, lui fut enlevé, pour être offert à Vo-Vuong. Lévêque navait plus, pour le soigner, que lAbbé Favre, qui faisait lui-même la cuisine dans sa chambre, et un prêtre chinois, nommé Baptiste 4, qui lui avait servi dinterprète, en qui il avoit reconnu beaucoup de probité et de sagesse, et quil avoit ordonné5.

    Il voulut communier le 21 Mars en forme de Viatique, demandant à J.-C. de lui donner la patience dont il avoit besoin, et la force de porter sa croix : cette sainte communion le ranima beaucoup ; également disposé à mourir ou à vivre pour le service de Dieu, il répétoit continuellement ces paroles de St Martin : Non recuso laborem, sed fiat voluntas tua.6

    De même quil avait jusque là, malgré sa grande faiblesse, constamment travaillé à lobjet de sa visite, il se remit, dès quil eut repris quelque force, à étudier les documents quon lui apportait. On peut dire quil mourut à la besogne. Le 29 Mars, nouvelle crise, suivie, le lendemain, vendredi saint, dune légère amélioration. Mais ce ne venoit que de sa résignation ; il avoit passé le carême dans la persécution, il adoroit la croix que le Ciel lui avoit ménagée, et se félicitoit davoir quelque part aux soufrances de son maître.


    1. Favre, p. 42. 2. id. p.. 144. 3. id, p. 148. 4. id, p. 129. 5. id, p. 111. 6. id, p. 150.

    Le premier Avril M. dHalicarnasse étoit dans le même état que le jour précédent, il nous parloit, il nous encourageoit à ne nous pas laisser afliger. Et rien nest plus édifiant que de voir les dispositions testamentaires quil prit. Il navait reçu cette année-là, lors de larrivée des vaisseaux chinois, non seulement aucune lettre ni de Rome, ni dAvignon, ce qui lavait peiné profondément, mais aucune provision dargent du Procureur de la Propagande de Macao. Outre que ses ennemis prenaient prétexte de ces faits pour répandre sur son compte les bruits les plus malveillants, il se trouvait gêné au point de vue pécuniaire. A légard du temporel, disait-il à son secrétaire, vous savez la triste situation où lon ma réduit, je vous donne tous les meubles que jai ici, ou plutôt je vous prie de les accepter pour payer les gages de mes domestiques : je ne doute pas que ma famille ne fasse pour vous ce quelle doit. 2

    (A suivre) L. CADIÈRE,
    Miss. de Cochinchine Sept.


    1. Favre, p. 153, 2. id, p. 154. Il y avait, parmi les objets laissés par le prélat, une pendule dAngleterre, dont lAbbé Favre fit présent au Ministre dEtat, le premier des mandarins de la Cour, ibid p. 274.


    1923/275-283
    275-283
    Cadière
    Vietnam
    1923
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