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Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle : Mgr des Achards de la Baume 2 (Suite)

Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle : Mgr des Achards de la Baume Évêque dHalicarnasse. (Suite)
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    Un délégué apostolique en Cochinchine au XVIIIe siècle : Mgr des Achards de la Baume
    Évêque dHalicarnasse.
    (Suite)


    Cest en 1736 que Mgr dHalicarnasse fut choisi par le Saint-Siège comme Visiteur Apostolique pour les missions de Cochinchine, du Champa et du Cambodge. Dans une lettre écrite le 13 Juin de cette année et adressée à M. de Combes, Supérieur du Séminaire des Missions-Étrangères, le prélat annonce, avec trop peu de détails malheureusement, dans quelles circonstances cette mission lui fut proposée et dans quelles dispositions il laccepta.

    Il nest pas juste, Monsieur, que vous appreniez par des plumes étrangères ma destination à la visite apostolique des missions de la Cochinchine, notre ancienne amitié mengage à vous faire part moi-même dun événement aussi singulier que celui-ci et à vous demander en même temps le secours de vos lumières et de vos sages avis.

    Vous savez quil était nécessaire dy envoyer un homme revêtu de lautorité du Saint-Siège et en état détablir une solide paix ; le choix dun tel homme devait sans doute tomber sur tout autre que sur moi ; la médiocrité de mes talents, mon âge déjà avancé, mon peu dexpérience dans ces sortes daffaires, mauraient dû mettre à couvert dune commission de cette importance, mais le grand père de la famille envoie à sa vigne les ouvriers quil lui plaît et à lheure quil lui plaît, ny a donc pas à raisonner sur les choix quil fait, il ny a quà obéir lorsquil ordonne. Voilà, Monsieur, la disposition où je tâchai de me mettre lorsquon me proposa,. il y a six mois environ, ce périlleux ministère de la part de Sa Sainteté et de la Sacrée Congrégation. Ce qui ne contribue pas peu à me rassurer, toutes les fois que je réfléchis sur la grandeur de lentreprise, cest la confiance que jai en vous. 1

    Mgr de la Baume quitta Rome vers le milieu de lannée 1737 2. LAbbé Favre dit, en effet, quil reçut en Suisse, où il était à ce moment-là, le 26 Août 1737, une lettre expédiée dAvignon qui lui aprennoit que Mr. dHalicarnasse étoit déjà parti de Rome. Lévêque sarrêta quelque temps dans sa ville natale. Cest là que lAbbé Favre le trouva occupé à recevoir les visites du Clergé et de la Noblesse, qui accouroient en foule pour le féliciter et lui souhaiter un heureux voyage. Le départ pour Paris eut lieu le 15 Octobre. Il fut presque tout le temps avec le Nonce ; il alla avec lui à Fontainebleau, rendre visite au Cardinal de Fleury, et ils eurent lhonneur de manger à la Table de la Reine. Le 3, Dimanche de Novembre, jour de la fête que les RR. Pères Jésuites célèbrent en action de grâces des progrès de missions : Mr dHalicarnasse officia pontificalement dans leur Eglise. M. le Cardinal de Polignac, son Excellence Dolci, lArchevêque de Cambrai et quatorze autres Evêques y assistèrent ; la musique et la foule furent remarquables, Le R. Père Tournemine fit ensuite les honneurs du réfectoire, il y eut près de deux cens couverts, le dîner fut servi avec profusion et délicatesse. Outre la musique des Vêpres, il y eut encore un beau sermon prononcé par le Père Perusau.3

    Le séjour à Paris avait duré trois semaines. Le Visiteur dut, sans doute, faire de longues visites au Séminaire des Missions-Étrangères. Il se rendit ensuite à Port-Louis, près de Lorient, où il devait sembarquer, et fut logé chez Madame de Surville, quon peut appeler la Mère des Missionnaires. 4

    1. A. Launay : Histoire de la Société, 1, pp. 535, 536. 2. Favre, p. 3.
    3. Favre, pp. 3. 4. 4. En 1759, un de Surville, capitaine de frégate, commandait le Centaure. Voir A. Salles : Jean-Baptiste Chaigneau et sa famille, dans Bulletin des Amis du Vieux Hué, 1923.


    Comme nous lavons vu, en attendant lembarquement, il prêcha la station de lAvent à léglise paroissiale, et les ecclésiastiques qui laccompagnaient prêchèrent dans les chapelles des confréries de lun et lautre sexe. Ils étaient dans la tradition des premiers missionnaires de la Société : les de Bourges, les Mahot, les Langlois, ces grands apôtres du Tonkin ou de la Cochinchine, profitaient du retard des vaisseaux qui devaient les emmener, ou des relâches dans les ports rencontrés en route, des longs mois de la traversée, pour évangéliser leurs compatriotes avant de se consacrer au ministère des infidèles. 1 Au Séminaire même de Paris, plusieurs fois chaque année, des directeurs, accompagnés dune partie des élèves, donnaient des missions à Paris ou dans les provinces, principalement en Beauce, en Bretagne, en Bourgogne, en Berry, en Champagne... De préférence, on choisissait pour leurs prédications les villages les plus abandonnés et non pas ceux où était la plus brillante compagnie... La régénération des chrétiens de France devenait ainsi une préparation à la conversion des payens de lExtrême-Orient. 2 Cela se passait dans les premières années de létablissement du Séminaire.

    Lembarquement eut lieu, daprès le P. A. Launay, le 11 Novembre 1737 3. Mais lAbbé Favre indique la date du 6 janvier 1738, car, dans sa première lettre, qui est datée du 5 janvier, il dit : Dès demain nous courrons les ondes. 4 Je ne suis pas en mesure de trancher la difficulté. Mais, sil est exact, comme lassure lAbbé Favre, que lévêque et ses compagnons prêchèrent lAvent à Port-Louis, on doit admettre quils passèrent là une partie au moins du mois de décembre.


    1. Mémoires de Bénigne Vachet, pp. 133, 137, 167, 181.
    2. A. Launay : Histoire générale de la Société, I, p. 154. Il est dit, au même endroit : Les séminaristes préludaient à ces travaux par des conférences faites devant les directeurs, qui appréciaient le fond et la forme de leurs discours, le ton, le geste, la tenue.
    3. Mémorial, II, p. 109, notice de Carbon, et p. 258, notice Freney.
    4. Favre, p 4. La division de louvrage de Favre en lettres parait bien être leffet dun artifice littéraire. Il ne faut donc peut-être pas donner à la date que portent ces lettres une trop grande importance au point de vue documentaire. Lauteur a dû toutefois, pour rédiger son travail, se servir de notes prises en cours de route et portant les dates. De plus, la mention des prédications de lAvent donne une certaine valeur à la date indiquée par Favre.


    Deux vaisseaux partaient en même temps, le Fulvi, commandé par M. Tortel, et le Penthièvre, commandé par M. Morlai, deux Capitaines qui ont la réputation dêtre dhabiles Marins. Lévêque prit place sur le Fulvi, avec toute sa suite. Cétait son secrétaire, lAbbé Favre, qui remplissait loffice daumônier et déconome, un jeune chirurgien, originaire de Lyon, qui mourut en Cochinchine dans de tristes circonstances, et deux missionnaires de la Société, M. de Carbon et M. du Freney. Le premier, protestant de religion, sétait converti à lâge de 26 ans et était entré dans les ordres. Arrivé en Cochinchine, il demanda à aller dans le Khanh-Hoà. Il voulut faire une partie du chemin à pied, parce que, ne comprenant pas encore les murs et les usages orientaux, il jugeait contraire à la dignité humaine que des hommes le portassent dans un filet. Il tomba malade et succomba le 6 Septembre 1739, probablement dans la chrétienté de Cho-Moi, province de Khanh-Hoà. 1 Beaucoup dEuropéens, de nos jours encore, à leur arrivée dans la Colonie, éprouvent une certaine répugnance à se faire porter en palanquin ou traîner en pousse-pousse. Mais peut-être aussi faut-il voir dans ces sentiments de M. de Carbon un reste de lintransigeance protestante.

    M. du Freney neut pas un meilleur sort. Envoyé dans le Phu-Yen, il y tomba malade peu de temps après son arrivée et y mourut le 14 Novembre 1739. 2

    Je donnerai ici le récit du voyage jusquà Macao, tel que nous le décrit lAbbé Favre. 3 Nous y verrons le naïf émerveillement de nos confrères, à une époque où la route était plus longue et plus difficile quaujourdhui, et les voyageurs plus rares.

    Grand Dieu, que les flots de la Mer sont terribles ! A peine eûmes-nous quitté le Port-Louis, que le vent, les eaux, le ciel et la terre sarmèrent contre nous. Déjà onze jours de contribution à la Mer nous sembloient plus longs que onze ans de liberté sur la Terre : cependant bien loin de voir diminuer nos maux, ils saugmentèrent jusquau point de nous faire regarder la mort et la vie dun il indifférent : les vents déchaînés de toutes parts, une armée de flots innombrables assiégeoient notre vaisseau : tout lOcéan sembloit écumer de rage et rendoit un bruit épouvantable, qui auroit étourdi des statues de Bronze. Tout cela joint à des nuages épais, au tonnerre, au feu des éclairs, formoit une confusion qui donnoit une image de lenfer. Jugez de nos mouvements, et ny pensez plus ; le seul souvenir me fait encore dresser les cheveux à la tête.


    1. A. Launay : Mémorial, 11, p. 109.
    2. Le Penthièvre emmenait trois Jésuites. En effet, lAbbé Favre, après avoir mentionné larrivée du Fulvi à Macao, dit (p. 12) : Lautre vaisseau narriva que vingt jours après et nous rendit nos trois Jésuites en bonne santé ; nous le embrassâmes dun grand cur. Il sagit peut-être du P. Siebert. Voici ce que dit ce missionnaire dans une lettre reproduite dans Mission de la Cochinchine et du Tonkin (p. 261) : Parti dEurope pour la Chine avec les PP. Augustin de Hallerstein et Godefroy Laimbeckoven, Jésuites allemands, et deux Frères coadjuteurs français, lun peintre [cétait le Fr. Jean-Denis Attiret], et lautre horloger [le Fr. Gilles Thibault], jétais destiné, ainsi que mes compagnons de voyage, à travailler dans les missions de ce grand Empire ; mais, à mon arrivée à Macao, les supérieurs jugèrent à propos de menvoyer en Cochinchine. Or cest en 1738 que le P. Siebert arriva en Cochinchine avec le P. Grueber (Mission de la Cochinchine, p. 389). Nous avons les trois Jésuites mentionnés par lAbbé Favre. Les deux Frères ont été omis. Les renseignements nous manquent pour donner plus de précision sur les trois voyageurs du Penthièvre.
    3. Favre, pp. 5-11.


    Enfin après dix sept jours, le calme succéda à la tempête, et la joye à la tristesse ; nous chantâmes avec le Prophéte ce Psaume plein de sentimens dalégresse et de reconnoissance : Benedic anima mea Domino ; et nous reprîmes enfin lusage de la table. Ce fut alors que les plus timides se vantoient davoir été les plus braves ; mais tous convinrent dune voix unanime que nous devions notre salut à lhabileté de votre Capitaine.

    Le premier de Février le vent soufloit en poupe ; nous doublâmes le Cap de Finisterre. Une caille fatiguée de son vol, tomba sur notre bord, et nous annonça que nous nétions pas éloignés des Isles Canaries. Le lendemain notre joie redoubla à la vue dun vaisseau que nous reconnûmes être notre compagnon, et dont la tempête nous avoir séparés.

    Le 7, nous cotoyâmes lIsle de Porto-Santo. Un coup de vent nous brisa notre mât de Mizaine : le lendemain lIsle des Sauvages sofrit à nos yeux, et nous nous tînmes sur nos gardes contre les pirates, qui rodent le long de ces parages.

    Le neuf, nous vîmes les Canaries, et lIsle de Palme célèbre par lexil du St. Sylvère Pape. Le dix nous considerâmes pour la première fois une Baleine ; elle flotoit mollement sur la surface des ondes qui la berçoient à plaisir.

    Le douze nous passâmes sous le Tropique de lEcrévisse : déjà le Soleil nous dardeit ses rayons presque à plomb : des compagnies de poissons volants nous amusoient autant que les Thons qui leur faisoient guerre.

    Le 16, nous aperçûmes la Croix (a) du Sud formée par quatre étoiles brillantes ; le lendemain nous cotoyâmes lIsle de St. Jago, et nous mouillâmes avant la nuit dans la bonne Baye. Le Gouverneur du Port salua de son canon : on lui répondit coup pour coup, un petit bâtiment Anglois prêt à mettre à la voile envoya ofrir services pour lEurope.


    (a) Cette Croix est le pôle antarctique.


    Le 18, plusieurs des nôtres descendirent à terre, je fus du nombre, et avec un autre je menfonçai assez avant dans lIsle. Les Insulaire tenoient ce même jour leur marché à lentour dun puit. Nous y vîmes des hommes dun beau noir, des femmes de la même couleur qui après sêtre lavés de la tête jusquaux pieds, gasouilloient un barbare langage mêlé de quelques mots Portugais. Nous y vîmes aussi de la volaille en quantité, des poules-pintades, dindonaux, et des canards ; on y trouvoit aussi des fruits en abondance, des Oranges, Citrons, Figues, Raisins, du Ris mondé, du Maïs, des Racines, des Chevres, des Moutons, des Cochons, et des Bufs. On avoit tout cela à bon marché, plus par troc de hardes quavec de largent ; une chemise par exemple valoit un Mouton ; une culote une Chevre ; et ainsi du reste. Jachetai pour ma part un Singe qui me couta dix éguilles : je pris aussi plusieurs Cocos qui valoient trois épingles la piéce : cest un fruit délicieux, qui fournit un grand gobelet dune liqueur fort agréable, et un blanc manger dun goût de noisette qui rafraichit beaucoup.

    Du marché nous allâmes aux habitations : Ce sont des petites maisonnettes de bois couvertes de paille, on y v,oit toutes sortes danimaux pêle-mêle avec les Enfans in puris naturalibus : nous y trouvâmes un demi noir qui parloit Latin Portugais, et qui nous répétoit souvent quil sapelloit Gregoire, Ego sum Gregorios, disoit-il, commandate Gregorios sine ceremonias ; il nous rendit raison sur tout ce que nous désirions savoir de lIsle, et sofrit même de nous conduire à la Capitale éloignée de quatre lieues ; mais nous fûmes obligés de retourner à bord : En nous quittant, il nous redit plusieurs fois, mementote Gregorios : aussi voyez-vous que je ne loublie pas.

    Le lendemain Mr. dHalicarnasse voulut aussi respirer lair de la terre : Il descendit avec plusieurs autres ; le Commandant du Port vint au devant de lui, et le pria de sarrêter en sa maison jusquau soir.

    Le Dimanche suivant Mr. dHalicarnasse retourna chez le Commandant qui lavoit prié de dire la messe à sa chapelle : il voulut avoir lhonneur de la servir, et nous régaler de la Musique du pays. Quand Mr. dHalicarnasse fut au Sanctus, une Symphonie bruyante sélève tout à coup soutenue par des voix aussi extraordinaires, quéfroyables. Quelques oficiers éclaterent de rire, le célébrant étourdi de ce carillon fit signe de se taire ; mais les Musiciens prenant le contrepied, et simaginant dêtre aplaudis, redoublerent leurs hurlemens, et continuerent leur charivari.

    Après la Messe Dom Pedro (cest le nom du Commandant) demanda comment on avoit trouvé la musique ? La plus belle du pays, lui répondis-je, il y a long-tems que nous nen avions pas entendu de cette force : Mr. dHalicarnasse sourit, et le Commandant très satisfait assura quil avoit employé les plus habiles Maîtres, et quils avoient fait de leur mieux.

    Il fit servir un déjeuner beaucoup meilleur que la Musique. Quand lheure du diner fut venue, Dom Pedro prit le milieu de la table, pour servir plus commodément. Les Conviés commencerent à se rafraichir à la Portugaise en buvant de leau-de-vie à la santé de notre Commandant. Le dîner fut copieux, il y eut vingt-et-un services, mais dune seul plat chacun, le fruit fut encore abondant ; en servit du vin des Canaries, de Malaga, et des liqueurs en abondance.

    Le lendemain 25. Fevrier bien pourvus deau, de bois, de volailles, et autres denrées, nous levâmes lancre, et nous filâmes assez heureusement jusquau 11 de Mars que nous passâmes la Ligne. Nos Marins neurent garde de manquer les réjouissances, quils ont coutume de faire à ce passage. Un coup de Soleil abatit un de nos Pilotins : notre eau étoit jaunâtre et puante ; mais en revanche notre vin étoit devenu exquis. Mr. dHalicarnasse prêchoit le Carême dans sa paroisse le vaisseau le Fulvi, pour préparer son peuple à faire une sainte Pâque.

    Nous ne fûmes pas long-tems sans parvenir au Tropique du Capricorne. Ce fut alors que des plus grandes chaleurs nous passâmes à la saison tempérée de lautomne sur les côtes de la Cafrerie, et bientôt aux rigueurs de lhiver en doublant le Cap de Bonne Espérance. Là la mer se remit en courroux, notre Navire sélevoit de tems en tems jusquaux Etoiles, et retomboit tout à coup dans les plus profonds abimes : ce jeu cependant négala pas notre premiere tempête.

    Le 21. Avril nous estimâmes avoir doublé le Cap, le tems étoit gris pour les Marins, et morne pour nous ; la joye exilée de tout léquipage extremement fatigué de veilles et de travaux.

    Le lendemain suivant lusage, nous chantâmes le Te Deum en action de graces davoir vû les Antipodes et doublé le Cap ; nous eûmes la rencontre ce même jour du Héron, vaisseau François de la Compagnie des Indes qui revenoit du Siége de Moka.

    Quand nous eûmes franchi tous les mauvais pas du Monomotapa, laissé après nous les Moutons du Cap, les Manches de velours, les Damiers et autres oiseaux de ces Mers du Sud, notre joye et nos exercices prirent leur train : Mr. dHalicarnasse et moi nous felicitâmes de navoir plus de tempête à craindre : nous nous regardions déjà comme arrivés à notre terme.

    Le 2. Juin nous repassâmes sous le Tropique du Capricorne du côté de lAsie. Deux jours après nous fûmes par la latitude de lIsle Cloate (a). Des oiseaux rougeâtres nous annonçoient le voisinage de la terre ; mais des nuages épais bornoient notre vue. Le tems sétant éclairci à pouvoir prendre hauteur, nous estimâmes que nous étions près de lIsle de Java.


    (a) 22. dégrés 6. min.

    Le 10. à midi notre Pilote cria terre ; ô Cieux, ô Terre, pour joye nous ! Il y avoit trois mois et dix-sept jours que nous ne lavions plus vue. Pour comble de bonheur notre vaisseau donna en droite ligne dans le détroit de la Sonde.

    Nous fûmes mouiller vers la petite Isle au Nord-Nord-Est : Nous reçûmes ce même soir la visite des Pêcheurs Malays qui ne savoient dire que Tabé, Tabé ; ce sont des hommes rougeâtres qui ont les dents doubles et noires ; ils nont pour tout habillement quun mouchoir à la tête, et un autre à la ceinture ; ils sont lestes et bons rameurs. Ils nous fournirent des tortues en quantité, des Cocos, des Oranges, des Bananes, etc.

    Nous allâmes à terre boire à longs traits une eau douce et claire, qui se précipite du haut dun rocher dans la Mer. Les Marins apellent ce ruisseau la Cascade de Java ; on y fait provision de tant deau que lon veut ; on prend aussi dans 1Isle tout le bois dont on a besoin sans payer une obole.

    Nous fîmes aussi des parties de pêches, et de chasses, la pêche fut abondante. Ce quil y eut de plus remarquable, fut la prise dun Espadon armé dune épée à lextrémité de la tête, qui étoit garnie de chaque côté de soixante-six pointes, toutes en étât de porter coup, sa chair pesoit plus de soixante et dix livres ; cet animal est fort et ennemi de la Baleine : il la combat, et souvent il la tue en se lançant sous son ventre quil perce avec son épée ; il la suit à la trace de son sang, et dès quelle est morte, il se lance dans la gueule du Monstre et lui dévore la langue. Notre chasse ne nous procura presque que le plaisir davoir bien couru. Les traces des Tigres et des Rhinocéros, habitent la grand Isle, éteignirent en nous le désir dy retourner.

    Après huit jours de sejour dans cet Amarage, nous levâmes notre ancre ; bientôt nous eûmes lIsle de Sumatra à gauche, et celle de Bancas à droite ; la verdure de lune et de lautre récréoit autant notre vue, que la variété des couleurs de la mer, qui change très souvent selon les fonds, et les zéphirs qui voltigent de tems en tems. Ce pas est périlleux, on est obligé de jetter à tous momens la sonde, pour savoir à combien de brasses on se trouve. Cette manuvre exige un Capitaine atentif, et fatigue beaucoup le Matelot.

    Le 29. Juin, jour de la fête des Apôtres St. Pierre et St. Paul, nous repassâmes la Ligne. Mr. dHalicarnasse avoit soutenu la diférence des climats, et les chaleurs de la Ligne sans rien perdre de son embonpoint : il étoit gai et content le long de ces parages. Dévot à St. François-Xavier, il nous fit commencer une neuvaine à lhonneur de ce saint que nous fimes vis-à-vis lIsle de Sansian, et le lendemain nous aperçûmes les cheminées de Macao. M. dHalicarnasse profita de la commodité dune Chinoise pour envoyer une Lettre au Procureur de la Propagande, à qui il annonçoit son arrivée ; le Procureur fit réponse le lendemain, témoigna sa joye, et assura que nous pouvions aller à Macao en toute seureté. Enfin le 15. Juillet 1738 nous entrâmes dans lEmpire de la Chine. Le Gouverneur Portugais fit tirer les Canons pour lheureuse arrivée de lEnvoyé du St.-Siège ; tous les Religieux de la Ville sempresserent à le venir féliciter ; mais celui qui lui témoigna le plus de politesse fut Mr. le Chevalier de la Barre, Directeur de la Compagnie de France.

    (A suivre) L. CADIÈRE,
    Miss. de Cochinchine Sept.


    1923/219-227
    219-227
    Cadière
    Vietnam
    1923
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