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Un concours nocturne de catéchisme en Annam

Un concours nocturne de catéchisme en Annam au temps des persécutions.
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    Un concours nocturne de catéchisme en Annam
    au temps des persécutions.

    Nous sommes en lan de grâce 1848. Sa Majesté Tu-duc, le Tigre royal, petit-fils de Minh-mang, le Néron annamite, a succédé depuis un an à son père, Thiêu-tri, la Débauche couronnée. Or le jeune monarque se recueille encore, anxieux, indécis : on dit quil tient en réserve deux édits, lun de pacification générale, lautre de persécution à outrance. Le jeune félin reste donc tapi dans son antre doré, également prêt à bondir ou à rentrer les griffes, les yeux demi-clos, mais dun regard dacier fouillant au large lhorizon, vers la haute mer, où se distinguent des mâtures suspectes, où traînent des fumées inquiétantes.

    Il réfléchit. Car, somme toute, en matière de politique étrangère, la persécution na pas aussi bien réussi à son père Thiêu-tri quà son aïeul Minh-mang, dont les sanglants édits zébraient le ciel dAnnam de lugubres éclairs, pour retomber en foudre sur ce quil croyait bien être lagonie dune Eglise. La diplomatie européenne nétait jamais intervenue entre le Néron annamite, que le souvenir de son père, le roi Gia-long, semblait couvrir, et ses nobles victimes, que la mémoire de lévêque dAdran semblait protéger.

    Ce même bénéfice de limpunité ne sétait pas étendu à son successeur, lefféminé Thiêu-tri, qui avait eu à peu près tous les défauts de son père, sans presque aucune de ses qualités. Son avènement avait coïncidé avec leffort décisif de la dernière Croisade, celle de lAngleterre, sous la forme éminemment utilitaire de Guerre de lOpium (1840-1842). Le canon anglais avait enfoncé les portes de la Chine, obstinément fermées, pour y faire pénétrer, de gré ou de force, à la suite de la drogue des Indes, quelques principes libre-échangistes, avec linévitable clause de la nation la plus favorisée et ce, au besoin, sans réciprocité.

    Et, dans le sillage de la formidable flotte anglaise (35 bâtiments de guerre, 75 transports) bombardant Nankin, Shanghai, Ningpo, dautres canons appuyant dautres pavillons étaient venus, réclamant un peu plus de liberté commerciale et un peu moins de sang versé. La France, tout naturellement, avait, fait insérer dans son traité du 23 octobre 1844 un article assurant à tous les Chinois le libre exercice du christianisme.

    Thiêu-tri avait entendu lavertissement, sinon bien compris la leçon : toujours est-il que, si les prisons ne désemplirent guère, léchafaud commença à chômer. Quand le Céleste Empereur avait été châtié, son humble vassal pouvait-il se flatter dune cruauté impunie ? Ne suffirait-il pas du cri dune seule victime pour appeler aussi sur son royaume lattention et la vengeance de ces redoutés visiteurs ? La cour annamite se tenait donc immobile dans le silence et la crainte, laissant aux rigueurs du cachot le soin de hâter et détouffer à la fois le dernier soupir des prisonniers chrétiens. (A. P. F. XXVII).

    Ce calcul même fut déjoué, tout au moins en ce qui concernait nos nationaux, les missionnaires français, détenus en la citadelle royale, de Hué, dans la prison des condamnés à mort. Le 25 février 1843, la corvette lHéroïne (commandant Favin-Lévêque) vint à Tourane réclamer la délivrance de MM. Galy et Berneux, arrêtés depuis vingt-trois mois ; Charrier, depuis dix-sept ; Miche et Duclos, depuis treize. Thiêu-tri lâcha sa proie, mais ne désarma pas. Lannée suivante, il se vengea de son humiliation en faisant arrêter et conduire à Hué Mgr Lefebvre, Vicaire Apostolique de la Cochinchine Occidentale. A lannonce de sa condamnation à mort (toujours avec sursis, la prudence lexigeant de plus en plus) une frégate américaine, la Constitution, en croisière dans les mers de Chine, vint réclamer sa mise en liberté. Econduit et nayant pas dinstructions en loccurrence, le commodore américain dut se retirer (1845). Mais, peu après le contre-amiral Cécille envoyait à Tourane la corvette lAlcmène (commandant Fornier-Duplan) et limplacable cour dAnnam dut encore relaxer sa victime, pour, du reste, la ressaisir derechef, puis se la voir arrachée à nouveau.

    Cette première, et deuxième, et troisième leçon dhumanité, Thiêu-tri ne voulut pas la comprendre. Dans cette sollicitude des nations civilisées à briser les fers de leurs enfants les plus généreux, non seulement il ne vit quune entrave mise à sa tyrannie, mais encore il crut à la faiblesse de ceux qui, pouvant lui demander compte du sang versé, se contentaient de lui dérober quelques victimes. Il résolut donc de prévenir, par un guet-apens, le retour de ces interventions importunes. Le 18 mars 1847, deux vaisseaux français (la Gloire, commandant Lapierre, et la Victorieuse, commandant Rigault de Genouilly.) ayant de nouveau jeté lancre devant Tourane, tout se prépara en silence pour égorger les officiers dans un banquet et brûler les navires surpris et entourés dans le port (A. P. F. id.). Prévenu à temps par un catéchiste qui avait écrit quelques mots latins sur du papier chinois, le commandant se tint sur ses gardes et refusa linvitation. Les mandarins, voyant la première partie de leur programme manquée, passèrent à la seconde. Mal leur en prit : au bout de deux heures de combat (15 avril, il ne restait de la flotte annamite (cinq navires à leuropéenne et une centaine de jonques) que des débris flottant à la dérive.

    Transporté de rage par cette défaite humiliante, Thiêu-tri décréta lexécution sommaire de tout Européen trouvé en Annam ; puis, dans un accès de vengeance puérile, il se mit à déclarer la guerre à tous les objets européens qui ornaient son palais : montres, horloges, glaces, tout fut brisé. Il se battait à outrance contre des Français en peinture et en carton, sur lesquels il faisait tirer des balles et des flèches, après quoi on les coupait en trois ou quatre, pour quils fussent bien et dûment taillés en pièces (Mgr Retord). Thiêu-tri mourut quelques mois après, pitoyablement usé par la luxure, et sans avoir pu tirer une plus éclatante vengeance que ce jeu dassommoir pour théâtre denfants : il emportait le mépris de tous, chrétiens et païens.

    Et cétait là le sujet des irrésolutions premières du jeune roi Tu-duc en lan de grâce 1848.

    A la même époque, et quelque cent kilomètres plus au nord de la capitale, un rescapé de la prison des condamnés à mort, le P. Galy, était détenu volontaire, dans la petite chrétienté de Ke-sen, sous la garde de ses catéchistes, bien plus sévère que jadis celle des geôliers royaux. Le jour, il était étroitement bouclé dans sa paillote, quune vigoureuse haie de bambous dissimulait dans un labyrinthe de jardins aux clôtures épineuses de langues de tigre ou de dorsales de dragon. La nuit, par contre, était à lui, toutes portes closes et toutes barrières fermées. Et pendant que, postés sur de hauts miradors, de solides veilleurs semblaient navoir dautre rôle que décarter les rapaces nocturnes, les notables se glissaient dans la cure par une porte étroite, correspondant, en sens opposé, à une étroite issue, ménagée en cas dinvasion inopinée dindésirables satellites.

    Et là, le Père sur son lit de camp, notables et catéchistes sur des nattes, on conversait agréablement, fructueusement, apostoliquement, jusquà une heure avancée de la nuit. Ici, pour plus dintérêt ; laissons la plume au P. Galy : il conte à ravir.

    Dans nos causeries, mes catéchistes mavaient souvent parlé dun concours général sur le catéchisme, qui avait lieu tous les ans à Ke-sen, alors que, sous le roi Gia-long, les fidèles jouissaient dune liberté parfaite. Toutes les chrétientés des deux districts étaient invitées à y prendre part. Celle qui naurait pas répondu à lappel se serait couverte dune honte ineffaçable. Au jour marqué, les catéchistes de chaque localité arrivaient de tous les points de la province, à la tête dun nombreux cortège, composé, non seulement des concurrents, mais encore dune foule dautres chrétiens. Les païens accouraient aussi de toutes parts, les uns pour jouer le rôle de simples spectateurs, les autres pour vendre des provisions de bouche et toutes espèces de marchandises. En sorte que, pendant une semaine, il y avait à Ke-sen une affluence considérable, qui rappelait à la fois une foire et une fête, et réellement cétait lune et lautre. La cérémonie de lexamen se faisait dans une grande et belle église, détruite depuis par la persécution. Le concours terminé, le prêtre indigène et les premiers catéchistes en examinaient scrupuleusement le résultat et le proclamaient solennellement devant la foule impatiente de connaître la chrétienté qui avait obtenu le premier rang. Parmi les païens attirés par la seule curiosité ; il nétait par rare den voir plusieurs se convertir.

    Je vous laisse à penser si ces récits me faisaient venir leau à la bouche ! Un jour je dis au Père Trung et aux catéchistes : Il faut faire un concours. Père, ce nest pas possible. Je sais quun grand concours comme ceux dautrefois nest pas possible, mais un petit concours où seront appelés les seules chrétientés (du district) de Bo-trach, et qui aura lieu pendant la nuit, est très facile, et qui plus est, je compte y assister. Un concours fait de la manière que vous dites, nous vous le promettons, mais un concours présidé par le Père, cest une chose à laquelle nous nosons pas même penser. Organisez dabord le concours, puis nous verrons la part qui sera faite au Père.

    Le dimanche suivant on annonça publiquement, dans léglise, louverture prochaine dun concours sur le catéchisme. Ce fut une fièvre denthousiasme parmi toute la jeunesse. On avait un mois pour se préparer. Si je nen avais pas été témoin, je ne me serais jamais fait une idée dune émulation pareille. Tous les soirs, les garçons dun côté, les filles de lautre, se réunissaient par petites bandes, dans les maisons des principaux chefs chargés denseigner la lettre du catéchisme. La récitation se prolongeait jusquà onze heures, quelquefois plus tard. Si vous eussiez alors traversé par hasard la chrétienté de Ke-sen, vous eussiez été assourdi par un bruit de chants pieux, qui ne manquaient pas dune certaine harmonie. Comme toutes leurs prières, les Annamites récitent le catéchisme en chantant. Pendant le jour, cétait le même tapage dans les maisons particulières, dans les champs et jusque sur les chemins, où ceux qui se préparaient au concours repassaient, en sinterrogeant mutuellement, la leçon de la veille. Le dimanche, avait lieu dans léglise une répétition générale à laquelle assistaient tous les catéchistes.

    Enfin arriva lépoque fixée pour le concours. Chacun des candidats reconnus par le conseil de son village capables de soutenir lépreuve de lexamen, avait donné son nom ; on devait concourir successivement, pendant deux nuits entières, dans les deux principales chrétientés du district. Le premier concours se fit dans la chapelle de Ke-bang. Cette église, quoique assez vaste, ne put contenir la foule des spectateurs. Le moindre incident pouvant troubler cette cérémonie si bien préparée, des gardes furent placés en bon nombre à toutes les entrées du village pour faire sentinelle. Maintenant voulez-vous savoir la part quon fit au missionnaire ? Il dut se contenter dêtre simple assistant. Je fus introduit furtivement dans léglise et caché derrière les tentures du grand autel, où lon avait ménagé une petite ouverture qui me permettait de tout voir sans être aperçu. Le Père Trung, homme grave et très respecté des chrétiens, présida le concours ; il était assis magistralement sur un fauteuil placé sur le marchepied de lautel, tandis quen bas siégeaient, des deux côtés, les chefs des différentes chrétientés ; les examinateurs, choisis parmi les premiers lettrés de chaque village, étaient au milieu.

    Un grand coup de tam-tam annonça louverture de la séance. Après une invocation solennelle au Saint-Esprit, un personnage, paré dune longue robe de cérémonie, tira du fond dune urne les noms des deux principaux concurrents, quil appela dune voix de stentor. Un second personnage, vêtu du même costume, tira dune autre urne un billet sur lequel étaient indiqués les chapitres du catéchisme qui devaient faire la matière de lexamen, ce quil proclama aussi à haute voix, et le concours commença. Les deux candidats sinterrogeaient et se répondaient tour à tour, au milieu dun silence profond, interrompu quelquefois par un petit roulement de tambour ; cétait lorsque lun ou lautre se trompait sur nu mot : alors il sarrêtait jusquà ce que les examinateurs eussent jugé si lerreur devait être considérée comme une faute ou non. Il y avait seulement deux degrés : celui qui, imperturbablement et sans ombre de faute, récitait la partie qui lui était échue par le sort, obtenait le premier degré. Un seul mot prononcé avec hésitation faisait passer au second degré. A trois fautes, on ne méritait ni blâme ni louange ; à quatre, on était censuré. Les deux personnages à la longue robe proclamaient les noms des vainqueurs, qui, en procession et au bruit dune musique retentissante, étaient conduits à lautel de la Sainte-Vierge. Là ils faisaient hommage à Marie de leur triomphe, se consacraient à elle par une prière spéciale et sen retournaient à leur place au milieu dun redoublement de musique.

    Le concours de Ke-bang dura toute la nuit ; il fut continué, la nuit suivante, dans la chrétienté de Ke-sen ; tout sy passa absolument de la même manière. Dans les deux endroits, il ny eut que cinq ou six candidats vaincus. Quoique tous les autres eussent répondu admirablement, une petite fille de six ans eut les honneurs du concours : elle remporta la palme demblée. Je naurais jamais cru que cela se fît avec autant dordre, de pompe et surtout de sévérité de la part des juges. Pendant que les concurrents sinterrogeaient, ils ne détachaient pas un instant les yeux du catéchisme. Jadmirai comment, toute la nuit, aucun deux ne parut tenté de succomber au sommeil. Un mot prononcé de manière à présenter un sens équivoque provoquait le roulement du tambour et devenait parmi eux le sujet dune longue discussion grammaticale. Des docteurs de Sorbonne nauraient pas fait la chose plus gravement. Le concours, qui avait duré jusquau matin, fut terminé par une messe dactions de grâces que célébra le Père Trung. Après le Saint-Sacrifice eut lieu une large distribution de croix, de médailles et de chapelets. Mais cette multitude avait faim ; on ne pouvait la renvoyer à jeun. Dailleurs, chez les Annamites, une fête, même religieuse, ne serait pas complète, si elle nétait terminée par un repas. Je neus garde de déroger à la coutume, encore moins dexposer ces braves gens à tomber de défaillance en chemin. Ce fut en vain que, daprès mes ordres, on appela au festin les malheureux vaincus ; ils se cachèrent si bien quil ny eut pas moyen de les trouver. La fête étant terminée à la satisfaction de tout le monde, chaque troupe regagna joyeusement son village, et moi je rentrai dans ma prison.

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    Tel fut, dans les ténèbres complices de la nuit, en lan de grâce 1848, Tu duc régnant, le grand concours de catéchisme du district de Bo-trach, en Cochinchine septentrionale. Il y fallut, convenons-en, quelque héroïsme, ou tout au moins une dose peu commune dapostolique sérénité. Car enfin, quelques mois seulement après, cette église de Ke-sen était rasée et son pasteur, le Père Galy, reprenait le bâton de proscrit pour se terrer à Di-loan, gardé par la froide intrépidité de ses notables et leurs précautions plus étroitement minutieuses ; puis, serré de près par la meute des satellites, pour fuir encore, et plus loin, et toujours, des falaises boisées de la Haute-Cochinchine aux arroyos compliqués du Tonkin ; puis du Delta inhospitalier à lîle accueillante de Hongkong ; de là, en Basse-Cochinchine, à Saigon, où le vieux confesseur de la foi put enfin sendormir dans la paix du Seigneur ( 1869 ), à lombre du drapeau tricolore.

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    Aujourdhui que dans toutes nos Missions lexercice public du culte nest plus entravé par la persécution, que ses solennités se déroulent en plein jour, face au soleil qui brille également pour tous, il nous faut tirer de cette situation favorable les indications nouvelles quelle suggère. Car ce serait, sinon retarder, du moins piétiner sur place, que de nous en tenir à dédifiantes évocations du passé, dun passé que ne ressusciteraient pas de stériles regrets, encore moins une méconnaissance systématique des besoins ou des aspirations des temps nouveaux.

    Rien de changé, semble-t-il au premier abord : ces églises incendiées ont été reconstruites, plus hautes et plus larges ; un peuple de fidèles sy rassemble, plus compact, plus vivant que jadis ; ce sont les mêmes prières, les mêmes chants quautrefois ; voire les mêmes ceintures de soie et les mêmes turbans de crépon. Oui, mais sont-ce bien les mêmes âmes ? Presque partout ce peuple évolue, sa mentalité change, des besoins nouveaux se précisent, des aspirations savèrent, des exigences même tendent à simposer. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? En tout cas, cest un fait, dont, volens nolens, il nous faut tenir le plus grand compte. Ne coneris contra ictum fluvii, nous conseille la Sagesse : suivons donc plutôt sa pente naturelle, pour mieux canaliser son cours, consolider ses rives, endiguer ses caprices, mais non pour le barrer ; il briserait lobstacle, balayant tout après lui.

    Par ailleurs, lâme aussi a des besoins, sinon nouveaux, du moins intensifiés. La pratique devenue presque universelle de la confession précoce, de la communion fréquente, du premier vendredi du mois, outre lheureuse surcharge quelle nous impose, exige de nous des programmes rajeunis, des méthodes mieux adaptées, ne serait-ce quà linstruction des tout petits.

    Toutes choses, méthodes et programmes, moyens surnaturels, recettes pastorales, petites industries du zèle, que les lecteurs du Bulletin devraient mettre en commun, sans trop se préoccuper dune plume plus ou moins bien taillée, ni dune encre plus ou moins sympathique : elles le seront toujours assez pour le but éminemment sacerdotal, le seul envisagé : la recherche des meilleurs moyens daction sur les âmes. Et pour commencer, comme suite à la présente compilation sur Un concours de catéchisme en lan de grâce 1848, qui nous donnera un article sur Un examen catéchistique en lannée du Seigneur 1924?

    E.-M.D.

    1924/375-382
    375-382
    Anonyme
    Vietnam
    1924
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