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Un coin de la Mission du Thibet

Un coin de la Mission du Thibet I. Au berceau de la Mission
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    Un coin de la Mission du Thibet

    I. Au berceau de la Mission

    Le Père Nussbaum est arrivé de Batang. Nos deux domestiques paraissent enchantés daller constater de visu que le monde ne se termine pas aux montagnes voisines. Nos 6 mulets ont absorbé leur ration de beurre fondu, qui a, dit-on, la vertu de les fortifier, voire même de durcir leurs sabots ; des provisions pour dix jours de voyage gonflent nos besaces : nous sommes prêts au départ. Yerkalo, que nous quittons aujourdhui même, est un plateau situé sur la rive gauche du Mékong, à quelque 300 m au dessus du fleuve. Cest là que les Pères Desgodins et F. Biet, après bien des tribulations, trouvèrent un abri pour eux et leurs chrétiens, en 1867, et jetèrent les fondements dune chrétienté thibétaine.

    1er jour. Il nous faut, dabord, traverser le Mékong et, pour ce faire, glisser sous le câble qui en relie les deux rives. Représentez-vous un câble de bambou tendu au dessus du fleuve et attaché à deux pieux enfoncés dans le sol. Sur ce câble est adapté un palan dun genre spécial, composé dun bois évidé, en guise de poulie, et dune courroie. Que le câble se rompe ou quun des pieux cède, et le voyageur tombe à leau pour nen plus sortir vivant. A tour de rôle bêtes et gens sont attachés sous ce câble et lancés dans le vide. Les mulets, peu habitués à ce genre de locomotion, pendent lamentablement ou gigotent comme pour chercher un point dappui : souvent ils ne peuvent atteindre le but, il les faut tirer à laide de courroies passées dans la glissière jusquà ce quils puissent toucher terre et être aisément détachés. Les hommes habiles dans ce sport remontent la courbe à la force des poignets.

    Brrr... Enfin nous sommes passés ! Du pont, nous gagnons le village de Kiata, qui naguère encore dépendait du Thibet. La Chine, après sa conquête de 1720, navait gardé sur la rive droite du Mékong que lenclave des Salines. Les missionnaires français expulsés de la Terre des Esprits sy étaient retirés en 1865, croyant enfin jouir de la paix. Leurs ennemis les y poursuivirent et leur intimèrent lordre de franchir le Mékong. Sur la rive opposée, au village de Gunra, les missionnaires reçurent lhospitalité jusquau jour où ils purent sétablir sur le plateau de Yerkalo.

    Le Mékong coule dans un étroit couloir où souffle un vent perpétuel. Les deux rives du fleuve sont couvertes de terrasses, les unes creusées dans le flanc de la montagne, les autres bâties sur pilotis. Actuellement cette étrange cité est morte ; la crue du fleuve a recouvert les puits deau salée et le travail des rares salinières consiste à tremper pilots et chevrons dans des citernes pour en extraire le sel dont ils sont imprégnés.

    Derrière Kiata la côte est raide. Au hameau de Bodukha nous laissons souffler nos mulets. Une vieille, qui ne se soucie pas de recevoir notre visite, sort de sa maison et, les pouces levés, vers le ciel, nous conjure de ne pas entrer chez elle : elle a un malade à la maison. La croyance populaire veut que la maladie saggrave du fait de la présence dun étranger : aussi trouve-t-on parfois, sur le sentier qui conduit à la maison dun malade, quelques pierres empilées dans le but darrêter le visiteur. Nous paraissons, sans doute, indécis et la vieille pour nous convaincre nous lance un. Que jen porte le péché, sous-entendu, si je vous trompe.

    Un chemin en zigzag nons conduit aux ruines de Lagong. Cette lamaserie, jadis puissante, perchée sur une arête à 1000m, au dessus du fleuve, commandait les vallées du Mékong et de Kionglong et fermait la route de Tsaouarong. Durant les révoltes de 1907, 1912 et 1918, elle servit de retranchement aux milices de Lhassa ; les Chinois, fatigués davoir toujours à la réduire, lincendièrent.

    Dans la soirée, fions atteignons un misérable hameau au confluent de deux torrents et y passons la nuit.

    2e jour. La vallée que nous remontons est étroite et boisée ; les pieux lamaïstes ont gravé dans lécorce des plus beaux arbres la sentence sacrée : O mani padmé houm. A lorée de la forêt la vallée est couverte de rbododendrons, nains ; plus haut la terre est gercée et comme soulevée par un suprême effort de la nature. La passe (4.600 m.) est près de là et le froid y est vif. Lors de lexode de la communauté chrétienne de Bonga, quelques enfants y moururent de froid. Depuis 1918 ce col forme la limite de la Chine et du Thibet. Nous arrivons de bonne heure à Bitou, construit sur une terrasse en bordure du Tsaoua-Iukhio. Nous mettons pied à terre dans la cour dune ferme, tandis que du toit voisin on nous crie à tue-tête que le maître de la maison est absent. Quelques bonzes de la lamaserie voisine nous rendent le service de nous introduire ; le maître de maison nétait pas loin et la glace est vite rompue.

    3e jour. Nous passons la rivière, large de 30 à 35 m., sur un pont en encorbellement et montons insensiblement le col Khiomé. Nous sommes tout surpris de retrouver devant nous la rivière que nous venions de quitter : elle a fait une première boucle au sud et en fait une seconde à la hauteur du Khioméla, cherchant dans ce chaos de montagnes sa route vers le Salouen. Du pied de la colline la route se poursuit à flanc de montagne, à quelque 500 m, au dessus de la rivière. Nous croisons un groupe de pèlerins qui achèvent leur pèlerinage au Khaouakarpo (Neige blanche, génie du Dokerla). Ils poussent devant eux quelques ânes chargés de leur viatique et un superbe mouton tabou. Ils rapportent de leur pèlerinage quelques bambous, quils lieront à lune des colonnes de leur cuisine. Le voyage, quils ont dû faire à pied pour sen assurer tout le fruit, est de 18 à 20 jours de marche.

    4e jour. A lextrémité du village de Ka, nous passons la rivière sur un pont de bois. Au village voisin de Rata, un trop zélé milicien nous réclame notre passeport. Après force palabres il se laisse persuader que, si nous avons pu voyager plusieurs jours en territoire thibétain, cest que nous sommes en règle !

    A Tchrago, nous quittons le Iukhio pour escalader la colline qui nous sépare du Salouen. Du sommet nous dominons la vallée, et la chaîne de montagnes qui sépare le Salouen de la branche orientale de lIraouaddy se déroule devant nous. Nous dévalons sous un soleil tropical ; sur les rives du fleuve les cactus croissent au milieu des rochers. Nous entrons sur le territoire quévangélisèrent nos aînés de 1854 à 1865. Menkong, chef-lieu de la sous-préfecture du Tsarong, nest quà une heure au N.-O. ; dans son voisinage se trouve la lamaserie de Taguié, qui joua un rôle important dans la persécution de 1865. Létroite plaine de Tchrana fait suite à la vallée de Lougpou. Elle tire son nom des rochers qui bordent lentrée de la gorge voisine. Nous cherchons en vain la petite lamaserie, dont les membres sétaient déclarés chrétiens et que les Pères Fage et Durand avaient transformée en chapelle et presbytère : il nen reste plus rien. Cest à Tchrana que les missionnaires reçurent lordre de quitter le territoire thibétain et que les chrétiens enchaînés furent menacés dêtre jetés au fleuve si leurs Pères spirituels nobtempéraient pas aux ordres venus soi-disant de Lhassa. Dans la suite on sut que la destruction de Bonga et lexpulsion des missionnaires furent le fait, non des autorités thibétaines, mais des lamaseries du Tsarong, queffrayaient les succès des ouvriers apostoliques.

    A Tchrana, un douanier règne en maître ; il défend au maire dit village de nous procureur un conducteur : la soirée se passe en pourparlers ; nous le prions denvoyer à loccasion nos cartes au Gouverneur de Kiangkha, qui nous autorisa à traverser le Tsarong pour nous rendre au Loutsekiang, et cet acte de politesse réussit à le calmer.

    5e jour. Le Salouen est déjà un fleuve majestueux, large de 120 à 150 m. ; il serait certainement navigable toute lannée, mais en été les riverains préfèrent les ponts de corde à leurs pirogues. Au reste, la population est très clairsemée ; de Tchrana à Lhakongra il ny a sur la rive gauche quun hameau dont les deux ou trois maisons ne sont habitées quau temps de la moisson. Sur la rive opposée, trois hameaux ne comptent pas une population totale de 20 familles, sur une distance de 25 kilomètres.

    Lhakongra, au confluent de la rivière de Bonga avec le Salouen, est un petit temple flanqué dun pavillon qui lécrase. Le temple disparaît sous un amas de pierres plates déposées en ex-voto par les pèlerins. Sous le portique du pavillon nous trouvons un peu de fraîcheur ; le gardien du temple se met gracieusement à notre disposition, tandis quun groupe de géants du Niarong fait le tour du pavillon et du-temple et offre ses hommages à la divinité dont la statue orne la pagode.

    La rivière de Bonga roule rapide dans une gorge étroite ; sur les rochers qui bordent la route, la formule sacrée et autres sentences font leffet daffiches de réclame. Après deux heures de marche nous arrivons sur le plateau dAben ; le village mi-loutse mi-thibétain, jadis chrétien, ne compte que 9 familles, qui vivent plus sur les pèlerins du Dokerla que sur le produit de leurs champs.

    6e jour. Sur les indications de notre népo (maître de maison), nous partons pour Bonga. Un sentier nous conduit dans une petite plaine et se termine là. Nous retrouvons notre route, qui disparaît bientôt sous les herbes : nous nous croyons égarés et, en désespoir de cause, nous rentrons à Aben.

    7e jour. Sous la conduite dun guide nous prenons de nouveau la route de Bonga ; à travers les herbes nous atteignons le pont jeté au dessous du confluent des torrents de Bonga et du Dokerla. Ce pont, long de 25 à 30 m., balance terriblement. Le torrent de Bonga, que nous remontons, roule ses eaux dans une gorge sauvage et boisée. Après quatre heures de marche nous entrons dans une clairière ; cest Bonga. La clairière mesure près de 2 km sur 500 m. de largeur ; une partie de la vallée est en friche et les terrains de montagne sont abandonnés. En quel état de prospérité serait cette vallée, si nos aînés avaient pu continuer leur uvre de colonisation et dévangélisation ! Tout en approchant du hameau élevé sur les ruines de lancien village chrétien, nous nous remémorons les luttes queurent à soutenir les premiers missionnaires du Thibet dans cette Thébaïde. Les lamas, pour perpétuer le souvenir de leur facile victoire, ont élevé un pavillon superstitieux à lentrée du hameau. Voici, à nen pas douter lancien emplacement de la Mission : il est aplani et entouré darbres fruitiers. Actuellement Bonga nest plus habité que par cinq familles, qui ne songent quà trouver des terrains plus productifs et des maîtres moins exigeants pour quitter ce misérable hameau. Ces braves gens savent que jadis une colonie chinoise avait ouvert ces terrains à lagriculture, et notre hôtesse nous offre même des pommes de terre, grosses comme des noix, qui poussent à létat sauvage au milieu de ses récoltes. Dans la soirée nous rentrons à Aben.

    8e jour. Dès huit heures nous sommes de nouveau en vue de Lhakhongra et continuons notre route sur la rive gauche du fleuve, absolument déserte. Sur la rive opposée, derrière une arête rocheuse, se cache le hameau de Djranguen ; il le faut dépasser pour le voir. Deux riches marchands de ce hameau ont en fait le monopole du commerce de la vallée et au delà des monts chez les Kioutze. Ce monopole leur a créé une situation privilégiée dans le bassin de lIraouaddy ; les Anglais, en prenant le contrôle de cette région, leur ont fait savoir quils devaient à lavenir cesser leurs exactions.

    A midi nous arrivons sur la plaine de Longpou, habitée par une population Loutse. Cette tribu, qui a conservé son langage et son costume, vient du Kioukiang (nom chinois de lIraouaddy). Le village voisin de Songta est aussi loutze : il sétait jadis déclaré chrétien et promettait une ample moisson aux ouvriers évangéliques. Les Loutze de Songta sont potiers et vanniers ; ils sont aussi chargés de tresser les ponts de corde de la région. Cest à tort que certains voyageurs ont prétendu que les ponts de corde sont dorigine thibétaine, ils nexistent quà la frontière, là où lon trouve du bambou. Tout porte à croire quils ont été introduits des rives de IIraouaddy, pays du rotin. En hiver les habitants de Songta deviennent bateliers ; ils vont sur leurs pirogues, creusées dans un tronc darbre, vendre au Loutsekiang le produit de leur industrie et le sel de Kiata, et en rapportent riz et céréales qui leur manquent. En été la flottille est ensevelie dans les sables et recouverte par les eaux du fleuve.

    Un Loutze accepte de nous conduire au sommet de la passe du Solola. La rampe est excessivement raide. Les Loutze, qui nont ni chevaux ni mulets et qui ne sembarrassent pas de lourds fardeaux, ont une prédilection marquée pour la ligue droite. A mi-mont la marche est rendue particulièrement difficile par les roseaux, qui jonchent la sente. Nous montons cinq heures durant et nous allions atteindre le col, quand nous sommes arrêtés par un arbre qui nous barre la route ; la paroi de la montagne est tellement abrupte quil est impossible de le tourner. A tour de rôle nous le tailladons à laide dun couperet : il ne cède quaprès une heure dun travail acharné. Enfin nous sommes au sommet du Solola (4.000 m.), limite du Tsarong thibétain et du Loutsekiang chinois. Cest par ce col que le Père Renou entra au Thibet, le 21 septembre 1854 en la fête de saint Matthieu Apôtre.

    II. Dans le Loutsekiang chinois

    La descente sur le versant méridional du Solola nest quune suite de glissades ; dici de là arbres et rochers barrent la route, il nous faut à plusieurs reprises décharger les mulets. Au bas de la rampe là route se confond avec le torrent. A la nuit nous atteignons le haut de la vallée ; une première porte se ferme devant nous : où est donc la proverbiale hospitalité loutse ? Au milieu des champs de maïs une maison inhabitée nous procurera labri que nous cherchons ; elle est construite sur pilotis en contre-bas de la route, doù on entre de plain-pied ; la porte selon la coutume, est barrée à lextérieur. La visite domiciliaire est vite faite : un foyer dans lun des angles de lunique pièce, trois pierres servant de trépied, un crochet de bois pour suspendre la marmite, quelques instruments de cuisine et, ce qui pour nous est plus appréciable, une brassée de bois et de leau potable. Les Loutse possèdent ordinairement deux maisons, lune à la montagne et lautre dans la vallée. Quand ils quittent lune, ils ont soin de renouveler la provision de bois et deau pour les voyageurs qui se pourront présenter.

    9e jour. Il a plu toute la nuit ; à notre lever le torrent voisin est considérablement grossi ; par bonheur il na pas encore emporté les poutres qui servent de pont. Notre domestique, qui est allé à la recherche dun guide, ramène un vieux et son fils ; ce dernier est idiot, muet et goitreux. Son père réussit toutefois à lui faire comprendre ce que nous voulons de lui, et il prend la tête de la caravane. En nombre dendroits la, route a été emportée par les pluies récentes. Dans les hameaux que nous traversons, les portes basses des maisons loutse souvrent à notre passage ; un groupe se forme bientôt et nous accompagne à la Mission catholique de Kionatong.

    Dans cette étroite vallée des Eaux Noires, les premiers missionnaires du Thibet avaient acquis, vers 1860, un pied-à-terre pour relier le poste avancé de Bonga à la Chine. Les Pères A. Biet et Durand en furent chassés en même temps que leurs confrères létaient de Bonga. La lamaserie de Tchamoutong sempara des terrains de la Mission, que le Père Genestier récupéra il y a quelque 20 ans. Depuis 1909, lapôtre des Loutse a eu la joie de créer la station chrétienne de Kionatong, qui compte actuellement plus de 400 chrétiens fervents. Dans ce coin retiré, les Loutse ont conservé la simplicité de leur race, partout ai1leurs profondément altérée par le mélange de Thibétains, Lyssou et Chinois.

    Loutsekiang, nom chinois du Salouen, désigne spécialement lenclave occupée par la tribu Loutse. Cette tribu, qui compte environ 1.200 familles, envahit pacifiquement la vallée du Salouen à une époque qui ne paraît pas très éloignée.

    10e jour. La pluie qui tombe sans discontinuer depuis notre arrivée à Kionatong nous y retient plus que nous ne lavions prévu. Une éclaircie nous permet de jeter un pont de fortune sur le torrent et de prendre la direction de Tchrongteu. La résidence de la Mission nest quà une demi-heure du Salouen. Au hameau de Nidadang, le Père Nussbaum nous quitte pour accompagner mulets et muletiers par une route de montagne daccès très difficile. Le Père Genestier et moi continuons notre route sur la rive gauche du fleuve jusquau pont de Padou. Le Salouen, qui nest pas encore sorti des gorges, nest pas très large à cet endroit. Au passage du pont, en 1865, le Père Durand, qui fuyait devant les persécuteurs, fut atteint dune balle et tomba au fleuve, Nous passons devant les villages dOuly et Benouang, auxquels fut confié le cadavre du Père. En 1898, ils transférèrent ses restes sous un rocher de la rive droite, devant lequel nous nous inclinons pieusement : ils ny sont plus, les Tsaronnais les profanèrent lors de leur campagne de 1900.

    Du confluent du torrent de Kionatong avec le Salouen jusquà lentrée de la plaine de Tchamoutong, le fleuve coule dans une gorge étroite, des montagnes rocheuses le surplombent ; les arbres, lianes, herbes, qui bordent la sente et croissent même dans les excavations des rochers, accusent un climat tropical : nous sommes au carrefour de la Chine, du Thibet et de la Birmanie.

    A la sortie des gorges, nous entrons dans la plaine de Tchamoutong. Au hameau de Tchrongteu, le Père Génestier a construit un pied à-terre où les missionnaires de Kionatong et de Bahang se donnent chaque mois rendez-vous, en attendant quil devienne un nouveau centre de chrétienté.

    11e jour. Dans la vallée, le fleuve a repris son cours normal ; il faut avoir du biceps pour remonter la courbe du pont de corde ! Nous rejoignons le Père Nussbaum, qui a gardé un mauvais souvenir de son voyage de la veille par un sentier bordé de précipices. Au dessus de Kiongra nous atteignons la route mandarinale, qui, pour être un peu plus large que le sentier suivi jusquici, nen est pas moins aussi abrupte. Sur notre route nous trouvons quelques cabanes lysson ; leurs propriétaires ont gratté là quelques lopins de terre, quils cultiveront jusquau jour où le goût du changement les emmènera sur dautres pentes.

    Les pentes de lAlola, que nous gravissons, ont été, dans les premiers mois de 1900, le théâtre dune lutte entre les Tsaronnais et les Loutse. Le Bouddha vivant de la lamaserie de Tchamoutong, pour se faire pardonner ses bonnes relations avec les missionnaires catholiques, sétait engagé par écrit à ne plus jamais permettre leur retour dans la vallée du Salouen. Or en juin 1899, le P. Genestier, à la prière des Loutse, sétait installé à Bahang. Les Tsaronnais menacent denvahir la vallée du Doyong ; les Loutse en armes leur en ferment lentrée. Le 29 janvier 1900, lennemi se présente ; après deux heures dune lutte qui ne fut pas très meurtrière, les Tsaronnais prennent la fuite vers Kiongra, où les vainqueurs les poursuivent. Les Tsaronnais passent le fleuve sur des radeaux préparés en hâte ; lun deux se désagrège et envoie sa cargaison au fond de leau. Les Loutse cernent les Tsaronnais dans Tchamoutong et les obligent à demander grâce ; ils sengagent à ne plus inquiéter les Loutse et le missionnaire, et sont autorisés à repasser leurs frontières.

    Avant de quitter la vallée du Salouen, nous contemplons le glacier de Tchamoutong (5.800 m.) et suivons du regard les sentiers qui par des gorges désertes conduisent au delà des monts dans le Kiongiul ou pays du vin. Le sommet de lAlola est un plateau transformé en bourbier. Sur le bord opposé, le décor change. Nous dominons la vallée du Doyong et la résidence de la Mission catholique, perchée comme un fortin sur un contrefort du Ghineserla.

    Nous descendons dans la vallée par une route en lacet, franchissons le Doyong sur un pont, traversons dans la boue la plaine de Maradang, récemment dévastée par un éboulement, et grimpons de nouveau. A Bahang nous sommes fraternellement accueillis par le P. André. Dans la soirée et les jours suivants, la pluie reprend ses droits : il pleut ou neige 200 jours par an dans ce charmant pays !

    Nous pouvons tout à loisir nous familiariser avec les Loutse du Doyong, qui parlent thibétain et tendent à se thibétaniser de plus en plus : à leur léger costume, composé de deux toiles de chanvre, dont lune sert de pagne, et lautre, passée en écharpe sous le bras gauche, est retenue sur lépaule droite par une cheville, la plupart ont ajouté la chemisette, les bottes et le pantalon. La vallée du Doyong compte une centaine de familles et 80 dentre elles sont chrétiennes.

    12e jour. De Bahang au Col des Bambous Jaunes, lascension par une piste glissante à travers les herbes et la forêt dure trois heures. Nous rencontrons quelques Lyssous, arbalète au bras qui se livrent à la chasse aux rats, dont ils sont friands, comme les Loutse du reste. Au sommet de la passe, le Sila, dont nous sépare une profonde vallée, la Vallée de la Grêle, se dresse devant nous. La descente, dabord facile, devient vertigineuse à partir de 1étang Tsokha ; nous nous laissons glisser, nous retenant aux roches et nous ensanglantant les mains aux buissons. Après nue heure de marche dans la vallée, il faut monter de nouveau ; le sentier est presque à pic dans le ravin ; les mulets déchargés conservent à grandpeine léquilibre. Depuis notre passage le Père André a pris linitiative, de construire une route muletière et prouvé aux Loutse que la ligne droite nest pas toujours le plus court chemin dun point à un autre. Lascension continue dans la neige,

    III. Sur les rives du Mékong

    Au sommet du Sua (4.100 m.) nous entrons dans le bassin du Mékong. Quelques pierres empilées sur les rochers flotta indiquent la route à suivre. Malheur à qui sen écarterait : il risquerait fort de tomber dans un précipice. Quand je dis la route, cest une façon de parler ; le ruisseau en tient lieu. Nous le suivons jusquau pied de larête et, à la nuit, élisons domicile dans une hutte abandonnée.

    13e jour. Durant trois heures nous longeons le torrent, tantôt sur une rive, tantôt sur lautre ; puis, laissant le torrent qui se précipite dans une gorge impraticable, montons le Tchrana. Du sommet nous dominons la vallée du Mékong ; les montagnes, quoique très accidentées, sont ouvertes à lagriculture. Après une descente de plus de deux heures, nous entrons sur la plaine de Tsedjrongt, étroite bande de terre de 3 km. de longueur, en bordure du Mékong. Après la persécution de 1905, le P. Th Monbeig y transporta sa résidence, qui se trouvait auparavant dans le ravin de Tsekou, à 4 km., au sud de Tsedjrongt. Tsedjrongt est le centre dun vaste district, administré par le Père Ouvrard, Supérieur du groupe. Il compte 600 chrétiens. Sur les bord du Mékong, nous retrouvons la confusion des races et des langues : Mosso, Thibétains, Chinois et Lyssou, ces derniers toutefois ne dépassent pas le 28o de latitude.

    14e jour. Au delà des gorges de Dolong, lagriculture devient plus rare, les montagnes sont dénudées ; de ci de là quelques plaines minuscules, à la jonction dun torrent avec le fleuve : cest le climat thibétain. Au pont de Latsa nous rejoignons la route des pèlerins. Le pont de Latsa est très fréquenté, surtout durant les derniers mois de lannée. Peu de temps avant notre passage, un groupe de pèlerins avait répandu la terreur dans la région ; on crut à une invasion de brigands ; le sous-préfet leva la garde nationale. Les pèlerins nattendirent pas son arrivée pour passer le Dokerla et continuer dans le Tsarong leurs dévotions et leurs pillages.

    La route, tantôt dans des gorges, tantôt à flanc de montagne, remonte le Mékong jusquau confluent de la rivière dAtentze. Ce village, le centre le plus important de la région, est à quelque 20 km. du Mékong, au sommet dune vallée (3.200m.). Il compte de 2 à 300 familles mosso, thibétaines et chinoises. La Mission catholique y possède un pied à-terre et quelques rares chrétiens.

    15e - 18e jour. En sortant dAtentze, la route du Thibet gravit le Djroula (3.600m.) et de là descend dans un ravin boisé. Le premier village est celui de Dong, résidence de deux chefs indigènes qui sont encore chargés de percevoir limpôt et de lever la garde nationale. Au-dessous du village, panorama superbe sur lun des pics du Khaouakarpo. Ces pics, au nombre de cinq, que lon distingue parfaitement des hauteurs derrière Atentze, constituent la famille du Génie de la Neige Blanche.

    Nous retrouvons le Mékong. Au nord de Mapatines, les Chinois, fidèles à leur principe du moindre effort, avaient si bien mélangé Thibétains et Mossos quils se surveillaient les uns les autres et assuraient une paix relative, sans que la Chine eût à intervenir. De Mapatines à Yerkalo, sur la rive gauche du fleuve, les villages thibétains alternent avec les villages mosso ; sur la rive droite, la population est thibétaine et relevait naguère du Thibet. Les hameaux sont relativement nombreux, mais peu peuplés : ils se cachent dans les ravins ou sont construits sur détroites plaines, là où leau des torrents peut être amenée. En dehors de ces petits coins de verdure il ne pousse que des buissons rabougris. Notre route gravit des côtes qui ont des proportions de montagnes, séparées par de profonds ravins. Nous rentrons à Yerkalo après quarante jours dabsence et dix-huit de voyage effectif. Depuis lors le Thibet est de nouveau fermé. Une plume poétique écrivait déjà que le Thibet, comme une fleur... souvre lentement mais sûrement; il se trouve que la fleur nest quun mimosa, qui sest refermé, sous les doigts de lAngleterre, dit-on. Il nous a été donné dans ce voyage de la respirer et cest pour en conserver le parfum que jai tracé ces lignes.

    F. GORÉ,
    Missionnaire du Thibet.
    

    1924/625-636
    625-636
    Goré
    Chine
    1924
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