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Un coin de la brousse Kouangsinaise

Un coin de la brousse Kouangsinaise. Euntes ibant et flebant. in exultatione metent
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    Un coin de la brousse Kouangsinaise.
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    Euntes ibant et flebant. in exultatione metent

    Namong (1) un tout petit village perdu dans la brousse chinoise, à lextrême sud Kouangsi : cest là que, peu après mon arrivée en mission, on menvoya planter ma tente. Jétais tout jeune alors, et cest sans doute à mon enthousiasme de jeune missionnaire que je dus de voir les choses et les gens, sinon en rose, du moins pas trop en noir. Depuis, choses et gens se sont montrés à moi sous leur vrai jour, pas toujours noir dailleurs ; lexpérience qui, dit-on, passe science, discipline joliment lenthousiasme.

    Namong est noyé au milieu dun grand nombre dautres villages établis dans une dépression de terrain, je dirais presque, dans une immense vallée, que délimitent au Nord une chaîne de montagnes sans nom, et au Sud les 100.000 Monts. Le terrain est assez fertile ; les rizières, nombreuses, y sont dun bon rendement. Mais le pays nest pas beau, parce que dénudé, et surtout il a toujours été et reste le champ de manuvres préféré de nombreuses bandes de pirates qui y viennent de tous les points de lhorizon. Ces messieurs arrivent dordinaire à limproviste, exécutent par surprise le plan quils ont préparé davance, et leur coup fait, ils se réfugient dans la montagne où ils sont à peu près inattaquables et dailleurs toujours inattaqués.

    La population, en majeure partie de race tho, est assez peu intéressante : le Tho est fourbe, paresseux, gourmand, joueur, souvent fumeur dopium, facilement il se fait pirate. Pris seul, il est ou semble timide ; en bande, il est courageux et à loccasion féroce. Tout entier à ses affaires, quelles soient bonnes ou mauvaises, il se désintéresse des questions intellectuelles, religieuses ou autres, et cest aux femmes quil laisse le soin dhonorer les ancêtres, les esprits ou génies dont il redoute, malgré tout, la colère.

    Cest à Namong que vint sétablir, ou, pour être plus vrai, cest Namong que vint fonder le P. Renault quand, il y a près de 50 ans, il se mit à la tête de quelques chrétiens cantonnais fuyant la persécution. Tout était à faire et il fit tout : achat du terrain pour établir le village, construction des maisons, achat de rizières aussi, pour permettre aux chrétiens de simplanter et de vivre. Laffaire nalla pas sans misères, car les Thos, à plusieurs reprises, faillirent venir à bout du Père et de ses ouailles ; mais Mgr Chouzy, qui ne badinait pas et savait faire valoir les droits des missionnaires, les tira toujours daffaire.

    Aujourdhui Namong est un solide village qui a conquis droit de cité dans le pays et aussi un peu le cur des Thos. Les quatre paillotes du début se sont transformées en une vingtaine de maisons dassez belle apparence, et que dominera bientôt une petite église. Couvent de religieuses indigènes, écoles de garçons et de filles, dispensaire, et aussi un grand presbytère pour loger le curé et son vicaire, tout y est, sans compter de beaux remparts que flanquent 8 solides fortins avec, tout autour, une épineuse ceinture de bambous à lintention de messieurs les pirates qui, sy étant piqués une fois ou lautre, semblent depuis lors les considérer avec un certain respect....

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    (1) (caractères chinois), sous-préfecture de Changse (caractères chinois).


    Voilà 20 ans passés que jai pris possession de ces lieux enchanteurs... Mes débuts furent quelconques, presque tristes.... Quand je me vis seul dans ce vilain pays, charge dun district dont mes premiers voyages me révélèrent vite limmensité, obligé de vivre au milieu dune population restée haineuse, avec seulement quelques chrétiens qui, sans doute avaient appris leur catéchisme autrefois, mais semblaient bien nen avoir pas retenu grandchose, javoue que jeus lidée et que je faillis la mettre à exécution, daller chercher ailleurs quelque chose de plus intéressant et plus confortable... Mais le bon Dieu, sans doute plus près de moi, parce que moi-même plus loin de tout ce qui était mien, maida : je reçus de Mgr Ducur des encouragements comme un évêque sait en donner à ses missionnaires et de mes confrères des preuves daffection vraiment fraternelle, bref je repris courage et enthousiasme.

    Je me mis résolument à luvre. Il fallut se faire Tho avec les Thos ; Messieurs les Mandarins me firent avaler bien des couleuvres, je dus même à loccasion en venir aux mains avec ces chers pirates, mais malgré tout je réussis à faire mon nid et à le consolider. Javais dailleurs une consolation dans mes peines, elle me venait des 100.000 Monts.

    Là-bas se trouvaient en effet une centaine de chrétiens Man (1) dont la vue seule me réjouissait. Tous pauvres comme Job, ils avaient et ont encore, certes, une foi à transporter les montagnes. Ce sont, en date, les premiers chrétiens du Kouangsi, les chrétiens de Mgr Foucard, qui a confessé la foi et a été chargé de chaînes chez eux. Je prolongeais mes séjours au milieu deux, jaimais entendre leurs enfants qui, même les tout petits, venaient me réciter le catéchisme que leur avaient appris leurs parents, et Dieu sait sils le récitaient et le récitent encore bien !... Que de médailles, que de croix, dimages, de chapelets ainsi gagnés et distribués ! Un jour que jeus lidée dorganiser un concours entre les grands, hommes et femmes, sur doctrine, récitation et explication du catéchisme, avec les vieux comme jury, jeus toutes les peines du monde à attribuer les récompenses, tout le monde avait très bien su ! Braves montagnards, pauvres dargent, mais riches de vertus et damour de Dieu, les Chinois vous méprisent, les Thos vous molestent, moi qui vous connais, je vous mets bien haut, bien haut au-dessus deux.

    A lheure actuelle, et depuis plusieurs années, je dois marquer le pas, je crois bien quil en est de même partout en Chine. On parle beaucoup de liberté, de nationalisme, de traités nouveaux et de progrès, mais les Thos restent Thos. Au lieu de couleuvres, ce sont maintenant des vipères que nous font avaler les mandarins ; quant aux pirates, on nen avait jamais tant vu....

    Parfois ce sentiment de dégoût, cette impression de travailler en vain qui, à mes débuts, avaient failli mabattre, me reprennent : je voudrais men aller, fuir au loin pour y trouver un coin, nimporte lequel, où Chinois et Thos seraient inconnus, où je nen verrais plus ni nen entendrais plus parler, mais ces sentiments ne durent pas. Le divin Maître qui na pas fui les Juifs, Lui, et qui a surmonté le dégoût que lui causaient les Pharisiens, me rappelle ses promesses : Ego vobiscum sum... Qui in finem perseveraverit... je pense à nos aînés qui, eux, chassés de Chine par une porte, y rentraient par une autre, et je reste ; je reste parce que cest mon devoir de rester et que cest ma vocation, je reste parce que malgré tout, et jen suis fier, jaime toujours mes Thos et veux continuer à leur faire du bien.

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    (1) Cest la même race quon appelle Yao dans dautres régions du Kouangsi.


    Dailleurs, partout et toujours, les débuts nont-ils pas été lents et difficiles ? Et où en sommes-nous, au Kouangsi, sinon aux débuts de lévangélisation ? A nous sapplique la parole du psalmiste euntes ibant et flebant... : nous débutons et semons dans les pleurs, le jour viendra où nos successeurs, faisant leur la fin du verset, viendront cum exultatione portantes manipulos suos.

    Et nest-ce pas ce que lon voit déjà ailleurs ? Jen ai eu, que dis-je, le monde entier en a eu récemment la preuve lors du Congrès Eucharistique de Hanoi, les 27-28-29 novembre dernier. Par suite dun heureux concours de circonstances, je me trouvais à Hanoi à cette époque et jai eu le bonheur dassister au congrès. Cétait beau, cétait grandiose, cétait prenant. Cétait un émerveillement pour moi qui, arrivant directement de ma brousse chinoise, sentais davantage la valeur de ces manifestations. Cette foule, cet enthousiasme calme et cependant bien visible et combien agissant, mont frappé ; je me disais en voyant mes confrères des missions tonkinoises : Les voilà, ceux qui moissonnent dans la joie!... Moisson joyeuse en effet, mais obtenue au prix de combien dépreuves et arrosée de combien de sang. Les manifestations du Congrès Eucharistique de Hanoi sont le résultat de 300 ans dévangélisation, jallais dire de 300 ans de persécution. Il y avait là 200.000 chrétiens annamites, ils auraient pu être 10 fois plus nombreux, puisque cest à près de deux millions que se chiffre le nombre des catholiques de lIndo-Chine.

    En voyant se dérouler, à travers les rues de Hanoi, que le Christ parcourait en Roi, la magnifique procession qui termina le congrès, je pensais aux innombrables martyrs qui, autrefois dans cette même ville, furent chargés de fers et mis à mort pour la foi ; je pensais aux épreuves dont furent accablés nos aînés ; je voyais Théophane Vénard dans sa cage, au prétoire du vice-roi dAnnam, là, tout à côté de léglise des Martyrs, où aboutissait la procession ; je le voyais quittant sa cage pour aller joyeusement au martyre. Et je rêvais dun jour, peut-être prochain où, en Chine aussi, le Christ serait porté en triomphe dans les rues des villes où nous sommes honnis maintenant....

    Ego vici mundum, a dit le Maître. Sa victoire saffirme au Tonkin, quel encouragement pour nous qui la préparons en Chine !

    Jai quitté Hanoi, les yeux remplis des belles choses quil mavait été donné dy voir, et quand je songe au magnifique développement de la foi chrétienne au pays dAnnam, je me sens le cur plein despérance et trouve mon Namong plus beau que je ne lavais jamais cru, parce quil est une des premières pierres de lédifice que le Christ se prépare au Kouangsi.

    GEORGES CAYSAC,
    Miss. apost.
    1932/262-267
    262-267
    Caysac
    Chine
    1932
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