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Un centenaire : Le Père de Rhodes au Tonkin

Un centenaire Le Père de Rhodes au Tonkin. Cétait en 1627. Mars allait dans quelques jours quitter son manteau dhumide crachin. Une modeste embarcation abordait sur les rives dAnnam, au petit port de Cua-Bang, dans la province de Thanh-hoa. Un homme dune trentaine dannées, au teint blanc des peuples du lointain occident, vêtu dune longue robe noire, debout sur la proue du navire, haranguait la foule curieuse amassée sur la plage. Il parle notre langue, dit quelquun. Avec laccent du Sud, reprend un autre.
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    Un centenaire
    Le Père de Rhodes au Tonkin.

    Cétait en 1627. Mars allait dans quelques jours quitter son manteau dhumide crachin. Une modeste embarcation abordait sur les rives dAnnam, au petit port de Cua-Bang, dans la province de Thanh-hoa.

    Un homme dune trentaine dannées, au teint blanc des peuples du lointain occident, vêtu dune longue robe noire, debout sur la proue du navire, haranguait la foule curieuse amassée sur la plage.

    Il parle notre langue, dit quelquun. Avec laccent du Sud, reprend un autre.

    Divisés en deux camps, les citoyens de lEmpire dAnnam étaient alors en pleine guerre civile. Ceux du sud ou de lintérieur (Dang trong), soumis à lautorité des Maires du Palais Nguyen, luttaient contre ceux du nord ou du dehors (Dang ngoai), commandés par les Maires du Palais Trinh. Et pendant ce temps, les rois Lê, censément maîtres du nord comme du sud, regardaient, désolés et impuissant à arrêter le conflit. Un voyageur venant du sud ne pouvait aborder le Tonkin, dont faisait alors partie la province de Thanh-hoa, par la voie de terre sans éveiller les soupçons. Aussi Alexandre de Rhodes car cest de lui quil sagit, et ses compagnons, venant de Cochinchine, avaient-ils gagné le nord en empruntant la route maritime.

    Et lorateur disait : Quy a-t-il de plus précieux que les perles ? Délicieux ornement dun cou dalbâtre, elles dépassent en valeur et largent et lor les plus fins ! Vous demandez ce quapporte ce vaisseau. Amis, pour vous il contient un chargement de perles les plus belles et du plus pur orient !

    De ses yeux avides, la foule contemple lembarcation, les mains bronzées se tendent vers les perles invisibles : comme elles voudraient les palper !

    Je lis dans vos yeux le désir, continue létranger. Eh bien ! ces perles sont à vous ; cest pour vous que, des frontières reculées de ma patrie, je les ai apportées. Je vous les donne et ne demande en échange quune chose: écouter ma parole, ouvrir votre cur à la vérité dont je suis le héraut. Alors à votre cou je mettrai un collier de perles ; il brillera non seulement pendant les jours de votre pèlerinage en ce monde inférieur, mais plus tard il vous sera une divine parure dans le monde supérieur des cieux.

    Les indigènes comprirent alors que les perles dont parlait létranger ne ressemblent en rien à celles quils recueillaient parfois dans les écailles ramenées du fond de la mer par leurs filets, mais les surpassent de toute la distance qui sépare le surnaturel de la matière vile et éphémère. Ils crurent à la vérité, furent baptisés et leur âme sorna du collier des vertus chrétiennes, perles sublimes cueillies dans locéan des cieux.

    Cest de ce jour que lon peut faire dater la conversion du Tonkin au catholicisme.

    Plusieurs tentatives, il est vrai, avaient déjà été faites auparavant. Dès 1572 nous voyons des missionnaires y prêcher lEvangile. En 1582 le chevaleresque prêtre espagnol, Ordonnez de Cévallos, débarque dans cette même province de Thanh-hoa, de la manière la plus romanesque convertit une princesse Lê et forme la première communauté chrétienne sur les bores du sông Chu. Mais ce ne fut quun mouvement passager. Alexandre de Rhodes, aidé de ses compagnons, est le premier qui ait fait quelque chose de véritablement durable.

    Après avoir fondé son premier poste au lieu même de son débarquement, il continue à prêcher le nom de Jésus dans tout le pays, et, pour le faire avec plus dautorité, il décide daller demander linvestiture à la Cour.

    Tout récemment elle résidait dans la province même. Les rois Lê avaient leur capitale à An-Truong, non loin de Lam-Son, le village dorigine du fondateur de la dynastie. Les maires du palais Trinh trônaient à quelques kilomètres de là dans la citadelle des Hô. Ils venaient, depuis quelque temps seulement, de refouler les Mac usurpateurs et de réintégrer, menant avec eux le roi Lê, la belle capitale de Ke-Cho, notre Hanoi actuel. Mais la capitale de louest navait rien perdu de sa splendeur ; le Maire du palais et les grand mandarins sy rendaient fréquemment.

    Cest par là quAlexandre de Rhodes commença sa visite. Il sarrêta en passant au chef-lieu de la province ; la tradition rapporte quil y fonda une petite chrétienté qui subsiste encore de nos jours. De là, prêchant toujours, il se rendit à Ke-Cho et y multiplia tellement les conversions quil succombait presque à la fatigue.

    A la pensée des milliers de fidèles quil a baptisés, son cur se prend à trembler pour lavenir. Comment assurer leur persévérance et le développement de son uvre ?... Sans doute, il a ses frères en religion, dont quelques-uns secondent déjà ses efforts. Il en viendra encore dEurope beaucoup dautres demain LEurope, oui ! mais lEurope est si loin, Suffira-t-elle à fournir des ouvriers en abondance ? Puis ce ne seront toujours que des étrangers. Des compatriotes ne réussiraient-ils pas mieux ? Ne leur serait-il pas plus facile de tenir au fort de la tempête, si elle se lève jamais, comme au Japon déjà ? Mais qui les formera, ces prêtres annamites, si lon na pas dévêques, si les églises ne sont pas régulièrement constituées ?

    Et Alexandre de Rhodes, le cur oppressé dangoisse, sarrache à ses néophytes et sen retourne là-bas, loin, bien loin, auprès du grand chef des chrétiens, chercher pour lAnnam des évêques.

    Nous sommes en 1653 ; le Père de Rhodes a reçu les encouragements et les félicitations du Pontife Romain : quil trouve des volontaires et son désir sera une réalité.

    Il parcourt lItalie, le Piémont, la Suisse. Quelquun veut-il être sacré évêque, puis tout quitter pour sen aller en Annam, en Chine, fonder des églises comme aux temps apostoliques ? Evêques ? Les candidats pour cette dignité, fort appréciée à lépoque, nauraient pas manqué : mais tout quitter, pour sen aller où donc ? En un pays dont jusquici on na pas même entendu prononcer le nom ! Personne ne répond à lappel.

    Mais voici lardent apôtre à Paris. Cest le moment où, sous laction de la zélée Compagnie du Saint-Sacrement, prêtres, religieux et laïques rivalisent de dévouement pour étendre sur lunivers entier le règne de Jésus-Christ. Alexandre de Rhodes, admis à exposer son projet dans quelques-unes de leurs réunions, trouve aussitôt des curs qui battent à lunisson du sien. Des prêtres comme Pallu, de Laval, répondent : Présent. Ils sont prêts à sen aller jusquau fond de lExtrême-Asie porter la parole de Dieu. Des riches de la terre, comme la duchesse dAiguillon, offrent leurs trésors pour entretenir luvre nouvelle. Tout était fini, semblait-il ; il ne restait plus quà partir.

    Pas encore ! Alors commencèrent des difficultés quil nest pas dans notre but de raconter ici. Disons seulement que le vaillant Jésuite fut condamné à ne plus revoir jamais ses Annamites si chers. Il alla terminer ses jours au fond de la Perse.

    Mais la première étincelle avait jailli. Après cinq longues années lincendie finit par éclater. Pallu et Lambert de Lamotte sont sacrés évêque ; ils recrutent quelques prêtres de bonne volonté, fondent un séminaire pour assurer leur ravitaillement, puis, à pied, à travers la Syrie, la Perse et les Indes, en deux ans ils gagnent le Siam, pour de là se lancer à lassaut de lAnnam et de la Chine.

    Larrivée dAlexandre de Rhodes en Annam est donc une date importante dans lhistoire de ce pays, disons plus, de la France. Ne peut-on affirmer, en effet, de manière presque certaine, que, sil ny était pas venu, il naurait jamais conçu lidée doù est née la Société des Missions-Étrangères ? Celle-ci nexistant pas, dautres missionnaires auraient évangélisé lIndochine, mais Nguyên Anh naurait jamais eu Pigneau de Béhaine pour le conseiller et laider. La famille des Nguyên régnerait-elle même aujourdhui ? Et le trois centième anniversaire de larrivée de lillustre Jésuite ne mérite-t-il pas dêtre célébré dune manière convenable ?

    Voilà pourquoi à Thanh-hoa, chef-lieu de la province où, en 1627, aborda Alexandre de Rhodes, a été commencée la construction dune église. Elle simpose, parce quil est honteux quune ville de cette importance nait encore aujourdhui pour église quune grange-pagode à laspect le plus minable.

    Si la Mission possédait ces richesses que certains lui supposent ou parfois même lui envient, si à Thanh-hoa nous avions ces grosses agglomérations chrétiennes qui, malgré leur pauvreté, luttent démulation pour construire les églises somptueuses quon remarque en certains lieux privilégiés du Tonkin, pas besoin ne serait au pauvre curé de Thanh-hoa de tendre la main. Mais, par suite de circonstances trop longues à raconter ici, il se trouve justement que la province de Thanh-hoa est peut-être, de tout lAnnam et de tout le Tonkin, celle où la population catholique est le plus clairsemée. Cest pourquoi, comme autrefois les premiers évêques dIndochine avant de partir pour le pays de leur élection, le curé de Thanh-hoa a fait appel aux chrétiens français et annamites de lIndochine. Puisse leur généreuse coopération lui permettre dachever à temps la construction de la nouvelle église destinée à commémorer le troisième centenaire de larrivée du grand apôtre, qui parcourut lEmpire dAnnam tout entier, celui du nord comme celui du sud, et partout leva sa main pour bénir et baptiser. Nous appellerons le nouveau monument Notre-Dame dAnnam : ce sera un gage de paix et de prospérité pour le noble pays dont lui a été récemment confiée le haut patronage.

    A. BOURLET,
    Miss. de Phatdiem
    1926/154-158
    154-158
    Bourlet
    Vietnam
    1926
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