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Un centenaire à commémorer le 21 septembre 1938 1

Un centenaire à commémorer le 21 septembre 1938.
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    Un centenaire à commémorer le 21 septembre 1938.

    François Jaccard, né à Onnion, dans la Haute-Savoie, le 6 septembre 1799, fut ordonné prêtre le 15 mars 1823 et partit le 10 juillet de la même année pour la Mission de Cochinchine. Son voyage dura deux ans et demi. En effet, fin 1823, il arriva à Calcutta, y passa neuf mois et gagna Chandernagor, d'où il ne put partir pour Macao que le 14 décembre 1824. Fin mai 1825, il quittait Macao sur une jonque chinoise avec le P. Masson et abordait au Tonkin le 10 juin 1825. A son arrivée à Hanoi, il tomba dangereusement malade et ne put parvenir dans le Nord de sa Mission, au collège de Phường-rượu (An-ninh, Quảng-trị), que dans la nuit du 5 au 6 janvier 1826.
    Obligé de se tenir toujours caché, Jaccard commença l'étude de l'annamite dans ce petit collège et, à la fin de l'année, il était à même de commencer ses travaux apostoliques, bien que son état de santé ne fût pas des plus brillants.
    Minh-mạng ayant convoqué tous les missionnaires à la Cour, Mgr Taberd, malgré sa dysenterie, y arriva le 2 janvier 1827, mais dut se retirer à Phủ-cam (paroisse de Hué) où il appela Jaccard pour le soigner et lui donner une dernière absolution. Au bout d'un certain temps, Mgr Taberd allant mieux, Jaccard regagna le collège. Au début de cette même année, les PP. Gagelin et Odorico, franciscain, arrivèrent eux aussi à Hué en qualité d'interprètes.
    Le 29 juin 1828, Taberd, Gagelin et Odorico purent enfin quitter Hué pour retourner en Basse Cochinchine. Avant leur départ, Jaccard avait passé avec eux une douzaine de jours. Il ne restait donc plus de missionnaires interprètes auprès du roi.
    En juillet, une lettre du naturaliste français Diard étant arrivée à la Cour, le principal interprète français, qui était un bon chrétien, voulut aller à Tourane la faire traduire, mais un apostat dénonça la présence du P. Jaccard au collège. Sur l'ordre du roi, un interprète et un page portèrent la lettre au missionnaire avec ordre de l'inviter à se rendre à Hué s'il était en bonne santé. Ils arrivèrent le 14 juillet comme Jaccard sortait de dire la messe. Le missionnaire hésite et tout le monde avec lui. Finalement il perce une haie d'épines d'un jardin voisin et se cache dans un buisson de jeunes bambous. Au bout de deux heures, on vint le prévenir que fuir était inutile, car l'apostat mettrait tout en oeuvre pour le découvrir afin de ne point passer pour un menteur. De plus Jaccard songea aussi que ce serait risquer de faire découvrir trois confrères qui devaient arriver. Il alla donc à Hué, traduisit la lettre, et comme il était fatigué, il obtint, grâce au page, de revenir quelque temps au collège se reposer. Le 16, à 4 heures du soir, il était de retour chez lui et libre.
    Ce même jour à 8 heures du soir, trois nouveaux missionnaires, Pouderoux, Bringol et Noblet, arrivaient à Phường-rượu. Ces missionnaires avaient passé 8 à 9 mois à Tourane, puis s'étaient embarqués pour Macao sur un bateau portugais qui les avait confiés peu après à une barque de pêcheurs qui était aux aguets. Le lendemain, Jaccard embarqua Pouderoux pour le Bồ-chính nord (Tonkin) et Bringol pour le Bồ-chính sud (Cochinchine), mais garda chez lui Noblet qui était très malade. Noblet ne devait plus vivre que quelques jours. Le 23 juillet, il perdait connaissance, et, le 25 vers 9 heures et demie du soir, il quittait cette terre où il aurait tant voulu travailler. Ce même jour, des gens du roi avaient apporté des lettres à traduire mais elles étaient en hollandais et Jaccard, ne pouvant les comprendre, les avait retournées. Dans la nuit du 26 au 27, le missionnaire enterra secrètement Noblet dans le jardin.
    Le roi regardant le collège comme le centre de la Mission, Jaccard crut plus prudent, sans qu'il en fut pressé par personne, de le quitter le 25 août et de se rendre à Hué. Il put loger à deux lieues de la ville dans la chrétienté de Dương-sơn, d'où il pouvait exercer son ministère tout en faisant ses traductions. Il obtint aussi du roi de ne point recevoir de traitement et de n'avoir point le titre de mandarin.
    D'une lettre de Jaccard, le 4 octobre, on apprend qu'il a demandé et obtenu d'aller visiter les navires français à Tourane, mais les pluies et la dysenterie l'arrêtèrent dès le premier jour et il dut revenir.
    Jaccard n'oubliait jamais qu'il était apôtre d'abord et qu'il se devait avant tout à l'apostolat ; une lettre de lui du 5 décembre 1829 raconte un fait de l'année précédente. \ L'an passé, peu de temps après que j'eus été découvert, j'invitai à dîner le mandarin qui avait été chargé de m'aller chercher ; je le traitai d'abord de mon mieux ; on se mit ensuite à parler de religion : je dis tout ce que je sus dire, et pour lui faire voir que je ne lui en imposais pas, je lui montrai nos livres, entre autres le catéchisme sur l'article des commandements de Dieu. Il ne pouvait pas en revenir ; il voulait un catéchisme pour le porter à ses enfants, afin de leur apprendre, disait-il, comment on doit vivre. A la fin je lui dis : Mais puisque vous avouez que cette religion est si bonne, il faut l'embrasser. Moi, me répondit-il, je suis le serviteur du roi, je dois observer la même religion que lui, etc. etc..... "
    Dans cette même lettre, Jaccard écrit d'un autre mandarin auquel il a expliqué la religion en 1828 : " Depuis, ce brave homme fait bon accueil aux chrétiens. Tandis que ses affaires iront bien, je n'ai pas d'espoir qu'il se fasse chrétien, d'autant plus qu'il est parent du roi, et que, suivant l'usage répandu parmi les grands, il a plusieurs femmes ; mais s'il éprouvait quelque revers, j'espérerais un peu. Il y en a plus d'un qui sont dans ce cas-là. J'en connais un autre qui croit en Jésus-Christ, mais il a sept ou huit femmes et aspire aux premières dignités : deux terribles empêchements. Il est venu me voir dernièrement et m'a invité à aller chez lui. Je ne pourrai guère m'exempter de lui rendre sa visite, ce serait lui manquer ".
    Jaccard au reste condense sa doctrine des rapports avec les mandarins en ces quelques lignes : " Quand on ne réussirait qu'à leur donner une idée un peu plus juste de la religion et des missionnaires, ce ne serait pas peine perdue ". Voici au reste comment, le 8 août 1830, Jaccard juge les mandarins : " Ce n'est pas que le plus grand nombre des mandarins nous haïssent : il y en a même plusieurs qui, quand on attaque la religion, la défendent, non en chrétiens mais en politiques, disant que nous ne portons préjudice à personne, que nous sommes bien les maîtres d'adorer et de prier qui nous voulons ".
    C'est le même esprit qui dicte à Jaccard sa conduite avec le Roi et la famille royale. Lisons cette anecdote contée par lui-même et qui se rapporte à l'année 1829 : " Il y a quelque temps qu'il (le roi) me fit demander cinq bouteilles de vin de messe ; je voulais les lui offrir en présent, mais comme il avait déjà ordonné qu'on me remît six ligatures, personne ne voulut se charger de les lui présenter de ma part. Quelques jours après, son fils aîné ayant appris que son père m'avait fait demander du vin, eut aussi la curiosité de vouloir en goûter et m'en envoya demander. Comme dans ce pays on n'estime guère que les liqueurs fortes, j'eus la précaution d'envoyer aussi quelques bouteilles d'arack très fort, supposant bien qu'il ne voudrait pas boire deux fois du vin de messe. Je ne me trompai point. Le vin de messe me fut renvoyé ; son altesse royale ne retint que l'arack, et me fit dire qu'elle aimerait encore mieux de bonne liqueur ; que, quand il y aurait un navire à Tourane, je n'avais qu'à lui demander un passe port pour aller voir les Français et acheter ce que je voudrais, bien entendu qu'il en aurait une petite part. Dieu me garde de m'appuyer sur un bras de chair ! Cependant je pense qu'il est bon de cultiver les bonnes dispositions d'un jeune homme qui peut, par la suite, devenir ou le protecteur ou le persécuteur de la religion ".
    En octobre de cette même année 1829, Jaccard eut le plaisir de voir le P. Cuenot séjourner quelque temps chez lui. En décembre il jouissait toujours de toute liberté dans les environs de la ville, traduisait de vieilles paperasses pour le roi et rédigeait un abrégé de la Révolution, de Bonaparte et des conquêtes des Anglais aux Indes.
    Pour le 40e anniversaire de Minh-Mạng en 1830, du dimanche avant l'Ascension jusqu'au dimanche suivant inclusivement, Jaccard fit des fêtes religieuses. Il en avait prévenu un grand mandarin, qui n'y avait pas vu d'inconvénient et qui fit transmettre au missionnaire, le jour de l'Ascension, les propres paroles du Roi : " Toutes les sectes du royaume prient et font des voeux pour Nous ; à plus forte raison les chrétiens ; puisqu'ils veulent prier, laissons-les prier ". Les trois ou quatre premiers jours, la foule des païens était déjà assez grande, mais les jours suivants, on peut dire qu'elle était innombrable, soit parce que le bruit des cérémonies était plus répandu, soit aussi parce qu'on tâcha d'y mettre encore plus de solennité que les jours précédents ; plusieurs mandarins militaires et lettrés, et même un neveu et la soeur aînée du roi, vinrent admirer un ordre et une gravité qu'ils n'avaient jamais vue dans les grandes réunions de leurs divers cultes.
    Le 8 août de cette même année, Jaccard fit une chute de cheval en allant pendant la nuit visiter des malades. Il fut ainsi plusieurs jours sans pouvoir se servir de son bras droit.
    Le 9 septembre, éclata l'affaire dite de Dương-sơn, affaire fort ordinaire au pays d'Annam, mais qui devait avoir de graves conséquences parce que dirigée en sous-main par le roi lui-même. Le village de Cổ-Lão voulant s'emparer de terres appartenant aux chrétiens de Dương-sơn, une rixe se produisit, et le village de Cổ_lão porta aussitôt l'affaire au sous-préfet en accusant Jaccard d'être sorti à la tête d'une cinquantaine d'hommes pour frapper les habitants de Cổ-lão. La réponse de Jaccard fut facile, car, au moment même de la rixe, il traduisait des lettres que deux envoyés du roi attendaient pour les lui rapporter. Sur le conseil d'un envoyé du roi, le village de Cổ-lão changea alors son accusation contre le missionnaire. Il ne fut plus question d'attaque, mais seulement de prédication de fausse religion. Chez le sous-préfet, Jaccard commença à demander à ses adversaires ce qu'ils entendaient par ces mots : " que les chrétiens ne connaissent ni règles, ni bienséance, " et comme ils restaient muets, il établit que les chrétiens supportaient toutes les charges publiques, qu'ils n'étaient point parmi les perturbateurs du royaume, qu'il n'y avait pas parmi eux plus de voleurs et autres mauvais sujets que dans la religion bouddhique, que les meilleurs rois, dont Gialong, honoraient le catholicisme, que Minh-mạng n'avait porté aucun décret contre la religion et qu'il ne l'avait pas prohibée, mais qu'il avait seulement cherché des interprètes en appelant des missionnaires à la Cour. Jaccard aurait eu gain de cause à ce tribunal, mais l'affaire étant religieuse, c'était à la Cour de décider. En cette première phase, notre missionnaire n'eut guère qu'une nuit de pénible, celle que le sous-préfet lui fit passer en compagnie des autres prisonniers, de peur d'être accusé par Cổ-lão d'avoir reçu de l'argent pour le bien traiter.
    A Hué, un premier jugement fut refusé par le roi, puis un second ; ces jugements ayant le tort de laisser au roi de décider au sujet de Jaccard. Un troisième jugement, rendu le 12 juin 1832, fut enfin ratifié ; il condamnait Jaccard, ainsi que le premier notable de Dương-sơn, à mort avec sursis, et les autres chrétiens à des peines diverses. La sentence de Jaccard fut changée par le roi en un enrôlement dans la milice, peine qui ne fut pas appliquée, mais qui força Jaccard à venir résider à Hué. En cette dernière phase du procès, Jaccard dut comparaître à la capitale et ce fut surtout de religion qu'il y fut question. Il refusa de livrer ses livres et ses effets de religion et menaça de s'adresser au roi si on y touchait ; il revendiqua sa liberté afin de traduire en paix ce que le roi lui envoyait, mais il eut beaucoup de peine à faire mettre ses réponses par écrit. En Annam, quand on a un peu de patience, on finit toujours par connaître la vérité. Aussi Jaccard pouvait écrire deux ans plus tard, le n juin 1834 : " Une chose que je savais déjà à peu près, mais qui m'a été confirmée par mes entretiens avec un petit mandarin, qui avait pris femme dans le village de Cổ-lão, c'est que toute cette affaire avait été combinée à l'avance par le roi et conduite par un mandarin son favori, sans que les païens eussent le moindre grief contre les chrétiens de Dương-sơn ou contre moi ".
    Le 2 mai 1832, trois nouveaux missionnaires arrivèrent à Phường-rượu ; Jaccard vint aussitôt les voir et fit acheminer les PP. Borie et Molin vers le Tonkin. Quant au P. Delamotte, il l'emmena avec lui à Dương-sơn. Fin mai, sous prétexte de traduction de journaux et de cartes, Jaccard fut obligé d'aller résider à Hué au Cung-quán (Maison des ambassadeurs). Il fut assez libre d'abord et put s'absenter pour son ministère, comme il le faisait à Dương-sơn. Écoutons à ce propos ce qu'en a écrit le P. Delamotte : " Il eut le talent de se ménager l'amitié des différents mandarins ; il recevait souvent leurs visites, les invitait à dîner et allait manger chez eux. Ainsi, soutenu par leur bienveillance, il demandait permission de s'absenter de temps en temps sous divers prétextes, parcourait tranquillement les chrétientés, visitait les malades et leur administrait les Sacrements ; il partait même quelquefois sans permission, et pendant son absence, si le roi l'appelait pour quelques affaires, ses élèves restés à la maison répondaient que leur maître était allé se promener : " Attendez quelque peu, disaient-ils, nous allons le chercher, il ne tardera pas d'arriver ". D'autres fois, si le mandarin chargé de le surveiller s'apercevait qu'il était sorti de la ville, notre bon confrère lui envoyait un petit présent, et tout se terminait sans bruit. Voici un trait qui vous fera connaître combien il était habile à profiter de toutes les circonstances qui se présentaient. Je ne sais à quelle occasion il avait parlé au roi de la violette : ce prince désirait connaître cette fleur ; il lui envoya donc un officier pour le prier d'aller lui en chercher une. M. Jaccard prend quelques-uns de ses élèves, va administrer les chrétiens d'un village peu éloigné, et envoie ses élèves à la recherche de la violette, qu'ils ne purent cependant trouver. L'administration des chrétiens terminée, le Missionnaire revient et répond au mandarin que la saison de l'hiver n'était pas celle de la violette, mais que dans le printemps il y en aurait très probablement. Vers la fin du carême de la même année, le roi se rappelle encore la violette, et envoie une seconde fois le mandarin la réclamer. M. Jaccard, saisissant de nouveau l'occasion, va administrer encore une chrétienté, et revient apportant au roi la fleur qu'il avait prise pour la violette, mais qui toutefois n'en était pas une ; néanmoins le roi la reçut, et en parut satisfait.
    Mais peu à peu la surveillance se resserra et, en février 1833, Jaccard pouvait difficilement s'absenter une nuit. Vu son habileté à traiter avec les mandarins, il ne faut pas cependant s'étonner s'il put encore réussir quelques absences. Au Tết de 1833, il passa dix jours avec Delamotte à Dương-sơn, deux jours à la mi-carême, huit jours après Pâques, puis feignant d'être malade, il réussit encore à rester trois semaines avec Delamotte qui avait dû s'aliter le 3e dimanche après Pâques.
    De juin 1832 à février 1833, Jaccard traduisit surtout des journaux anglais et des cartes. Il ne savait pas l'anglais, mais grâce à un dictionnaire et à son ardeur au travail, il réussit à satisfaire la curiosité du roi. Il ne laissait échapper aucune occasion de prêcher la religion et lui-même nous a conté ce qui lui arriva en septembre 1832 : " Il (le roi) m'envoya un jour chercher pour lui expliquer des gravures représentant plusieurs sujets de l'histoire de l'ancien et du nouveau Testament ; je me trouvai fort embarrassé, parce qu'elles m'étaient apportées sans ordre ; je demandai toute la collection, pour pouvoir les expliquer selon l'ordre chronologique ; mais on n'eut aucun égard à ma demande. Après en avoir expliqué quelques-unes, et en particulier le frontispice, qui représente la Religion enchaînée devant la croix avec les instruments des supplices des Martyrs, et un Ange qui lui met une couronne sur la tête, je me déterminai à faire présenter au roi l'abrégé de l'ancien et du nouveau Testament, rédigé exprès pour les païens qui veulent connaître la Religion. Sa Majesté le garda environ huit jours, le fit copier, excepté quelques chapitres ; après quoi un page fut chargé de le rapporter aux gouverneurs. On m'appelle chez eux, je me présente ; ordre de me mettre à genoux ; je n'en fais rien d'abord, ne sachant de quoi il était question, et ces Messieurs ayant coutume de me traiter avec plus d'égards, je pris cela pour un badinage. Mais à la fin le gouverneur civil me dit fort sérieusement : " Ce n'est pas une plaisanterie, c'est de la part du roi que je vous parle, mettez-vous à genoux ". J'obéis. Son Excellence prend mon livre, se lève ; le page se lève aussi ; je croyais presque qu'on allait me donner l'accolade et me faire chevalier ; cependant le gouverneur me dit : " Vous êtes venu dans les états de Sa Majesté pour prêcher le christianisme ; vous avez été condamné par le tribunal des causes criminelles ; Sa Majesté vous a fait grâce, comment osez-vous vous permettre de garder, de lire et de présenter des livres de cette Religion, même au roi ? Vous vous êtes rendu coupable d'un nouveau crime ; cependant Sa Majesté vous fait encore grâce pour cette fois, mais n'y revenez pas ; je vais brûler votre livre ". Je me lève. Le gouverneur me prêche de son côté, je le prêche du mien. Enfin il me demande si j'ai encore d'autres livres de religion. " Oui certainement, j'en ai encore. Allez les brûler. Je m'en garderai' bien. Si vous ne voulez pas les brûler, apportez-les moi, je les brûlerai. Je ne puis pas plus vous les livrer que les brûler moi-même ; quand vous exigerez de moi quelque chose que je pourrai faire sans crime, je l'exécuterai sans réplique ; mais en fait de religion, vous n'obtiendrez pas de moi que je fasse rien de ce qui lui est contraire. Allez-vous-en cacher vos livres, et surtout ne les prêtez pas. C'est ce que je ne puis pas non plus vous promettre ; j'adore Dieu, je le prêche et je le prêcherai tant qu'il me laissera vivre ". Comme j'allais me retirer le gouverneur dit au page : " Rentrez, dites au roi qu'il a obéi. Dites au roi, repris-je alors, ce que vous voudrez, mais n'allez pas lui dire que c'est moi qui ai brûlé mon livre ; vous avez vu que je ne m'en suis pas mêlé ". J'ignore si le page rapporta au roi toutes mes réponses. Depuis cette époque, c'est-à-dire depuis le 27 septembre, il n'a plus été question de rien traduire qui ait rapport à la Religion ".
    Jaccard, provicaire, s'occupant activement, malgré sa détention, des fidèles, des catéchistes et des prêtres et leur écrivant fréquemment, fut choisi par Mgr Taberd comme coadjuteur le 22 décembre 1832 et appelé à Bangkok ou Penang pour l'une des deux années suivantes afin de s'y faire sacrer. Une permission du roi était peu probable, une évasion aurait amené une persécution plus violente. Il valait mieux rester.
    Nous avons dit comment Jaccard savait ménager les mandarins, mais, à l'occasion, il savait aussi se montrer énergique, comme nous l'avons déjà vu. Lui-même nous a laissé le récit de ce qui se passa en janvier 1833. Le 2 janvier, " le tribunal des causes criminelles. donna ordre au gouverneur de me faire livrer ma chapelle. J'en fus averti à temps, je fis tout disparaître. Aux approches de la nuit, je fus cité devant le gouverneur, qui me demanda si j'avais des croix et autres objets de culte. Je lui répondis qu'il n'y avait pas si longtemps qu'il avait brûlé mon livre ; qu'il devait bien se rappeler ce que je lui avais dit à cette occasion ; qu'au reste je ne manquais d'aucun des objets que l'on demandait, maïs que je les avais mis en lieu de sûreté, et que je ne me sentais nullement disposé à les livrer. " Ceci est bon, me répliqua-t-il, entre vous et moi qui nous connaissons, mais ce n'est pas ainsi qu'on parle aux mandarins. Je ne connais pas d'autre langage, lui répondis-je ; j'ai pour les mandarins tout le respect possible, aussi je ne crois pas que vous ayez rien à reprendre dans ce que je viens de vous dire. Demain vous allez paraître devant le tribunal des causes criminelles ; ces Messieurs ne se contenteront pas de cette réponse ; dites que vous avez renvoyé tous ces objets en Europe, et que vous ne prêchez plus la Religion. Vous savez que ma Religion défend de mentir, je dis les choses telles qu'elles sont ; et quant à ce que vous me suggérez de dire, que je ne prêche plus, il ne m'est pas possible de le dire. J'ai été condamné une fois comme prédicateur, je ne demande pas mieux que de l'être encore une seconde fois ; car je n'ai point cessé ni ne cesserai point de prêcher quand je le pourrai ; et ce que je dis ici devant vous, je le dirai devant tous les tribunaux, et même devant le roi, etc., etc.... " Enfin il me dit : " Si vous avez encore chez vous quelque chose de suspect, faites-le disparaître ; vous ne craignez rien, mais moi, je crains beaucoup si le tribunal trouve quelque objet de culte chez vous, la faute retombera sur moi ". Dès que je me fus retiré, mes réponses furent portées au tribunal, et ensuite au roi, qui dit qu'il serait inutile qu'on me tracassât, qu'il n'y avait qu'à me laisser tranquille. Cependant les jours suivants j'ai été honoré d'une garde qui avait ordre de ne laisser entrer personne chez moi ; et comme j'étais vraiment molesté, j'ai pris le parti d'aller exprimer à Son Excellence ma douleur de me voir traité comme un scélérat ; et que si on avait envie de me serrer de si près, on n'avait qu'à me mettre tout simplement dans la prison publique ; ou bien, que si on était encore retenu par quelque sentiment de honte pour en venir là, on pouvait me donner mon congé. Son Excellence voyant que je prenais le ton un peu haut, me fit des excuses et me promit que dans trois jours il n'y aurait plus de garde chez moi ; il a tenu parole : actuellement les chrétiens peuvent entrer et sortir comme auparavant ".
    En juillet 1833, le P. Odorico, franciscain italien, quitta le cachot où il vivait depuis trois semaines et vint rejoindre le P. Jaccard au Cung-quán. Seule la mort de ce religieux à Aỉ-lao devait séparer ces deux missionnaires. Le 23 août, Gagelin, qui s'était volontairement livré pour éviter la persécution à ses chrétiens, arriva à Hué et Jaccard alla le voir ce jour même. Vers la fin du mois de septembre, on redoubla de rigueur pour Jaccard et Odorico ; ces deux missionnaires purent cependant, une ou deux fois la semaine, visiter Gagelin jusqu'au 11 octobre inclusivement. Jaccard alla même dîner avec lui plusieurs fois. Le 12 octobre, Jaccard célébra la messe pour Gagelin et lui annonça qu'il était condamné à être étranglé. Entre les deux missionnaires, ce fut chaque jour un échange de courts billets, mais toute visite était impossible, surtout depuis le 13, où Jaccard et Odorico avaient 2 gardes le jour et 4 la nuit. Le 17, Gagelin consomma son martyre et fut étranglé entre 7 et 8 heures du matin.
    C'est vers cette époque que Jaccard fut une seconde fois condamné à mort et Odorico à la même peine. Le roi avait voulu les forcer à signer une lettre aux chrétiens de la Basse Cochinchine et ils ne l'avaient fait qu'après quelques heures de réflexion et à la suite de deux corrections apportées par les grands mandarins, constatant 1° que la lettre n'était que pour les chrétiens rebelles, s'il y en avait, et 2° que la promesse de pardon du roi était formelle. Cependant les deux missionnaires, inquiets de l'usage qu'on pourrait faire de leur signature, proposèrent d'écrire eux-mêmes une lettre. Le roi accepta, mais quand il en eut lu le texte, il le retourna, puis rédigea lui-même une lettre qu'il expédia après l'avoir signée des noms des missionnaires. Le ton de la lettre royale ne trompa personne, d'où fureur du roi et condamnation à mort de Jaccard et d'Odorico.
    Quelqu'un, le 27 octobre, vint les prévenir que leur exécution aurait lieu le 1er novembre. Jaccard expédia ses papiers à Delamotte. Le 30 au soir, après avoir parlé de leur prochain martyre, nos deux prisonniers chantèrent le Te Deum en entier. Le 1er novembre se passa en paix, mais ce fut le dernier jour où ils purent célébrer la messe. Ils avaient récité les prières des agonisants, se tenaient prêts et demeuraient toujours gais. Le 6, on leur apprit que la reine mère s'opposait aux fureurs du roi. Le 8, on les conduisit au Khảm-đường qui sera leur prison jusqu'au 1er décembre, mais cette fois-ci, on leur mit des chaînes qui ne leur seront enlevées que la veille de leur départ pour Aỉ-lao. Finalement le roi se décida à changer la sentence de mort en une sentence d'exil, mais avec ordre secret de laisser les missionnaires mourir de faim.
    Le 21 novembre, des mandarins du tribunal vinrent visiter les deux Pères et, le soir même, Jaccard contait à Delamotte en un court billet : " Le principal de ces messieurs s'est trouvé de ma connaissance : nous avons beaucoup causé. Enfin, nous lui avons présenté une pétition par laquelle nous priions le grand mandarin du tribunal criminel de dire au roi que, puisqu'il ne veut plus nous permettre de prêcher la Religion, nous lui demandons de nous laisser embarquer sur le navire français qui est à Tourane. Il nous a traités assez poliment ; mais il ne se chargeait point de bon coeur de notre requête et il nous a fait sur ce sujet mille questions, et en particulier il nous a demandé si nous ne pourrions pas abandonner la religion. Vous comprenez quelle a été notre réponse. Il nous a répliqué alors : " Mais dans ce cas, si le roi ordonne qu'on vous tranche la tête, comment faire ? Si le roi a besoin de nos têtes, nous les lui donnerons ".
    Le voyage de Hué à Aỉ-lao a été conté par Jaccard lui-même. De son côté, Delamotte nous a fourni quelques détails. Il n'y avait que deux soldats désignés pour conduire les exilés, mais deux soldats chrétiens sans ordre se joignirent à eux. De plus un élève suivait Jaccard, un catéchiste et un élève accompagnaient Odorico. C'est à partir de Thuận qu'on fut sévère pour les missionnaires. Seuls les accompagnèrent deux petits mandarins et 4 soldats ; tous les autres Annamites furent renvoyés. Hoà, premier catéchiste de Nhu-lý, put voir la lettre du roi enjoignant aux mandarins de ne permettre à personne de visiter les missionnaires ou de leur porter des provisions afin les laisser mourir de faim. Delamotte, qui était renseigné seulement par les chrétiens, ne concorde pas avec Jaccard sur la longueur du séjour à Cam-lộ, mais c'est évidemment Jaccard qu'il faut suivre ; et nous allons maintenant reproduire son récit en n'en supprimant que les renseignements sur les sauvages et leurs habitations :
    " On nous avait annoncé notre départ pour le premier décembre. Nous ne croyions pas retourner chez les ba ông (ou trois préfets) ; mais, sur les neuf heures du matin, malgré la pluie et la boue, il nous fallut encore faire ce voyage avec nos chaînes. Aussitôt que nous arrivâmes, on nous les ôta : un maladroit serrurier faillit m'étrangler en coupant le collier de la mienne. Nous ne pûmes partir ce jour-là, à cause du mauvais temps. Nous sortîmes de la ville le 2, de grand matin : il pleuvait encore plus fort que la veille. Nous avions loué des porteurs. Le R. P. Odorico, plus prudent que moi, fit venir son filet jusque dans la caserne où nous avions couché, et il ne fut point mouillé. Pour moi, je sortis de la ville à pied, et je fus trempé comme un ver, sans parler de l'eau que j'avais jusqu'aux cuisses. Nous déjeunâmes dans une maison chrétienne, à la porte de la ville, où un grand nombre de chrétiens s'étaient rassemblés pour nous faire leurs adieux. La plupart d'entre eux nous suivirent jusqu'au bac, d'où ils s'en retournèrent. Toutes ces circonstances me rappelaient, bien sensiblement, les adieux des Ephe'siens à St Paul ; malheureusement il y avait bien de la différence entre les personnages. La pluie et un vent du nord très froid nous incommodèrent toute la journée. Le soir, en arrivant à l'auberge où nous passâmes la nuit, je sentis des coliques ; c'était un commencement de flux de sang, qui me fait encore souffrir. Le 3, nous parvînmes à Đá-Hàn, village près de Cổ-vưu ; nous logeâmes dans une maison chrétienne. Le 4, nous fûmes présentés aux mandarins, qui ne nous expédièrent que le lendemain. Je n'étais pas content de ce retard : je pense qu'il eût mieux valu pour nous et nos chrétiens qu'ils nous eussent fait partir le jour même. Le 5, nous nous remîmes en route vers midi, et nous vînmes coucher au poste militaire voisin de la chrétienté de Dương-Géàm (?) ; c'est un lieu de repos qui se trouve entre la ville mandarine de Quảng-trị et Cam-lộ. Dès ce jour-là, il ne nous a plus été possible de communiquer avec personne. Le 6, nous arrivâmes à Cam-l0 vers midi. Malgré les peines que se donnèrent nos chrétiens et nos élèves pour obtenir que quelques-uns de ceux-ci nous accompagnassent, il fallut nous résoudre à partir seuls ; ce qui eut lieu le 8. Cependant mon élève Chú Thanh nous suivit de loin avec notre bagage, puis le maître Bâ et le maître Hoà qui nous rejoignirent au Thuận, où nous passâmes la nuit ; mais il ne leur fut pas possible de nous parler. Le 9, nous continuâmes notre route. Il nous fallut payer huit ligatures aux huit soldats qui nous conduisirent, pour le port de nos hardes et de nos vivres pour le voyage ; autrement, nous serions partis sine perâ (sans sac), et nous aurions pu avoir faim tout le long du chemin. Nous voyageâmes à pied comme la veille, à travers les montagnes et les forêts et sur les bords des précipices, jusque vers deux heures après midi, que nous arrivâmes dans un village appelé Cây-mít : c'est le dernier lieu habité par les Cochinchinois. Nous y mangeâmes un peu de riz, et il fut résolu que nous attendrions les éléphants jusqu'au lendemain. Ces éléphants nous avaient été promis pour le matin de ce jour-là ; mais ne les voyant point arriver, nous attendions à nous traîner comme nous le pourrions jusqu'à Aỉ-lao. Cependant, sur le soir, ils arrivèrent contre notre espérance. Pour mon compte, j'en fus bien aise ; car j'étais excessivement harassé. Le 11, de grand matin, nous voilà donc sur le dos de nos colossales montures, assis dans des espèces de paniers carrés, sur le derrière desquels se trouvait liée une partie de notre bagage et de celui des mandarins qui nous escortaient, et des sauvages qui conduisaient les éléphants. Nous marchâmes pendant environ une heure dans une vallée, où nous ne fûmes pas extrêmement ballottés ; mais ensuite, escaladant des ravins, franchissant les plus affreux précipices, nous nous serions crus perdus si nous n'avions eu foi en nos sauvages qui s'amusaient de notre frayeur. Je montais Un éléphant mâle qui ouvrait la marche ; l'éléphant femelle du R. P. Odorico suivait. Quand j'avais passé un mauvais pas, et qu'il était tout occupé à se cramponner aux angles de son panier, je lui criais : " Quid tibi videtur ? (que vous en semble ?) Il me répondait : Quelle abominable route ! " et nous bénissions Sa Majesté, qui nous faisait pratiquer une si bonne mortification. Pendant toute la matinée, nous marchâmes continuellement au milieu d'une forêt, où nous n'apercevions aucun signe de culture. Vers midi, nous arrivâmes sur la rive du fleuve qui descend à Đá-hàn ; nous vîmes des deux côtés quelques maisons de sauvages, au milieu de plantations de riz et de chanvre, sur le penchant des deux montagnes. Les barques peuvent monter jusque là. Après nous être rafraîchis en cet endroit, nous suivîmes continuellement la rive du fleuve, qui n'est plus navigable. Nos éléphants marchaient tantôt dans l'eau, tantôt parmi les énormes quartiers de rochers que le fleuve laisse sur ses bords dans les inondations. Nous souffrîmes plus du cahot que le matin. Le soir, nous vînmes coucher chez les conducteurs des éléphants....

    (A suivre.) E. PERREAUX,
    Miss. apost. de Quinhon.

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    1938/501-513
    501-513
    Perreaux
    Vietnam
    1938
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