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Un apôtre non chevalier : Le R. P. Fleury Poulat

Un apôtre non chevalier. Le R. P. Fleury Poulat Missionnaire du Kouang-Si (1850-1927)
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    Un apôtre non chevalier.
    Le R. P. Fleury Poulat
    Missionnaire du Kouang-Si
    (1850-1927)

    Le 5 août 1927 s’éteignait dans la ville de Kouy-Hien, où il s’était dépensé pendant plus de 40 années de vie apostolique, le dernier des quelques pionniers qui avaient servi sous la houlette de Mgr Foucard, fondateur et premier Préfet Apostolique du Kouang-Si, le bon Père Poulat. Le compte-rendu de la Société nous retracera les grandes lignes de sa carrière apostolique, vie simple et bien remplie, vie féconde et toute de dévouement, bien que n’ayant rien emprunté de la fougue guerrière du P. Chicard, le chevalier-apôtre du Yunnan.

    Ayant été associe à son ministère de 1915 à 1926, j’ai vécu dans la plus grande intimité avec lui. Je voudrais retracer et faire connaître par le détail ses actes quotidiens, les mille petits riens, les mille petites occupations qui remplissaient ses journées, afin que d’autres que ses confrères du Kouang-Si sachent quelle foi, quelle piété, quel amour de Dieu et des hommes dévoraient ce cœur d’apôtre, et qu’ainsi ils puissent imiter les vertus de cet homme qui fut prêtre dans toute l’acception du mot.

    Sa dévotion au très St Sacrement. – En premier lieu, suivons-le à la chapelle, car c’est là que sa religion et sa piété le portaient tout naturellement, attiré qu’il était par la présence de son divin Maître.

    Il nous y conduisait après chaque repas, et nous y serions restés fort longtemps si nous avions voulu sortir après lui. Il s’y complaisait, il priait de toute son âme : toujours quelque chose à dire, toujours une prière à réciter, aussi sortait-il le dernier. Cette pratique a été de tout temps en honneur à Kouy-Hien, je l’y ai trouvée en arrivant de France en 1893, et je l’y ai revue en 1915 après 20 ans d’absence. Un jour, quelqu’un fit la réflexion devant lui que c’était une règle de monastère ; il s’attira la réponse suivante : “Après la réfection complète du corps, il est bien juste que l’âme ait à son tour un petit morceau de dessert”.

    Jamais il ne manquait Sa visite au Saint Sacrement. Pour lui, c’était un devoir sacré à remplir tous les jours, aussi s’en acquittait-il toujours, tôt ou tard, pas souvent à heure fixe ; il était si dérangé et avait tant d’occupations dans le cours de la journée, distrait et tiraillé par ses chrétiens, qui usaient et abusaient de sa bonté et de sa patience. Je l’ai vu, allant à la chapelle vers dix heures du soir pour compléter son adoration qu’il n’avait pu faire qu’à demi auparavant.

    C’était à genoux qu’il priait, et il restait quelquefois pendant plus d’une heure sans bouger dans cette attitude suppliante. Il savait, cependant, qu’il était sujet à des crampes terribles aux mollets ; quand elles le prenaient, il se levait alors précipitamment et, tenant de la main sa jambe courbaturée, il se réfugiait en boîtant à la sacristie ou dans la cour. Puis, après étirage et massage énergique du mollet et du pied, le mal disparu, il revenait auprès de l’autel et tout bonnement continuait sa prière.

    Un autre ennemi du recueillement, c’étaient les moustiques, qui s’acharnaient sur sa figure et ses mains. Il paraissait ne pas les sentir, il nous affirmait, du moins, qu’ils ne lui faisaient pas de mal et il ne les chassait pas. Le bon Père n’avait même pas, comme nous, pendant l’été, d’éventail à la main, cet instrument précieux qui procure le double avantage d’éloigner les moustiques et de produire une sensation agréable de fraîcheur, en empêchant une trop grande sueur d’inonder le corps. Le P. Poulat ne voulait jamais en user à la chapelle. Tandis que nous ne cessions d’agiter le nôtre ou que, si nous ne l’avions pas, nous poursuivions de la main, des deux mains quelquefois, ces voraces parasites, en frappant à droite et à gauche des coups qui n’atteignaient pas souvent leur but, lui n’en paraissait pas le moins du monde incommodé.

    Le bruit, les cris, les pleurs des enfants dans l’église, finissaient par nous agacer, et nous faisions signe aux mères de mener dehors cette marmaille trop bruyante. Lui ne détournait même pas la tête, il semblait ne pas entendre, son recueillement n’en était pas du tout altéré.

    Les yeux tantôt baissés ou fermés, tantôt regardant avec amour le tabernacle comme dans une profonde contemplation, il demeurait immobile : c’était le moment où, saisi d’un profond respect pour la présence du Divin Prisonnier, il adorait et priait en silence. Je ne l’ai jamais vu prendre un livre pieux pour aider ou soutenir son attention.

    Quand l’heure de sortir arrivait, il s’approchait doucement de l’autel, redressait un cierge, rajustait le tapis que le servant avait laissé pendre trop bas ou de travers, remettait respectueusement et avec un visible plaisir toutes choses en place, disant, comme à regret, au revoir à l’Hôte divin du tabernacle.

    Pendant son action de grâces, sa piété rayonnait, son attitude disait toute l’ardeur de ses prières. Pour ne rien oublier, il portait toujours avec lui un petit carnet, où il avait transcrit de sa propre main un certain nombre de prières de son choix. Parmi elles se trouvait le cantique de l’Ecclésiastique, qu’il tenait comme fait exprès pour les Missions. “Cette sainte frayeur, ce commencement de la sagesse, disait-il, que le bon Dieu la répande dans le cœur de nos païens ! C’est le seul moyen de faire réfléchir ces hommes matériels et de les attirer à Lui et à sa sainte religion”.

    Son amour pour le culte divin. – A la sacristie comme à l’église, il voulait que tout fût toujours en ordre et en bon état. On l’a vu passer des heures entières à replier les ornements et disposer les linges sacrés à l’endroit réservé pour eux ; c’est qu’il n’avait qu’une médiocre confiance en la propreté de nos Chinois.

    Tous les ans, il nettoyait lui-même ses vases sacrés, et, si la dorure ne lui semblait pas assez reluisante, il envoyait, sans souci de la dépense, calice, patène ou ciboire à un doreur de Hongkong. Il faisait aussi frotter sous ses yeux les chandeliers de l’autel, et, à l’inspection finale, il fallait recommencer le travail quand l’objet ne lui paraissait pas assez propre et brillant. Ainsi, rien à son avis n’était assez neuf pour le service de Dieu. C’est ce respect et ces soins minutieux qui lui firent garnir de tant d’ornements, chandeliers, candélabres et nappes la sacristie de Kouy-Hien, aujourd’hui la mieux pourvue de toute la Mission.

    Il veillait aussi à ce que les servants de messe fussent d’une tenue irréprochable, chaussés de souliers et de bas et vêtus de la longue robe, et qu’ils accomplissent les cérémonies avec décence et piété. Il lui répugnait de célébrer la sainte messe avec un servant muet.

    Jamais il ne voulut, quoiqu’on ait pu lui dire, se servir du double indult, qui dispensait d’huile végétale pour la lampe du St Sacrement et des deux ablutions avec du vin à la fin de la messe. Il ne comprenait pas qu’on marchandât avec le Bon Dieu quelques litres de vin pour son sacrifice ou quelques livres d’huile pour son sanctuaire. En cela, comme pour le reste, il observa strictement les rubriques jusqu’à sa mort.

    Ses pratiques de dévotion. – Il avait promis à Dieu de faire le chemin de la croix tous les vendredis. Quand, à cause des occupations de la journée, il avait dû l’omettre, il s’en souvenait ordinairement le soir dans son examen de conscience et réparait l’oubli tout de suite. Je l’ai entendu se relever à 11 heures de la nuit, descendre les escaliers aussi discrètement que possible, ouvrir la chapelle sans bruit et faire son chemin de croix avec d’autant plus de ferveur et de temps qu’il se sentait plus libre. Dans le silence de la nuit, il se laissait aller à toute l’ardeur de sa dévotion.

    Quant à ses chapelets, il en avait deux ou trois dans sa poche qui, enchevêtrés les uns dans les autres, le faisaient un peu s’impatienter lorsque, pressé et en retard pour les dire, il ne parvenait pas à les décrocher ; c’était, si je me souviens bien, le chapelet du Rosaire, celui de N. D. des Sept-Douleurs et celui de Ste Brigitte. Il les récitait n’importe où et n’importe quand, “à temps perdu”, expliquait-il, ce que je corrigeais : “A temps gagné, mon Père”. Que de fois, après avoir conversé jusqu’à 10 h. du soir, je me levais et lui souhaitais le bonsoir, mais lui : “J’ai encore mes trois chapelets à dire”, et il se mettait à marcher de long en large jusqu’à récitation complète de ses prières. Puis il montait dans sa chambre, où, avant de prendre son repos, il devait satisfaire à ses autres dévotions.

    Ecourter son sommeil pour l’amour de Dieu lui semblait tout naturel. Il avait beau dire : “Je dormirai plus vite, en moins de temps je ferai le même travail”, la nature frustrée reprenait parfois ses droits, le sommeil l’envahissait alors pendant le jour.

    Malgré cela, à 4 h. du matin, il était levé. Sa méditation se faisait, à genoux ou debout, jusqu’à sa messe qu’il célébrait à l’aube naissante pour l’avantage des chrétiens. Il avait l’habitude de dire : “C’est au prêtre à se mettre, pour le service religieux, à la portée de ses ouailles, et non à celles-ci de se plier à toutes les commodités du prêtre”. Aussi, tant qu’il fut son maître à Kouy-Hien, il y eut peu de réglementation sous ce rapport. Les chrétiens tardaient-ils ? il les attendait ; l’heure lui importait peu.

    Sa condescendance envers le prochain. – Malgré tout le plaisir qu’il goûtait dans la prière et ses colloques avec Dieu, il faisait passer la charité envers le prochain en premier lieu. Il interrompait toujours sa visite au St Sacrement, son chapelet et ses autres exercices de piété, pour se rendre auprès des chrétiens qui le demandaient, mais ce n’était pas sans lutte intérieure, tiraillé qu’il était alors par deux devoirs, l’amour de son Dieu et l’amour envers le prochain. Celui-ci l’emportait sur l’autre, à son avis, car il estimait que des chrétiens venus pour le voir ne pouvaient peut-être attendre, alors que “Dieu, disait-il, est toujours là, prêt à nous écouter”.

    D’aucuns ont trouvé parfois qu’il perdait son temps dans ces interminables causeries avec des Chinois, qui venaient lui raconter en détail leurs petites comme leurs grandes préoccupations domestiques. Le bon P. Poulat voyait plus grand, et plus haut : à l’exemple du grand apôtre St Paul, il se faisait tout à tous pour les gagner plus facilement à Notre-Seigneur. Aussi sa patience était surprenante avec ses ouailles ; il les interrogeait et s’informait de tous leurs besoins.

    Un jour il demanda à une bonne vieille si elle nourrissait un petit cochon. Sur sa réponse négative, il ajouta : “Mais alors, tu ne fais rien à la maison ? Une famille sans cochon n’est pas complète il lui manque un membre”. L’autre de lui dire : “J’en nourrirais bien un, mais il faut l’acheter, et je n’ai pas une sapèque”. –“Ah ! c’est çà ! Eh bien ! tiens, voilà trois piastres pour acheter un porcelet ; quand il sera gros, tu le vendras et tu me rendras mon argent”. – “Que le Père a bon cœur, merci bien, Père !” dit la pauvre vieille en s’en allant, surprise d’avoir reçu ce qu’elle n’avait pas demandé, mais ce qu’elle désirait sûrement. L’histoire ne dit pas si le charitable Père rentra ensuite dans ses fonds....

    Ce qui, dans ces circonstances, lui faisait préférer le service du prochain aux plus excellents exercices de piété, c’est sans doute la méditation de la sentence portée contre les damnés par le Sauveur, qui leur reproche de manquer de charité affective envers les malheureux. “Dieu, expliquait le P. Poulat, n’a que faire de nos protestations d’amitié, de nos chants d’amour, de l’offrande de nous mêmes, de notre vie et de nos biens, si son pauvre est abandonné et meurt de faim ou de misère. Il veut des actes de charité”.

    Voilà quelle était la vraie cause qui lui faisait souvent remettre assez tard dans la soirée ses divers exercices spirituels, qu’il n’omettait néanmoins jamais. Ce n’était certes pas de gaieté de cœur qu’il se laissait tirailler et harceler par les affaires de ce monde, c’était bien par vertu. Il gémissait de voir son temps gaspillé, son esprit sans cesse occupé de choses trop terre-à-terre, qu’un pieux laïc aurait pu faire aussi bien et peut-être mieux que lui : “Notre Société retarde, disait-il ; elle devrait intensifier sa petite congrégation de Frères et en fournir, comme d’autres plus récentes, à tous les centres de Mission d’abord. Puis, dans les districts importants, ces Frères seraient procureurs, chargés du matériel qui absorbe trop de missionnaires-prêtres. Les apôtres n’agissaient-ils pas ainsi quand ils ont institué les diacres ! Nos vero orationi et ministerio verbi instantes erimus”.

    Catéchiste des vieillards. – Dans les dernières années de sa vie, ne prêchant plus à la chapelle, le P. Poulat s’était réservé l’instruction et la préparation au baptême des vieux et vieilles de l’hospice, œuvre fondée du temps de Mgr Chouzy, grâce à la générosité d’un bienfaiteur français qui avait fait un don expressément pour cela. On y acceptait, de préférence, les vieillards les plus âgés et les plus délaissés ; il est donc aisé de se représenter quelles difficultés leur Père spirituel rencontrait pour les faire s’assimiler les quelques notions nécessaires sur Dieu, l’âme et le but surnaturel de la vie. Le P. Poulat s’appliquait à éclairer leurs intelligences et à former chez eux une conscience de chrétien, car celle qu’ils avaient apportée avec eux avait été plongée pendant 60 ou 70 ans dans les ténèbres et la perversité du plus pur paganisme.

    Après des journées passées à répéter les mêmes questions et les mêmes réponses, le Père pouvait croire qu’ils avaient retenu quelque chose, mais, à la première question : “Combien y a-t-il de Dieu ?” l’un répondait “trois”, l’autre “deux”, et un troisième “il n’y a qu’un Dieu”. Tout le travail était à recommencer, travail d’autant plus long que le plus grand nombre ne connaissait aucun caractère chinois.

    Il faut bien dire que le Père ne parlait pas très correctement la langue ; il mélangeait facilement les deux dialectes “Hak-Ka” et “Cantonais”. Dans la même phrase il lui arrivait de prononcer le même mot tantôt dans un dialecte tantôt dans l’autre, ainsi pour le nom Paris il disait tantôt Pali et tantôt Palaï ; cela déroutait ces pauvres vieux non encore habitués à entendre cette langue déformée. Le P. Poulat regrettait de ne pouvoir parler aussi bien que ses confrères, et remédiait à ce défaut naturel en émaillant son langage de beaucoup d’exemples : “Je leur en dirai tellement, disait-il, qu’ils en comprendront certainement plus qu’ils n’en feront”. De fait, Dieu a béni le ministère du P. Poulat d’une façon si visible qu’à sa mort 5 districts existent où, il y a 20 ans, il ne s’en trouvait qu’un seul. Le bon Père avait confiance en la grâce d’en haut, et c’est pourquoi, sur le soir de sa vie, il ne se rebutait pas devant les difficultés de la prédication aux vieillards. Aussi quelle consolation pour lui quand les réponses des vieux étaient justes, quand ces rebuts du paganisme énonçaient enfin une de ces paroles de foi qui avait petit à petit pénétré et illuminé leur esprit et leur cœur !

    Sa conversation. – Elle était très intéressante, souvent émaillée de traits d’esprit placés à propos, de reparties vives et primesautières, de récits pleins d’imprévus et de réponses typiques qui clouaient son interlocuteur sans le blesser, le tout agrémenté d’une franche gaieté. Presque toujours, quand le sujet s’y prêtait, il terminait sur une pensée pieuse. Il aimait, avant tout, à parler de dévotion, des moyens de convertir les païens et de faire des chrétiens instruits et pratiquants.

    En voici deux exemples. – Un soir d’été, nous étions assis tous deux devant la résidence, regardant le beau ciel étoilé ; il me disait : “Ce n’est pas possible que Dieu ait créé ces énormes planètes, bien plus grosses que la nôtre, et tous ces milliers de mondes qui se meuvent dans l’espace, pour que le tout reste muet. Il doit y avoir des êtres, peut-être bien différents de nous, qui les peuplent et se servent de leur intelligence pour rendre gloire au Tout-Puissant et le servent bien mieux que nous. Quand nous serons immatérialisés, comme ce sera beau .de nous porter, en un clin d’œil, d’un astre à l’autre, de jouir de cette immensité qui nous entoure et que nous ne pouvons parcourir aujourd’hui, attachés que nous sommes à ce morceau de boue !” Je me permis quelques objections, alors lui, en guise de conclusion : “Dans peu de temps, nous verrons cela, il faut bien l’espérer. Allons nous coucher en attendant”.

    Son excellent cœur lui faisait parfois exagérer quelque peu les moyens humains pour la conversion des païens, et sa droite nature tout inclinée au bien le portait à croire qu’il suffit de connaître le droit chemin pour le suivre ensuite : “Prêchons, disait-il, en toute occasion, faisons le catéchisme, expliquons les commandements de Dieu et de l’Eglise, divulguons les bienfaits du ciel et l’amour du Sauveur pour les hommes, et nous aurons des chrétiens parfaits et fervents”. – Un tel, cependant, lui répliquai-je, n’était-il pas instruit ? qu’est-il devenu ? Tel autre connaissait bien la doctrine, il a mal tourné. Un autre, catéchiste éloquent, n’était pas non plus ignorant et il est tombé dans l’apostasie. Oui, la science est nécessaire, indispensable, c’est le fondement de l’édifice qu’est le chrétien, mais elle n’est pas tout l’édifice, vous en savez quelque chose, vous qui avez tant bâti”. – “C’est un fait que la grâce est nécessaire pour parfaire l’œuvre de l’homme dans le travail de conversion, répondait-il, alors c’est à nous à être des saints pour obtenir à nos chrétiens et catéchumènes cette grâce efficace qui entraîne la volonté et donne le goût des choses de Dieu. C’est au prêtre à la demander dans ses prières et à faire pression sur le cœur de Dieu par ses mortifications ou autres actions pieuses”. Et voilà le P. Poulat qui prenait des résolutions pour devenir un puissant entremetteur.

    Son affabilité envers les confrères. – Avec ses confrères, ou même avec des européens de passage, il était d’une affabilité qui gagnait tous les cœurs. Il se mettait en quatre, comme on dit, pour les héberger, et était aux petits soins avec eux. Sa table était à la disposition de tous et souvent il faisait lui-même le service. “Mais, mon Père, ne vous donnez donc pas tant de peine”. “Oui, vous avez bien raison, ça n’en vaut guère la peine, répondait-il en désignant la table déjà garnie”, et, pour inviter à se servir des petits superflus réservés aux grands jours, il disait avec son bon sourire : “Tout ce que vous voyez n’est pas caché”. Vers la fin du repas, il allait chercher dans un fond de placard une bouteille de vin de messe, vieille de 10 à 15 ans, ou une autre de liqueur du même âge, cadeaux de France ou de Chine qu’il avait cachés en attendant une occasion exceptionnelle de les remettre au jour. “Comment avez-vous donc pu garder si longtemps une si bonne bouteille ?” Il répondait en riant : “Il faut toujours réserver une poire pour la soif”. Pour moi, j’avais constaté sa façon de faire, et comme je ne suis pas tenu au secret, la voici : Quand son frère Pierre lui envoyait, avec des objets religieux, des friandises, des liqueurs ou autres extra destinés à la consommation, le P. Poulat en faisait aussitôt trois parts, la première qu’il servait ou distribuait tout de suite, une deuxième réservée pour le dimanche suivant, et la dernière qu’il mettait dans un endroit retiré et qu’il tâchait d’oublier. C’est celle-ci qui était exhibée dans les grandes occasions. Entre parenthèses, il faisait bien la même chose avec son argent, mais il ne pouvait arriver à le laisser vieillir comme il aurait voulu : “J’ai beau serrer mon argent, disait-il, et cacher la clef de mon coffre, je la trouve toujours !”

    C’était donc un plaisir pour les confrères de venir à Kouy-Hien voir le bon P. Poulat. L’âme et le corps y trouvaient leur profit. A côté des paroles d’édification, tous étaient contents d’entendre les bons mots du vieux Père, qui de son côté aimait aussi jouer des farces, “tirer des carottes” et même faire de joyeux “poissons d’avril”. Après quelques jours de détente, chacun reprenait le chemin de son district avec la joie dans le cœur.

    Construction de l’église de Kouy-Hien. – Projetée depuis 1898, cette construction faisait souvent les frais de nos entretiens. Pour une foule de prétextes, le P. Poulat hésitait, il voulait et ne pouvait se résoudre à commencer : il y avait le manque d’argent, puis le plan n’était pas encore au point, le terrain acheté n’était pas assez vaste, enfin il fallait démolir, ce qui l’ennuyait fort ; de plus, la perspective de voir une cinquantaine d’ouvriers chez lui, l’achat des matériaux, tout l’effrayait, si bien qu’il renvoya d’année en année jusqu’à la guerre européenne.

    En 1902, Mgr Lavest avait mis $ 4000 à sa disposition pour commencer l’année suivante, et le P. Poulat avait accepté. Mais, en 1903, il y eut dans la région de Kouy-Hien une famine épouvantable, un enfant de 4 ans s’échangeait contre un picul de riz, les habitants mouraient de faim, et les campagnes désolées par la sécheresse étaient abandonnées ; les chrétiens allaient fuir au loin et se disperser si la Mission ne venait promptement à leur secours. Les $ 4000 furent distribuées et la chrétienté fut sauvée, mais l’église resta en projet.

    “Et votre parole donnée, P. Poulat ! Et ce moyen de faire l’aumône avec l’argent d’autrui !” Oui, ce cas de conscience se posa dans la suite à son esprit et l’inquiéta quelques jours. Sa bonté et sa confiance en Dieu l’aidèrent à le résoudre sans accroc pour la justice : “Infidèle à ma parole, gaspilleur du bien de l’Eglise, disait-il, je puis être condamné par les hommes, mais je suis sûr d’être absous au tribunal de Dieu, même sans la contrition que je ne puis avoir. Je bâtirai l’église un peu plus tard, je le promets sur les Evangiles”. Et il ajoutait avec animation : “L’église est pour les chrétiens, et non pour Dieu qui n’en a pas besoin. Sans cet argent distribué à propos, nos chrétiens disparaissaient tous. A quoi alors aurait servi l’église ?”

    C’est alors qu’il écrivit des lettres pressantes à ses amis de France, surtout à son frère Pierre, pieux religieux des Petits-Frères de Marie, et à son cousin l’abbé Bonnard, curé d’une grande paroisse du diocèse de Lyon. Aidé de ces deux insignes bienfaiteurs, il eut tôt fait de reconstituer le capital dépensé pour les affamés, et l’argent fut placé à Hongkong “pour faire des petits, pour former la boule de neige”, comme il disait. “Je ne veux rien faire perdre à personne, je ne mourrai point, j’en suis persuadé, avant que mon église soit bâtie ; mais bientôt après, ce sera la fin de mon rouleau”. – “C’est peut-être pour cela que vous n’êtes pas pressé de la commencer”. Et il souriait.

    En 1920, il triompha de ses hésitations. Un plan lui fut proposé, qu’il approuva. Bois et briques arrivèrent petit à petit sur le chantier. La pioche attaqua les vieilles maisons chinoises, reliques des temps héroïques, qu’il n’osait démolir parce qu’elles avaient abrite nos premiers évêques et les autres confesseurs de la foi, ses aînés, lors de la persécution de 1885.

    Il était lancé. Son église, assez grande pour les besoins du district, s’acheva en pleine guerre civile, lors de l’invasion cantonaise de 1921-1922. En veine de construction, il bâtit un presbytère avec les dépendances, puis une école spacieuse pour 50 élèves, avec dortoir pour 30 lits. Il orna ensuite l’église de beaux vitraux et d’élégants autels, meubla maison et sacristie et plaça à l’une des deux tours une horloge monumentale, qui sonne les heures pour toute la ville, et une cloche de 200 kilogr.

    Le frère Pierre et le cousin Bonnard avaient fait tous les frais, ils avaient quêté pour le vieux missionnaire du Kouang-Si, et le produit des aumônes avait été assez élevé pour parer aux dépenses occasionnées par tant de transformations. Aussi le P. Poulat, par reconnaissance, plaça leurs portraits agrandis dans la salle principale de sa résidence, en face de ceux des anciens évêques du Kouang-Si.

    Pendant cette période de travaux matériels, l’église spirituelle continuait aussi à s’édifier. Après la guerre cantonaise, il y eut quelques conversions, qu’il encouragea en dépensant sans compter ni avec ses forces ni avec son argent. Catéchumènes des deux sexes affluèrent dans les deux écoles réservées à cet effet, l’instruction religieuse fut poussée autant que possible, il y eut jusqu’à 60 personnes à manger son riz : ces pauvres gens, indigents pour la plupart, ne pouvaient guère payer leur nourriture. Son cœur d’apôtre exultait quand nous faisions des baptêmes par groupes de 10 à 20 à la fois. Si quelques défections eurent lieu ensuite, la religion ne s’en implanta pas moins sérieusement dans plusieurs villages.

    Trois ans avant sa mort, il disait avec raison en voyant l’œuvre accomplie : “J’ai fait plus que je n’avais promis !”

    Histoire des vitraux. – Ils ont, en effet, leur histoire qui vaut la peine d’être racontée. Le premier plan ne comprenait que trois vitraux pour les trois fenêtres du chœur : “Nous n’avons plus beaucoup d’argent, il faut aller doucement, répétait-il souvent. On devrait y mettre l’image des trois martyrs du Kouang-Si”. L’idée était bonne, mais sans tarder elle évolua. “Il faut y placer trois martyrs français, au milieu le Bx Chapdelaine, martyrisé au Kouang-Si, et, de chaque côté, le Bx Néel du Kouy-Tcheou et le Bx Bonnard du Tonkin”. Ces deux derniers étaient cousins du P. Poulat. Le frère Pierre, toujours excellent intermédiaire, fut chargé de trouver un peintre et de poser en habits chinois devant l’artiste. Bref, tout réussit à merveille, les trois martyrs français habillés à la chinoise firent excellent effet. “Il nous faudrait bien aussi le Sacré-Cœur et la Ste Vierge, les deux autels latéraux leur étant respectivement consacrés”. Mon approbation ne me coûtant rien lui fut aussitôt acquise, et la commande faite. Puis, un mois plus tard : “J’ai une idée : nous devrions acheter de la grisaille pour les autres fenêtres avec les Saints Patrons des Missions de Chine, St Joseph et St François-Xavier, et les Apôtres en médaillon seulement”. Ainsi fut fait. Il restait les deux fenêtres au dessus de la grande porte de la façade, les seules encore privées de vitraux : “Si on y mettait les deux martyrs indigènes du Kouang-Si, le Bx Laurent et la Bx Agnès, ce serait splendide”. J’approuvais toujours. “Mais, Père Poulat, lui dis-je enfin, je crois bien que le tout doucement d’autrefois a pris l’allure de grande vitesse ! Et l’argent ?” – La Providence y a pourvu, n’ayez pas peur. Allons-y, c’est pour Dieu”. C’était encore le frère Pierre qui se chargeait de tout payer.

    On envoya donc au peintre verrier, pieux lyonnais ami des missions et travaillant pour elles à des prix de faveur, des photographies de Chinois et de Chinoises, pour prendre le physique de l’un et les habits de l’autre, et produire ainsi quelque chose de tout à fait couleur locale. Les croquis furent bientôt prêts et le prix fut fixé avec promesse de livraison pour la fin de 1923, lorsqu’un fâcheux incident faillit tout compromettre.

    L’artiste, surchargé par trop de travail à faire pour les régions dévastées du Nord de la France, ne put tenir parole si vite. Le P. Poulat écrivit lettres sur lettres, le Frère Mariste pressait le pauvre peintre. On s’irrita de part et d’autre, des mots peu aimables furent peut-être prononcés, bref, tous les croquis furent rendus au frère Pierre. Celui-ci embarrassé écrivit aussitôt la chose au missionnaire qui, plus embarrassé encore, chercha sans tarder une solution à l’amiable. Pendant plusieurs semaines, ce problème servit de thème à nos conversations : “Comment reprendre les relations commerciales avec ce peintre qui les avait brisées si carrément ? Fallait-il faire des excuses ? Qui les ferait ?” Le Père s’accusait bien d’avoir trop poussé son frère.

    Un jour, tout joyeux, se frottant les mains, il entre dans ma chambre et me dit : “J’ai trouvé la solution. Je vais agir à la chinoise. J’achète un service à thé en porcelaine de Chine, je l’envoie à l’artiste mécontent, j’y joins une bonne lettre louant ses premiers vitraux qui sont, de fait, fort bien et pas trop chers, je lui dirai un mot d’excuse et de regret. Vous verrez qu’il sera gagné et content”. – “Alors, pour le coup, vous voulez raccommoder les verres cassés avec de la porcelaine de Chine, croyez-vous que ça collera ?” Il confia la chose à St-Antoine, et, de fait, tout se passa comme il avait prévu, les deux vitraux furent exécutés et ils sont actuellement en place.

    Deux autres détails à se sujet ne manquent pas d’intérêt.
    Le peintre avait représenté le Bx Laurent Pe et la Bse Agnès Tsao de façon. que la face de l’un regardât celle de l’autre, c’était gentil, mais pas chinois. Le P. Poulat sauvegarda la pruderie chinoise et la couleur locale en plaçant les vitraux de façon que les deux personnages, homme et femme, se tournent le dos.

    Par ailleurs, le portrait du Bx Chapdelaine, au milieu du chœur, finit par paraître avoir usurpé la place d’honneur, il le changea avec le vitrail du Sacré-Cœur. Quand je vis la modification, je lui dis : “Vous êtes plus heureux que la femme de Zébédée !” – “Comment cela?” – “Vous savez bien, elle demanda, sans l’obtenir, au Sauveur de placer ses deux fils l’un à sa droite l’autre à sa gauche. Vous, vous avez réussi à y mettre vos deux cousins !”

    Ses travaux apostoliques. – Pour donner une base fixe comme point de départ, je transcris la page de son compte-rendu de 1888, telle que je la trouve dans ses vieux cahiers. Auparavant, il ne s’était occupé que de regrouper et de sauver ce qu’il avait pu des débris de la tourmente de 1885 ; au sud du fleuve, les résidences de la campagne étaient incendiées, les catéchumènes s’étaient tous retirés, les chrétiens se cachaient et n’osaient pratiquer une foi qu’ils avaient peut-être encore dans leurs cœurs.

    Deux points minuscules commencèrent à émerger des ruines, en 1888, Sampankiao et Tavoutong : Chrétiens = 123, dont pratiquants = 91, indifférents = 32.

    Tout resta dans l’indécision et l’obscurité pendant 4 ans, jusqu’en 1892, année où la séparation se fit plus nette entre les ténèbres et la lumière. Lisons plutôt :

    Année 1892

    Kouy-Hien 36 chrétiens et 9 catéchumènes
    Sampankiao 31 ,, 4
    Taivoutong 40 ” 3
    Yonglam 19 ” 2
    Tongpi 13 ”
    Wangchan 14 ”
    Wangleang 9
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    Total 152 chrétiens et 27 catéchumènes.


    Tongpi, au nord du fleuve, n’avait pas tant souffert de la persécution, mais il fut tellement refroidi que le P. Chouzy, qui en était chargé, l’appelait son purgatoire. Cette chrétienté de plus de 50 baptisés finit bientôt par s’éteindre dans l’indifférence et l’apostasie. Son nom disparut de la carte religieuse du Kouang-Si, et quelques individus, froids rejetons d’une souche morte, s’en allèrent plus au nord, à Lo-Mei et à Tchongpin, où ils se réchauffèrent au contact de nouveaux convertis.

    Taivoutong, à partir de 1895, fut séparé pour former le district de Watlam.

    Yonglam fait partie, avec une ou deux familles très peu chrétiennes, du district actuel de Paksha.

    Wangleang, qui apparaît en 1892, donna quelques espérances, puis l’orgueilleuse conduite du chef de la chrétienté la fit péricliter et elle donna dans la suite bon nombre d’apostats.

    Il est à remarquer que les chrétientés ayant subi la persécution sont tombées petit à petit dans l’indifférence, comme si un souffle pestilentiel avait flétri et séché les âmes. Malgré tous les soins dont elles furent ensuite entourées, elles n’ont jamais pu se relever comme groupements sérieux. Cependant il se trouva quelques bonnes familles qui, obligées de quitter leur pays persécuteur et inhospitalier, s’en allèrent ailleurs et restèrent chrétiennes.

    Ce qu’il y a de plus sérieux date de ce siècle : Pangten 1898, Seleou 1899 Shamly 1900, Tchongtsin 1910. Quelques villages sont venus s’y joindre en 1912. De plus, en 1926, le district de Kouy-Hien a cédé à celui de Pitchouktong 180 chrétiens de plusieurs villages situés non loin de ce centre où habite un missionnaire.

    Malgré toutes les pertes et les partages successifs, le district de Kouy-Hien s’est maintenu florissant sous la direction du P. Poulat, et en 1927 on y a compté encore 1200 chrétiens.

    C’est peu, hélas ! vu les énergies dépensées et le temps employé. C’est beaucoup, si l’on considère les obstacles surmontés, entre autres : une opposition vigilante contre la religion qui dure depuis la fondation de la Mission, une période trop rapprochée de la persécution, dont les effets néfastes se firent sentir longtemps à cause du refus persistant des autorités chinoises à nous rendre justice, la peste qui vint à diverses reprises désorganiser les familles en enlevant prématurément leur chef, la famine qui fit deux fois déserter le pays, des inondations fréquentes et de mauvaises récoltes qui réduisirent à la misère noire plusieurs villages chrétiens, les guerres intestines et continuelles qui attirèrent les jeunes gens pauvres et sans travail. Tous ces fléaux ont passé pendant la vie du P. Poulat. Grâce à son énergique confiance en Dieu et à ses prières ferventes, grâce aussi aux aumônes spirituelles et temporelles reçues du pays de France, il sut et put mettre son district sur un pied stable qui facilite la tâche à ses successeurs.

    Santé délicate du Père. – On est étonné qu’avec la constitution si faible, la santé si délicate qu’on lui a connue, le P. Poulat ait pu tant travailler et rester actif presque jusqu’au bout.

    Il demeura à Kouy-Hien pendant 40 ans, et l’idée de le changer de poste ne vint jamais à l’esprit de ses Supérieurs, sauf une fois cependant.

    Mgr Lavest, qui l’estimait et l’aimait comme un vieux compagnon d’armes, voulant l’avoir à Nanning à ses côtés, me demanda un jour si le P. Poulat, avec ses qualités d’esprit et de cœur, ne ferait pas bien au Séminaire. Je ne fus pas de cet avis, car je craignais que sa faible santé, loin de s’accommoder d’un tel changement, ne pût résister aux émotions de la séparation d’avec ses chrétiens et à la modification de ses habitudes.

    Le P. Poulat nous a raconté qu’à l’âge de 6 ans, pris par la fièvre typhoïde, il resta couché pendant 4 mois, de l’automne au printemps, son corps était devenu si maigre et décharné que les os perçaient la peau en plusieurs endroits.

    Quand il partit pour la Chine en 1884, il eut l’émotion d’entendre le bon et vieux Dr Révillou lui annoncer gravement qu’il ne passerait pas la mer.

    Pendant son apostolat, il se vit souvent “à la fin de son rouleau”, comme il disait. A plusieurs reprises, il envoya ses dernières volontés à sa famille, lui donnant rendez-vous au ciel.

    Plusieurs fois il alla au sanatorium de Hongkong pour se soigner, sans que les résultats fussent appréciables : J’y suis allé avec deux maladies, racontait-il, et en suis revenu avec quatre”. Pour le remettre, il aurait fallu refaire entièrement son être physique.

    Toute sa vie sur le bord de la tombe, il vit s’y coucher un grand nombre de ses confrères plus forts et moins âgés que lui. La Providence voulait sans doute nous montrer qu’un missionnaire faible de santé peut faire beaucoup pour les âmes, quand il le veut réellement.

    Timidité du Père. – Cet homme d’une confiance à toute épreuve, d’une volonté tenace et persévérante, était en même temps d’une timidité telle qu’il avait de la peine à tenir ses nerfs devant le danger. Son caractère ne gagna rien en audace dans les épreuves douloureuses où Dieu se plut à le faire tomber.

    Installé depuis peu dans son premier poste à Tongtchong, près de Changse, il dut fuir la persécution avec le P. Renault à travers les forêts des Cent-Mille-Monts.

    Parti ensuite à Hongkong, comme les autres missionnaires du Kouang-Si, il fut, en rentrant dans sa mission, pillé sur le bateau et perdit tous les beaux ornements donnés par les amis de France, il ne put garder que son chapelet, retrouvé sur le pont après le départ des pirates.

    A peine arrivé dans la région de Kouy-Hien, il se trouva encore dans une de ces attaques furieuses dirigées par les païens des environs contre les missionnaires : le P. Lavest repoussa les assaillants avec ses gens, pendant que le P. Poulat, nouveau Moïse, priait à la chapelle.

    Le calme revenu, il se fixa dans la ville de Kouy-Hien, où il put à peu près vivre en paix. Deux ou trois fois cependant, il y eut des alertes assez vives, des menaces de pillages, des pillages et des incendies. il avait beau dire qu’il avait une cachette sûre, il n’en était pas plus audacieux quand éclatait le danger.

    Dans des affaires de moindre importance où il fallait faire montre d’un peu de sévérité, tenir un langage ferme, s’il y avait une réprimande à donner ; une réclamation où il prévoyait quelque résistance, il n’osait : la peur de blesser ou d’être vaincu dans la lutte le paralysait d’avance. Il nous déléguait alors volontiers, nous recommandait de parler dur, de tenir bon, lorsque, de son aveu, il n’en aurait rien fait. Sa bonté, d’un côté, sa timidité, de l’autre, l’empêchaient de trancher les cas ardus et épineux, il préférait implorer la lumière du ciel dans un coin de la chapelle pendant que l’affaire s’arrangeait.

    Nul n’est parfait en ce monde, les saints ont eu leurs défauts dont ils ont souffert les premiers. L’exemple du P. Poulat prouve que partout, même dans les Sociétés de missionnaires, même dans des Missions difficiles et troublées comme l’a été de tout temps le Kouang-Si, il y a place pour des missionnaires à caractères bien différents. Les apôtres “genre Chicard” ont rendu de grands services, mais d’autres, qui n’ont rien du chevalier, peuvent comme eux être de bons instruments de conversions. Ce qui importe surtout, c’est un fonds de piété sérieux, un solide jugement et la ferme volonté de vouloir toujours et partout semer la vérité ! Tous ceux qui ont connu le P. Poulat souhaitent de rencontrer souvent des confrères de sa trempe, qui font le bien sans bruit, et dont les vertus sont si apparentes qu’elles arrivent à voiler en partie les faiblesses.

    FRANÇOIS-MARIE LABULLY,
    Miss. apost. du Kouang-Si.


    1928/281-297
    281-297
    Labully
    Chine
    1928
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