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Tonkin : Les Martyrs de Ke-Lang

Tonkin : Un Episode ignoré de la grande Persécution Les Martyrs de Ke-Lang
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    Tonkin :
    Un Episode ignoré de la grande Persécution
    Les Martyrs de Ke-Lang
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    Dans laprès-midi du 20 Février 1919, je recevais la visite inopinée du Père Khâm, prêtre annamite, curé de la paroisse de Ke-Láng : Père, me dit-il, je viens vous prier de descendre au plus tôt à Ke-Láng. Hier deux notables du village de Phúc-Trạch sont venus mannoncer quon allait creuser le canal sur lemplacement dun ancien enclos où sont morts de faim et ont été inhumés quelques chrétiens, lannée de la grande dispersion. Ce sont deux païens qui mont prévenu ; mais ils ont lair de braves gens et ils assurent avoir été témoins du fait. La confirmation de ce souvenir vivant dans la contrée de Phúc-Trạch ma été aussi donnée par un chrétien employé dans lentreprise de terrassement du canal. Veuillez donc venir au plus tôt, car les travaux avancent rapidement et ils sont déjà commencés tout autour de cet enclos.

    Cette nouvelle ne me surprenait pas. Je savais que la persécution de 1861-62, celle-là même qui avait procuré la gloire du martyre aux BB. Vénard et Néron, avait sévi dune manière terrible dans nos chrétientés de la province de Thanh-Hoá. Par ailleurs jétais à Huu-Lê même, témoin des grands travaux quon venait dentreprendre pour faciliter lirrigation de cette contrée trop souvent éprouvée par la sécheresse.

    Bref, après quelques explications, jacceptai daller enquêter sur place dès le lendemain. Le P. Khâm devait rentrer de suite ; il préviendrait ses chrétiens de se tenir prêts à venir nous aider et il préparerait le matériel nécessaire à lexhumation projetée.

    A mon arrivée près de Phúc-Trạch, on me montra le lieu désigné : cétait un terrain inculte, au milieu des champ qui séparent ce village de ceux de Bất-Nãi et de Đông-Não, ses voisins. Dans le pays, les habitants, tous païens, lappellent le Ma-Gia-tô (tombeau de Jésus, ou mieux tombeau des adorateurs de Jésus), ou encore le Cồn-Gia-tô (tertre dés adorateurs de Jésus). Tout à fait à lextrémité de ce terrain, on remarquait une parcelle de terre ayant la forme dun rectangle de 14 mètres de long sur 7 mètres de large et entourée dun fossé continu. Ce fossé sétait quelque peu comblé, toutefois il indiquait toujours clairement le pourtour de lenclos.

    Au sud et à louest, cette parcelle est contiguë aux rizières des villages de Đông-Não et de Bất-Nãi, tandis quà lest et au nord elle se rattache à celui de Phúc-Trạch par une bande de terrain trop élevé pour y permettre la culture du riz. Une partie de ce terrain est occupée par des jardins ; le reste, laissé en friche, sert à la fois de pâturage et de lieu de sépulture. A quelques pas vers le nord-ouest sétend un assez vaste marécage.

    Une maigre végétation recouvre ce terrain : un tapis dherbe sous quelques arbrisseaux rabougris. Rien nindique plus lemplacement des sépultures.

    Pendant que quelques chrétiens, amenés par le P. Khâm et arrivés avant moi, commençaient à débroussailler le terrain, recherchant les indices qui pourraient nous guider, je me faisais conduire chez un des notables de Phúc-Trạch qui nous avaient prévenus. Le P. Khâm maccompagnait. Nous fûmes reçus de la meilleure façon. Cétait un nommé Lê vǎn Hậu, âgé de 66 ans. Sa figure était sympathique et il paraissait enchanté de notre présence. Contrairement à tant dAnnamites païens, si réservés devant les étrangers, celui-ci parlait volontiers des sujets qui nous intéressaient. Je me rendis compte que cet homme avait une instruction qui dépassait fort la moyenne de celle de ses compatriotes ; mais son accueil franc et plein de bonhomie, ses manières aisées, tout métonnait chez ce bon villageois. Je lui demandai quelques renseignements sur sa vie passée.

    Il était originaire de Phúc-Trạch même, me dit-il, et lors du drame de 1861-62, il était tout jeune, 8 à 9 ans environ. Cependant il se souvenait bien des événements de ce temps déjà lointain. Plus tard, en fils de bonne famille, il étudia les caractères et fut de longues années employé dans les bureaux des mandarins de la province. Enfin, à la mort de ses parents, il était revenu dans son village natal pour y continuer la lignée familiale.

    Ainsi tout sexpliquait. Au contact des Européens et des chrétiens rencontrés dans les prétoires, Lê vǎn Hậu avait parfait son éducation : il savait recevoir avec dignité et converser avec abandon, sans aucune de ces réticences si gênantes dans une enquête sérieuse.

    Du reste, je ne pus douter longtemps de sa bonne foi. Sa figure portait lempreinte de la sincérité et, riche, il ne pouvait avoir intérêt à nous tromper. Pendant trois jours il sera pour nous lhôte le plus attentionné et le guide le plus dévoué. Quels motifs lavaient poussé à nous prévenir de ce drame, dont les chrétiens avaient perdu le souvenir ? Je le lui demandai : Cest me répondit-il, que les travaux du canal vont bouleverser le terrain. Ici même je loge depuis quelques semaines un chrétien (le nommé Mai, ancien élève du Père Ho-an), et cest à lui que jai raconté tout dabord lhistoire du Ma Gia-tô. Il me dit daller prévenir le curé de la paroisse de Kẻ Láng. Au conseil des notables du village, les avis étaient partagés ; mais jai toujours soutenu que nous navions rien à craindre des Pères et que les chrétiens seraient heureux de venir relever les corps de leurs frères inhumés dans ce lieu inculte. Nétait-ce pas le plus raisonnable? Qui, parmi nous, eût osé se permettre de toucher aux restes de ces chrétiens ? Ces raisons ont fini par lemporter et le conseil ma désigné, avec lancien maire Lê vǎn Tiến, pour aller prévenir le P. Khâm de Kẻ Láng et demander laide des chrétiens. Je savais bien, ajoutait-il triomphant, que vous seriez heureux de connaître cette histoire, que vous viendriez vite nous aider et que personne nen souffrirait de dommage.

    Je remerciai mon interlocuteur de son heureuse inspiration, qui réjouissait beaucoup les chrétiens, et lui donnai lassurance que nous nétions point venus nous venger, que nous voulions simplement honorer nos morts. Au reste, nétait il pas évident que les fils nétaient aucunement responsables des actes de leurs pères, dautant plus que ceux-ci navaient agi que par ordre du roi et des mandarins de ce temps ?

    Cest alors que lancien maire Lê vǎn Tiến vint nous rejoindre chez Lê vǎn Hậu. Cétait un petit vieillard de 73 ans, très sourd, du moins en apparence. Il paraissait défiant, le bon vieux. Il voudra bien admettre tout ce que dira Lê vǎn Hậu ; mais il ne sengagera pas lui-même dans la voie des confidences, et mes exhortations, aussi bien que celles du Père Khâm, ny changeront rien. Cela nétonnera point ceux qui connaissent lâme annamite, si facilement soupçonneuse.

    Il fallait donc se rabattre sur le plus communicatif des deux témoins : je priai Lê vǎn Hậu de nous raconter ce quil savait de lhistoire du Ma Gia-tô.

    Cétait lannée de la grande dispersion des chrétiens, les mandarins exilèrent au village de Phúc-Trạch un groupe de fidèles. Suivant lédit du roi, au village incombait la charge de les garder. Ils devaient être enfermés rigoureusement et lon ne devait les laisser approcher par personne.

    Les chrétiens quon nous envoyait étaient tous des barquiers dont jignore le lieu dorigine. Ils étaient une douzaine, tous des hommes dans la force de lâge. Je me souviens du nom de trois dentre eux : ils sappelaient Đệ, Vực et Huỳnh.

    Au commencement, on laissa une certaine liberté à ces pauvres chrétiens : ils nétaient enfermés que la nuit et, pendant le jour, ils pouvaient circuler librement dans lintérieur du village. En échange de leurs services, ils recevaient quelques aliments qui leur permettaient de vivre. Nous les reconnaissions à la cangue légère quils portaient et aux caractères chinois gravés sur leurs joues.

    Ils étaient ici depuis plusieurs mois, quand le nommé Huỳnh disparut un jour. Nous dûmes aller prévenir le préfet de Phủ Thọ Xuân. Les mandarins vinrent enquêter sur place. Ils ordonnèrent de punir sévèrement les chrétiens, de les tenir enfermés de façon rigoureuse et de veiller sur eux jour et nuit. Pour sa négligence passée, le village eut à payer une amende de cent ligatures. De plus, il fallait retrouver le fugitif sous peine dune nouvelle amende.

    Des recherches furent entreprises de tous les côtés et, après plusieurs jours, on le retrouvait caché dans une petite grotte du rocher de Mục Sơn, à vingt kilomètres de Phúc-Trạch. Il fut réuni à ses compagnons dinfortune.

    Pour obéir aux ordres des mandarins, qui avaient décidé de laisser mourir de faim le groupe de chrétiens tout entier, et pour faciliter la garde, les notables du village firent élever une petite cabane dans la campagne, à lextrémité du territoire. Elle était entourée dune palissade infranchissable et dun fossé très profond où pénétrait leau du marécage voisin. Cest lenclos que vous avez vu en arrivant. Là tous les chrétiens furent enfermés et constamment gardés à vue.

    Dans cette prison, la faim se fit bientôt sentir. De temps à autre mourait un de ces malheureux et leurs gardiens faisaient alors parvenir aux survivants quelques outils pour linhumer dans lintérieur de lenclos.

    Le supplice avait duré environ trois mois quand, des trois derniers survivants, deux moururent presque en même temps, et le dernier prisonnier, très affaibli, ne pouvait les ensevelir. Les gardiens durent ouvrir la clôture et une corvée de jeunes gens alla enterrer les deux corps.

    Il ne restait plus que le nommé Vực. Où lui permit de sortir et de demeurer dans le village. Quelque temps après, il fut autorisé par les mandarins à rentrer dans son pays dorigine.»

    Jusquici seul Lê vǎn Hậu avait parlé. Lancien maire, Lê vǎn Tiến, se contentait de confirmer la déposition de son compatriote. Il nous fut impossible de lui faire compléter le récit. Il était pourtant le plus âgé et il devait avoir une quinzaine dannées à lépoque de cette persécution. Est-ce prudence ou ignorance ?

    De guerre lasse, il fallut revenir à Lê vǎn Hậu. Je lui demandai alors ce que les habitants de Phúc-Trạch avaient pensé de la conduite de ces chrétiens si malheureux : quelquun dentre eux, poussé par la souffrance, navait-il pas voulu apostasier ? Il me répondit :

    « Cétaient de pauvres gens, arrivant de leurs barques, connaissant fort peu nos habitudes de laboureurs. Ils étaient simples, doux et tranquilles. Pourquoi faut-il que lun deux, en sévadant, fût cause de tout le mal dont les autres eurent tant à souffrir ? Ici personne nessaya de les faire apostasier et aucun deux ne fit jamais une avance pour cela. Au milieu de leurs souffrances, ils priaient ensemble, sencourageant mutuellement et se rendant des services réciproques.

    Voilà ce que japprenais de la bouche de cas deux païens, témoins oculaires des faits. Me disaient-ils toute la vérité ? Navaient-ils pas des motifs pour me cacher quelques incidents de cet horrible drame ? Nous sommes chez ce bon peuple annamite, qui a résolu depuis longtemps le problème de ne pas dire toute la vérité, surtout quand celle-ci peut être gênante, sans toutefois tomber dans le mensonge.

    Enfin jen savais assez pour deviner lhéroïsme des chrétiens prisonniers à Phúc-Trạch et déjà je pouvais placer le drame au printemps de lannée 1862, puisque la persécution finit cette année-là, après la paix signée avec la France à la suite de lexpédition de Cochinchine.

    Jinvitai les deux témoins a maccompagner sur lemplacement de lenclos : leurs renseignements pouvaient nous être utiles et faciliter les recherches. Ils acceptèrent volontiers la proposition.

    De retour au Ma Gia-tô nous trouvions le terrain déblayé ; les chrétiens avaient même commencé à ouvrir une tranchée au centre de lenclos, mais aucun indice navait encore été relevé.

    Tout en faisant continuer la tranchée vers la partie méridionale, je cherchai à obtenir quelques renseignements complémentaires. Les deux témoins saccordèrent à fixer lendroit de la porte ; elle était au milieu de la clôture du côté oriental. Après la réclusion du groupe des prisonniers, elle fut barricadée solidement et les veilleurs se tenaient en dehors. Ils purent déterminer aussi lemplacement approximatif de la cabane ; mais, quant au lieu des tombes, ils ne pouvaient rien dire. Ni lun ni lautre navait assisté aux inhumations et plus tard une crainte superstitieuse les avait tenus éloignés de cet enclos quils croyaient maudit. La cabane et la palissade étaient tombées delles-mêmes, recouvrant le terrain quenvahirent les herbes folles et, quand le bois disparut, on ne voyait déjà plus le tertre des tombes. Cependant il était certain que les corps étaient tous enterrés dans lintérieur de lenclos parfaitement délimité par le fossé qui lentourait.

    Cest vers ce moment que, en continuant de creuser la tranchée vers langle sud-ouest, nous découvrîmes les restes du premier corps. Il était enterré assez profondément, soit un mètre environ, ce qui est la moyenne ordinaire des sépultures en Annam. Les fouilles furent poussées avec précaution. Les ossements, très endommagés, étaient recueillis et mis à part ; tous les autres indices devaient mêtre livrés et le P. Khâm en prenait note immédiatement. Près de ce corps, nous ne pûmes trouver que quelques restes de ferrements fortement oxydés et une dizaine de sapèques de cuivre en état de conservation variable : les unes presque inaltérées, les autres avariées par la rouille.

    La découverte de ces sapèques nétait pas faite pour me rassurer. En Annam, seuls les païens ont coutume de déposer dans les fosses quelques pièces de menue monnaie pour permettre au défunt de payer son écot au passeur de lAchéron bouddhique ; les chrétiens doivent sabstenir de cette coutume superstitieuse. Mais pourquoi trouvions-nous des sapèques ici ? Nétait-ce pas un tombeau païen ?

    Par ailleurs, les débris de fer prouvaient-ils quelque chose ? Doù pouvaient-ils venir ? Au premier abord, je fus tenté de ny voir que des restes dun cercueil. Jen fis même ouvertement la remarque. Mais aussitôt chrétiens et païens se récrièrent avec ensemble : Vous ignorez donc que les cercueils ne sont point cloués ; les différentes pièces qui les composent semboîtent simplement par un système de tenons et de mortaises. Cest vrai, et je me souvins alors davoir admiré lingénieux système employé par les menuisiers annamites pour agencer les diverses parties des cercueils. Mon objection portait certainement à faux, mais elle provoqua les explications nécessaires : ces débris étaient les restes des échelons de fer qui fermaient la cangue du malheureux chrétien inhumé en cet endroit.

    Tant que les chrétiens vécurent dans le village, massuraient les deux témoins toujours présents, ils ne portaient que des cangues légères ; mais, quand la séquestration fut décidée, ils échangèrent cette cangue contre une autre très lourde en bois ouvragé. Les pièces de cette nouvelle cangue étaient solidement reliées par des échelons en fer forgé. Ces échelons étaient rivés avec soin aux extrémités, de façon à rendre inutiles les efforts faits pour se débarrasser de la cangue ; ainsi, pour les chrétiens, se trouvaient réduites les chances possibles dévasion. Dailleurs, ajoutaient les deux témoins, il est certain que les corps furent ensevelis sans cercueil.

    Les chrétiens présents étaient tous du même avis et ne trouvaient quun motif de plus à persévérer dans leurs recherches : ils avaient trouvé le corps dun martyr enterré avec sa cangue.

    Quant aux sapèques, il y avait une explication très probable. Ne mavait-on pas dit que les derniers chrétiens morts dans lenclos avaient été inhumés par les gens du village ? Pourquoi ceux-ci, tous païens, nauraient-ils pas déposé ces pièces de monnaie dans la tombe pour se concilier lâme du défunt et lempêcher de leur nuire ? Laider à payer le voyage doutre-tombe, nétait-ce pas léloigner du lieu de sa mort ? Cette explication est admissible, comme peuvent en témoigner tous ceux qui connaissent lâme des Annamites païens et les superstitions rituelles de leur culte funéraire. Sans doute, une croix ou une médaille sainte aurait été un indice plus précieux et plus sûr, mais les prisonniers de Phúc-Trạch en avaient-ils ? A cette époque les objets de piété étaient rares et les mandarins ne les auraient sans doute pas tolérés sur les détenus.

    Tout en conversant avec les notables du pays, jappris quil y avait encore plusieurs autres témoins oculaires dans les environs. Ils men citaient trois en particulier : deux anciens maires de Phúc-Trạch, qui avaient jadis pris la garde près de cet enclos, et une vieille femme qui habitait actuellement le village de Bất Não. Jenvoyai de suite un catéchiste, Pierre Lý, de la paroisse de Kẻ Láng, les visiter chez eux.

    Il se rendit dabord chez la vieille femme de Bất Não, et elle nous rejoignait bientôt au Ma Gia-tô. Cest une nommée Thị Chớn, âgée de 80 ans ; elle avait donc 22 ans lors de la persécution. A cette époque elle tenait une auberge au marché de Phúc-Trạch (ou Chợ Neo) et elle nous assura se souvenir fort bien des chrétiens exilés lannée de la grande dispersion. Maintes fois à ceux du village elle avait fait laumône dune écuelle ou dune galette de riz, et elle y ajoutait volontiers une tasse de thé. Après leur détention, elle ne soccupa plus deux ; elle ne savait rien de ce qui sétait passé dans lenclos, si ce nest ce que tout le monde racontait, comme en avait déjà déposé Lê vǎn Hậu. Je remerciai cette bonne vieille de ses aumônes aux prisonniers de 1862.

    Des deux anciens maires contemporains du drame : lun, nommé Lê trọng Thịnh, âgé de 73 ans, était absent, lautre Lê hì Bằng, âgé de 84 ans, était malade. Jallai le voir le lendemain. Il nous confirma le récit des autres témoins et reconnut avoir pris la garde à lenclos des chrétiens. Il devait avoir 26 ans à lépoque ; comme tous les corvéables du village, il avait dû remplir cette fonction à plusieurs reprises. Cependant il ignorait lendroit exact des sépultures : les premiers morts avaient été ensevelis par leurs compagnons et il navait pas fait partie de la corvée qui avait enterré les derniers défunts.

    Dans la soirée du premier jour, en poursuivant nos recherches le long du fossé occidental, nous découvrîmes les restes de deux nouveaux corps. Aucun indice spécial ne put être retrouvé dans les fosses. Nous remarquions toutefois que celles-ci étaient peu profondes, à peine 50 centimètres de la surface.

    Mais il se faisait tard et nous dûmes arrêter les travaux pour rentrer avant la nuit.

    Le lendemain, nous revenions de bonne heure à lenclos. Les travailleurs, divisés en deux équipes, continuaient les fouilles de chaque côté de la tranchée ouverte la veille. Les recherches dans la partie sud-est ne donnaient aucun résultat, mais les travaux entrepris au nord ouest faisaient bientôt mettre à jour lemplacement dun foyer, qui se trouvait à lextrémité nord de lancienne cabane. Parmi les cendres et les débris de charbon, nous retrouvions deux lames de couteau, du genre de ceux que les Annamites emploient pour le travail ordinaire de la cuisine. Ça et là, nous pouvions remarquer quelques débris informes de poterie vulgaire.

    Derrière ce foyer, nous parvenions presque de suite auprès de deux autres corps sommairement inhumés.

    Cest alors que les recherches me parurent confirmer les dépositions reçues. Ces fosses si peu profondes devaient être celles que les pauvres chrétiens avaient dû creuser eux-mêmes pour leurs compagnons décédés. Aussi, tout en surveillant les travailleurs, je résolus de faire un croquis général des terrains environnants, afin dêtre en mesure de retrouver lemplacement exact de lenclos après le bouleversement inévitable quil allait subir du fait de lexécution des terrassements du canal. Sans en rien dire à personne, je mesurai en marchant les environs, prenant quelques points de repère : diguettes de champs, clôtures de jardins, en dehors du périmètre concédé pour le canal.

    Ces mesures prises et le croquis relevé, je me rapprochai de lenclos. Un peu fatigué, je massis à lécart sur un petit tertre, reste de lancien remblai entourant la prison. Là je songeai à lhorreur du drame de 1862 et à ces héroïques chrétiens qui avaient souffert pour notre Religion.

    Les barquiers de la province de Thanh Hoá forment une intéressante corporation, ayant ses us et coutumes, son organisation légale particulière. Au point de vue administratif, cette corporation nautique est connue sous le nom de canton flottant, qui a son chef et ses notables spéciaux ; il comprend toute la population qui naît, vit et meurt dans les jonques, barques et radeaux qui sillonnent les cours deau de la province entière. Ces gens sont continuellement sur leau : une barque, souvent fort petite, leur sert de maison dhabitation avec ses dépendances. Ils vivent du produit de la pêche et des transports de marchandises quils font pour les commerçants des environs.

    Ce sont pour la plupart des gens simples, paisibles, assez peu débrouillards, nentendant pas grandchose aux affaires. Un bon nombre dentre eux sont chrétiens. Ils se montrent très dévoués à leurs prêtres et souvent, lors des persécutions, ils les sauvaient en les prenant dans leurs embarcations, quils conduisaient dans des lieux écartés.

    Mais lédit de 1861 avait considérablement aggravé la situation des simples chrétiens. On ne se contentait plus de traquer les pasteurs et les chefs, puisque les chrétiens même devaient tous être arrêtés, bannis et dispersés, aux termes de lédit royal.

    Voici, daprès M. Louvet, dans son ouvrage la Cochinchine religieuse, la traduction de cet édit :

    Article I. Tous ceux qui portent le nom de chrétiens, hommes ou femmes, riches ou pauvres, vieillards ou enfants, seront dispersés dans les villages païens.

    Article II. Tout village païen est responsable de la garde des chrétiens quil aura reçus, dans la proportion dun chrétien sur cinq païens.

    Article III. Tous les villages chrétiens seront rasés et détruits ; les terres, jardins et maisons seront partagés entre les villages païens dalentour, à charge pour ceux-ci den acquitter les impôts.

    Article IV. Les hommes seront séparés des femmes ; on enverra les hommes dans une province, les femmes dans une autre, afin quils ne puissent se réunir ; les enfants seront partagés entre les familles païennes qui voudront les nourrir.

    Article V. Avant de partir, tous les chrétiens, hommes, femmes et enfants, seront marqués au visage ; on gravera sur la joue gauche les deux caractères : Tà Đạo (religion perverse) et sur la joue droite, le nom du canton et de la province où ils sont envoyés, afin quils ne puissent senfuir.

    La province de Thanh Hoá se glorifie dêtre le lieu dorigine de la dynastie régnante ; elle a aussi le privilège dêtre toujours administrée par un prince de la famille royale. Cest dire si les mandarins de cette province durent apporter une ardeur impitoyable à faire exécuter cet inique édit.

    Des pièges furent tendus de tous côtés et les chrétiens arrêtés en masse : les malheureux proscrits navaient plus droit à la compassion. Pourtant le nombre des fidèles était si grand quon ne put toujours appliquer complètement cet édit barbare ; les prisons étaient pleines et en certains endroits les mandarins durent se contenter darrêter les hommes seulement. Dans les prétoires on gravait les lettres infamantes sur les joues des proscrits : cette opération était faite par des scribes armés de tessons de porcelaine bien aiguisés ou de poinçons de fer rougis au feu. Puis, pendant que les principaux notables chrétiens étaient gardés dans les prisons, la masse des fidèles était envoyée en exil dans les villages païens. Cétait vraiment la grande dispersion.

    Les prisonniers de Phúc-Trạch étaient un groupe de ces vaillants chrétiens. Tout ce que nous savons deux nous était transmis de la bouche même des fils de leurs geôliers, quils avaient émus par leur surnaturelle constance dans le sacrifice de la vie et la généreuse acceptation de cette terrible mort pour rester fidèles à leur baptême.

    Au commencement de leur détention, ils furent assez humainement traités. Dieu a déposé dans le cur de lhomme les germes de la pitié : cette vertu naturelle peut être le mobile dactions généreuses, mais elle ninspirera jamais un grandi sacrifice pour autrui. Chez nos païens de Phúc-Trạch, la pitié et la compassion eurent leur place tant que leurs intérêts neurent point à en souffrir. Dès que lun de ces chrétiens, quils savaient innocents, parvint à senfuir, regrettant sa vie libre, sa barque et son fleuve, plus de pitié possible ! Le village avait dû payer une amende légère, en somme, mais cela suffisait pour étouffer tout sentiment de compassion. Le Roi et les mandarins n eurent pas de satellites plus fidèles dans leur sinistre besogne. Pauvre âme païenne !

    Pendant ce temps, les recherches continuées à langle nord-ouest nous permettaient de retrouver les restes de trois nouveaux corps enterrés sommairement comme leurs devanciers. Cela sexpliquait. Nous étions à lendroit où les confesseurs de la foi inhumaient eux-mêmes les corps de leurs compagnons de souffrance. Cétait dans le petit espace laissé libre derrière la cabane et à son extrémité septentrionale. Exténués par un long jeûne, les malheureux chrétiens navaient plus la force de creuser la terre ; ils devaient se contenter densevelir leurs frères dans ces déplorables conditions. Labsence complète de pièces de menue monnaie confirmait cette explication, et les seuls indices retrouvés dans ces fosses se réduisaient à quelques débris de cangues.

    Le troisième jour nous permit de retrouver encore trois autres sépultures. La première était située à langle nord est de lenclos. Comme la première tombe que nous avions découverte lavant-veille, elle était plus profonde que celles que nous avions mises à jour dans langle nord-ouest. Près de ce corps, le mieux conservé de tous, nous apercevions plusieurs gros morceaux de cangues, des échelons de fer et quelque dizaine de sapèques identiques aux précédentes. Devant ces objets, nous pouvions conclure que la corvée du village avait creusé des fosses aux extrémités opposées de lenclos pour inhumer les deux derniers chrétiens morts dans la prison.

    En continuant les fouilles le long du côté septentrional, nous atteignions encore lemplacement de deux nouvelles tombes, voisines de lendroit où la veille nous avions recueilli les cinq corps. Comme ceux-ci, ils étaient peu profondément ensevelis et près deux nous ne remarquions aucune trace de monnaies.

    Les fouilles étaient terminées. Elles nous avaient donné toute satisfaction, puisque, grâce à elles, nous avions pu relever onze corps enterrés dans cet enclos, qui avait servi de prison aux adorateurs de Jésus lannée de la grande dispersion des chrétiens du royaume dAnnam. A ce moment, je ne regrettais pas mon voyage à Phúc-Trạch, ni le temps employé à ces recherches.

    Cette terre que je foulais nétait-elle pas celle qui avait vu les souffrances des confesseurs de la foi, celle quils avaient sanctifiée par leur vertu héroïque, celle enfin qui conservait leurs cendres vénérables ? Dans cet enclos de quelques mètres carrés avaient souffert pour notre sainte Religion douze pauvres chrétiens, et onze dentre eux y avaient consommé le dernier sacrifice. De cette troupe héroïque, personne navait renié son baptême, malgré les pires tourments. Détenus pour le Christ dans une misérable cabane, nos prisonniers portent au cou de lourdes cangues ; ils sont dans le plus complet dénûment, la faim les torture et la douleur crispe leurs corps. Les uns, exténués, se sentent défaillir ; ils sont couchés sous létreinte dindicibles souffrances et soupirent ; sans doute, après une mort trop lente à venir. Les autres, moins abattus, se traînent, cherchant quelque chose pour calmer les tiraillements impérieux de la faim ; cest en vain quils supplient des gardiens moqueurs et impitoyables !

    Cependant les visages de ces pauvres chrétiens restent résignés et sereins : une joie intérieure sy reflète et les illumine, car tous font à Dieu le grand sacrifice dans lamour. Dans ce délaissement extrême, ils savent quils ne doivent plus rien attendre des hommes ; aussi ils se tournent vers Dieu et les rosaires montent nombreux vers le ciel. La grâce du bon Dieu les réconforte et ils sentent près deux Jésus et Marie, les bien aimés de leurs âmes ; leurs curs simples ne sy trompent point. Tout autour, témoins du spectacle, les Anges admirent et soutiennent les bons soldats du Christ ; peut-être envient-ils la glorieuse phalange !

    En ce lieu, que les païens croyaient maudit, lEglise annamite mapparut plus belle, plus digne de notre dévoûment. Les missionnaires du vieux pays dAnnam, nos prédécesseurs, pouvaient être fiers de leur travail, car ils avaient façonné de beaux vases pour le Tabernacle divin.

    Avant de partir, jallai remercier les notables du village, surtout le bon Lê văn Hậu et, au fond de mon cur, je priais les vaillants martyrs de 1862 de se venger de leurs geôliers dantan en amenant leurs fils dans le giron de la sainte Eglise : une terre fécondée dun pareil sacrifice doit appartenir au bon Dieu.

    Les corps furent ramenés à la paroisse de Kẻ Láng. Ils reposent maintenant à la place dhonneur du cimetière, au pied de la belle croix de marbre qui le domine.

    A. ADEUX,
    Miss. Apost.

    1922/266-278
    266-278
    Adeux
    Vietnam
    1922
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