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Sutchuen : Ombres et Lumière

Sutchuen : Ombres et Lumière Notre retraite annuelle vient de se terminer. Elle a été pour moi loccasion de faire ou dentendre maintes réflexions, qui, pour la plupart, ne manquaient pas dune certaine tristesse. Nous vieillissons avant lheure, il faut le croire, nen eussions-nous pour preuve que de mériter à notre âge déjà le reproche du laudator temporis acti. Et cependant ce temps passé dil y a dix ans seulement, il différait tant du nôtre actuellement !
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    Sutchuen :
    Ombres et Lumière
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    Notre retraite annuelle vient de se terminer. Elle a été pour moi loccasion de faire ou dentendre maintes réflexions, qui, pour la plupart, ne manquaient pas dune certaine tristesse. Nous vieillissons avant lheure, il faut le croire, nen eussions-nous pour preuve que de mériter à notre âge déjà le reproche du laudator temporis acti. Et cependant ce temps passé dil y a dix ans seulement, il différait tant du nôtre actuellement !

    Je me rappelle encore cette première retraite où nous arrivions tous au grand complet, joyeux, bruyants, pleins de vie. Nous étions une quarantaine alors, venus de tous les points de la Mission, broussards de la plaine et de la montagne : les aînés, confortablement installés dans leur chaise à porteurs ; les jeunes, dignes émules de Chicard, cavaliers des sentiers dangereux et des interminables distances, samenant par groupes noués à la croisée des chemins. Nos vénérables doyens, blanchis ou grisonnants, étaient-ils heureux de voir après eux cette force et cette jeunesse débordantes de vie et de bonne humeur ! Force et jeunesse communicatives, heureuses du passé, confiantes dans lavenir ! Cétait, quelques jours durant, la plus franche gaieté, le plus cordial abandon, et chacun, lesté dun renouveau de courage et de bonnes résolutions, reprenait sa route ou son sentier, ardent à la tâche nouvelle.

    Mais dix ans ont passé ! Le tiers dentre nous a succombé ; et plus que jamais lon pense aux paroles tombées des lèvres du Maître : Messis multa, operarii pauci ! Abondante moisson que le champ des âmes ! Et les épis lèvent, et les champs jaunissent ; et pas douvriers ! Et les trésors du Père de Famille retombent et meurent sur le sillon où ils ont germé ! Cest en vain que depuis la guerre, le cur serré, nous tournons les yeux vers la France, doù seule peut nous venir non seulement le soutien, mais le salut ! La France, notre France, qui a prouvé naguère quil faut croire au salut dune race qui ne doit pas périr, dune race qui a pour mission, à travers les âges et les peuples, de maintenir des traditions supérieures didéal, de justice, dhonneur, de chevalerie, de foi. Nos Séminaires de Bièvres et de Paris ne vont-ils : pas semplir pour combler tant de vides ?

    Jétais frappé, à cette dernière réunion, de voir que la généralité dentre nous étaient blanchis ou grisonnants ; seuls deux ou trois faisaient exception. Et nos dix-sept broussards, privilégiés de la vie de district, sont repartis, courageux, le cur confiant, chargés dun peu plus de travail, résignés à un peu plus de solitude.

    Notre réunion annuelle à Tchentou est toujours au premier mois de lannée nouvelle ; je crois, dailleurs, quil en est ainsi pour les autres Missions du Sutchuen. Cest la meilleure saison pour voyager, parce que moins pluvieuse et plus saine ; cest le moment aussi où lon peut sabsenter facilement, la visite dés chrétientés étant très difficile à lépoque du nouvel an chinois.

    Jusquà maintenant, grâce à Dieu, nous pouvons voyager relativement tranquilles, malgré linsécurité des routes infestées de bandits.

    Ils, opèrent par petits groupes, mais aussi en nombre suffisant pou défier même un régiment ; leurs armes et leurs munitions ne le cèdent en rien à celles de larmée ; et parfois, sur un parcours de plusieurs centaines de lis, toute communication, quil sagisse de voyageurs ou de marchandises, est complètement suspendue.

    Il y aurait là une curieuse étude de murs setchoannaises à approfondir : lorigine de ces bandes de pillards, leurs intelligences avec la population et les autorités des régions quils exploitent ; leur conception de la vie et de la façon den jouir ; leur audace ou leur couardise ; leur cruauté ou leur urbanité.

    Lessentiel pour nous, cest quils nous laissent tranquilles, et non seulement nous, mais nos gens, nos bagages, souvent même nos co-voyageurs : car ils sont nombreux ceux qui sautorisent de notre prestige et de nos garanties pour se joindre à nous en cours de route et forme avec nous caravane. Létat danarchie de la province ces dix dernières années nous a bien servi. Le missionnaire en mainte circonstance a rendu au pays où il vivait les plus signalés services : il nest plus ce détestable étranger, objet de haine et de ridicule ; cest lhomme qui passe en faisant le bien, et dautant plus estimé quil approche de plus près, lidéal du Maître.

    Et non seulement nous, missionnaires, mais nos chrétiens même ont relativement peu souffert dun état de choses vraiment désespérant : la révolution a démoli pour ne rien bâtir. Lautorité seule effective autrefois, celle du mandarin, est presque nulle actuellement ; le mandarin lui-même très souvent, nest-il pas à la merci des bandits ou des chefs militaires trop heureux dexercer une dictature non moins brouillonne que riche dimprévus et de bénéfices. Le bolchevisme peut venir en Chine : il napprendra pas grandchose aux Chinois. Et cependant voilà bien que lève à lhorizon un nuage sombre et chargé dorage ! Le bolchevisme, oui, il existait ici à létat endémique ; lériger en doctrine pourra lui donner plus de succès et il semble bien que nous allons suivre une orientation nouvelle. Navons-nous pas vu, le mois dernier, à loccasion de la Conférence de Washington des manifestations populaires nettement anti-étrangères et dirigées par lagence la plus nettement révolutionnaire, la classe des étudiants. Cest par eux, en effet, que sinfiltre à travers la masse tout entière le poison dun aux orgueil national, dune anarchie légale et dune nouvelle lutte contre létranger.

    A les voir défiler dans les rues, groupés par écoles, jeunes gens et jeunes filles, au nombre dune dizaine de mille, installant de place en place des orateurs de fortune, palabrant des journées entières, soulageant leur haine et exhalant leur bile contre le Japon surtout, puis, avec plus de mesure, contre lAngleterre, lAmérique et la France, on a limpression que cette génération qui lève est une force, la force du désordre, la force des idées nouvelles danarchie et dorgueil. Une première manifestation eut donc lieu en toute liberté, sans que le gouvernement pût lenrayer. Il devait y en avoir de nouvelles, mais le Gouverneur les interdit, et la Mission catholique eut même en cette circonstance la satisfaction de lui voir manifester publiquement ses sentiments personnels de bienveillance et de sympathie. A loccasion des fêtes de Noël, il offrit à Mgr Rouchouse un superbe panneau doré lui fut porté à travers les grandes rues de la capitale, accompagné dun détachement de troupes et de la musique militaire : il fut fixé ensuite à lentrée de la cour dhonneur de lévêché aux accents de la Marseillaise. Les caractères finement gravés remercient la Mission de ses uvres de charité ; le titre est des plus heureux : Tchen-hoa-ou-fang caractères chinois, la vérité na pas de frontières) ; autant dire avec S. Paul : Verbum non est alligatum.

    Lannée dernière aussi, à peu près dans les mêmes circonstances, le jour de Noël, les autorités avaient offert le même témoignage de reconnaissance à lHôpital de la Mission.

    Ce sont des manifestations extérieures du plus heureux effet : elles font lopinion dans la masse du peuple et hâtent le moment où la religion enfin ne sera plus confondue comme jadis avec les articles dexportation étrangère.

    AV.

    1922/215-218
    215-218
    Anonyme
    Chine
    1922
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