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Sutchuen : Missionnaires et Brigands

Sutchuen : Missionnaires et Brigands La Chine est un pays charmant ! Il est permis de le dire, voire même de le penser. Mais pourquoi donc cette hyperbole vient-elle habituellement ponctuer un récit plus ou moins triste, plus ou moins douloureux, souvent même un drame poignant, dont auditeurs ou narrateurs furent les témoins ou les victimes ? Il y a, dans cette exclamation, une dose de résignation, mais plus encore peut-être de philosophie quil ne semble tout dabord, et nul des étrangers qui vivent au Pays céleste nen peut ignorer la saveur.
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    Sutchuen :
    Missionnaires et Brigands

    La Chine est un pays charmant ! Il est permis de le dire, voire même de le penser. Mais pourquoi donc cette hyperbole vient-elle habituellement ponctuer un récit plus ou moins triste, plus ou moins douloureux, souvent même un drame poignant, dont auditeurs ou narrateurs furent les témoins ou les victimes ?

    Il y a, dans cette exclamation, une dose de résignation, mais plus encore peut-être de philosophie quil ne semble tout dabord, et nul des étrangers qui vivent au Pays céleste nen peut ignorer la saveur.

    Et cependant, mais oui, bien certainement, la Chine pourrait être un pays charmant. Qui sait ? Peut-être le fut-elle autrefois ? le sera-t-elle un jour ? Ne lest-elle même pas actuellement dans dautres régions plus fortunées que la nôtre et moins victimes de linsatiable rapacité, de la sauvage cruauté des bandits, non moins que de lincurie du gouvernement.

    Voilà longtemps déjà que la province du Sutchuen est aux prises avec les pires difficultés : Nord et Sud se la disputent à tour de rôle, et bien risqué serait un jugement qui lattribuerait à lun ou à lautre actuellement. Mais ces difficultés politiques et ces luttes intestines sont encore peu de chose en comparaison de ce que la masse du peuple doit subir dinjustices et de cruautés de la part de ces innombrables bandes armées, dont le nombre et laudace dépassent toute proportion. Encore un peu, et des régions entières, populeuses et fortunées il y a dix ans, seront réduites à létat de désert, sans agriculture ni habitants. Suppose-t-on, dans ces conditions, les difficultés pour le missionnaire, non seulement douvrir de nouvelles chrétientés, mais de maintenir celles qui existent déjà ? Visiter un district et ladministrer fut certainement toujours, en pays de mission, uvre plus complexe que ne saurait lêtre ladministration spirituelle pure et simple, telle quelle se présente à lesprit quand on parle dapostolat.

    Il a fallu toujours et par tant de moyens gagner dabord lestime et a confiance des populations à qui lon présente lEvangile pour la première fois ; puis, dans toute chrétienté, le missionnaire nétend-il pas ordinairement sa sollicitude au delà des intérêts purement spirituels de son bercail, et nos Chinois eux-mêmes sy trompent-ils en nous appelant père et mère ?

    Ainsi donc se représente-t-on la somme de travail et dennuis résultant inévitablement dun état de désordre et danarchie qui ne fait quempirer chaque jour ? Comment peut faire le missionnaire pour voyager et passer, sinon inaperçu, indemne du moins, au milieu des bandits ? Comment visiter les chrétiens ? Comment les protéger, leur faire rendre justice quand ils sont pillés, ou les faire mettre en liberté quand ils sont emmenés ou détenus ? Difficultés vraiment bien imprévues pour quiconque débute en pays de mission ; et cependant difficultés en partie surmontables pour tout vieux broussard du maquis chinois.

    Sans doute, les premières garanties daction et de sécurité nont rien à tenir des moyens humains. Au milieu de nimporte quels dangers, cest toujours sur la Providence quil faut compter, et très souvent son intervention est à ce point manifeste quil suffit de raviver ses souvenirs pour vivre dans une continuelle action de grâces. Mais, abstraction faite de cette confiance et de cet appel au secours divin, combien, par ailleurs, elle est nécessaire, cette connaissance, cette adaptation au milieu, et quel milieu !

    Un jeune missionnaire, quelque peu surpris, lors de ses débuts en Chine, de certaines tournures de vérité dans lesprit de son latiniste-interprète, lui rappelait vivement un jour le Est, est ; Non, non, de lEvangile ; il reçut cette réponse : Nos, Sinenses, semper agimus per circuitum (Nous, Chinois, nous allons toujours par détours) !

    Chinoiser, se chinoiser, cela veut dire bien des choses ; mais nest-il pas vrai tout de même quà vouloir tenir comme inflexible règle de conduite la théorie seule du droit au but, ce serait en mainte circonstance sacculer à de grosses difficultés pour nobtenir aucun résultat. Non point que nos qualités de franchise et de droiture aient à céder le pas. Qui de nous, au contraire, na souvent entendu ce jugement : Les Français ont le cur droit ? Mais, pour ne citer quun exemple, vouloir borner son mode daction et dintervention auprès des autorités à une mise en demeure devant le fait acquis et certain droit violé, cest bien souvent agir en pure perte, et pour cause ! Chinoiseries, ces combinaisons de la mentalité païenne qui font que souvent le mandarin entre en composition avec les bandits, moyennant redevance, leur laissant ainsi toute latitude ; mais chinoiseries bien réelles et si fréquentes !

    Des bandits emmènent le catéchiste dune station de néophytes et on lui promet la liberté pour une somme de cent taëls. Cest bien, dit le missionnaire à la famille éplorée ; payez cette somme, et nous verrons ensuite. Relâché de captivité, le catéchiste demande au Père dobtenir justice et de faire poursuite. En homme avisé, il a déchiré ses vêtements, dont il a laissé quelques lambeaux habilement dissimulés dans lécurie qui servait de prison à dautres détenus comme lui. Sur les instances du Père, le mandarin intervient avec ses soldats ; on confronte les assertions du catéchiste ; il a dit vrai : les lambeaux qui manquent à ses vêtements sont en effet retrouvés. Séance tenante, le mandarin fait brûler la maison des coupables, dont deux sont à linstant passés par les armes. Les cent taëls furent restitués ; mais, désagréable surprise, ces bandits nétaient autres que les soldats de la garde nationale, pillant en toute liberté moyennant redevance proportionnelle au mandarin sur le produit de leurs exactions.

    Et dailleurs, en ces temps troublés, le mandarin est-il toujours lhomme officiel, délégué du gouvernement et reconnu comme tel ? La dictature militaire, qui est le régime actuel, sembarrasse peu du principe. Tel gouverneur ou général a toute facilité damener avec lui ses amis fidèles pour les poster aux bons endroits, aux riches préfectures et sous-préfectures dont revenus et bénéfices seront canalisés de main sûre.

    Toutefois ce qui nous paraît encore le plus étrange, à nous, Européens, imbus des principes dordre et de hiérarchie, cest de voir soudain briller létoile dun parvenu comme il ne sen voit jamais en pays dOccident. Quun homme dhumble condition arrive par lénergie de son travail et les ressources de son intelligence à dominer ses semblables et se faire un nom, cest lhistoire de chaque jour.

    Mais sortir de basse extraction, payer de ruse et daudace, agir à plein ciel en bandit de grand chemin, être la terreur dune région, accumuler une fortune fantastique et jouer soudain sérieusement un rôle de général dans une armée régulière, tout en restant bandit toujours de plus haute envergure, voilà ce dont on peut conclure : le vrai peut quelquefois nêtre pas vraisemblable. Et faut-il après cela sétonner de quelque chose au pays charmant où nous vivons ?

    Ainsi donc quelle sera lattitude du missionnaire dans un pays mis en coupe réglée par les bandits ? Recourir au mandarin ne sert à rien ; sindigner contre eux, bien moins encore ; et cependant ne point intervenir, quand nos intérêts ou ceux de nos chrétiens sont en cause, serait par trop désastreux. Non ; le mieux encore, cest dêtre en bonne intelligence et de vivre en bons termes avec eux ; de les obliger même à loccasion, sans aller jusquà sen faire des amis. Affaire de souplesse, de tact et de bons procédés !

    Quelque surprenante que paraisse une affirmation de ce genre, elle nest cependant que la vérité pour certaines régions, où les chefs de bande ont toute liberté et tout pouvoir ; par ailleurs, il faut tenir compte aussi de certains aléas qui donnent à cette question une tout autre tournure.

    Le Chinois connaît le proverbe : les gros poissons mangent les petits ; et, quand un chef de bandits devient assez puissant pour opérer sans crainte au grand jour, alors naturellement il prend tournure dhonnête homme : sil a des gens armés, cest pour le salut public ; sil pille, cest un impôt quil prélève : il faut bien vivre, et vivre dautant mieux quon rend service à la cause commune !

    Aussi, résultat inattendu, les grands chefs de bandits, apparemment du moins, se faisant un prétendu devoir dhonnêteté et comme un point dhonneur de pacifier les régions où ils opèrent, invariablement les petites bandes viennent se joindre à eux, et lon voit ainsi arriver au grade de général tel bandit de grand chemin qui fut, sa vie durant, un insigne malfaiteur public.

    Ces chefs sont ensuite tout désignés pour prêter main-forte à tel ou tel parti militaire, à tel gouverneur ou maréchal, heureux de sadjoindre à si bon compte leffectif dun régiment, dune brigade ou plus encore. Cest, dailleurs, souvent aussi que le gouvernement provincial lui-même gratifie dun mandat officiel tel ou tel chef de bande, dont il na pu en aucune façon avoir raison ; et ce brigand illustre devient lhonnête pacificateur public, marchant le front haut, traînant le sabre, agitant le panache, vous déconcertant par sa désinvolture et son aplomb au beau milieu dune réception officielle en pleine capitale.

    Quelquefois cependant, revers de fortune ou justice immanente des choses, souvent aussi retour de vengeance ou de jalousie, ce nest point sous le panache quune tête de bandit vient se promener en ville de Tchentou. On pouvait, cette année, pendant quelques unes des belles journées du printemps, voir la foule se presser au jardin public et sarrêter longuement à dévisager une tête fameuse clouée au pilori. Cette tête, qui avait durant près de dix ans terrorisé des régions entières aussi grandes que plusieurs départements, qui avait ruiné plusieurs sous-préfectures, fait couler tant de sang, amassé une fortune fabuleuse, comment avait-elle grandi à ce point, cette tête de général, et comment tout de même était-elle tombée ?

    Etude curieuse de murs chinoises, plus spécialement peut-être de murs setchoannaises bien caractéristiques des temps où nous vivons. Il eut cependant des origines modestes, ce fameux Tchang Chen Tin, qui tint tête si longtemps aux armées régulières, jusquau jour où il fut lui-même reconnu par le gouvernement et chargé dun mandat officiel. Son père vivait dun petit commerce de patates bouillies, et sa mère, au carrefour des chemins, faisait le métier de pythonisse. Cest dire la formation quavait pu recevoir ce bandit, qui, à dix-huit ans, débutait dans le crime par un coup de maître.

    A cet âge, en effet, il vole déjà un enfant pour le rendre ensuite à sa famille contre une forte rançon. Puis, dans une dispute à coups de couteau, il met à mal un de ses émules et on le conduit au mandarin. Tout est prêt pour la torture ; Tchang, entouré de satellites est à genoux sur le lieu du supplice. Mais le mandarin tarde à venir, et le condamné, qui a eu le temps de reprendre haleine, se relève subitement, bondit sur ses gardiens quil met en quelques instants hors détat de lui nuire, senfuit à toutes jambes à travers les jardins du prétoire, saute par dessus les murs de la ville et va se réfugier chez un de ses amis, franc-maçon, un des gens de cette corporation que lon trouve partout : la moitié de la population les craint et les déteste, lautre moitié les déteste et les craint.

    La franc-maçonnerie chinoise aurait elle commencé sous les San koue caractères chinois, au temps des trois royaumes, cest-à-dire au commencement du troisième siècle de notre ère, après la deuxième dynastie des Han caractères chinois ? Beaucoup de gens versés dans létude des caractères semblent le croire et, à lappui de leur thèse, citent leurs légendes et vieilles comédies. Bien probablement ces sociétés secrètes ont débuté en Chine, où plus que partout ailleurs rien nest nouveau sous le soleil, aux premiers temps de la civilisation chinoise, alors que les Célestes commençaient à palabrer dans leurs tavernes en dégustant leur thé. Or le thé était connu en Chine aux temps les plus anciens ; Confucius sen délectait, et il était contemporain de Cyrus. Quoiquil en soit, cette société ou plutôt cette secte remonte certainement à dix-huit cents ans et plus.

    Les Pao ko caractères chinois ou francs-maçons chinois ont leurs dieux protecteurs, dont les trois principaux, Lieou Pi caractères chinois, Tchang Fei caractères chinois et Kouan Iu caractères chinois, fameux ancêtres, vivaient après la deuxième dynastie des Han, époque de la féodalité, où toutes les provinces se débattaient dans létat le plus lamentable de rapines, de violences et de révoltes. Kouan Iu, grand parleur, beau faiseur, vainquit à la tête de ses troupes tous ses ennemis, et, finalement vaincu, serait mort au Fou kouang caractères chinois. Le peuple lhonore parce que ses faits et gestes lui ont fait une réputation de surhomme, et les francs-maçons ont choisi ce vaillant pour leur dieu.

    Aussi, chaque année, quand ils ont des affaires sérieuses à traiter entre eux, les francs-maçons du premier grade se réunissent-ils dans sa pagode pour lui offrir un sacrifice et tenir conseil.

    Cest à cette occasion quils élisent de nouveaux adeptes. Ils immolent un coq, dont ils font couler le sang dans un vase rempli de vin ; puis les initiés font lépreuve du couteau : des bâtonnets dencens sont jetés à terre et sous un coup de tranchant volent en sens divers. Suivant la direction quils prennent par rapport aux quatre points cardinaux, lhoroscope du nouvel élu lui est plus ou moins favorable.

    Puis, devant les aînés, il y a la cérémonie du serment, et lon se met à table pour de plantureuses agapes fraternelles. La coupe du vin qui a reçu le sang du coq sert de libation aux ancêtres et à ceux qui ont sacrifié leur vie pour le salut de leurs frères ; puis chacun y boit à tour de rôle. Cest au cours de ce genre de cérémonies que sont ratifiés les grades donnés dans le courant de lannée. Il y a onze grades, dont six seulement sont portés : le 1er, le 3e le 5e, le 7e, le 9e et le 11e, vulgairement appelé lao iao caractères chinois, le dernier. Il y a bien aussi ceux des chiffres pairs, mais ce sont des grades de moindre importance. Chaque titre correspond à une fonction spéciale, dont la plus connue est celle du 5e, qui est chargé du soin des hôtes de passage, dont les dépenses sont payées par lui ou par la loge du lieu. Voilà pourquoi lon choisit ordinairement pour cette fonction celui dentre les frères qui sera le plus riche dexpédients, sinon de fortune.

    Il y aurait beaucoup à dire sur les règlements, les murs, les comédies de la franc-maçonnerie. Jamais une veuve de franc-maçon ne se remarie à un homme du commun. Quant à ceux qui se disputent une femme ou qui se rendent coupables de viol, laffaire est tranchée par leurs supérieurs : sils manquent à leur parole, parfois cest la mort. De même un joueur qui ne paye pas ses dettes est chassé du marché, exilé pour toujours ou pour un certain nombre dannées, et ces ordres là sont obéis rigoureusement.

    A côté de ces francs-maçons militants, il en est aussi une classe qui ne soccupe pas daffaires, toute une catégorie de bourgeois, commerçants ou riches agriculteurs, braves gens pour la plupart, affiliés à la franc-maçonnerie pour bien des raisons, mais surtout pour éviter des ennuis, trouver aide et protection et nêtre pas molestés à loccasion. Certains ont à payer une forte somme pour obtenir un grade élevé, et lon en vit, lors de la Révolution, solder facilement 1.000 et 2.000 dollars.

    Voilà donc par excellence le milieu où peut grandir un bandit de haute envergure. Du jour où Tchang Chen Tin échappait aux mains de la justice pour demander à ses pairs asile et protection, il montait en grade immédiatement et pouvait continuer ses exploits sur le territoire dune sous-préfecture voisine. Mais là encore, pour avoir toutes les garanties dimpunité, le mieux nétait-il pas de senrôler comme soldat, puisquil est reconnu en Chine, à quelques exceptions près, comme le dit un proverbe, quun honnête homme ne peut être soldat ? Cest, dailleurs, pour tout aventurier en rupture de ban, le procédé le plus sûr pour se mettre à labri de ses ennemis.

    Cependant, malgré la discipline si-relâchée de larmée, Tchang dut bientôt séclipser pour sauver sa tête ; là encore il en prenait à son aise. Il vole en partant quinze fusils, fait le commerce de lopium ; mais, trouvant le bénéfice insuffisant, commence à piller sur les grandes routes les convois dopium ou de toute autre marchandise de quelque valeur. En peu dannées il se trouve possesseur dune belle fortune ; il est signalé partout comme un redoutable brigand ; la police le saisit an jour et, tandis quon lemmène, ses amis accourent, le délivrent et désarment les vingt-cinq soldats de lescorte. Le voilà donc avec quarante fusils.

    De connivence avec le sous-préfet du lieu, sous prétexte dexercer la police de lopium, il pille tous les voyageurs chargés dargent ou lopium ; son nom devient fameux, il reçoit le grade de commandant et vient à Tchentou batailler contre les Yunnanais. Nommé colonel, il passe successivement au service de plusieurs généraux, allant toujours au plus offrant, exerce dans plusieurs sous-préfectures une dictature militaire toute dinjustices et de vexations, à ce point que la population est réduite à manger sa récolte en herbe. Enfin, il revient dans son pays natal avec le grade de général de brigade.

    Mais pour détenir le titre de général, il faut de largent, beaucoup dargent, des armes et des hommes : ce sont les bandits qui vont lui fournir tout cela.

    Comment donc sorganise une troupe de bandits et pourquoi peut-elle vivre impunément, très longtemps parfois, dans la région même où elle opère ? Cest bien là que notre mentalité européenne est complètement en déroute et que, même à la longue, nous ne pouvons nous faire à cette mentalité chinoise, qui ne trouve rien dextraordinaire à ce que certaines choses soient ce quelles sont.

    Les noms dabord dun chef de bande et dun repaire de brigands suffisent pour expliquer clairement que le banditisme de la campagne et nombre de sociétés secrètes prirent leur origine sur les fleuves avec les pirates. Le chef, que lon nomme to pa tse caractères chinois ou homme de barre, a la direction dun ma teou caractères chinois ou débarcadère, donc, par extension, tout port, marché ou groupement dhabitants. Ce chef choisit un bandit quelconque qui a déjà fait ses preuves et qui réunit des hommes et des armes. Puis on part en campagne, la nuit, pillant les fermes et, le jour, se cachant dans une bonzerie ou quelque habitation dont on chasse tout le monde.

    Lopération classique, la plus commune, consiste à opérer la nuit en attaquant une ferme. Elle débute par des coups de fusil tirés en lair, par lincendie de quelques meules de paille pour effrayer les habitants, qui senfuient aussitôt se dissimuler dans les champs voisins, au milieu des tombeaux, assistant avec résignation à toutes les péripéties du drame et attendant la fin silencieusement.

    Tout dabord largent et lopium sont recherchés plus spécialement, puis les objets de valeur, porcelaines, vêtements, couvertures, ustensiles, bestiaux ; le tout est emporté, déposé au loin chez des receleurs et vendu à vil prix. Bien souvent aussi les habitants ou propriétaires nont pas eu le temps de senfuir, car à dessein les bandits ont fait soudain irruption pour semparer du chef de famille ou du membre le plus influent. Par mesure de précaution, quand ils sont eux-mêmes gens du pays, ils se peignent la figure en noir pour garder lincognito ; et cependant, quoique reconnus, personne nosera les accuser par crainte des représailles inévitables. Le maître est donc emmené sans retard, à moins encore que, séance tenante, on ne le soumette à la torture pour obtenir laveu de trésors cachés, qui nont pu être découverts. Alors, les bras derrière le dos, suspendu par les pouces, on lui brûle le ventre ou le dos.

    Sil est très riche, on ne le moleste pas outre mesure ; mais, emmené en captivité, sa rançon sera une petite fortune, et on ne le relâchera que lorsquelle sera complètement payée. Cest alors que revient doffice au chef des bandits la moitié au moins du prix du butin. Il prélève là-dessus de quoi fournir à ses hommes des armes, de lopium, et des cadeaux de circonstance aux chefs de loge des marchés voisins ainsi quaux gardes nationaux de lendroit.

    Cest à ce prix seulement quil aura toute liberté daction. Quand une bande a achevé ainsi le pillage complet dune région, elle se transporte ailleurs pour opérer dans les même conditions, et, si cette région elle-même a déjà été la proie dautres bandes, elle se fixe au marché, sous prétexte de le protéger contre les pillards, vit de ripailles et de ribauderie, et les chefs influents de lendroit, exaspérés, mais impuissants, souffrent tout en silence par crainte dun pillage en règle. Cest dans ces conditions de travail sur place que les bandits installent surtout les repaires où ils gardent comme détenus les riches propriétaires quils ont pu prendre comme fei tchou caractères chinois, cochons gras. Lexpression pour être triviale nen est pas moins peut-être la plus usitée du vocabulaire, aux beaux jours où nous vivons ; emmener un cochon gras ; ainsi est appelé tout captif dont il y a rançon à espérer. Suivant toutefois le genre de victime condamnée à la captivité, le vocabulaire change, et aussi le mode de traitement ; car indifféremment cette victime peut être un enfant, une jeune fille, une aïeule de riche famille. Mais parmi les horreurs les plus repoussantes, faut-il citer celle qui consiste à dépecer en morceaux une pauvre victime pour offrir ou du moins déposer devant lhabitation de gens à laise une tête, un bras, une jambe, avec menace daccusation de crime, si à bref délai une somme satisfaisante nest pas versée ? Il fut un temps où par endroits tous les malheureux mendiants étaient ainsi disparus ; ils avaient servi à cet usage : song jen tsin caractères chinois, offrir un cadeau ! Mais plus communément cest le stratagème du cochon gras quutilisent le plus volontiers les bandits, car cest celui qui leur réussit le mieux. Les captifs endurent souvent les plus atroces supplices ; certains sont renfermés pendant des mois entiers dans des armoires ou sous de grands baquets à faire le vin, et beaucoup meurent à la suite de tels traitements ; parfois même, quand la famille se présente pour verser la rançon, on ne lui remet plus quun cadavre.

    Car cest toujours moyennant une somme versée que le détenu peut recouvrer sa liberté. Aussitôt, en effet, que le membre dune famille a disparu, les parents vont trouver le to pa tse ou homme de barre pour lui exposer leur fait. Celui-ci les rebute, disant quil ne connaît pas et na pas de relations avec les bandits ; ce ne sont pas des frères, mais des keou lao piao caractères chinois ou cousins de chiens : cest le nom que donnent les france-maçons aux bandits faux frères.

    Mais lhomme de barre ne perd pas haleine et, tandis quil se dérobe devant la famille du captif, il envoie de tous côtés des lao kieou caractères chinois, frère du 9e rang, faire des recherches dans les innombrables repaires ou porcheries ; le détenu retrouvé, la famille est avertie en même temps quun chiffre est fixé pour la délivrance ; cest par centaines de piastres quest fixé le prix, et par milliers même quand la fortune sy prête. Cette somme est mise entre les mains de lhomme de barre, qui en garde un tiers ; les deux autres tiers reviennent au chef des brigands. Le malheureux détenu est alors remis en liberté ; il doit remercier le chef du marché ou homme de barre, et cest encore affaire dargent dans toute la mesure du possible.

    Par quelle merveilleuse protection divine les missionnaires ont-ils pu jusquà maintenant échapper à ces traitements, malgré lavide cupidité des bandits, qui nont tout de même pas encore osé risquer laventure ? Et cependant tel missionnaire fut estimé 5.000 piastres, tel autre 10.000, et tout récemment un évêque du Setchoan, au cours de sa tournée pastorale, devait être saisi et rendu pour la bagatelle de 60.000 dollars. Quelle aubaine pour les uns, et, pour les autres, quelle perspective réjouissante quand on entend parler dextraterritorialité ! Ballon dessai qui serait vite dégonflé, si les utopistes qui le lancent avaient la moindre connaissance du milieu dont ils parlent avec une telle inconscience et une telle désinvolture !

    On serait porté à croire quavec de tels moyens daction les bandits doivent faire rapidement fortune, et cependant il nen est rien.

    La plus grosse part est pour les chefs, qui ont, eux, vite fait de senrichir ; mais leurs subalternes dépensent facilement tout ce quils reçoivent ; puis, quand les chefs ont des armes et de largent en quantité suffisante, ils vont se présenter à un homme comme Tchang Chen Tin, qui les enrôle comme capitaines, commandants ou colonels. Doux pays tout de même que celui où le titre honorifique correspond parfois au total des vols et des exactions, et où le grade de général, sinon le bâton de maréchal, se cueille dans la fortune ou le sang du prochain !

    Faut-il donner une idée de la misère du peuple dans les régions soumises à lodieuse tyrannie dun Tchang ?

    Pendant un an, lagriculture fut faite malgré la terreur et les pillages. Chaque soir, la campagne silluminait des feux dincendie, et lon passait la nuit tenu en éveil par le crépitement de la fusillade. Dans cette même sous-préfecture, païens et chrétiens furent pillés jusquà cinq et six fois. Beaucoup de chrétiens eurent leur ferme incendiée ; quatorze furent tués chez eux ou moururent en captivité. A un moment donné, sur plus de quarante lieues carrées, on naurait pu trouver trois bufs pour lagriculture ; les pauvres gens sattelaient eux-mêmes à la charrue, et le salaire dune journée de travail atteignait des prix inabordables ; les denrées avaient triplé de prix et les boucheries étaient fermées. Les fermiers étant dans limpossibilité de payer leur loyer aux propriétaires, ce fut pour ceux-ci la ruine complète ; car bien souvent, quoique cachés en ville, ils étaient repérés parles bandits et emmenés en captivité. Les routes étaient désertes et souvent il était impossible dentreprendre un voyage de trois kilomètres sans sexposer à se faire piller ou dépouiller de ses vêtements. De malheureuses femmes ainsi traitées eurent recours au suicide en se jetant au fleuve, plutôt que de traîner leur honte et leur misère. Le malaise gênerai devint tel que des jeunes gens de bonne famille furent contraints par la force des choses à devenir bandits pour ne pas mourir de faim. Les gardes nationales avaient organisé des patrouilles de nuit sous prétexte de protéger les habitants, mais elles-mêmes sétaient affiliées aux bandits à qui, moyennant redevance, elles laissaient toute liberté.

    Dans la ville où Tchang avait fixé son quartier-général, cétait pis encore. De sa propre autorité il avait doublé le taux de limpôt foncier, quil faisait verser jusquà dix fois de suite.

    Un chrétien, pour 35 piastres dimpôt annuel, dut en payer 385. Et lon samusait quand même, Tchang Chen Tin du moins et ses subalternes, à gagner au jeu des sommes respectables. Car le jeu était obligatoire pour les fils de famille et les jeunes seigneurs que lon attirait auprès du chef pour gagner ses bonnes grâces. Telle famille, qui possédait 3.000 mongs caractères chinois, soit 185 hectares fut par cet expédient réduite en quelques mois à la mendicité. Quant aux milliers de soldats hébergés aux frais de lhabitant, ils ouvraient la nuit les portes de la ville pour aller piller la campagne, car ils ne recevaient aucune solde. Les greniers publics furent vidés à leur tour, ainsi que les greniers des particuliers, et le riz vendu pour grossir les trésors du général. La cupidité de cet homme fut insatiable ; sans parler des terrains immenses quil avait achetés, navait-il pas accumulé quelques dizaines de millions en espèces sonnantes, cachées dans les greniers publics ? Cette idolâtrie de lor le perdit.

    Un de ses chefs, en effet, lui intima lordre de se rendre, très probablement pour le taxer dune forte amende en lui laissant la liberté ; mais, comptant sur ses propres forces, il refusa net, subit un siège en règle et, quand enfin il perdit courage sous la pluie de balles et dobus qui firent bien des victimes, il envoya des délégués au missionnaire du lieu pour le prier dintervenir en sa faveur. Il avait toujours eu pour quelque déférence et, somme toute, les chrétiens avaient moins souffert que le reste du peuple. Dun autre côté, un général Ly, brigadier aussi du général en chef Lai qui attaquait Tchang, demandait au Père dintervenir. Les négociations durèrent vingt-quatre heures Tchang donnait sa démission et demandait asile au missionnaire. Le général Ly voulait la même solution, mais à la condition de remettre ensuite Tchang à ses chefs hiérarchiques.

    Flairant le danger, Tchang refusa. Les pourparlers reprirent au milieu de la nuit, mais sans résultat. Le général Lai, pressé den finir, ordonna lassaut, et la ville fut prise. Un soldat trouva Tchang caché dans ses latrines, le tua à bout portant et, après lavoir décapité, emporta la tête à son chef pour toucher la prime promise de 2.000 piastres. Pendant ce temps, les soldats de Tchang étaient désarmés et ceux de Lai pillaient la ville, opération qui dura deux jours et deux nuits. Comme toujours en pareille circonstance, la résidence du missionnaire et les dépendances furent archicombles de réfugiés des deux sexes.

    La veille de sa mort, Tchang avait publié un édit réclamant, pour chasser les bandits, la somme de 40.000 dollars ! Jusquau bout il navait douté ni de lui ni de rien, et cependant, un mois auparavant, une coïncidence toute fortuite avait remué en lui certain fond de superstition et lui avait fait douter de son étoile.

    Un jour quil faisait la contrebande de lopium, lors de ses débuts dans la montagne, il ségara, mais trois chèvres sans gardien lui indiquèrent le chemin du retour. Il les suivit jusquau marché, demanda le propriétaire, mais aucun ne se présenta ; alors il les adopta, les confia à un cultivateur avec ordre de les soigner aussi longtemps quil paierait pour les entretenir. Or, un mois avant sa fin on vint lui annoncer que les trois chèvres étaient mortes. Il tomba de ce fait dans un état de tristesse et de prostration étonnantes. Mais il était loin de se douter quil finirait dune façon aussi tragique que déshonorante !

    Il serait bien long et très complexe danalyser les raisons qui ont pu créer en Chine un tel état de choses en si peu de temps.

    Jusquici, en effet, ou du moins jusquà la Révolution, lEmpire du Milieu aurait pu passer pour respectueux de la vie du prochain, de lordre et de la hiérarchie. Il apparaissait comme un reste vraiment curieux et extraordinaire de lantiquité. Sa constitution sociale, qui était celle des peuples occidentaux, égyptien, grec, romain, depuis si longtemps disparus, demeurait comme un témoin du plus invraisemblable esprit de conservation qui fut jamais. Cet attachement sans exemple aux institutions dun passé si lointain paraissait être le sentiment dominant de lâme chinoise ; on le trouvait chez tous les individus, comme sil faisait partie du fond même de leur être.

    Or ces institutions tenaient leur force et leur raison dêtre de la religion : culte dun Etre suprême, culte de lEmpereur, culte des ancêtres ; le bouddhisme et le taoïsme sétant au cours des siècles superposés à cette doctrine antique sans en changer lessentiel.

    Plus quen aucun autre pays du monde, la révolution a tout brisé.
    Elle a brisé avec lEmpereur ; et lEmpereur, cétait le Fils du Ciel, seul Pontife suprême de la nation tout entière, aucun autre que lui nayant le droit de communiquer avec lEsprit du ciel, le suprême Seigneur. Fils du Ciel, lEmpereur était par excellence le fou mou caractères chinois, le père et la mère du peuple tout entier. La Révolution a brisé avec les vice-rois et les mandarins ; car, sils avaient le même qualificatif que lEmpereur, cest quils tenaient de lui, avec leur délégation, une dignité religieuse et le droit de commandement. Cest dans ce caractère sacré que se trouvait lexplication du pouvoir politique et de la dignité suréminente du gouvernement. Selon la doctrine sur le gouvernement, interprétée et reconnue depuis la plus haute antiquité, le Ciel ne conférait aux souverains le mandat de gouverner les peuples quafin que ceux-ci soient régis selon la justice.

    Faut-il conclure que la conception dun pouvoir réunissant dans les mêmes personnes lautorité civile et religieuse était un obstacle à lEvangile ? Il nest pas téméraire de laffirmer. Aussi nest-il pas trop osé de concevoir des espérances en lavenir.

    Malgré létat danarchie et de brigandage au milieu duquel les missionnaires doivent se débattre avec de multiples difficultés, le bien se fait tout de même et, dans certaines régions, les nouveaux adorateurs sont très nombreux ; ils le seraient bien plus encore si les ouvriers ne faisaient défaut, et combien de néophytes, après avoir fait vers Dieu les premiers pas, ne peuvent malheureusement aller plus loin, faute de pasteur pour les conduire. Lépreuve actuelle peut durer encore, et rien ne fait prévoir dans un avenir relativement proche la fin de cette révolution qui a ruiné le principe dordre et de hiérarchie et qui démolit tout pour ne rien bâtir. Mais viendra un jour, et peut-être nest-il pas éloigné, ou sur lordre du Maître les pêcheurs dâmes accourront nombreux vers ce lac immense jeter leurs plus grands filets ; et les poissons certes ne manquent pas ! Lazate retia vestra in capturam. Puissent les filets être remplis à se rompre !

    ANICIENSIS, M. Ap.

    1922/333-346
    333-346
    Aniciensis
    Chine
    1922
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