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Souvenirs dun octogénaire : Yamaguchi

Souvenirs dun octogénaire Yamaguchi
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    Souvenirs dun octogénaire
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    Yamaguchi
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    Jétais à Yamaguchi depuis quelques mois, lorsque je reçus une visite bien inattendue. Cétait un respectable vieillard à barbe blanche, qui me dit en se présentant : Je suis le gardien des archives de la ville ; mon nom est Kondô Kiyoshi. Jai entendu dire quun missionnaire européen était venu résider à Yamaguchi et jai pensé lui faire plaisir en lui apportant ce document dun célèbre missionnaire venu ici il y a quelque 300 ans, au temps des princes Ouchi. Vous lappelez Francesco, je crois. Il y a quatre ans, deux savants américains de Chicago, munis de lettres de recommandation du Ministère de Washington auprès de notre gouvernement à Tôkyô, vinrent à Yamaguchi dans lintention de rechercher tous les documents ou livres laissés par ce grand homme et pour recueillir toutes les traditions à son sujet. Je fus alors chargé par le gouverneur de la ville, M. Hara Yasutarô, de les guider dans leurs recherches. Or, en fouillant les archives des princes Môri, lignée actuelle de nos daimyô, nous avons trouvé cet écrit qui est lacte de donation dun temple appelé Daidô-ji. Cette pièce est datée de la 21e année de lère de Tembun (1552). Quant à lemplacement du temple Daidô-ji, nous avons cherché à en découvrir les traces en six endroits différents, daprès les dires des plus anciens, mais il na pas été possible darriver à une identification satisfaisante. Le gouverneur en fut fort contrarié, à cause des ordres reçus du Ministère de lIntérieur. Malgré les recherches les plus minutieuses, impossible de reconstituer la situation précise du Daidô-ji. Dans tous les cas, jai pensé quil vous serait agréable de considérer ce document, qui parut causer tant de plaisir à ces deux messieurs .

    Je remerciai vivement mon aimable visiteur pour sa bienveillante démarche, et cest ainsi que jeus un instant entre les mains cet acte précieux et authentique de la donation du temple Daidô-ji à saint François-Xavier en 1552.

    Remarquons cependant que ce document, signé de Ouchi Yoshinaga, est celui qui fut remis au Père de Torrez, un an après le départ du Saint ; le premier acte, donné par Ouchi Yoshitaka, avait dû être perdu durant les troubles de 1551, où Yoshitaka fut assassiné.

    Voici la traduction de cette pièce.
    Affaire du Daidô-ji de la province de Suwô, district de Yoshiki, ville de Yamaguchi.
    Les bonzes venus des pays occidentaux pour répandre la loi de Bouddha sont autorisés à reconstruire le dit temple et la maison.
    En foi de quoi le présent acte dautorisation leur a été délivré, conformément à leur désir et requête.
    Ere de Tembun 21e année, 8e mois, 28e jour (17 septembre 1552 )

    Suwô NO SUKE.
    ( Empreinte du sceau).


    Ce document, précieux sil en fût, était donc entre mes mains sous mes yeux ! Jétais ému en le recevant, mais après lavoir parcouru dun regard, ces mots répandre la loi de Bouddha marrachèrent une réflexion spontanée. Comment serait-ce un document relatif à notre Apôtre saint François ? mécriai-je, non sans anxiété. Lexcellent vieillard me répondit aussitôt, en massurant que le texte en avait été bien vérifié. Cest là précisément me donna-t-il à entendre, une des preuves de lauthenticité de la pièce, ce sont ces termes où se reflètent toute lingénuité de lépoque, car il ny avait alors, dans le langage japonais, aucune autre expression équivalente à celle de religion, système religieux. Dans ce sens tout se rattachait uniquement au terme de Buppô, la loi de Bouddha.

    Aucun autre terme ne pouvait donc alors être employé pour exprimer lidée de doctrine religieuse. De même le terme de bonze était lexpression générique pour religieux, prêtre. Dailleurs, ajouta mon interlocuteur, vos livres chrétiens mêmes en font foi, les lettres de vos missionnaires du XVIe siècle disent bien quon les appelait bonzes et quils portaient le froc bouddhiste. Sans cela il ne leur eût pas été possible de prêcher, ni daccomplir les cérémonies de leur culte ; cétait la loi du pays. Les mots de Christo-kyô, Tenshu-kyô, ne sont connus chez nous que depuis une cinquantaine dannées à peine ; de sorte que la manière même dont le document est rédigé est une preuve intrinsèque dauthenticité .

    La démarche de mon aimable visiteur me laissa tout pensif. Combien jaurais voulu, à mon tour, réussir dans la découverte du Daidô-ji, retrouver le site précis du premier temple que notre grand saint éleva à la gloire de Dieu, le terrain même ubi steterunt pedes ejus, empourpré depuis lors par le sang de tant de martyrs ! Le souvenir du document précieux ne cessa de me hanter pendant plus de cinq ans. Que de démarches, de pérégrinations ici et là, demandant à tous ceux qui auraient pu minstruire, soit à la préfecture, soit aux plus anciens parmi le peuple, si quelque légende, quelque tradition sur lemplacement du Daidô-ji navait pas survécu dans les vieilles mémoires. Hélas ! ce fut longtemps en vain.

    Un jour, le gouverneur, M. Hara Yasutarô, manifesta le désir de me voir et chargea un intermédiaire de me le faire savoir officieusement. Jen fus enchanté et fis répondre que depuis longtemps javais lintention de présenter mes respects aux autorités de la province, mais que la crainte dêtre indiscret avait retardé ma démarche jusquà ce jour. Ma réponse fut, paraît-il, favorablement interprétée.

    Je choisis donc mon jour et me rendis à la Préfecture. Introduit aussitôt, je fus bientôt en présence du gouverneur, homme dune cinquantaine dannées, aux manières distinguées, de maintien calme et de parfaite affabilité. Il me parla du Père Compagnon, dont il avait reçu la visite lannée précédente et quil avait félicité au sujet de ses conférences et de louverture dune mission catholique à Yamaguchi. Il paraît, dit-il, que notre ville est célèbre en Europe et dans tous les pays chrétiens. Jai pu men rendre compte par les nombreuses questions dont je fus assailli lors de notre voyage diplomatique en 1871. En Angleterre, en France, en Espagne surtout, je me sentis couvert de confusion en me trouvant ignorer des faits historiques de notre propre pays et de notre ville natale. Je faisais alors partie de lescorte des secrétaires qui accompagnèrent lambassade du prince Iwakura et du futur prince Itô, lors de la révision des traités du Shôgunat. Vous êtes, me disait-on, de la province de Yamaguchi, où saint François-Xavier fut reçu en 1550 ? Quelles sont les traditions qui ont survécu là-bas au sujet de ce grand missionnaire ? Quels monuments a-t-on conservés de son passage ? Reste-t-il quelque trace du temple qui, daprès lhistoire, lui fut donné par un de vos princes ? Ne connaissez-vous pas tout cela, vous qui êtes du pays même ? Et jétais forcé davouer mon ignorance !... Comme dit le proverbe japonais, je restais dans lobscurité au pied du chandelier : Tôdai moto kurashi. Aussi, à peine de retour, je profitai de la publication du Nihon Saikyôshi, traduction de vos annales du XVIe siècle, des lettres du Père Charlevoix sur lHistoire de lEglise du Japon, pour combler mes lacunes. Lédition de ces ouvrages venait justement dêtre publiée par ordre du ministre Okubô. Là jai pu recueillir les souvenirs de cet homme supérieur, qui a été votre grand précurseur. Ses lettres magnifiques ont fait connaître au monde entier notre Japon. Jy ai retrouvé le nom de ce temple Daidô-ji, que notre Prince Ouchi Yoshitaka lui avait donné. Ce serait une gloire pour Yamaguchi si nous pouvions relever le site de ce monument historique. Jusquà ce jour tous les efforts faits en ce sens ont été infructueux ; mais, si vous aviez la bonne fortune dy réussir, je memploierais de tout mon pouvoir à vous en obtenir la concession.

    Tel est le résumé de ma conversation avec ce digne préfet, qui nous témoigna, ainsi quà nos uvres catholiques, le plus vif intérêt et me donna à plusieurs reprises les assurances les plus sympathiques de son appui dans toutes les circonstances où je pourrais avoir besoin de lui.

    Je rentrai à la mission, bénissant Dieu de ces dispositions si bien vaillantes de la part des autorités. Limpression qui en résulta dans notre entourage fut des plus heureuses : nos jeunes chrétiens encouragés, redoublèrent de zèle à nos conférences dominicales. Cétait à qui donnerait son petit discours aux auditeurs qui se recrutaient toujours plus nombreux. Tels ce bon Joseph Nomura, qui ne se faisait pas faute de répondre et de discuter ; Stephano Nishi, qui commentait lHistoire de lEglise du Japon et faisait si bien revivre les vestiges du passé, la glorieuse carrière de saint François-Xavier, les faits et gestes de ses zélés successeurs, la propagation de la foi chrétienne dans les clans des différents daimyo et sa diffusion si rapide dans la société japonaise dalors.

    Cette narration, claire et suivie, émerveillait les auditeurs, qui navaient jamais entendu des détails si pleins dintérêt sur 1histoire de leur propre pays. On venait ensuite nous interroger à ce sujet ; on en parlait, on en discutait parmi les membres du corps enseignant, dans les écoles si nombreuses à Yamaguchi, lOxford du Japon à cette époque. Quand il fut question des persécutions du temps des Tokugawa, cest alors que les auditeurs écoutaient émerveillés ce récit de la foi glorieuse de nos martyrs japonais. Les visages sépanouissaient en entendant les faits et gestes de cette glorieuse phalange. Toute cette jeunesse universitaire de Yamaguchi restait bouche bée en entendant glorifier leurs guerriers du XVIe siècle, en apprenant que des hommes célèbres, comme Otomo Sôrin, Takayama Ukon, Konishi Yukinaga, etc., avaient été chrétiens. Elle admirait ces documents précis, si religieusement conservés dans les annales de lEglise chrétienne, jalouse aussi à sa manière de garder le souvenir fidèle de tels ancêtres de la foi. Tout cela venait au bon moment pour nous établir solidement dans lestime de ce monde intellectuel. Aussi peu à peu les chrétiens de la première heure voyaient saugmenter leurs rangs de pieux catéchumènes, des jeunes gens surtout, doués des meilleures dispositions.

    Honneurs rendus à saint François-Xavier. La fête de saint François-Xavier nous procura une nouvelle occasion de faire connaître la religion de Jésus. Au mois daoût précédent nous était arrivée de France une statue fort belle et très vivante de notre grand apôtre du Japon. Un saint prêtre, M. Dumax, dont le souvenir est resté profondément gravé dans mon âme, nous en avait fait don. Chapelain de Notre-Dame des Victoires, ce bienfaiteur des missions dirigeait luvre des statues et tableaux religieux, qui ont une si grande influence pour la propagation de la foi. Cest dune main tremblante, et plus encore dun cur ému, que javais déballé ce trésor. Placer leffigie de saint François-Xavier sur le sol même quil a sanctifié, quel bonheur pour moi ! Je profitai de la circonstance pour exhorter nos fidèles à un renouvellement de dévotion envers le Patron spécial de Yamaguchi. Je leur annonçai que nous célébrerions sa fête avec le plus de solennité possible, et une neuvaine préparatoire souvrit vers la fin de novembre ; chacun y mit tout son cur. Or, par une coïncidence fortuite, une fête municipale devait amener à la préfecture un concours extraordinaire de gens de distinction pendant la première semaine de décembre. Père, me dirent les jeunes avec leur entrain accoutumé, si nous faisions comme pour la fête de lEmpereur : exposer la statue de notre Saint sur le devant de la maison. On dit quil y aura une décoration générale de la ville... Jhésitai un instant : un décor purement religieux cette fois ; qui sait ? Ny aurait-il pas à craindre quelque malencontreuse opposition dans la foule ? Mais la jeunesse ne doute de rien, et de se récrier quil ny avait aucun sujet de sinquiéter les temps ayant bien changé à cette heure. Lidée une fois lancée, la petite bande brûlait de mettre le projet à exécution. Il fut décidé quà limage de saint François-Xavier on ajouterait une sorte dexposition de tous les documents précieux de lhistoire chrétienne à Yamaguchi, titres glorieux, inconnus cependant à la plus grande partie des habitants.

    De leur plus élégant coup de pinceau, nos jeunes artistes copièrent, sur de longues feuilles, la lettre du Saint, écrite à Yamaguchi même en juillet 1551, puis les pages des Annales du prince Ouchi, où est relatée laudience accordée au Tenjikujin, létranger venu des Indes. Cest là que sont décrits, en un style si plaisant, les présents offerts au daimyô ; par exemple : une petite boîte ronde, marquant la durée du jour, divisée en deux sections de 12 heures. Telle est la description dune montre, dont les Japonais navaient alors aucune idée et, par conséquent, aucun mot pour la définir. Ces copies furent collées sur les panneaux dun riche paravent, le tout encadrant la statue du grand apôtre. A ses pieds se trouvait, ouvert, le premier volume de lHistoire de lEglise du Japon, accompagné dune traduction en gros caractères.

    Le succès fut complet : du matin jusquau soir la foule se pressait devant notre exposition ; beaucoup lisant à haute voix nos panneaux décorés et accompagnant leur lecture de réflexions étonnées : Comment ? Est-ce possible ? à Yamaguchi ? au temps des princes Ouchi, il y a 340 ans ? Plusieurs demandèrent même à entrer pour copier les documents, et parmi eux un secrétaire de la préfecture, qui nous dit en nous quittant : Voilà certes de précieuses traditions que vous avez révélées ici au plus grand nombre ; le gouverneur ma chargé de vous en féliciter et de vous en remercier.

    Transportés de joie par le résultat heureux de leur entreprise, nos jeunes gens, le soir venu, au milieu dun éclairage a giorno donnèrent une conférence, pendant laquelle trois orateurs se succédèrent pour révéler la gloire de notre grand Saint à une foule émerveillée. Son histoire nous apprend, disaient-ils, quil prêcha à tous les carrefours de Yamaguchi, et voici que, 300 ans après, nous sommes heureux de faire revivre son souvenir sur le sol même sanctifié par ses grandes vertus.

    Je ne saurais dire quelle consolation jéprouvais. Rentré à la chapelle de la mission, jen pleurais de joie, et lannée sacheva ainsi dans lespérance.

    Cest à cette époque (1893) que jeus enfin la consolation de voir aboutir mes recherches et mon rêve si longtemps caressé se réaliser : je veux parler de la découverte du lieu exact où, daprès les anciennes traditions, saint François-Xavier sétait établi à Yamaguchi en 1550. Jai déjà dit comment, pendant cinq ans de patientes investigations, javais vu toutes mes recherches inutiles, malgré le concours de lexcellent gouverneur M. Hara. Javais perdu tout espoir humain de réussir, mais je navais cessé de prier le Saint à cette intention. Cest en vain que javais cherché à découvrir quelque carte de lépoque des princes Ouchi, du XVe ou XVIe siècle. Comment voulez-vous en trouver une, mavait répondu le savant vieillard Kondô Kiyoshi, après les sept années de guerre et de pillage dont Yamaguchi a été le théâtre à la chute des princes Ouchi, quand le belliqueux Môri Motonari a tout bouleversé, brûlé, ne laissant que des ruines. Il ne reste absolument aucun document de cette époque. Il avait raison assurément. Aussi quelle ne fut pas ma joie lorsquun jour je mentendis interpeller au milieu de la rue par un vieillard, que je connaissais pour lavoir vu à nos réunions. Père, me dit-il à brûle-pourpoint, jai votre affaire. Jai trouvé une carte, une carte authentique. Quoi ? Comment ? Que voulez-vous dire ? mécriai-je, surpris. Une carte des Ouchi, ancienne de 400 ans environ. Que dites-vous, mon ami ? mécriai-je en bondissant et lui prenant les deux mains. Oui, une carte authentique. Cest le bonze du temple Kôfuku-ji qui la en sa possession. Elle a été retrouvée dans les archives de la famille Abe, la plus ancienne de la ville. Oh ! de grâce, insistai-je, pouvez-vous obtenir quon me la prête un jour ou deux ? Oui, oui, soyez tranquille, je vous lapporterai demain.

    Le jour suivant, en effet, il arrivait avec un rouleau fort ancien, que je déployai avec empressement. Il était aisé dy lire, parfaitement indiqué, Daidôji, aux confins du faubourg de Kanakôzu, sur le chemin du hameau de Yera. Parmi les cinq ou six emplacements que les causeries des anciens nous avaient désignés, celui-ci, en effet, réunissait le plus de probabilités. Mais maintenant, au lieu dune tradition vague, javais enfin la preuve authentique. Je portai le document chez le savant archiviste Kondô, qui en resta stupéfait. Comment une telle pièce a-t-elle pu être conservée ? A la vérifier en tous ses détails, il ny avait pas de doute possible cependant : les vieux caractères tels quon les écrivait à lépoque, les locutions employées, tout prouvait une parfaite authenticité. Dès le lendemain un bon calligraphe, typographe de la Préfecture, en prenait une copie soignée. Dieu soit loué ! Jétais en possession du trésor qui me permettrait peut-être de voir un jour lApôtre du Japon glorifié au lieu même de ses premiers combats et de ses premières victoires. Que de fois me suis-je rendu en secret, à la nuit tombante, dans ce pauvre champ isolé pour y réciter mon chapelet et invoquer avec ardeur la protection de Celui qui avait foulé le premier ce sol béni où germa lEglise du Japon !

    Toutefois le document donna lieu à de nombreuses discussions avec le rigide archiviste, qui ne pouvait croire si aisément à mon heureuse trouvaille ; mais les signes irrécusables déjà mentionnés furent corroborés par un passage très précis des travaux historiques de Kondô lui-même, dans les annales dOuchi Yoshitaka, lors du complot dassassinat formé par le rebelle Sue Harukata en septembre 1551. Après avoir fait sortir ses troupes de Yamaguchi par le sud dans la direction de Hiroshima, il les fit rentrer soudainement par le faubourg de Kanakôzu, où les gardes du palais, avertis de ce mouvement tournant, vinrent essayer de larrêter. Là il est dit que les deux partis luttèrent avec fureur dans un vaste champ devant Daidôji, juste en face de la porte du palais. Ce champ était précisément celui que Yoshitaka avait donné à notre Saint. Ce passage mit fin à toute contestation. Dailleurs, dautres preuves sajoutèrent à celle-ci par les documents que le savant Père Cros sut retrouver dans les riches bibliothèques du Portugal et de lEspagne.

    Saint François-Xavier à Yamaguchi. Le but que je me proposais et en vue duquel je priais depuis mon arrivée à Yamaguchi, allait enfin commencer à se réaliser ! Ce que je rêvais, cétait de relever, sur le sol même sanctifié par ses labeurs, la gloire de saint François-Xavier, lapôtre du Japon. Sa vie, accompagnée de la traduction de ses lettres, venait de paraître, écrite par le docte Père Joseph-Marie Cros, de la Compagnie de Jésus. Jen ignorais la publication, quand un aimable confrère, le Père Raguet, men adressa les deux volumes, quil venait de recevoir : il me priait, en outre, denvoyer à lauteur, avec qui il était en rapport, les quelques documents que javais pu recueillir à Yamaguchi et me conseillait de lui écrire moi-même.

    On devine ma joie en recevant le précieux ouvrage. Jen dévorai les pages si bien documentées par les nombreux manuscrits découverts dans les bibliothèques de Lisbonne, les universités du Portugal, surtout de Coïmbre, et dans les archives des anciennes familles dAragon et de Navarre. Je restai ébahi en trouvant dans ce recueil des manuscrits entièrement inédits, par exemple, le journal de Jean Fernandez, compagnon du Saint, et toutes les annales recueillies à Macao. Or ces documents saccordaient parfaitement avec ceux qui mavaient été communiqués ici par le lettré Kondô Kiyoshi, secrétaire des princes Môri. Je nen pouvais croire mes yeux en lisant le nom de Odono-shôji, celui même de la rue où logea saint François. Cétait cette rue qui conduisait au temple Daidôji, concédé par le seigneur Ouchi Yosthitaka. Le nom du premier chrétien baptisé par lapôtre, Thomas Uchida, sy trouvait également.

    Je mempressai dentrer en relations avec le R. Père Cros, me mettant à sa disposition pour tout renseignement qui pourrait lui être utile, ce que le bon Père accepta : Notre connaissance ainsi nouée inopinément, mécrivait-il dEspagne en décembre 1901, est une intervention du Saint assurément ; travaillons donc ensemble à la gloire de cet apôtre du Japon. Quelle grâce nétait-ce pas pour moi, en effet, que la rencontre de ce zélé historien de lapôtre ? Je reçus bientôt des indications sur les renseignements que souhaitait le Père pour compléter la riche documentation des Analecta Xaveriana qui se préparaient à lUniversité de Pampelune. Mon premier soin fut de lui envoyer la copie de la donation officielle du Daidôji, dont jai déjà parlé. Ce fut le début dune série de manuscrits japonais dont je fis prendre copie par des élèves de lUniversité de Tôkyô, qui fréquentaient le club catholique de Kanda. Ainsi tout ce qui put être trouvé à la bibliothèque de lUniversité, comme documents du XVIe siècle, venus de Hirado, de Hakata, de Yamaguchi, fut copié et envoyé régulièrement pendant plus de deux années.

    Tous ces travaux allaient être récompensés pleinement, car le Père Cros prenait la chose à cur et sengageait à faire réaliser à Yamaguchi même la réhabilitation de ce pauvre missionnaire envoyé par le ciel sur ces plages lointaines, ce mendiant de Jésus-Christ, nayant dautre ressource que son zèle pour la gloire de Dieu et son amour des âmes. Comme un premier gage de sa promesse, le R. Père envoya un trésor que sa dévotion destinait à Yamaguchi. Nous recevions en février 1902 un précieux fragment dune sandale du Saint, o zapato : cette relique authentique, obtenue par le R. Père Joachim Camposato, était conservée dans une des plus anciennes familles de Braga, dont les ancêtres avaient rempli de hautes fonctions aux Indes Portugaises dès le XVIe siècle. Aux jours de grande fête, nous lexposons sur lautel à la vénération des fidèles, auprès des ossements des 26 saints Martyrs Japonais. Avec cette relique nous arrivait aussi un magnifique album, signé par la duchesse de Villahermosa, comtesse de Javerio, descendante de la famille du Saint. Cétait un recueil de riches estampes et de photographies représentant les fêtes grandioses qui venaient davoir lieu à Javerio même au mois de juin précédent (1901). Lancien castel des Javerio y était reproduit, ainsi que la nouvelle église dédiée à la mémoire du Saint. Tout auprès, un immense séminaire apostolique, et enfin une grande hôtellerie pour la foule des pèlerins, le tout dû à la générosité princière de la noble héritière dun si beau nom. Dans sa lettre du 2 février 1902, le R. Père disait : Ce que cette grande duchesse fait ici en Espagne, Notre-Seigneur et saint François-Xavier nous aideront à le réaliser au Japon in tempore opportuno. Leur digne servante ne manquera pas de vous aider, elle aussi. Nul doute que saint François-Xavier ne tienne plus à une église à Yamaguchi quà cent basiliques à Javerio. Ecrivez en détail vos projets bien nettement à la duchesse elle-même ; elle comprendra les nécessités de Yamaguchi et jai lassurance quelle fera tout dans ce but .

    Etait-ce un rêve, mon Dieu quune telle missive ? Sans nul doute la réponse du grand apôtre à mes prières était là. Je redoublai mes supplications et recommandai chaudement cette intention aux prières des chrétiens. Je fis prier aussi la communauté des vierges de Nagasaki, auxquelles javais souvent recours dans les moments critiques. Enfin je confiai mes espérances à mon ancien catéchiste, Joseph Kako et à mes enfants privilégiés de Kyôto. Ils mavaient tant aidé tour obtenir le miracle de la fondation dune première église dans leur ville en 1889 ! Maintenant encore le zélé Kako se montra aussi ardent pour faire réussir ce nouveau miracle dun monument à Yamaguchi. Il menvoya bientôt une lettre adressée à la duchesse de Villahermosa, sous forme de requête respectueuse des chrétiens du Japon. Elle était écrite sur une bande de satin blanc ornée denluminures, de peintures, et de la calligraphie japonaise la plus soignée. Le texte en était ainsi conçu :

    A la noble Dame de la lignée du grand saint François-Xavier, notre apôtre. Nous, chrétiens japonais, ayant eu le bonheur de recevoir la grâce du salut, nous saluons humblement la noble Duchesse de Javerio. Instruits par les soins du Père Villion, depuis plus de quarante ans dans notre pays, nous vénérons du plus profond du cur le grand saint François Xavier, qui fonda lEglise du Japon. Ses miracles, sa gloire, le pouvoir immense de son intercession, sont la consolation de notre foi, surtout depuis que la miséricorde du Ciel a permis au Père de voir élever, au milieu des nombreux temples païens de Kyôto, léglise de saint François, où nous nous réunissons pour prier. Reste maintenant le vu sacré de pouvoir ériger aussi une église à sa mémoire auguste sur le sol même du Daidôji, à Yamaguchi, où il planta la croix au XVIe siècle. Votre auguste générosité vient de relever à Javerio les plus riches monuments à son culte si glorieux. Au récit de cette piété magnanime, à la vue de ces gravures magnifiques que le Père a mises sous nos yeux, nous venons supplier humblement lauguste descendante du Saint de venir en aide à nos pressants besoins pour relever aussi sur le sol foulé par lui, à Yamaguchi même, la gloire du Saint à jamais béni, lApôtre du JaPon.

    Plus de quarante signatures avec leurs cachets terminaient cette épître. En tête se trouvait le nom du fidèle Joseph Kako Yoshikazu, catéchiste.

    Bien plus, un délicat envoi accompagnait la requête. Cétaient, roulés en une précieuse boîte, deux tableaux du Saint même, beaux panneaux sur soie, dus au pinceau de Paul Tomizawa, dont la réputation était grande parmi les nombreux artistes de Kyôto. Lun représentait Saint François et le frère Juan Fernandez, sortant de Meaco (février 1551) et sembarquant à Toba sur le Yodogawa. Lapôtre est tourné vers les pagodes innombrables de la ville, quil na pu évangéliser à cause des troubles de la guerre civile. Il récite le psaume In exitu Israel, comme il est dit dans sa vie. Lautre panneau montrait le Saint, un genou en terre et regardant le ciel. Il tient une plume dans une main et de lautre sa lettre de Kagoshima (sept 1550) avec les mots bien en vue : Je pense vous annoncer bientôt que nous avons bâti une église à la Reine des Cieux, au milieu de Méaco même ; le peintre avait substitué le mot Yamaguchi à celui de Méaco.

    Les panneaux étaient bien réussis. Je ne voulus pas rester en arrière du zèle si industrieux de ces braves gens, et je demandai à Mère Saint-Merry de me faire broder, en caractères chinois sur un riche damas rouge, le texte du décret de donation du temple de Daidôji par le prince Ouchi Yoshitaka.

    Cet envoi fut dirigé sur Paris, doù le Père Delmas devait lexpédier en Espagne, au moment des grandes fêtes. Une lettre, datée du 9 mars 1902, nous annonça, que la touchante requête des chrétiens japonais de Yamaguchi, et les tableaux, et loriflamme, offerts par eux, sont arrivés avant-hier ; le tout a plu extrêmement à Madame la Duchesse ; elle y voit un témoignage inappréciable de lexcellence du sol, aux confins de lOrient, où a si bien fructifié la semence évangélique reçue des mains de saint François-Xavier, son glorieux aïeul. Madame la Duchesse apprécie grandement ces beaux présents, elle est infiniment reconnaissante de ces hommages affectueux, et ils occuperont certainement, à Javerio même, la place dhonneur qui leur est réservée. Madame la Duchesse se charge personnellement de leur assigner cette place

    Le 10 octobre 1904, le Père Delmas devait se trouver à Javerio avec le Coadjuteur de lArchevêque de Tôkyô, Mgr Mugabure, alors en Europe, pour célébrer en grande pompe larrivée dune relique insigne du Saint, envoyée par le Patriarche de Goa, sur la demande personnelle du Saint-Père. Un télégramme de Léon XIII accompagnait ce don, et la lecture en fut faite du haut de la chaire au milieu de la cérémonie. Cétaient des fêtes grandioses, me disait, un an plus tard, Mgr Mugabure. Il eût fallu voir cette église comble, la foule se pressant sur limmense terrasse du château. Votre magnifique oriflamme et les panneaux de soie se trouvaient au coin de lévangile. Léloquent orateur, lévêque de Pampelune, qui parla en cette occasion, nous fit tous tressaillir quand, prenant la bannière, il sécria : Cette bannière, la bandera, de nos frères du Japon, les enfants du Saint ! Lassemblée éclata en vivats que le respect du saint lieu ne put retenir en ces milliers de poitrines ardentes. Cétait beau, grandiose, sublime !... Je pensais à vous, pauvre Père exilé là-bas ! Enfin on a prié pour vous, pour Yamaguchi, soyez-en sûr, me répétait-il, et la prière portera ses fruits.

    Quelques mois plus tard, une lettre touchante de la noble Dame exprimait ses regrets de ne pouvoir être agréable de suite au Père et aux chers chrétiens de Yamaguchi ; mais elle espérait que, grâce à leurs ferventes prières, elle pourrait le faire bientôt. Excuses touchantes de cette âme généreuse, qui, dailleurs, ne sen tint pas là. Un mois après, le dévoué Père Cros écrivait (5 décembre). Je reçois à linstant une lettre de Madame la Duchesse de Villahermosa, avec un billet de 6.000 pesetas, pour acquérir le sol donné en 1551 à François de Javerio, et la promesse de donner ensuite tout ce quil faudrait de plus. Bénissons Notre-Dame : cest un commencement .

    Cétait la première obole du miracle à obtenir. Mais, hélas ! je nétais pas digne des miséricordes du Ciel pour le voir saccomplir aussitôt. Lannée suivante, marrivait la triste nouvelle de la mort de la Duchesse, qui sétait endormie dans le Seigneur le 8 novembre 1905. Son image si douce restera toujours encadrée en nos salles de la Mission ; nous prions pour le repos de son âme et essayons, de la sorte, de lui prouver notre reconnaissance pour sa généreuse assistance.

    Mes rapports avec le Père Cros sarrêtèrent trois ans plus tard. Il séteignit, lui aussi, après ses grands labeurs, me laissant comme consolation, dans lunion la plus étroite au culte du grand Saint, ces deux mots vibrants : Patience et confiance ! Là encore sa promesse ne devait pas rester illusoire.

    Glorification de saint François-Xavier. Sur ces entrefaites une lettre vint mapporter la consolation suprême, lespoir fondé de mon vu le plus sacré, le relèvement de la gloire de saint François-Xavier sur le sol béni de sa première église à Yamaguchi. Ce vu sacré, je le poursuivais depuis quinze ans, en priant, en suppliant, en gémissant de mon impuissance. Mais la prière de la Semaine de Grâces est si puissante ! Javais reçu du R. Père Gaudissart, S. J., de la Mission du Tchely Sud-Est, une lettre où il disait : Je suis un inconnu pour vous, mais vous ne lêtes certainement pas pour moi. Le P. Wieger ma souvent parlé de vous et de votre dévotion à saint François-Xavier, comme aussi du désir ardent que vous avez dacquérir le terrain ubi steterunt pedes ejus à Yamaguchi. (Taming-fu, 11 févr. 1912). Le 3 avril suivant je recevais par la Banque Internationale le chèque dun don généreux avec ces mots : Achetez vite le terrain du Daidôji . Une lettre du 8 novembre du P. Wieger ajoutait : Je ferai, comme quêteur pour la chapelle de saint François-Xavier, tout ce que je pourrai .

    Nous étions ainsi mis en demeure de négocier cette affaire, qui fut très difficile... Lemplacement avait été bien déterminé, mais des complications devaient surgir, et du morcellement du terrain en lots multiples, et des projets douverture dun chemin de fer dans les environs. Jen parlai avec discrétion à Petro Hara dabord. Celui-ci obtint le secours dun ancien officier, collecteur dimpôts du Prince Môri, qui nous acheta à bon compte deux lots de ce terrain ; mais pour le reste, il se trouvait acculé au refus obstiné dun autre propriétaire. On essaya de tout, mais en vain. La chose allait nous échapper, lorsque Francisco Nakahara, médecin de profession et lun de nos plus anciens néophytes de Yamaguchi, prit laffaire en mains. Huit mois durant, il travailla, et si bien quen septembre 1913 nous étions en possession entière du terrain convoité. Lheureuse issue en fut aidée par lintervention dune généreuse Dame Patronnesse, Lady A. E. Gordon. Elle fut comme lenvoyée providentielle, au moment le plus inattendu. En septembre 1912, à lissue de notre retraite annuelle, javais entendu parler dun volume récemment paru, traitant des documents historiques relatifs à la stèle de Singan-fu, par un professeur de Waseda, M. Saeki. Louvrage était édité sous le patronage dune noble dame anglaise, Madame Gordon, qui était venue au Japon dans le but de poursuivre des études historiques, comme elle lavait fait en Chine.

    En octobre 1912, je pris la liberté de lui écrire et de lui demander deux exemplaires de ses études sur Kôbô-Daishi, lui exposant sommairement la série de mes études sur lhistoire du Bouddhisme. Ma lettre fut le commencement dune correspondance qui devait aboutir à un but tout différent de celui que je métais proposé. Il se trouva que cette dame, longtemps retenue à Londres par une maladie nerveuse, passait tous les jours devant la chapelle de saint François-Xavier, Farm street, où un grand tableau représentait le Saint au moment de sa mort, étendu sur la paille, dans lîle de Sancian. La noble dame y entrait souvent et cherchait courage auprès du Saint. Sa guérison achevée, elle conçut une grande dévotion pour le culte du grand Apôtre de lExtrême-Orient. Aussi mes premières lettres du Nagato et de Yamaguchi lui donnèrent-elles lidée de minterroger sur les traditions qui pouvaient encore subsister dans le lieu même des travaux du Saint. Quand elle se fut convaincue que nous connaissions le véritable emplacement du Daidôji, elle mécrivit : Achetez immédiatement, à tout prix ; je men porte garant. Un pareil monument de la tradition au Japon doit être obtenu coûte que coûte, afin de leur mettre sous les yeux la preuve quils ont eu jadis occasion dentendre la vérité de lEvangile, comme au VIIe siècle, le texte de la stèle de Singan-fu, en Chine, prouve la prédication de lEvangile par les Nestoriens, cette prédication, dont je leur ai montré des fragments copiés par Kôbô-Daishi lui-même. Je le leur ai prouvé nettement dans mon opuscule et finalement, lan dernier, jai pu aboutir à faire élever la stèle des Nestoriens au Mont Kôya même. Pour moi, cest un monument historique de premier ordre pour leur prouver luniversalité de la foi révélée. Le monument de Yamaguchi en sera un second, daussi grande valeur. A tout prix, il faut obtenir ce sol du Daidôji. Je crois que je vais me décider dans ce but à vous rejoindre sur les lieux mêmes. Peu après, le 27 avril, un télégramme mappelait à Shimonoseki. Madame Gordon, revenant de Corée, y débarquait le 28 et de suite se dirigeait vers Yamaguchi, où le gouverneur, M. Maguchi, avait envoyé des officiers pour la recevoir. Cétait, en effet, une personne de haut rang, nièce du fameux général Gordon de Khartoum ; elle avait été traitée en hôte national par le général Terauchi, gouverneur de Corée. La bonne dame ne craignait pas de parler du motif de son voyage et de saint François-Xavier. Cest une des gloires de votre pays, leur disait-elle ; il est connu du monde entier et vous seuls semblez lignorer. Je viens exprès à Yamaguchi pour visiter le site même et obtenir de la Préfecture cession de ce sol historique, pour y élever un monument commémoratif à cet illustre Apôtre. Il a fait connaître votre pays à lEurope, et il na pas dépendu de son grand zèle que le Japon nouvrît ses portes à la civilisation mondiale trois siècles avant la Restauration de Meiji .

    A peine arrivée, la noble dame tint à visiter le lieu même du champ de Daidôji. Je fus heureux de ly conduire et de lui mettre sous les yeux les quatre lots que le zèle de Francisco Nakahara nous avait si habilement acquis, malgré des difficultés de tout genre. Cela ne la satisfit pas. Montrant du doigt un champ voisin, qui arrondissait avantageusement létendue du terrain obtenu, elle se déclara résolue à poursuivre les démarches pour obtenir de la Préfecture la cession de ce lot, comme donation de la ville, pour un de ses monuments historiques de la plus grande notoriété. Ses efforts naboutirent pas au gré de ses désirs ; mais elle nous avait été dun grand secours et, par son zèle et sa générosité, nous encourageait à de plus grands travaux.

    A. VILLION,
    Missionnaire dOsaka.

    (Extrait de Cinquante Ans dApostolat au Japon)

    1926/533-548
    533-548
    Villion
    Japon
    1926
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